Skip to main content

Full text of "Découvertes et établissements des Français dans l'ouest et dans le sud de l'Amérique Septentrionale (1614-1754) : mémoires et documents originaux"

See other formats


GIFT OF 
SEELEY W. MUDD ^ 
and . 

GEORGE I. COCHRAN MEYER ELSASSER 
DR. JOHN R. HAYNES WILLIAM L. HONNOLD 
JAMES R. MARTIN MRS. JOSEPH F/SARTOKI 
to ihe "' 

UNIVBRSITY OF CALIFORNIA 
SOUTHERN BRANCH 



£:ll ! ! 





y ; 






I fis ANQEU 



CÀUF. 






DÉCOUVERTES 

ET 

ÉTABLISSEMENTS DES FRANÇAIS 

DANS L'OUEST ET DANS LE SUD 



L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE 

(1614-1754) 

MÉMOIRES ET DOCUMENTS ORIGINAUX 

RECUEILLIS ET PUBLIES 

PAR PIERRE MARGRY 

Membre de la Société de l'Histoire de France, 

Membre correspondant des Sociétés historiques de Massachusetts, 

de Pennsylvanie, de Buffalo, de Wisconsin et du Maine. 



(<P^ 



& 




LE MOYNE D'IBERYILLE 



Jon aine Par-if 



QUATRIÈME PARTIE 



DECOUVERTE PAR MER 

DES 

BOUCHES DU MISSISSIPI 

ET ÉTABLISSEMENTS 

DE 

LEMOYNE D'IBERVILLE 

SUR 

LE GOLFE DU MEXIQUE 
(1694-1703) 




PARIS 

IMPRIMERIE D. JOUAUST 

RUE SAINT-HONORÉ, 33 8 



M DCCC LXXX 



77393 



a 



y 



*** -i **• r 



M 33 



i 

PROJETS 

EN VUE D'ACHEVER LES ENTREPRISES 
DE CAVELIER DE LA SALLE. 

ILS SONT PRESENTES SUCCESSIVEMENT PAR : 

1° HENRI DE TONTY, SON LIEUTENANT, 

COMMANDANT AUX ILLINOIS; 

2° DEUX ENGAGÉS DE SON DERNIER VOYAGE; 

3° DE LOUVIGNY, CAPITAINE, ANCIEN COMMANDANT 

DES PAYS D'EN-HAUT; 

4° DE MANTET, ANCIEN COMMANDANT A CHICAGO; 

5° ENFIN PAR LE SIEUR DE RÉMONVILLE, 

AMI PARTICULIER DE LA SALLE. 

NOUVELLES DE FRANÇAIS SAUVÉS DE L'ENTREPRISE DE l685 
DANS LE GOLFE DU MEXIQUE 

(SEPTEMBRE 1694 — JANVIER 1698) 



IV. 



VUES SUR LE GOLFE DU MEXIQUE 



I 

TONTY PROPOSE DE CONTINUER L'ENTREPRISE 

DE CAVELIER DE LA SALLE 
POUR PRÉVENIR LA CONCURRENCE DES ANGLAIS. 



Lettre de Henri de Tonty à Cabart de Villermont . 

De Montréal, ce 11 septembre 1694. 

Je me suis donné l'honneur de vous escrire Tannée passée 
et j'avois envoyé une relation de mes voyages au golfe 
Mexique à M. l'abbé Renaudot, lequel a deu remettre une 
coppie à M. de Pontchartrain et une à vous pour satisfaire le 
Ministre de ce qu'il souhaitoit sçavoir et vous aussy, Monsieur -, 
mais, comme je n'ay eu personne qui se soit employé pour 
moy en cour, ayant chargé M. de Vaudreuil de mes intérests, 
lequel a esté occupé à ses affaires de famille et par conséquent 
ne vous a pas fait voir les mémoires dont je l'avois chargé, 
touchant les choses nécessaires que je demandois à la Cour 



4 VUES SUR LE GOLFE DU MEXIQUE 

pour accomplir la descouverte de M. de La Salle , je vous 
prie, Monsieur, d'agréer que M. de La Mollerie, lieutenant 
dans les troupes de ce pays, vous les présente. Quand je de- 
mande à parachever cet ouvrage, c'est à cause de plusieurs 
conséquences. 

La première est à fin que Sa Majesté ait un poste as- 
suré dans le Mexique, par lequel il incommodera beaucoup 
les Espagnols à cause du voisinage des mines de Sainte- 
Barbe et Saint-Jean et de la ville de Panuco. La seconde, du 
grand commerce de toute sorte de pelleteries qui sortiroient 
du dit pays, et particulièrement des peaux de bœufs ou sibola 
qui sont sans nombre, dont les cuirs et laines sont très-bonnes, 
l'espreuve en ayant esté faite en France par feu M. de La 
Salle; de la grande quantité de plomb qui s'y trouve et de la 
fertilité du pays. 

La troisiesme est la plus considérable, pour le Canada qui 
seroit perdu, si les Anglois, qui souhaitent faire cette des- 
couverte en venoient à bout, comme je n'en doubte pas, de- 
vant estre conduits par des Sauvages Loups, lesquels nous ont 
accompagnez à la mer et ensuite se sont jetés chez les Anglois. 
Ils ne manqueront pas de soumettre toutes les Nations d'en 
haut et par conséquent seroient maistres des traites de nos 
alliez Miamis, Illinois et Outavois, sans quoy le pays ne 
peut subsister, et il leur est d'autant plus facile que partie des 
Anglois de la Caroline est habituée sur un bras de rivière qui 
tombe dans la rivière Oyo, laquelle se descharge dans Mici- 
cipy. 

Nous avons mesme eu advis qu'un nommé Annas (? Arias), 
Englois de nation, accompagné de Sauvages Loups a eu quel- 
que pourparler avec les Miamis pour les attirer à eux, ce qui 



PROPOSITION DE HENRI DE TONTY D 

leur donnera un grand pied pour la réussite de leur entreprise, 
si il les corrompoit. 

Si je n'avois esté obligé de remonter pour commander le 
party qui va aux Outavois et tascher d'apporter remède à ce 
que les Anglois auront pu faire ', j'aurois passé en France 
pour exposer à la Cour les raisons cy mentionnées et faire co- 
gnoistre de quelle conséquence il est de continuer ceste des- 
couverte, vous asseurant, Monsieur, que si elle souhaite que 
je l'achève, en me fournissant les choses nécessaires, qui sont 
comprises dans mon mémoire, je m'engage d'en venir à bout 
ayant esté deux fois à la mer des Illinois par Micicipy, 
laquelle je trouve navigable de vaisseaux, pour passer en 
France. 

Gomme vous avés esté porté, Monsieur, à rendre service 
à M. de La Forest et à moy, j'ose bien me flatter que vous 
appuyerés cette affaire par vostre crédit, vous asseurant que 
je suis avec un profond respect, Monsieur, vostre très-humble 
et très-obeissant serviteur. 

H. DE TONTY. 



i. La pièce suivante rappelle ce qu'ont fait les partis des Illinois depuis 1687 : 
« Henry de Tonty, capitaine réformé du détachement de la Marine, gouverneur 
du fort Saint-Louis des Islinois depuis l'année 1684 et seigneur dudit lieu avec 
le Sieur de La Forest depuis Tannée 1690, j'ay fait assembler les villages Islinois 
aujourd'huy 11 avril 1694, en présence du Révérend Père Missionnaire, soldats et 
engagez de ce lieu, pour nous rendre un compte exact de la quantité dlroquois, 
qu'ils ont tuez et amenez esclaves, depuis l'année que M. le marquis de Denon- 
ville fut en guerre contre ladite nation, l'année 1687. Sur ce que l'on a mandé 
en cour que les Islinois avoient fait peu de choses contre les Iroquois qui sont 
à près de cinq cens lieues d'icy, les Islinois tous assemblez nous ont déclaré avoir 
tué et amené trois cent trente quatre tant hommes que petits garçons et cent 
unze tant femmes que petites filles. Fait au fort Saint-Louis, dans la Louisiane, 
ce 11 avril 1694. Signé: Henry de Tonty, Jacques Gravier, de la Compagnie de 
Jésus, Montmidy, Deliette, La Meterie, Bertrand Viau, Michel Aco, De Rozier, 
La Brisée. » 



AVIS DONNÉS PAR LE BARON DE LA HONTAN 



II 

DEUX ANCIENS COMPAGNONS DE LA SALLE, 

VENANT DE VIRGINIE, ONT TROUVÉ UNE TERRE RICHE 
EN MINES D'OR. 



Lettre du baron de La Hontan. 

Hambourg, 19 juin 1694. 
Monsieur, 

Je me suis donné le bien de vous escrire, il y a trois ou 
quatre mois, de Portugal, touchant les affaires que j'ay eu 
avec M. de Brouillan, et comme je me suis imaginé que 
M gr de Pontchartrain me donnerait le tort eu égard à l'infé- 
riorité et que je demeurerois en France sans employ, tandis 
que tant de braves gens sont en exercice, je me suis résolu 
de voyager dans les pays du Nord et pour cet effet, je me 
suis embarqué à Lisbone dans une flûte Portugaise, qui 
devoit aller à Amsterdam , avec un passeport de l'envoyé 
d'Hollande pour voyager seurement, où je suis arrivé à bon 
port, et où j'ay demeuré sept ou huit jours-, ensuite de quoy 
je suis venu icy, où je rencontray deux François qui viennent 
de la Virginie, qui m'ont dit qu'ils avoient esté avec feu M. de 
Lassale à la découverte de sa rivière dans le Golfe du 



AVIS DONNÉS PAR LE BARON DE LA HONTAN 7 

Mexique, et que mondit sieur de Lassalle estant mort, ils s'es- 
toient jettes parmi les sauvages, où ils ont demeuré sine ans 
entiers, vivans avec eux et allans très souvent saccager les 
Espagnols dans leurs villages. Ils disent tant de choses tou- 
chant la richesse de cette terre par la quantité de mines dor 
et sablons d'or qui y sont et la facilité qne nous aurions de 
nous en saisir que j'en ay dressé un mémoire que je vous 
enverray au premier jour. Ils m'ont apris aussi le désordre 
où sont les Anglois dans la Nouvelle Angleterre; une révolte 
s'y est faite avant leur départ et plusieurs personnes de 
Boston se sont sauvées à la Virginie, crainte d'estre massacrées. 
Il y a très peu de temps qu'ils sont arrivés en cette ville dans 
un vaisseau chargé de tabac qui vient de ces pais-là, et ce qui 
m'a fait sçavoir que ces hommes estoient icy, c'est qu'ils ont 
proposé à quelques marchands de cette ville de leur donner 
un petit vaisseau pour aller charger d 'argent au Mexique, 
s'obligeant à estre mis à mort, en cas que leur entreprise 
n'aye pas un bon succès. Ils m'ont paru avoir assés d'intel- 
ligence; cependant on n'a pas voulu y toper. Je pars demain 
pour Copenhague, d'où j'iray en Suède et de là en Pologne, 
ensuite je traverseray en Italie par Vienne, si je puis avoir un 
passeport de l'envoyé de l'Empereur, qui est à Varsovie. Je ne 
puis, Monsieur, vous donner autres nouvelles, si ce n'est que 
la plupart des Holandois de marque et de distinction sou- 
haiteraient fort la paix et je puis vous dire avec toute vérité 
que les plus grands enemis que nous ayons dans tous ces 
pais icy, sont les François réfugiés; aussy sont-ils odieux 
parmi toutes ces nations et il y en a très peu qui trou- 
vassent crédit dans les bourses des villes. J'espère, Monsieur, 
que vous me ferés la grâce de me conserver vostre souvenir, 



8 AVIS DONNÉS PAR LE BARON DE LA HONTAN 

puisque je suis et seray incessamment avec passion, Mon- 
sieur, 

Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

La HONTAN. 

Note de la main du ministre. Écrire à l'abbé Bidal de faire en sorte de 
faire revenir les deux François. 



III 

L'ABBÉ BIDAL 

RÉSIDENT POUR LE ROI A HAMBOURG, n'a RIEN APPRIS 
SUR LES FRANÇOIS VENUS DE VIRGINIE 



Lettre au Ministre de la Marine. 

A (?), le 19 août 1694. 

Monseigneur, 

Suivant vos ordres je me suis informé avec soin par le 
moyen de plusieurs amis que j 1 ay à Hambourg, s'il y estoit 
arrivé deux François venans de Virginie; ils m'ont tous res- 
pondu qu'il n'y estoit arrivé aucun vaisseau, ny aucun Fran- 
çois de Virginie, ni des isles voisines. Si dans la suite ces 
François venoient à Hambourg, je ne manqueray pas d'em- 
ployer tous mes soins pour les faire passer en France. 
Je suis avec un profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble, très obéissant et très obligé serviteur, 

Bidal. 

Note de la main du ministre. Accuser la réception. Il n'est pas néces- 
saire qu'il suive davantage cette affaire; ce qu'il a fait suffit. 



PROJET DE MM. DE LOU VIGNY ET DE MANTET 



IV 



LE SIEUR DE LOUVIGNY 

CAPITAINE DES TROUPES DE LA MARINE EN CANADA, 

ANCIEN COMMANDANT DES PAYS D'EN HAUT, 

ET LE SIEUR DE MANTET, LIEUTENANT, ANCIEN COMMANDANT A CHICAGO, 

TRAVAILLENT DEPUIS CINQ ANS A REPRENDRE LES PROJETS 

DE CAVELIER DE LA SALLE", 

LES SAUVAGES SE JOINDRONT A EUX 



Mémoire pour continuer la découverte des Mines et Éta- 
blissements des Espagnols dans le Mexique par le 
Mississipi. 

Québec, 14 octobre 1697. 

Je me suis appliqué depuis plusieurs années à chercher 
dans ce Nouveau monde quelque descouverte, dont le Roy 
peust recevoir gloire et ses sujets de l'advantage. J'y ay tra- 
vaillé avec plus d'exactitude, pendant le temps que M. le 
comte de Frontenac m'a fait l'honneur de me donner le com- 
mandement des postes chez les nations sauvages, où j'ay 
passé quatre ans, avec les quelles les François de cette co- 
lonie commercent. 

Pendant mon séjour, j'ay donné mes soins à maintenir 
une estroite union avec nos alliez, les détournant de porter 
leur pelleterie aux Anglois, quoyqu'ils eussent fait plu- 
sieurs tentatives pour les inciter et les obliger par leurs pro- 
messes à nous chasser de chez eux, nous rendant odieux à 



10 POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

toutes les nations, leur insinuant du mespris tant pour nos 
marchandises que pour nos personnes, afin de s'emparer par 
force ou par trahison de nos postes, dont ils sont extrême- 
ment jaloux par les connoissances qu'ils ont des advantages, 
que Ton peut tirer de ce pays, non seulement à cause des 
pelleteries, mais des richesses qui y sont. lis prétendoient 
s'unir tellement avec nés alliez, qu'ils avoient projeté de les 
armer contre nous, afin de chasser entièrement les François 
du Canada et rester par ce moyen seuls possesseurs de ce 
vaste continent. Mais les ordres de nostre général ont esté 
suivis et exécutez avec tant de fermeté que leurs desseins, qui 
sans doute auroient causé dans peu la ruine de la colonie, se 
sont esvanouis par la guerre continuelle, qu'il leur a faite 
tant sur les Anglois que sur les Iroquois unis ensemble. 

Parmi une si grande quantité de peuples de diverses ma- 
nières et de coutumes différentes, il estoit besoin de comman- 
dants et de François pour s'opposer aux émissaires ouverts 
et cachez des Anglois et rompre leurs mesures. Le sieur de 
Manthet lieutenant des troupes fut choisi par M. le comte 
de Frontenac pour commander à Ghicagou,dont il s'acquitta 
très bien. Poussez ensemble de la mesme inclination de cher- 
cher quelque descouverte utile, nous nous sommes attachez 
à prendre des lumières seures et véritables du voyage de 
M. de La Salle, afin de pouvoir continuer ce grand ouvrage 
pour la gloire du Roy, facile par l'industrie des Canadiens et 
advantageux à l'une et l'autre France, puisque nous sommes 
asseurez d'y trouver les mesmes douceurs, dont jouissent les 
Espagnols et des commoditez plus advantageuses, que celles 
dont ils se servent pour fournir en Espagne leurs trésors par 
la communication du Mississipi au Canada, sans obliger Sa 



PROJET DE MM. DE LOUVIGNY ET DE MANTET I I 

Majesté à aucuns frais ny faire les despenses excessives que 
l'on a creu indispensables et qui ont rendu le voyage du 
sieur de La Salle infructueux après sa mort, plusieurs per- 
sonnes qui sembloient devoir le continuer préférant le com- 
merce et leurs propres intérests à la gloire du Roy, y ayant 
laissé sans secours plusieurs familles qui s'estoient embar- 
quées avec le sieur de La Salle pour commencer l'establisse- 
ment de cette découverte, quoyqu'ilfust facile de les assister. 
Le sieur de Manthet et moy depuis cinq ans travaillons avec 
attache, pour trouver un moyen assuré de restablir cette en- 
treprise dans sa première splendeur et nous estant réglez sur 
les fautes d'autruy nous n'avons pas voulu nous ouvrir, que 
la nécessité ne nous parust assurée. Pour y parvenir, nous 
avons consulté quantité de Sauvages de différentes nations, 
afin de prendre des mémoires et des connoissances certaines 
et véritables des pays que nous souhaitons enlever, les quels 
mémoires nous avons examinez avec les journaux de plu- 
sieurs François, qui y ont esté tant avec M. de La Salle que 
depuis. Les Sauvages nous ont donné le plan du pays en 
général, celuy des establissemens des Espagnols en parti- 
culier, la quantité des Sauvages, leurs alliez, qui sont en 
petit nombre vers les mines, à cause qu'ils les y font tra- 
vailler, et le détail et les noms des Sauvages qui leur font la 
guerre, qui sont très nombreux et ne respirent que l'occasion 
de se venger des cruautez qu'ils exercent sur eux, lorsqu'ils 
en peuvent attraper, soit par force ou par finesse. Ils nous 
ont désigné les mines, leurs forteresses qui sont faciles à 
prendre, quelques unes estant de pierres, et d'autres de pieux, 
avec peu de personnes pour les garder; des mulets chargez 
de leurs richesses, qu'ils nomment pierre blanche dans dçs 



12 POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

paniers au nombre de plus de soixante, qu'ils dépeignent sur 
de l'escorce de la mesme manière que les nostres de France, 
avec leurs anneaux, conduits par huit ou dix hommes armez 
de carabines, qu'ils mettent sur le bast des mulets dans leur 
route. Ils adjoustent qu'ils font deux fois l'année le voyage 
des mines au bord de la mer, et dans différentes saisons, où 
de grands navires reçoivent ce qu'ils portent. Les Sauvages 
les attaquent souvent et ils se contentent de lever une che- 
velure et fuyent au premier coup de fusil, dont le bruit seul 
les estonne, n'en ayant pas l'usage non plus que du fer. Ils 
rapportent quelques fois de leurs guerres des ustensiles, ser- 
vant aux Espagnols , comme tasses , cuillers et morceaux 
d'argent en lingot qu'ils accommodent à leurs usages avec 
des pierres, lorsqu'ils sont de retour dans leurs villages. 

C'est un reproche que souvent nos alliez, c'est-à-dire ceux 
qui sont depuis longtems avec nous, nous font, connoissant 
l'estime que nous avons de l'or et de l'argent et mesme de cer- 
taines pierres bleues que nous nommons Turquoises, dont 
ils ont l'usage pour se parer. « D'où vient, disent-ils, que 
cette nation qui est si cruelle aux Sauvages profite d'un bien 
que vous pouvez avoir, comme eux, puisque vous avez des 
fusils, que vous estes guerriers et qu'ils ne le sont pas. Il faut 
que vous soyez amis, puisque vous ne les tuez pas pour pro- 
fiter d'un métal, que vous aimez avec tant de passion. Ce 
sont des hommes sans cœur, qui ne sortent de leurs maisons 
qu'après que le soleil est couché, qui ne sçavent point aller 
dans les bois ny en canot et n'ont des fusils que pour faire 
du bruit. » 

Tous les Sauvages se joindront volontiers à nous dans cette 
entreprise pour se venger des Espagnols. Ils ne souhaitent 



PROJET DE MM. DE LOUVIGNY ET DE MANTET l3 

qu'une occasion aussi favorable que celle cy pour faire un 
party considérable, afin d'enlever une ville. Les François ne 
demandent qu'une permission, par la connoissance qu'ils ont 
du peu de bravoure des Espagnols, de la fertilité du pays, 
jointe à la possibilité de réussir, dont ils sont persuadez, plu- 
sieurs en ayant fait le chemin, et ayant l'assurance certaine 
de faire de gros profits tant en attaquant les mines, qu'en at- 
tendant le convoy des mulets. 

La réussite en est d'autant plus assurée que les Espagnols, 
nos voisins du Mississipi, sont gens indolens, soit vers les 
mines ou vers Panuco, qui, ne craignant aucune incursion 
d'Européens, estant enfoncez dans le plat pays et se croyant à 
l'autre bout du monde, ainsi prévenus qu'on ne peut les aller 
trouver que par mer, dont ils sont presque à l'abri à cause 
des gardes du bord de la mer qui advertissent, lorsqu'ils 
aperçoivent des navires, ce qui leur donne tems de se ras- 
sembler, ils n'ont que de foibles défenses du costé de ceste 
terre ferme, sans aucune expérience du combat. Jugez s'il 
sera difficile avec plus de deux mille hommes, dont le party 
sera composé, de les y forcer. 

Dans la certitude où nous sommes de nous rendre les 
maistres, si Sa Majesté désire nous accorder cent François, du 
nombre des quels il y aura vingt soldats choisis, nous pro- 
mettons enlever et prendre quelque place sur les ennemis de 
Sa Majesté dans le Mexique, de porter la terreur du nom de 
Louis le Grand dans un pays, où il paroist presque esteint, à 
nos frais et despens, sans qu'il en couste rien au Roy, estant 
persuadez des grandes et considérables despenses qu'il fait 
non seulement en France mais aussi en Canada. C'est pour- 
quoy pour concourir à un si noble ouvrage, nous supplions 



14 POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

humblement Sa Majesté de nous accorder ce nombre d'hommes 
que nous luy demandons, avec une avance des choses néces- 
saires, pour engager les nations avec nous par des présens 
considérables et des peuples qui n'ont aucun commerce avec 
les Européens. Ce sera un moyen efficace pour tirer des Sau- 
vages des connoissances qui sont entièrement nuisibles aux 
Espagnols et advantageuses à la France, d'autant qu'il est très 
facile de parvenir à nostre entreprise, suivant nostre projet, 
moyennant que Sa Majesté veuille nous accorder pour nostre 
expédition le mémoire suivant, que nous espérons payer au 
retour de nostre voyage au prix de France : 

Six milliers de poudre fine. 

Huit milliers de balles et de plomb. 

Cinquante grosses de cousteaux. 

Mille livres de tabac. 

Cinquante grosses de grelots. 

Cinquante douzaines de bracelets. 

Six cents livres de rassade assortie petite et grosse. 

Trente grosses de bagues de cuivre. 

Cent fusils légers. 

Cinquante livres de vermillon. 

Vingt-cinq douzaines de battefeux. 

Mille pierres à fusil. 

Mille alesnes. 

Outre le mémoire cy dessus, je supplie Sa Majesté de nous 
accorder gratuitement les ustensiles nécessaires pour assaillir 
et défendre. 

Vingt-quatre piques, vingt-quatre pioches, douze scies de 
long et autres pics, douze tarières assorties, douze milliers de 
clous assortis, deux estocs, deux cents grenades avec un 



PROJET DE MM. DE LOUVIGNY ET DE MANTET l5 

mortier à grenades, qui est dans le magasin du Roy, un fau- 
conneau de demi livre de balles pour faire des signaux. 

Je ne prétends pas borner mon entreprise à prendre une 
place seule sur les Espagnols et ensuite nous retirer. Je pré- 
tends sonder la coste depuis le Mississipi jusqu'à la baye de 
Panuco, en attaquer la ville, si je me trouve assez fort, ou du 
moins en ruiner le plat pays, connoistre la situation des lieux 
propres pour construire un bon fort et j'espère monter la fa- 
meuse rivière (Rio Bravo), que les François ont nommée la 
rivière de la Madelaine jusques vis à vis les mines, qui en 
sont distantes de quarante-cinq lieues , où nous irons par 
terre après avoir parcouru la coste. Si les Sauvages n'estoient 
pas dans le sentiment d'autant entreprendre, nous commen- 
cerions par les mines, dont l'exécution leur donnera sans 
doute envie de pousser plus avant leur conqueste. Je suis 
résolu de courir la coste, d'enlever, pour donner au Roy 
connoissance de notre travail, quelque bastiment sur lequel 
je m'embarqueray pour aller à Saint-Domingue et de là en 
France, pendant que le Sieur de Mantet continuera nostre 
dessein par terre en laissant au bord de la mer un signal 
assuré de nostre reconnoissance pour continuer de harceler 
nos ennemis, en attendant les ordres de Sa Majesté. 

Nous employerons nos soins pour suivre la route du 
Sieur de La Salle, qui nous est entièrement connue, pour re- 
tirer les François qui y sont restez depuis sa mort, lesquels 
par l'alliance qu'ils ont faite en se mariant avec des Sauvages, 
seront très nécessaires, tant pour la connoissance qu'ils ont 
des establissemens des Espagnols, chez lesquels ils font la 
guerre, que des langues et alliances des nations qui leur sont 
contiguè's, de leurs mœurs, ^coustumes, des advantages du 



l6 POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

pays, de la fertilité et des chemins assurez et cachez pour 
réussir. 

Je ne fais aucun doute que Messieurs du séminaire de Saint- 
Sulpice, les Révérends Pères Récollectz, qui ont des ouvriers 
évangéliques dans ces pays, presque perdus et oubliez, ne 
soyent très satisfaits de sçavoir des fruits de leurs apostres, 
et qu'ils ne se joignent à nous pour une entreprise, qui leur 
doit estre agréable. Je ne parle pas des familles de Paris et 
de Rouen qui y ont des parens, puisqu'il leur seroit honteux 
d'entendre parler d'un interest qui les regarde pour un si 
grand voyage, sans estre touchées de compassion d'y avoir 
perdu de leurs parens et de joye d'en espérer bientost des 
nouvelles et de les revoir venir leur conter leurs tristes aven- 
tures. Ils doivent se réveiller à la nouvelle de nostre départ. 

Comme il est impossible, dans un si long voyage, qu'il n'y 
ait des malades ou qu'il ne se trouve des blessez, qui ne se- 
roient pas en estât de continuer la route, il est nécessaire 
d'avoir un entrepost pour les recevoir, acheter des vivres et 
des canots pour nous en envoyer suivant nos nécessitez. 
Pour cet effet nous supplioiis Sa Majesté de nous accorder le 
poste de Chicago qui est le passage pour entrer dans le fleuve 
de Mississipi, afin que les personnes qui nous y laisseront 
puissent nous joindre, recevoir de nos nouvelles et en donner 
de Testât de nos affaires tant de nostre voyage que de celles 
du Canada. 

Les ordonnances du Roy sur la suppression des congez 
pour aller traiter du Castor chez les Sauvages obligeront plu- 
sieurs volontaires à suivre nostre party, ce qu'ils n'auront pas 
de peine à faire, regardant comme la privation d'un bien 
qu'ils croyent leur estre deu, les deffenses qu'on leur a 



PROJET DE MM. DE LOUVIGNY ET DE MANTET 17 

publiées. Ce sera, Monsieur, un remède assuré de les détour- 
ner de quelque dessein criminel que l'oisiveté leur susciteroit 
s'ils se voyoient dénuez de quelque sérieuse application. 

CONDITIONS DES PERSONNES INTERESSEES POUR L'ENTREPRISE. 

Ceux qui prendront party seront gens choisis qui, mettant 
à la masse 3oo francs chacun, s'équiperont des armes néces- 
saires, afin que cet interest les oblige d'estre stables dans la 
continuation du voyage, qui sera de deux ans. 

En cas que quelqu'un, par dégoust, chagrin ou autre 
raison, voulust abandonner ou quitter le party, il perdra sa 
mise et sera contraint d'en fournir encore autant au profit de 
la communauté : 600 livres. 

Si quelque flibustier est atteint et convaincu de desbaucher 
ses camarades pour abandonner, quitter ou faire avorter le 
party, il sera fait mourir sans délay à coups de fusil. 

Si dans un combat quelqu'un est blessé ou qu'il perde un 
doigt, il aura trois cents livres, et s'il perd un bras, il aura 
mille livres, prises sur le total des profits de la communauté. 

Si quelqu'un est convaincu de vol, il perdra ses droits et 
sera dégradé à terre, selon le pays, ou fait mourir, selon le 
vol, à coups de fusil. 

Si quelque flibustier est pris et convaincu de s'abandonner 
aux femmes, il sera passé par les baguettes, et payera cent 
livres sur ses profits pour la masse totale. 

Défenses sont faites de jouer les uns contre les autres au 
surplus d'une pistole, à peine de cent livres à chacun des 
joueurs, et l'argent rendu au perdant; les cent livres seront 
mises à la masse totale. 

IV. 3 



l8 POURSUITE DES DESSEINS DE C. DE LA SALLE 

Défenses de jurer le nom de Dieu et de s'enivrer, sous 
peine de baguettes. 

Les marchandises fournies pour l'équipement de ce voyage 
seront payées avant aucune séparation ny partage, y ayant 
des estats fidèles des avances, des payemens et des profits 
dont chacun aura sa part, suivant la convention que nous 
ferons après avoir reçu les ordres de la Cour. 

Comme je sçais que vous estes universel et que vous avez 
connoissance entière de la géographie et particulièrement de 
ces contrées, ayant esté autrefois dans les confins, je vous di- 
ra} r que j'espère qu'après avoir descendu le Mississipi jusques 
à la rivière des Oumas, je le monteray jusqu'à la hauteur de 
29 degrez ou environ, pour ensuite traverser et couper le 
chemin que M. de La Salle a fait, y chercher les François qui 
y sont restez, et me joindre aux Cenis, aux Nassonis, aux 
Palaquessons, tous alliez et nombreux, pour aller ensuite 
traverser la rivière aux Vaches, qui tombe dans la baye de 
Saint-Louis, pour continuer nostre route au travers de Rio- 
Bravo, afin d'attaquer les mines, où des pieux servent de 
remparts, et les soldats sont des hommes qui n'ont plus de 
force pour travailler aux mines. 

Si vous souhaitez estre mon protecteur, et si vous souhaitez 
que j'accomplisse cette entreprise sous vostre autorité, il ne 
Vous en coustera rien qu'à m'en procurer l'agrément, et si je 
fais quelque douceur, le quart des profits sera employé 
pour les peines des personnes que vous m'indiquerez avoir 
pris intérest pour ce qui me regarde. 

Vostre, etc. 

De Louvigny. 



PROJET DE M. DE REMONVILLE 



'9 



LE SIEUR DE REMONVILLE, 

AMI DE C. DE LA SALLE, PROPOSE LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE 

POUR LA LOUISIANE; 

LE SIEUR ARGOUD, PROCUREUR DES PRISES, ETEND CE PROJET. 



Lettre du sieur Argoud au Minisire de la Marine. 



Paris, 10 décembre 1697. 
Monseigneur, 

Vous verrez, par les mémoires que j'ay l'honneur de vous 
envoyer et par le détail de ma lettre, qu'il m'a été impossible 
de faire plus tost response à la vostre du 20 du mois passé. 
Sçachant que feu M. de Seignelay avoit tousjours eu le 
dessein d'establir une colonie puissante dans la Louisiane, 
et que la guerre seule l'avoit empesché de l'exécuter, il y a 
plus de huit mois que je travaille à m'instruire de la situation 
et de Testât des lieux, des mœurs des Sauvages qui habitent 
le pays, du commerce que Ton pourroit faire avec eux, et de 
tous les advantages qu'on en pourroit tirer. J'en ay, pendant 
ce temps là, parlé à plusieurs personnes qui en estoient fort 
instruites, et j'ai lu toutes les relations qui en ont esté faites, 
mais je vous advoue, Monseigneur, qu'ayant fait connois- 
sance depuis trois ou quatre mois avec le sieur de Remon- 
ville^ qui estoit amy particulier du sieur de la Salle et qui a 



20 PROJET DE M. DE REMONVILLE 

fait quelques voyages sur les lieux, j'en ay tiré plus de 
lumières que de tout le reste. C'est un homme qui a de la 
naissance et du service, il a de l'esprit et du jugement, et des 
veues assez grandes sans estre visionnaire -, ce fut luy qui le 
premier me proposa de faire une compagnie, et il avoit engagé 
le sieur d'Hiremie, fameux négociant qui a du bien et du 
crédit, mais qui s'est rétracté sur ce qu'il a appris que les 
Anglois, sur les relations qui ont esté imprimées, et une entre 
autres, qui a été dédiée au prince d'Orange, songeoient 
sérieusement à faire l'establissement que j'ay eu l'honneur de 
vous proposer. Cela n'a pas dégousté le sieur de Remonville, 
mais je suis persuadé, Monseigneur, que sa proposition ne 
convient pas à la grandeur de l'entreprise et à la diligence 
qu'il faut faire, pour les raisons qui sont expliquées dans le 
mémoire que j'ay l'honneur de vous envoyer. 

Les secours que l'on demande au Roy paroissent néces- 
saires et n'ont rien d'extraordinaire. Dans toutes les nouvelles 
compagnies qui ont esté establies depuis 1664, Sa Majesté a 
tousjours fait de grands advantages à ceux qui s'y sont enga- 
gez, et, si l'on en croit toutes les relations imprimées et tous 
ceux qui ont esté sur les lieux, il paroist que jamais establisse- 
ment n'a esté de plus grande conséquence. Vous en pourrez 
juger vous mesme, Monseigneur, par le mémoire que j'ay 
l'honneur de vous envoyer, dans lequel je n'ay rien exagéré, 
et j'ay mesme obmis quelques articles qui sont dans les rela- 
tions imprimées, parce que quelques {uns de ceux qui ont 
voyagé dans le pays ne les ont pas remarqués. 

Le Roy n'a pas refusé des vaisseaux à a Compagnie des 
Indes, quand elle en a eu besoin; elle en a preste à celle du 
Sénégal, et si elle en refusoit à celle qu'on propose, il n'en 



MEMOIRE DE M. ARGOUD 21 

faudroit pas davantage pour la décrier entièrement et pour 
rebuter tout le monde d'y entrer. 

A l'esgard des quatre cents hommes de troupes réglées, il 
en coustera peu au Roy et la compagnie que Ton formera en 
sera soulagée ; l'engagement auquel elle se soumettra de faire 
les recrues à ses frais paroist si raisonnable qu'elle peut 
espérer que Sa Majesté ne les luy refusera pas. 

A l'esgard des autres conditions qui sont dans le projet que 
je luy ay adressé, elles sont presque toutes tirées de celles qui 
ont esté 

[La suite manque.) 



VI 



Mémoire sur le projet d'establir une nouvelle colonie au 
Mississipi ou Louisiane, joint à la lettre de M. Argoud, 
procureur des prises, du io décembre 1697. 

Le pays où l'on propose à Monseigneur d'establir une nou- 
velle colonie est d'une très grande estendue; on prétend que 
le cours de la rivière du Mississipi est de plus de six cents 
lieues. Cette rivière' a sa source au nord-ouest de l'Amérique 
septentrionale et son embouchure au sud-ouest dans le Golfe 
du Mexique. Un habile ingénieur, qui a esté longtemps dans 
le Canada, qui a voyagé chez les Illinois, qui a connu parti- 
culièrement le sieur de La Salle et qui a eu tous ses mé- 
moires, travaille à finir une nouvelle carte du pays qui sera 



22 PROJET DUNE COLONIE A LA LOUISIANE 

beaucoup plus exacte que toutes celles qu'on a veues jusques 
à présent. 

Il y a plusieurs rivières navigables très grandes et très 
belles qui se jettent dans le Mississipi, tant du costé de l'est 
que du costé de l'ouest, lesquelles embrassent une très 
grande estendue de terres qui ne sont habitées que par des 
Sauvages. 

L'embouchure du Mississipi est au 3o e degré ou environ, 
de sorte que le climat, en remontant vers les Islinois, est plus 
chaud que froid et néantmoins assez tempéré en plusieurs 
endroits. 

Le pays est très abondant et produit la pluspart des choses 
nécessaires à la vie. Le mays ou blé de l'Inde y vient deux 
foys l'année; c'est une bonne nourriture, et quand on y est 
accoustumé on se peut passer de blé de l'Europe-, néantmoins 
on prétend qu'il y viendra très bien quand les terres qui 
poussent trop auront esté travaillées. On a fait quelques es- 
preuves qui y ont réussi. 

Il y a quelques vignes sauvages, qui produisent d'assez bon 
vin, et l'on doit raisonnablement espérer que, quand on aura 
soin de planter des vignes des meilleurs plants et de les bien 
cultiver, on aura plus devin qu'il n'en faudra pour les habitans 
du pays. 

On y trouve une très grande abondance de gibier de toutes 
sortes, et surtout des bœufs sauvages, qui ont de la laine et 
qu'on pourra facilement rendre aussi domestiques que les 
nostres en élevant quantité de jeunes veaux et surtout les fe- 
melles. 

On y trouve des poules, des pigeons et d'autres animaux 
domestiqués. 



MÉMOIRE DE M. ARGOUD 23 

Vers le sud-ouest, du costé des habitations Espagnoles du 
nouveau Mexique, il y a des chevaux sauvages qu'on appri- 
voise très aisément; les Sauvages s'en servent et les donnent 
pour de la quincaillerie. 

La pluspart des fruits de l'Europe y viennent plus gros et 
meilleurs que les nostres, et il y en a quantité qui nous sont 
inconnus. 

Le pays est plein de beaux pasturages à cause de l'abon- 
dance des rivières. Les bois à bastir et les autres matériaux y 
sont en abondance en beaucoup d'endroits. Le transport en 
est facile à cause de la quantité de rivières navigables. Ainsy, 
pour peu que les colons qu'on y mènera ayent d'industrie, 
ils seront logez très proprement et très commodément en très 
peu de temps. 

On peut joindre à l'abondance la beauté et les divers 
agrémens du pays; on n'y voit jamais d'hiver et l'air y est 
extrêmement sain, de sorte que les colonies y subsisteront 
agréablement, aysément et abondamment, et il n'y aura que 
les premiers frais de Pestablissement à essuyer. 

COMMERCE. 

On pourra tirer une infinité de pelleteries. Il y a des 
nations entières qui s'habillent de peaux de castor, et qui les 
bruslent après les avoir portées quelque temps, parce qu'elles 
sont trop esloignées du Canada pour les y porter. 

On en tirera une très grande abondance de cuirs, des bœufs 
sauvages, dont les forests sont pleines. La laine qu'on en 
tirera en très grande quantité ne sera pas inutile. 

Il y a une infinité de forests de meuriers blancs, et le pays 



24 PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

estant dans le mesme climat que la Sicile, l'Italie et une 
partie de l'Asie, personne ne doute qu'on n'y puisse élever 
des vers à soye; ce seul article, avec le temps, seroit d'une 
conséquence infinie pour le Royaume. 

Il y a des cantons de douze ou quinze lieues, où l'on trouve 
le plomb en abondance sur la terre, sans estre obligé de 
fouiller les mines. 

On y trouve aussi de l'estaim et du cuivre. 

On y pesche des perles dans une partie du golfe du 
Mexique, et quoyqu'elles ne soyent pas d'une si belle eau que 
les perles Orientales, on en peut néantmoins faire un très 
bon commerce. 

Il y a abondance de bois de cèdre, et d'autres bois de 
diverses couleurs propres aux ouvrages de marqueterie, qui 
sont pour le moins aussy beaux que ceux du Brésil, dont on 
n'auroit plus besoin dans le royaume. 

Les chanvres y viennent naturellement de huit ou dix pieds 
de haut sans estre cultivez; on en trouve des campagnes 
toutes remplies; il seroit merveilleux pour les cordages, pour 
les voiles et pour les grosses toiles. 

Les chesnes y sont admirables pour la construction des 
vaisseaux, et l'on trouve des masts, qui sont pour le moins 
aussi beaux que ceux de Norwège, de sorte que la com- 
pagnie que Sa Majesté choisira pourroit avec le temps y faire 
bastir tous ses vaisseaux; le Roy mesme pourroit en faire 
construire du premier et du second rang; il ne luy cousteroit 
que les frais des ouvriers qu'il faudroit d'abord envoyer sur 
les lieux pour en instruire d'autres. 

Voilà les avantages qu'on peut raisonnablement espérer, 
sans compter ceux que l'expérience descouvre tous les jours 



MÉMOIRE DE M. ARGOUD 25 

dans les pays inconnus. On peut, par exemple, tenter si le 
coton y viendra fin et long ; on peut y semer du tabac, comme 
dans la Virginie, et tenter tout ce qu'on croira pouvoir 
apporter quelque utilité. 

Ce commerce sera d'autant plus advantageux qu'il ne 
faudra point porter d'argent dans le pays, mais de la quin- 
caillerie pour traiter avec les Sauvages, et avec le tems des 
toiles fines et des estoffes, et les marchandises qu'on en tirera 
dans le royaume une infinité d'argent des pays étrangers. 

Il est presque impossible qu'avec de bons pilotes on ne 
trouve pas deux ou trois bons ports dans le Golfe, que la com- 
pagnie aura intérest de fortifier, de sorte qu'avec le temps Sa 
Majesté, trouvant de quoy faire une armée navale et des ports 
pour sa seureté, pourroit s'asseurer par la voye des armes le 
Mexique et le Pérou, qui luy seroient acquis par une succes- 
sion légitime. 

PROJETS DE l'eSTABLISSEMENT. 

Le sieur de Remonville, qui a esté sur les lieux jusques aux 
Illinois, qui a connu le sieur de La Salle et luy a mesme donné 
de très bons advis sur ses descouvertes, est un homme qui a 
de la naissance et du service; il a mesme un bien raisonnable. 
Il m'a donné sur cette affaire beaucoup plus de lumière que 
je n'en avois eu de la lecture des diverses relations imprimées 
et des conversations avec plusieurs autres personnes, dont les 
uns ont esté sur les lieux et les autres ont esté amis du sieur 
de La Salle. Il m'avoit proposé de faire une compagnie qui 
sous de certaines conditions travailleroit à ses despens à faire 
l'establissement sans qu'il en coutast rien au Roy, et c'est sur 



20 PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

cela que j'avois eu l'honneur d'en escrire à Monseigneur. 

Son dessein estoit d'aller dans le Canada, d'y mener une 
certaine quantité de personnes, et des marchandises qu'il 
auroit eschangées avec des gens du pays ; de faire faire icy deux 
barques en pacquet pour traverser les Lacs, aller aux Illinois 
et suivre la mesme route que le sieur de La Salle avoit suivie 
pour aller à l'embouchure du Mississipi. Estant arrivé, il se 
seroit mis en possession, y auroit fait bastir un fort; il auroit 
visité exactement la coste, et, sur les relations, sa Compagnie 
ou le Roy mesme, s'il avoit voulu, auroit pris toutes les me- 
sures nécessaires pour en faire un establissement solide. 

Il proposoit aussy d'y aller par le Golfe avec deux petits 
bastimens, y mener deux ou trois cents hommes, faire bastir 
son fort et en envoyer donner advis, et il laissoit le choix de 
ces deux voyes. 

Il supposoit que, la paix estant faicte, nous n'avions qu'à 
prévenir les Estrangers dans la prise de possession, et que, 
n'estant point troublez, on pourrait faire le reste avec plus de 
loisir, ne doubtant pas que, dès le moment qu'il auroit fait 
voir par expérience la seureté et la facilité de l'establissement, 
il ne se trouvast une infinité de gens du commerce qui vou- 
draient entrer dans la Compagnie, et que dès la seconde année 
on ne trouvast tous les fonds nécessaires pour mettre la chose 
dans sa perfection. 

Mais le sieur Fouessin, jeune négociant très habile et très 
esclairé, qu'il vouloit joindre à sa compagnie, nous a fait voir 
l'inconvénient de ces deux propositions. Il nous a représenté, 
et nous l'avons sceu d'ailleurs, que les Anglois songent très 
sérieusement à cet establissement ; que si on prenoit la voye 
du Canada, ils ne manqueraient pas de nous prévenir, et que, 



MEMOIRE DE M. ARGOUD 27 

si l'on suivoit le party d'entrer par le Golfe avec deux petits 
vaisseaux, il y a quantité de boucaniers Anglois, escumeurs 
de mer, forbans et sans adveu, à la Floride, à Nevark (sic) et 
à la Jamaïque, que les Anglois destacheroient sur les deux 
petits bastimens, sauf à les desadvouer quand nostre entreprise 
seroit eschouéc; qu'il y en a mesme qui partent souvent de 
la Tamise sous de faux prétextes ; que les Espagnols, qui ne 
pourroient pas souffrir sans peine les François dans leur 
voisinage, les aideroient sous main, s'ils n'osoient pas nous 
troubler ouvertement, et qu'en un mot il n'y avoit pas assez 
de prudence à tenter une entreprise de cette conséquence 
avec si peu de forces, parce que, si l'on eschouoit, on n'y 
sçauroit plus revenir. 

Monseigneur sera adverti que Fouessin a beaucoup de 
commerce en Angleterre, et qu'outre cela il y a deux frères, 
dont l'un, qui est actuellement auprès de luy, est revenu de- 
puis peu de la Virginie, et l'autre est encore dans la Floride, 
de sorte qu'il est très instruit des desseins que les Anglois 
ont formez sur la Louisiane, et qu'ils veulent faire de grands 
efforts pour se rendre les maistres du Mississipi. 

J'adjousteray à Monseigneur ce que j'ay appris d'ailleurs. 
Il court un bruit que le sieur Penn, Anglois, a envoyé de la 
Pennsylvanie cinquante hommes à la rivière des Ouabaches 
pour faire un establissement qui puisse les conduire par les 
terres au Mississipi; et quoyque ce chemin soit long et dif- 
ficile, les Anglois, qui ne se rebutent pas facilement quand il 
s'agit d'agrandir leur commerce, surmonteront sans doute 
toutes les difficultez si on leur en donne le temps. 

De tout cela il résulte que, pour prendre des mesures justes 
dans un establissement de cette importance, il faut beaucoup 



28 PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

de diligence, et outre cela des forces suffisantes pour n'estre 
pas interrompus dans le cours de cette entreprise. 

Pour la diligence, j'ay desjà quelques personnes qui entre- 
ront avec plaisir dans la Compagnie, qui sera formée pourvu 
que les actions n'excèdent pas dix mille livres. Le sieur 
Fouessin et son frère seront du nombre. Ils promettent 
d'engager encore deux ou trois de leurs amis, et j'en auray 
deux ou trois autres qui pourront engager quelques uns, 
pourveu qu'ils soient persuadez que Monseigneur y pense 
sérieusement, qu'il leur accordera toute sa protection avec 
quelques conditions, dont je toucheray un mot dans la suite, 
et qui sont expliquées dans un cahier séparé qui les contient 
toutes article par article. 

La pluspart des personnes qui veulent y entrer à présent 
connoissent par elles mesmes, ou du moins par les relations 
qu'on leur en a faites, l'advantage qu'on doit espérer d'un 
pareil establissement ; mais, comme il est impossible de trou- 
ver assez de gens qui, sur la foy d'autruy, veuillent donner leur 
argent pour une affaire qui leur est inconnue, à moins qu'ils 
ne voyent à la teste une personne d'une réputation acquise 
dans le commerce et qui ait beaucoup de force et de crédit, si 
Monseigneur veut accélérer l'entreprise, il aura la bonté d'y 
engager quelque fameux négociant, ou tel nombre qu'il jugera 
à propos, et alors on ne sera pas en peine de trouver le fonds 
nécessaire pour faire le premier voyage avec succez. 

Il faudra mettre toutes choses en œuvre pour partir dans 
le mois de mars, et mesme, comme il part à présent des 
vaisseaux pour Saint-Domingue, si Monseigneur vouloit en- 
voyer par advance à M. Du Casse pour faire partir deux 
petits bastimens avec une vingtaine de flibustiers, quelques 



MEMOIRE DE M. ARGOUD 29 

pilotes et un ingénieur pour visiter toute la coste du Golphe, 
faire un journal fidèle et mesme la description de la coste, et 
surtout des rivières qui ont leur embouchure dans la mer, 
avec ordre d'envoyer à la Cour une copie du journal, et 
garder l'autre pour la donner aux vaisseaux qui iront faire 
l'establissement, lorsqu'ils s'arresteront à Saint-Domingue 
pour prendre des rafraischissemens ; cela faciliteroit beaucoup 
l'entreprise. Mais, pour tenir la chose secrète, il faudrait 
donner les ordres cachetez aux pilotes et leur enjoindre de 
ne les ouvrir que quand ils seroient à certaine hauteur. 

Si Monseigneur ne le juge pas à propos, les vaisseaux en 
arrivant à Saint-Domingue pourront prendre les deux petits 
bastiments avec lesmesmes gens, qui leur serviront beaucoup 
à sonder le Golphe et à trouver l'embouchure du Mississipi. 
Voilà à peu près la diligence qu'on peut faire et les précau- 
tions que l'on peut prendre. 

A l'égard des forces, les actions estant de 10,000 francs, on 
compte qu'il en faudra au moins cinquante d'abord pour 
faire la somme de 5oo,ooo livres de premier fonds, et le plus 
qu'on en pourra trouver sera le mieux; mais on tient pour 
asseuré qu'on peut commencer avec ce fonds, pourveu que Sa 
Majesté ait la bonté de soulager la Compagnie des despenses 
suivantes : 

i° L'achat des vaisseaux nécessaires absorberoit la plus 
grande partie des fonds de la Compagnie s'il falloit les payer 
dans les premiers voyages ; c'est pourquoy on suppliera très 
humblement Sa Majesté de vouloir prester deux de ses vais- 
seaux de guerre de quarante à cinquante pièces de canon, 
commandez par ses officiers, dont Sa Majesté aura la bonté 
de laisser le choix à la Compagnie, afin que les dissensions 



3o PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

ordinaires qui sont entre les officiers du Roy et les Compa- 
gnies de commerce ne nuisent pas à l'entreprise, lesdits vais- 
seaux armez d'un équipage convenable , leur rechange et 
vivres nécessaires pour quatorze mois pour servir à con- 
voyer, faire la descente et establir la colonie dans le lieu qui 
sera le plus advantageux. On met des vivres pour quatorze 
mois, afin que les vaisseaux puissent attendre que le fort 
qu'on bastira soit en estât de deffense. Sa Majesté aura aussy 
la bonté de prester trois flustes de trois à quatre cents ton- 
neaux et une corvette, qui seront armées et équipées aux 
despens de la Compagnie. Les trois flustes serviront à trans- 
porter les colons, les vivres nécessaires pour les entretenir 
dans le voyage et un an dans le pays, tous les instrumens 
nécessaires aux artisans et laboureurs que l'on mènera, la 
quincaillerie et autres marchandises nécessaires pour faire 
des présens aux Sauvages et pour commercer avec eux; elles 
serviront aussy pour amener les retours, et la corvette partira 
dès le moment que la descente sera faicte pour en donner 
advis. 

2° Sa Majesté sera encore très humblement suppliée d'ac- 
corder à la Compagnie quatre cents hommes de ses troupes 
réglées de la Marine, commandées par leurs officiers ordi- 
naires, pour estre transportez dans lesdits vaisseaux de guerre 
et débarquez dans les lieux qui seront jugez les plus propres 
auxdits establissements, et y demeurer, pour la garde et def- 
fense des forts qui y seront construicts, l'espace de trois an- 
nées, durant lequel temps Sa Majesté aura la bonté de payer 
la solde ordinaire, et la Compagnie s'obligera à ses frais, après 
le retour des troupes, de faire en Europe les recrues qui 
seront nécessaires, moyennant quoy Sa Majesté aura aussi 



MÉMOIRE DE M. ARGOUD 3l 

la bonté de permettre aux soldats et bas officiers de ses com- 
pagnies de prendre des terres et habitations dans le pays 
pour y demeurer avec les autres colons. 

Cet article est très important pour rendre l'establissement 
solide, car, quoyque la compagnie qui sera formée doive 
mener au moins sept à huit cents colons ouvriers, artisans, 
laboureurs et soldats en mesme temps, néantmoins les troupes 
réglées luy seront absolument nécessaires, et s'il les falloit 
entretenir à ses frais, cela absorberoit une partie du fonds, 
qui ne pourra pas estre si fort que- l'on souhaiteroit dans le 
peu de temps qu'il y aura pour former la Compagnie, au lieu 
qu'il n'en coustera pas plus au Roy de les entretenir dans la 
colonie qu'en France, et d'ailleurs cette marque de la protec- 
tion de Sa Majesté attirera beaucoup de personnes qui feroient 
difficulté d'y mettre leur argent sans cela. 

Quelque compagnie que Monseigneur veuille choisir, il 
faudra nécessairement qu'elle envoyé d'abord beaucoup de 
monde, et qu'elle réitère encore après le premier envoy, et à 
cet effet il sera bon qu'elle augmente ses fonds. Ce qui se 
fera en deux manières, sçavoir : en laissant dans le fonds le 
montant des retours durant les premières années, et en levant 
de nouvelles actions, qui ne manqueront pas dès que les 
négocians, par le moyen des retours, connoistront que l'affaire 
est bonne; mais, en ce dernier cas, il faudra que les nouvelles 
actions que l'on recevra soient proportionnées non seulement 
au premier fonds, mais à l'augmentation qui en aura esté 
faicte par les retours. 

Quoy que la Compagnie soit obligée de ménager ses fonds 
et de ne multiplier pas les despenses, il faudra néantmoins que, 
pour tenir les colons en règle, pour les faire travailler et pour 



2)2 PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

les empescher de s'escarter, elle ait un nombre d'officiers 
suffisant pour establir une bonne subordination, lesquels 
officiers veilleront, sur toutes choses, à ce que les colons ne 
fassent aucune insulte aux Sauvages, qu'il faudra bien 
mesnager, et vivre fort doucement avec eux, si Ton en veut 
tirer tous les advantages qu'on se doit proposer. 

Dès le premier voyage, il faudra porter des grains et des 
légumes de toutes sortes pour en semer dans les lieux qu'on 
trouvera les plus propres, et tascher de faire en sorte que les 
premiers colons pourvoyent non seulement à leur nourriture, 
mais qu'ils fassent des amas pour faire subsister ceux que l'on 
envoiera successivement : cela espargnera dans la suite des 
frais immenses à la Compagnie. 

Il faudra aussi porter quantité de graine de vers à soye et 
mener quelques personnages qui sachent les gouverner, en 
tirer la soye et la mettre en estât d'être vendue ; ceux-là en 
instruiront d'autres, et mesme les femmes des Sauvages. Il n'y 
a rien de plus aisé. 

Il faut observer sur cet article que dans le bas Dauphiné, 
la Provence et le Languedoc, il y a des gens qui sçavent 
beaucoup mieux accommoder la soye que les autres. Il ne 
faudra rien espargner pour mener avec le temps quelques- 
uns des plus habiles, mais dans le premier voyage on prendra 
ceux que l'on pourra trouver, n'ayant pas le temps de choisir. 

Pour rendre le commerce des cuirs et des laines plus 
abondant, et mesme pour pourvoir plus commodément à la 
subsistance des habitans, il sera bon d'exciter les Sauvages de 
prendre les veaux et les agneaux en vie et d'un âge à estre 
facilement élevez et apprivoisez - , il ne faudra rien espargner 
pour en peupler le pays, l'abondance des pasturages y servira 



MÉMOIRE DE M. ARGOUD 33 

beaucoup; il ne sera pas mesme inutile^dans la suite d'ap- 
prendre aux Sauvages à les élever. 

On pourra aussy faire très facilement des haras pour avoir 
abondance de chevaux. 

On mènera la plus grande quantité d'ouvriers que Ton 
pourra, entre autres quelques maçons, plusieurs charpentiers, 
plusieurs scieurs de long, des menuisiers, des serruriers, des 
arquebusiers, des forgerons et autres dont on croira avoir le 
plus besoin. 

On mènera quelques ingénieurs pour tracer les forts et 
les autres ouvrages nécessaires à la défense des nouveaux 
habitans. 

On mènera de bons pilotes, qui, avec de petits bastimens 
qu'on fera sur les lieux, auront le soin de sonder toute la 
coste pour s'instruire des lieux difficiles, et de ceux qui seront 
les plus propres à conduire les vaisseaux dans les ports. 

On mènera, s'il est possible, des charpentiers de vaisseaux 
et les ouvriers nécessaires à faire des noyales pour les voiles, 
afin de faire de petits bastimens sur les lieux, comme aussi 
des cordiers, des canonniers et des matelots pour la naviga- 
tion des rivières et de la coste du Golphe et pour la pesche, 
et l'on choisira autant qu'il sera possible des gens à deux 
mains, qui soient soldats et ouvriers en mesme temps. 

On pourra sur les lieux former deux compagnies de dragons 
de cinquante hommes chacune, pour veiller à la seureté des 
laboureurs et des ouvriers quand ils seront à la campagne, 
car, quelque paix qu'on ait avec les Sauvages, il faudra tous- 
jours se tenir sur ses gardes avec eux. On les montera des 
chevaux du pays. | 

Quand il y aura une compagnie formée, elle pourra 

IV. 3 



:>4 PROJET D UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

adjouster ce qu'elle jugera à propos à ce projet; elle déli- 
bérera mesme s'il faut mener des femmes ou non dans le 
premier voyage. Il y a de fortes raisons pour et contre. 

Si Ton en mène d'abord, on aura à craindre le libertinage 
et la desbauche de quelques colons, la jalousie et les querelles, 
n'estant pas possible de mener tous gens mariez. 

D'ailleurs, les femmes paroissent très nécessaires à plusieurs 
choses, surtout pour apprester à manger à l'ouvrier et au 
laboureur et avoir soin du mesnage. Si l'on se détermine à en 
mener, il faudra que les chefs et les officiers ayent une grande 
exactitude à empescher les désordres. Il faudra en choisir qui 
sachent filer, tricoter et autres petits ouvrages. Monseigneur 
pourra en faire choisir dans les hospitaux. 



Vil 
PROJET DES CONDITIONS 

SOUS LESQUELLES LA NOUVELLE COMPAGNIE POURROIT S'ENGAGER 
A FAIRE L'ESTABLISSEMENT QI^ON SE PROPOSE. 



i° Sa Majesté sera très humblement suppliée d'accorder à 
la Compagnie, en toute propriété, justice et seigneurie, toutes 
les terres, places et isles qu'elle pourra occuper dans toute 
Testendue du Golphe du Mexique, à compter depuis la der- 
nière des habitations espagnoles dans la Floride jusqu'au 
Nouveau Mexique, et dans la terre ferme, depuis les rivages 



CONDITIONS D'UNE COMPAGNIE 35 

du Golphe jusques à la Rivière des Islinois, soit qu'elles soient 
abandonnées, désertes ou habitées par les Barbares, ensemble 
celle qu'elle pourra conquérir sur les ennemis, avec tous 
droits de seigneurie sur les mines, minières d'or et d'argent, 
cuivre, estaim et plomb et tous autres minéraux, mesme les 
droits de salpestre et celuy d'esclavage et autres droits utiles 
qui pourroient appartenir au Roy à cause de la souveraineté 
es dits pays. 

2° La Compagnie pourra naviguer et négocier seule à l'ex- 
clusion de tous les autres sujets de Sa Majesté, dans tous les 
lieux exprimez dans l'article précédent, durant le temps de 
cinquante années consécutives, à commencer du jour que les 
premiers vaisseaux sortiront du Royaume, pendant lequel 
temps Sa Majesté fera deffenses à toutes personnes de faire la- 
dite navigation et commerce, à peine contre les contre- venans 
de confiscation des vaisseaux, armes, munitions et marchan- 
dises applicables au profit de la Compagnie. 

3° Les sujets qui voudront y entrer ne dérogeront point à 
leur noblesse et privilèges, dont Sa Majesté les relèvera et 
dispensera. 

4° La Compagnie supplie le Roy de la défendre et de luy 
accorder sa protection envers et contre tous, et au lieu que Sa 
Majesté avoit promis à la Compagnie des Indes Orientales de 
faire escorter ses envois et retours à ses frais et despens par 
tel nombre de ses vaisseaux de guerre dont ladite Com- 
pagnie auroit besoin, celle dont il s'agit demande seulement 
à Sa Majesté qu'elle luy fasse la grâce de luy prester deux de 
ses vaisseaux de guerre, l'un de cinquante, l'autre de qua- 
rante pièces de canon, leurs agrez, apparaux et rechanges, 
armez de cent cinquante hommes chacun, avec des vivres 



36 PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

pour dix-huit mois, lesquels vaisseaux seront commandez 
par des officiers de Sa Majesté, dont elle aura la bonté de 
convenir avec la Compagnie, afin qu'ils luy puissent estre 
propres et qu'ils s'accommodent facilement à tout ce qui 
pourra contribuer à l'establissement proposé. 

5° Sa Majesté est encore très humblement suppliée de 
prester trois flustes ou vaisseaux de charge et une corvette, 
que la Compagnie armera et équipera à ses frais -, elle fournira 
les vivres nécessaires, tant pour ses équipages que pour les 
colons et ouvriers qu'elle envoyera sur les lieux pour faire 
l'establissement. 

6° Sa Majesté est de plus très humblement suppliée d'ac- 
corder à la Compagnie quatre cents hommes de ses troupes 
réglées de la Marine, commandez par leurs officiers ordi- 
naires, pour estre transportez dans lesdits vaisseaux de guerre 
et débarquez dans les lieux qui seront jugez les plus propres 
audit establissement, et y demeurer pour la garde et deffense 
des forts qui y seront construits, l'espace de trois années, du- 
rant lequel la solde ordinaire leur sera payée par Sa Majesté, 
aux offres que faict la Compagnie de rendre à ses frais après 
ledit temps les compagnies complettes, et à cet effet deux 
mois après le retour desdites troupes de faire en Europe les 
recrues qui seront nécessaires. 

7° Sa Majesté aura la bonté de permettre aux soldats et 
bas officiers desdites compagnies de prendre des terres et ha- 
bitations et commercer aux mesmes conditions qui seront 
accordées par les directeurs de la colonie aux autres sujets de 
Sa Majesté qui y seront transportez par la Compagnie, à 
l'effet de quoy les capitaines seront tenus, aprez ledit temps de 
trois ans expirez, de leur accorder leur congé sur le simple 



CONDITIONS D'UNE COMPAGNIE 3 7 

certificat desdits directeurs-, ce faisant, la Compagnie sera 
tenue de fournir un autre homme, ainsi qu'il est dit en l'ar- 
ticle précédent. 

8° La Compagnie aura, sous le bon plaisir du Roy, la fa- 
culté d'establir des juges pour la Justice Souveraine et de la 
Marine dans toute l'estendue des pays compris au premier 
article, et mesme sur tous les François qui s'y habitueront, à 
la charge que la Compagnie nommera à Sa Majesté les per- 
sonnes qu'elle aura choisies pour exercer ladite justice sou- 
veraine, lesquels presteront le serment de fidélité au Roy, 
rendront la justice gratuitement, feront les arrestz intitulez 
du nom de Sa Majesté, et à cette fin seront expédiées des pro- 
visions et commissions pour lesdits juges, scellées du grand 
sceau. 

9 Les officiers establis pour la Justice Souveraine pourront 
establir tel nombre d'officiers subalternes et en tels lieux qu'ils 
jugeront à propos, auxquels ils feront expédier des provisions 
ou commissions scellées du grand sceau sous le nom du Roy, 
et les officiers subalternes rendront aussy la justice gratui- 
tement. 

io° Il sera néantmoins permis à la Compagnie, ou aux di- 
recteurs par elle préposez sur les lieux, de bailler des terres 
dépendantes de la concession à titre de censive, de franc alleu, 
de fief et tous autres titres honorables, et de les charger de 
redevances et droits convenables à la qualité de la concession, 
mesme d'attribuer auxdites terres ainsy données en fief ou en 
franc alleu toute justice haute, moyenne et basse, dont les 
appellations relèveront au Conseil souverain, auquel lesdits 
titres seront registrez, et pourront les propriétaires des dites 
terres, après avoir demeuré actuellement cinq ans sur les 



7 S'a 3 



38 PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

lieux, estant de retour en France, prendre les titres et qua° 
litez des dites terres et décorer leurs armes des mesmes 
timbres que les autres propriétaires des terres de mesme 
qualité. 

1 1° Les juges establis sur les lieux se conformeront aux or- 
donnances du Royaume, et la Compagnie pourrait demander 
la grâce d'assujettir la colonie au droit escrit, pour éviter la 
multitude des procès, qui sont causez par la différence des 
propres et le retrait lignager, et pour donner plus de liberté 
aux dispositions testamentaires-, c'est pourquoy j'ay laissé 
l'article en blanc. 

1 2° Pour l'exécution des arrests et pour tous les actes, où 
le sceau du Roy sera nécessaire, Sa Majesté aura la bonté 
d'en establir un entre les mains de celuy qui présidera à la 
Justice Souveraine. 

i3° Pour le commandement des armes, la Compagnie 
nommera au Roy un Lieutenant général des pays de la con- 
cession, lequel sera pourveu par Sa Majesté et luyfera serment 
de fidélité, et en cas que sa conduite ne soit pas agréable à la 
Compagnie, elle en pourra nommer un autre aux mesmes con- 
ditions. 

14 La Compagnie pourra équiper et armer tel nombre de 
vaisseaux qu'elle jugera à propos, soit de guerre ou de com- 
merce, arborer sur l'arrière d'iceux le pavillon blanc avec les 
armes de France, establir des garnisons dans les places et 
forts que bon luy semblera, de tel nombre de compagnies et 
d'hommes qu'elle jugera nécessaire, y mettre armes, canons 
et munitions, faire fondre canons et autres armes en tous 
lieux et en tel nombre qu'elle en aura besoin, sur lesquelles 
seront empreintes les armes du Roy et au dessous celles de la 



CONDITIONS D'UNE COMPAGNIE 3 9 

Compagnie, lesquels forts et places seront commandez par 
des capitaines et des officiers de toutes qualitez, qu'elle pourra 
instituer et destituer ainsy qu'elle verra bon estre, à la charge 
qu'ils presteront le serment de fidélité au Roy entre les mains 
du Lieutenant général des lieux et ensuite serment particulier 
à la Compagnie. 

i5° Comme l'advantage de la Compagnie et de tout le 
Royaume en général est de peupler très promptement le pays 
et surtout de personnes habiles en toutes sortes d'arts et mes- 
tiers, Sa Majesté est très humblement suppliée d'accorder à 
tous ceux qui voudront s'habituer dans lesdits pays, soit 
estrangers, soit Françoys, la jouissance des mesmes libertez 
et franchises que s'ils estoient demeurans en ce royaume, 
et que ceux qui naistront d'eux et des habitans desdits pays 
en légitime mariage soient censez et reputez regnicoles et na- 
turels Françoys, et comme tels capables de toutes successions 
et de tous dons, legs et autres dispositions, sans estre obligez 
d'obtenir aucunes lettres de naturalité. Comme aussy Sa Ma- 
jesté est très humblement suppliée d'ordonner que les artisans, 
qui auront exercé leurs arts et mestiers aux dits pays pendant 
huit années consécutives, en rapportant certificats des lieux 
où ils auront demeuré, attestez par les Directeurs de la Com- 
pagnie, soient réputez maistres de chefs d'œuvre dans toutes 
les villes du Royaume où ils voudront s'establir, sans aucune 
exception. 

16 La Compagnie demande aussy la permission d'acheter 
des esclaves dans tous les lieux qu'elle jugera à propos, sans 
estre obligée de les acheter directement dans les lieux men- 
tionnez aux privilèges de la dite compagnie du Sénégal, ou 
autres compagnies qui auront un pareil privilège. 



4° PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUJSIANE. 

'• 1 7 S'il est fait des prises par les vaisseaux de la Compagnie 
sur les ennemis de V Estât, soit dans les mers des pays concé- 
dez ou autres, Sa Majesté est très humblement suppliée d'or- 
donner qu'elles leur appartiendront, quoyque les vaisseaux 
qui auront fait la prise n'ayent point de commission pour armer 
en course, à la charge de faire juger les prises par les officiers 
qui seront establis dans les lieux des dits pays ou autres, où 
elles pourront estre conduites plus commodément, suivant 
les ordonnances de la Marine. 

i8° La Compagnie supplie très humblement Sa Majesté de 
luy faire fournir pour les armemens et équipages telle quan- 
tité de sel qu'elle jugera à propos pour ses salaisons, par les 
mains des commis des lieux où elle fera lesdites salaisons, en 
payant seulement le prix du marchand. 

19 Comme aussy de luy -accorder l'exemption de tous 
droits d'entrée pour les bois, chanvres, fer, cordages, muni- 
tions de guerre et autres choses nécessaires Ji. la construction 
et avitaillement de ses vaisseaux, ensemble lesMits vaisseaux 
exempts des droits d'amirauté et de bris. 

20° Sa Majesté est encore très humblement suppliée d'or- 
donner que les marchandises venant des pays de la concession, 
qui seront déchargées dans le Royaume pour estre ensuite 
transportées dans les pays estrangers ou exempts de foraine, ne 
payeront aucuns droits d'entrée ni de sortie, et seront mises en 
dépost dans les magasins des Douanes etUiâvresoù elles jirri- 
veront, s'il y en a, et s'il n'y en a point, elles seront plombées 
et mises en depost jusques à ce 'qu'elles soient enlevées, ^ aux 
quels lieux, les préposez par la Compagnie donneront des dé- 
clarations d'icelles aux intéressez ou commis des cinq grosses 
Fermes, signées de l'un des Directeurs de la Compagnie, et 



CONDITIONS D'UNE COMPAGNIE 41 

lorsque les dits préposez voudront les transporter ailleurs, ils 
prendront acquict à caution de rapporter dans un certain 
temps certification comme elles y seront arrivées, et pour les 
marchandises inconnues et non portées par le Tarif, elles 
payeront trois pour cent, suivant l'évaluation qui en sera 
faite par la Compagnie ou par ceux qu'elle préposera à cet 
effet. 

2i° La Compagnie supplie très humblement et très instam- 
ment Sa Majesté de n'imposer aucuns droits sur les personnes 
et biens des habitans des colonies qui seront establies par la 
Compagnie, durant le temps de la concession, et d'accorder 
durant le dit temps une franchise et exemption générale de 
tous droits d'entrée et de sortie dans tous les lieux de la dite 
concession, en telle sorte que les fermiers de Sa Majesté n'y 
puissent establir aucuns bureaux pour quelque cause et sous 
quelque prétexte que ce puisse estre. 

22 Sa Majesté est aussi très humblement suppliée d'or- 
donner que la Compagnie establira dans les lieux dépendans 
de la concession des ecclésiastiques en nombre suffisant et de 
telle qualité qu'elle jugera à propos pour instruire les peuples 
en la Religion catholique, apostolique et romaine, et pour 
administrer les sacremens et faire le service divin, et qu'à cet 
effet elle fera bastir des Églises dans les lieux convenables et y 
establira les ecclésiastiques, avec la qualité de curez ou autres 
dignitez, après qu'ils auront pris les institutions nécessaires, 
et seront à la nomination de la Compagnie les dits curez et 
dignitez, à la charge qu'elle les entretiendra honnestement et 
décemment, en attendant qu'elle leur puisse destiner des re- 
venus pour les faire subsister. 

23° Sa Majesté est encore très humblement suppliée d'or^ 



42 PROJET D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE 

donner que les directeurs de la Compagnie ne pourront estre 
inquiétez ni contraints en leurs personnes et biens pour 
raison des affaires de la Compagnie, et que les effets d'icelle 
ne seront susceptibles d'aucunes hypothèques de Sa Majesté, 
ni saisis pour ce qui luy pourroit estre dû par les particuliers 
intéressez en icelle. 

24 Que les effets de la Compagnie ne pourront estre saisis 
par les créanciers d'aucun des intéressez pour raison de leurs 
dettes particulières par vertu de sentences ny arrestz, et ne 
pourra estre estably de commissaires ou gardiens auxdits effets, 
Sa Majesté déclarant nul tout ce qui pourroit estre fait au 
préjudice, et ne seront tenus les directeurs de faire voir Testât 
desdits effets ny de rendre aucun compte aux créanciers des- 
dits intéressez, sauf à eux de faire saisir et arrester entre les 
mains du caissier général et teneur de livres de la Compagnie 
ce qui pourra revenir auxdits intéressez par les comptes qui 
seront arrestez par la Compagnie, auxquels ils seront tenus de 
se rapporter. 

25° Qu'il ne sera accordé aucunes lettres d'estat, respit, 
surséance ny autre de cette nature à ceux qui auront acheté 
des effets de ladite Compagnie ou vendu des choses servant à 
icelle, en sorte qu'elle soit toujours en estât de faire con- 
traindre ses débiteurs par les voyes, et ainsy qu'ils y seront 
obligez. 

26 Que les deffenses soyent faites à tous les sujets et habi- 
tans des lieux de la concession, ou y faisant commerce, de 
recevoir aucunes marchandises ny vaisseaux étrangers ny 
avoir aucune correspondance avec eux, à peine de confisca- 
tion desdites marchandises, 5oo livres d'amende pour la 
première fois, et de punition corporelle en cas de récidive ; 



CONDITIONS D'UNE COMPAGNIE 43 

pourra néantmoins la Compagnie permettre certaine espèce 
de commerce avec des estrangers sous le bon plaisir du Roy, 
en cas qu'elle le juge à propos pour le bien de l'Estat. 



VIII 



NOUVELLES DE FRANÇAIS SAUVES 

DE LA DERNIÈRE EXPEDITION DE LA SALLE. 



Lettre du sieur de Boissieux. 

7 janvier 1698, à Morlaix. 

J'ay receu la lettre, Monsieur, que vous avez escrit à M. de 
Fricambault au sujet de deux François que j'ay ramené des 
isles de l'Amérique; ils ont esté rachetez dans la Baye du 
Saint-Esprit par M me la comtesse de Galvez, femme du vice- 
roy des Indes d'Espagne; elle fit la despense d'envoyer en ce 
pays là environ cinq cents hommes pour enlever les gens de 
l'infortunée colonie, au cas que les Sauvages ne voulussent 
pas entrer en composition, ce qu'ils ne refusèrent pas pour 
tout ce qui restoit, à la réserve d'un des deux qui sont icy, 
qui ne vint au Mexique qu'en 1689. Mais toute la famille de 
ces deux est venue en 1688 : trois garçons et une fille, qui est 
actuellement avec la comtesse, et un garçon, qui est plus âgé 
que celuy qui est à Oléron. Il revint aussy avec eux deux 



44 AV1S DE LA DERNIERE EXPEDITION DE LA SALLE 

garçons de Paris qui sont actuellement au Mexique dans la 
ville ; l'un se nomme Eustache Bremant, qui se dit fils d'un 
trésorier, et l'autre se nomme Pierre Meunier. On donna pour 
le rachat autant de chevaux qu'il y avoit de personnes. Ils 
sça voient bien l'infortune de M. de La Salle, car il avoit envoyé 
l'aisné de ces garçons à cent lieues dans les terres pour luy 
faire apprendre la langue. 

La rivière qui forme cette baye est très considérable et très 
profonde, mais l'entrée en est impraticable, ne pouvant y faire 
entrer que des chaloupes, qui tirent trois ou quatre pieds 
d'eau. C'est ce qui fit eschouer M. de Beaujeu, croyant l'en- 
trée très bonne. Les Espagnols la nomment la rivière de la 
Palissade, et les François la rivière aux Cannes. Cette nation 
vit à peu près comme le reste des Indiens de ce pays là, 
à la réserve qu'ils ont du mays, que nous appelons blé d'Es- 
pagne, et ont beaucoup d'animaux sauvages, comme bœufs, 
sangliers, lièvres et plusieurs autres. Comme vous demandés 
au sujet de la colonye, il n'y en a pas eu, que lorsque les 
François ont eschoué : ils ont fait une espèce de camp, qui 
n'a subsisté que tant que La Salle a esté avec eux. 

Les trois garçons furent mis sur le vice- amiral l de l'ar- 
mada de Barloviento, composée de cinq vaisseaux, sça voir : 
l'admirai et le vice-admiral et le contre-admiral et deux fré- 
gates. Ils demandèrent à estre renvoyez en Espagne auprès 
de la comtesse; mais M. l'Intendant ne le voulut pas, ny 
M. Desaugiers. Pour les mines d'or, ils ne sçavent point ce 
que cela veut dire. Pour la colonye de La Salle, elle estoit à trois 
cents lieues par mer et environ mille par terre, de la ville de 

i. Pris à quelque distance de Saint-Domingue, le 7 janvier 1697, par M. Pa- 
toulet, commandant le Bon, vaisseau de l'escadre de M. Desaugiçrs. 



AVIS DE LA DERNIÈRE EXPEDITION DE LA SALLE ^.5 

Mexique : voilà, Monsieur, tout ce que je peux vous apprendre. 
Je souhaiterais vous pouvoir dire autre chose de plus par- 
ticulier de ce pays là, estant, Monsieur, avec vérité, 

Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

De Boissieux 



IX 



Mémoire sur les interrogatoires à faire aux deux soldats 
de la compagnie de Feuquerolles qui ont esté dans la 
rivière de Mississipi avec le feu sieur de La Salle. 

i5 janvier 1698. 

Quel nombre d'hommes il se débarqua avec le sieur de 
La Salle. 

La nature du pays où ils se débarquèrent, s'il y avoit une 
rivière, et en ce cas sa largeur et sa profondeur à son embou- 
cheure ; s'il y avoit des lacs et si la terre consistoit en prairies 
ou en montagnes. 

En avançant dans les terres quelle sorte de pays ils ont 
trouvé ; s'ils y ont trouvé des Sauvages, et s'ils ont eu quelque 
connoissance des mines qu'il peut y avoir. 

Quels fruits et quelle denrée cette terre produit. 

Jusqu'à quel endroit le sieur de La Salle les a menés. 

Ce qui s'est passé à la mort dudit sieur de La Salle. 

Ce qui leur est arrivé de plus remarquable jusqu'à ce temps. 



46 AVIS DE LA DERNIÈRE EXPEDITION DE LA SALLE 

Les partis que prirent tous les gens qui estoient avec ledit 
sieur de La Salle au temps de sa mort. 

Ce qu'ils firent en leur particulier. 

De quelle manière ils sont tombez entre les mains des 
Espagnols. 

Leur demander ce qu'ils ont veu dans la Nouvelle Espa- 
gne et dans les pays où ils ont passé pour y aller, et entrer 
sur cela avec eux dans le plus grand détail qu'il se pourra; 
leur demander particulièrement s'ils ont veu la rivière Mis- 
sissipi, et ce qu'ils ont appris de son cours et de l'endroit 
où elle tombe dans la mer. 

Sçavoir s'ils ont passé beaucoup d'autres rivières, en allant 
au Mexique, leur largeur et leur profondeur. 

Quelle sorte de gens ils ont trouvé dans ce chemin, et s'il 
leur a paru qu'on puisse lier le commerce avec eux. 

S'ils ont veu les mines des Espagnols, les endroits où elles 
sont situées, et comment on pourroit y aller. 



II 

PLAN DE LEMOYNE D'IBERVILLE 

ET PRÉPARATIFS DE SA PREMIERE CAMPAGNE 

POUR LA FONDATION D'UNE COLONIE A LA LOUISIANE. 

MÉMOIRES ET INSTRUCTIONS. 

LETTRES PARTICULIÈRES DE D'iBERVILLE 

ET DE CHASTEAUMORANT 

CONCERNANT LA DÉCOUVERTE DE L'EMBOUCHURE 

DU MISSISSIPI. 

RELATION DE D'iBERVILLE, COMMANDANT LA BADINE. 

JOURNAL DU CHEVALIER DE SURGÈRES, 

COMMANDANT LE MARIN. 

ÉTABLISSEMENT D'UN FORT A LA BAIE DU BILOXI. 

(JUIN 1698 -JUILLET 1699.) 



ARMEMENT DE LA BADINE 



I 

Extrait d'une lettre du Ministre de la Marine 
au sieur d'Iber pille. 

A Versailles, le 4 juin 1698. 
J 1 escri.s à M. Bégon de préparer la Badine, dont le Roy 
vous a donné le commandement, et de la faire doubler à sa 
flottaison, et je luy envoyé un ordre pour faire passer au 
Port-Louis M. le Chevalier de Surgères, qui y armera le 
Marin. Je donneray incessamment les autres ordres que vous 
avez demandé. 



II 

Extrait d'une lettre du Ministre de la Marine 
à M. Bégon. 

A Versailles, le 4 juin 1698. 
Sa Majesté veut aussy faire armer à Rochefort la frégate 
la Badine, sous le commandement du sieur d'Iberville. Il est 
nécessaire que vous la fassiez mettre en estât et je vous 
envoyeray au premier jour la liste des autres officiers et les 
fonds nécessaires pour la levée de son équipage. 



Versailles, du 4 juin 1698. 
Ordre au sieur Chevalier de Surgères, capitaine de frégate 
à Rochefort, de passer au Port Louis pour prendre soin de 
l'armement du Marin. 

IV. 4 



5o JOURNAL DE JOUTEL 

III 

PONTCHARTRAIN DEMANDE LA RELATION 

DE HENRI JOUTEL 



Le Ministre de la Marine à M. de La Bourdonnaye, 
intendant de la généralité de Rouen. 

A Versailles, le 4 juin 1698. 
Monsieur, 
Il y a à Rouen un homme employé à une des portes de la 
ville, nommé Jointel (sic), qui a une relation exacte du voyage 
fait par le feu Sieur de La Salle dans le golfe du Mexique en 
1684. Je vous prie de l'envoyer chercher, de luy demander 
cette relation et de me l'envoyer. Vous pouvez Tasseurer 
que je la luy envoyeray dans un mois ou six semaines, n'en 
ayant besoin que pour satisfaire ma curiosité. 
Je suis, etc. 



IV 

OFFICIERS CHOISIS POUR LA DÉCOUVERTE 

DE L'EMBOUCHURE DU MISSISSIPI 



Liste des officiers de Marine 
choisis pour servir sur la Badine, armée à Rochefort. 

A Marly, du 10 juin 1698. 
Le sieur dTberville, capitaine de frégate. 
Le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau 
Le sieur Desjordy-Moreau, enseigne. 



OFFICIERS CHOISIS POUR L'EXPEDITION 6l 

Le sieur Josselin de Marigny, enseigne en second et de la 
compagnie d'Arquian. 

De la Gauchetière, garde de la Marine. 
Bienville, garde de la Marine. 



Liste des officiers de marine choisis 
pour servir sur la frégate le Marin, armée au Port-Louis. 

Le sieur chevalier de Surgères, capitaine de frégate. 
Le sieur du Hamel, lieutenant de vaisseau. 
Le sieur de Sauvolles, enseigne de vaisseau, lieutenant de 
la compagnie de Bellecourt. 
Le sieur de Villautreys, enseigne en second. 
Hannivel de Sainte-Colombe, garde de la Marine. 



Liste des officiers et gardes qui doivent passer 
de Rochefort au Port-Louis pour y servir sur le Marin. 

Le sieur du Hamel, lieutenant de vaisseau. 
Le sieur de Villautreys, enseigne. 
Hannivel de Sainte-Colombe, garde. 



V 
CE QUE D'IBERVILLE PROPOSE POUR ÉTABLIR 



UNE COLONIE AU MISSISSIPI. 



Lettre de Alberville au Ministre de la Marine. 

18 juin 1698. 
Pour faire l'establissement d'une colonie s ur le Mississipi, 
qui se trouve au milieu de tout le pays de la partie septen- 



52 PLAN QUE SOUMET D'iBERVILLE 

/ trionale du Mexique, nommée la Louisiane, dont on connoist 
assez la bonté et les commerces advantageux que l'on y peut 
faire, par toutes les relations que nous en avons, le sieur 
d'Iberville demande : „ Mj%m /^_ 

Un navire de quarante à cinquante canons et qui puisse 
porter du douze et huit tonnes de balles avec deux cent 
/v\ cinquante bons hommes d'équipage, choisis tant matelots 
,• que soldats, dont quatre-vingt-neuf seront soldats et deux 
r sergents ; que ce vaisseau ne tire, si cela se peut, que qua- 
torze pieds d'eau. « >• - 

Une autre frégate d'environ vingt canons, ne tirant que 
^ peu d'eau et qui se nage avec des avirons, armée de cent 
vingt hommes, dont trente seront soldats avec un sergent. 

Un autre bastiment de dix à douze canons, qui ne tire 
que six à sept pieds d'eau, qui se nage avec des avirons, et 
lflt jl/+ soixante-cinq hommes d'équipage, dont vingt seront soldats 
et un sergent. 

Une fluste ou bastiment de charge, d'environ trois cents 
tonneaux, tirant peu d'eau, armée de quelques canons et 
montée par quatre-vingts hommes, dont trente seront sol- 
dats ou passagers avec un sergent. 

Que tous ces vaisseaux soient propres pour l'eschouage. 

Il faut à chaque bastiment pour huit mois de vivres, à 
commencer au mois d'avril, que je voudrois partir pour aller 
droit à Saint-Domingue, pour y faire de l'eau et du bois et 
prendre le plus de rafraischissemens que je pourrois pour 
mes équipages, qui périssent quand ils sont malades faute de 
viande fraische. 

Je ne voudrois arrester à Saint-Domingue que quatre à 
cinq jours. 



PLAN QUE SOUMET D IBERVILLE 53 

Je demande qu'il soit envoyé un ordre à M. Ducasse pour 
me donner cinquante à soixante hommes flibustiers, s'ils sont 
gens doux et paisibles et d'obéissance, ou des soldats de sa 
garnison choisis, s'ils m'estoient plus propres, le tout à 
volonté des uns ou des autres. 

Prenant des flibustiers, qu'ils soyent payez comme les 
Canadiens que j'auray et faire marché avec eux. Ils en servi- 
ront mieux. 

Que je puisse laisser à Saint-Domingue les hommes de 
mes équipages, qui seront malades. 

Il sera bon que mon voyage ne soit pas sceu à Saint-Do- 
mingue, à cause de la proximité de la Jamaïque, où les 
vaisseaux, qui auront le mesme dessein que moy, iront se 
rafraischir. 

Si j'ay besoin de quelque pirogue à Saint-Domingue, pour 
les emporter avec moy, que je les puisse avoir par le moyen 
de M. Dubosc, ou qu'il soit embarqué quelque argent à bord 
pour les acheter. 

Partant de Saint-Domingue, je feray ma route pour aller 
reconnoistre les terres, qui sont à cinquante ou soixante lieues 
à l'Ouest du cap de la Floride, et m'en iray le long, la recon- 
noissant bien, surtout les rivières jusqu'à la baye du Saint- 
Esprit, où sera le rendez-vous de tous mes vaisseaux, dans 
laquelle j'entreray et examineray bien si le Mississipi n'y 
tombe point. 

Comme il me faudra quelque tems à visiter cette baye et la 
sonder pour ne pas perdre le temps, je feray continuer la 
route de la coste à l'ouest à la corvette avec une pirogue et 
une des biscayennes légères que j'emporteray en bottes, qui 
s'en iront sondant la coste jusqu'à la rivière, qui ne pourront 



54 PLAN QUE SOUMET D'iBERVILLE 

passer sans la trouver par le courant qui en sort et l'eau 
blanche et bourbeuse. 

C'est une remarque que le Sieur de La Salle avoit fait -, il 
m'a assuré qu'il y avoit grande eau à son entrée et qu'il avoit 
esté en canot jusqu'à trois lieues au large sans trouver de 
fond à trente brasses de ligne, et le long de la coste à l'est 
de la rivière il avoit trouvé dou\e brasses à une portée de 
canon de terre. 

La baye du Saint-Esprit n'est qu'à environ cent lieues 
à l'est de la baye Saint-Louis, où le Sieur de La Salle a fait 
son establissement, qui a comme la coste et le banc de sable, 
qui couvre la coste, jusqu'à quarante lieues à l'est de son esta- 
blissement. Je donneray l'ordre à la corvette, que me quittant 
à la baye du Saint-Esprit, elle continue sa descouverte jus- 
qu'où elle trouvera ce banc de sable, entre lequel et la terre 
elle naviguera quinze lieues, si elle trouve que la coste soit 
saine et qu'il y ait de l'eau. Cecy ne se trouvera pas, le Sieur 
de La Salle ayant envoyé à quarante lieues le long et à terre 
du banc. C'est pourquoy je donneray ordre à la corvette, 
trouvant ce banc, de s'en revenir me rejoindre. 

Si je trouve que la baye du Saint-Esprit soit un bon havre, 
en attendant le retour de la corvette, j'occuperay mes équi- 
pages à faire un fort. 

Quoyque je dise qu'arrivant à la baye du Saint-Esprit, j'en- 
voyeray la corvette continuer sa route à l'ouest chercher la 
rivière, je ne le feray pas, si je vois que cette baye se puisse 
connoistre en huit jours de temps, et y trouve un endroit à y 
mettre mes vaisseaux en seureté et un endroit commode à 
fortifier. En ce cas je laisserois les vaisseaux et les équipages 
à y faire un fort, pendant que je m'en irois dans la corvette 



PLAN QUE SOUMET D'iBERVILLE 55 

voir si je trouverais le Mississipi, et continuerois ma route 
jusques à la baye Saint-Louis, où je ferois en sorte d'avoir des 
nouvelles des François que M. de La Salle y a laissé, qui 
sçavent à présent la langue sauvage et nous donneraient une 
entière connoissance du pays, et verrais si la baye Saint- 
Louis est un lieu propre à establir, de quoy on ne peut douter 
puisqu'il tombe dans cette baye, qui n'a qu'une lieue de large 
et quinze de profondeur, vingt rivières très-belles, sur les- 
quelles il y a quantité de villages indiens, au rapport des 
François qui en sont revenus. Trouvant le lieu beau et plus 
advantageux que la baye de Saint-Esprit, je m'en reviendrois 
quérir les autres vaisseaux, laissant à la baye Saint-Louis, un 
nombre d'hommes suffisant pour la possession jusqu'à mon 
retour, ruinant les fortifications qu'ils auraient faites. Comme 
à la baye Saint-Louis il n'y a que douze à treize pieds d'eau 
à l'entrée, il serait peut-estre à propos de garder le poste de la 
baye du Saint-Esprit, quoyqu'il ne se trouvast pas de rivière, 
en attendant une plus ample,xonnoissance du pays et des or- 
dres du Roy. 

En ce cas je laisserais dans ce fort cent vingt bons hommes 
et en garderais autant pour la baye Saint-Louis au plus. 

Je renvoyerois droit en France de la baye du Saint-Esprit 
les vaisseaux qui me seraient inutiles. 

Si on le jugeoit à propos, je pourrais, selon la saison, faire 
repasser un de ces navires par l'Acadie pour donner advis à 
Québec de ce que j'aurois fait, pour m'envoyer des Canadiens 
l'année ensuite. 

Cinquante ou soixante me seraient bien nécessaires dès 
cette année, qui me joindraient par les terres au mois d'aoust. 
Cela nous assurerait les Sauvages et nous les ferait des- 



56 PLAN QUE SOUMET D'iBERVILLE 

cendre, et je m'en servirois à descouvrir toutes les nations 
pendant l'hyver. Le peu que j'en ay à présent n'est pas suffi- 
sant. 

Pour les hommes à rester aux establissemens je les pren- 
dray sur le gros vaisseau de 25o hommes à rester, ioo h. 

Le deuxiesme de uo hommes 3o » 

De la corvette, je la garderay avec moy à hy verner. 65 » 

De la fluste de 80 hommes 3o » 

De Saint-Domingue 55 » 

280 h. 

Prenant ce nombre d'hommes sur les vaisseaux, il leur en 
restera suffisamment pour les ramener et manœuvrer. Il me 
faudra une chaloupe de trente pieds de long, en pièces, bien 
taillée, qui aille bien. 

Les apparaux de la chaloupe et biscayenne; deux bis- 
cayennes légères en pièces. 

S'il se pouvoit trouver à Saint-Domingue un petit bastiment 
comme un traversier ou en amener un de France, cela seroit 
bien nécessaire pour descouvrir la terre et pour la descharge 
des navires, ou une petite caiche ou barque de vingt-cinq à 
trente tonneaux, qui ne tire que cinq à six pieds d'eau. 

Il est absolument nécessaire d'avoir des scieurs de long, 
des charpentiers de maison, maçons, menuisiers, taillandiers, 
armuriers, un charpentier de navire habile. Comme il y a 
dans ce pays quantité de bois de chesne, il sera néces- 
saire de bastir des bastimens pour la descharge des vais- 
seaux, pour la commodité des navigations de ce pays-là 
et emporter du clou pour cela. Il y a nombre de contre- 
maistres charpentiers entretenus dans les ports qui ne font 



PLAN QUE SOUMET D'iBERVILLE bj 

rien à présent. Embarquer aussi quelque cordier et des 
choses nécessaires pour accommoder du chanvre. 

A l'armement, comme on ne peut empescher de raisonner 
tout le monde sur le voyage, je crois qu'on pourroit donner 
le change, en disant que c'est pour aller faire un establisse- 
ment à l'Acadie, où tout le monde s'attend que l'on en doit 
faire un à la paix et en marquer quelque chose à M. de Bon- 
naventure dans ses ordres sur quelque prétexte de rencontre, 
où nous pouvons nous trouver, et que de là j'envoyeray un 
navire ou deux à la baye d'Hudson. 

Que toute chose que je demande, comme marchandise pour 
présens aux Sauvages, haches, chaudières, fils, toile, je puisse 
choisir le tout moy-mesme et l'acheter des marchands aux- 
quels le Roy les payera, suivant leur facture qu'ils fourniront. 
J'auray le tout à meilleur marché et qui sera bon. 

Il y a ci-joint un mémoire des choses pour Testablissement 
qui se pourra monter à 20,000 francs, desquelles il sera pris 
la moitié dans les magasins du Roy. 

Il sera nécessaire que chaque soldat ait son fusil et qui 
soit bon et les Canadiens pareillement et un sabre léger, sans 
compter ceux de rechange|que je demande sur ce mémoire. 

Que mes ordres soient généraux, comme ceux que j'avois à 
la baye d'Hudson, pour éviter les inconvéniens qui arrivent, 
quand les ordres sont trop bornés dans une entreprise de cette 
longueur et de cette importance, où l'on ne peut jamais trop 
prévoir tout ce qui arrive. 



58 RIVALITÉ ANGLAISE 



VI 



UNE COMPAGNIE SE FORME A LONDRES 

POUR LE MISSISSIPI. 



Lettre de cTIberville au Ministre de la Marine. 

A La Rochelle, ce i8juin 1698. 
Monseigneur, 

Voylà un mémoire des choses que je crois nécessaires tant 
pour les présens nécessaires à faire aux Sauvages que pour 
les hommes que Ton laissera là, si vous jugés à propos que 
Ton fasse un establissement si on y trouve quelque bon havre. 

On me donne advis de Londres qu'il s'y forme une compa- 
gnie pour aller faire un establissement au Mississipi. Ils ont 
demandé au Roy plusieurs choses, surtout des navires. Il ne 
paroist pas qu'il leur ayt rien donné, seulement une patente 
accordée à deux milords, par laquelle il leur donne pouvoir 
d'aller et envoyer, à l'exclusion de tous autres, establir une 
colonie sur la rivière du Mississipi. 

Lesdits milords ont associé avec eux trois capitaines de 
navire, qu'on dit estre assez habiles, qui doivent commander 
cette entreprise. Tous les jours ils associent ceux qui veulent 
en estre, soit de leurs personnes ou de leurs biens. Ils n'ont 
encore point de navire et ne sçavent pas encore combien ils 
en auront. Quatre compagnies de François protestans y doi- 
vent aller avec des ministres pour y instruire les sauvages. Ils 
ont envoyé en Hollande sçavoir si le père Enepain (sic) y veut 
retourner, comme il s'offroit dans son livre dédié au Roy 



RIVALITÉ ANGLAISE 5o, 

Guillaume III, intitulé Nouvelle Découverte d'un pays plus 
grand que l'Europe, où il s'offroit, si le Roy Guillaume III 
y vouloit envoyer, qu'il estoit prest à y piloter les navires. S'il 
n'en avoitpas d'autres, il n'y feroit rien. C'est un homme que 
j'ay connu pour un ignorant, qui n'a jamais esté que dans le 
haut du Mississipi, et n'a nulle connoissance du bord de la 
mer. Ces préparatifs se font à Londres sans secret. 

De l'humeur dont je connois les Anglois, je ne doubte pas 
que, si nous nous trouvons à cette coste et qu'ils soient les 
plus forts, ils ne nous disputent le terrain. 

Je crois que pour estre en estât de ne rien craindre d'eux et 
les faire craindre eux-mesmes, il nous sera nécessaire d'avoir 
une bonne corvette de huit ou dix canons et un bon traversier 
avec nous, pour aller sonder sur la coste avec nos chaloupes, 
et les soustenir contre le mauvais tems dans les endroits, où 
elles pourront estre envoyées. Surtout les Anglois y estant 
feront ce qu'ils pourront pour empescher nostre establisse- 
ment. Quelque ordre qu'ils ayent de ne nous rien faire, il 
sera comme impossible que, nous trouvant pour le mesme 
dessein dans ce lieu là, nous n'ayons quelques petites guerres 
ensemble, sur bien des choses que l'on ne peut prévoir à 
présent. Ils sont des gens à arrester nos chaloupes, s'ils le 
peuvent, où ils les trouveront, et les garder bien du temps 
sur quelque prétexte, devant que de les renvoyer et pendant 
lequel temps ils feront leurs affaires. Pour moy, si je les y 
rencontrois, ayant ordre d'establir ce pays, je ferois en sorte 
de détourner leur chaloupe et petits bastimens, sans quoy 
l'on ne peut rien faire dans un pays comme celuy-là. 

Comme il m'a paru, Monseigneur, que vostre dessein est 
de faire un establissement dans ce pays, je croys que vous 



ÔO DISPOSITIONS EN VUE D 1 UN ÉTABLISSEMENT 

voudrés bien me permettre de vous marquer de la manière 
que je croy que nous le pourrons faire, les Anglois y estant, 
des quels il se faut méfier. Avoir avec nos deux navires une 
corvette de huit à dix canons, un traversier sur chacun de 
nos navires, avoir cent cinquante hommes d'équipage, des- 
quels nous tirerons l'équipage de la corvette et du traversier, 
sans compter les dix-neuf Canadiens et les huit ouvriers que 
je demande sur le mémoire, cela suffira, en prenant à Saint- 
Domingue, si on y passe, quinze flibustiers choisis. De ces 
quarante-quatre hommes, on en composera la garnison pour 
l'establissement que l'on fera là, avec l'équipage de la corvette 
qui y restera, tant de soldats que de nos matelots que l'on 
trouveroit bons et disposés à rester là, car il n'y en faut pas 
laisser malgré eux; ils deviennent à charge dans les lieux 
esloignés. L'esquipage de la corvette seroit de vingt-cinq à 
trente hommes. 

Je seray en estât d'emporter dans les deux navires et la cor- 
vette pour huit mois de vivres à nos équipages, et pour six mois 
aux hommes à rester là, avec ce que nous en pourrons oster de 
nos vivres d'équipages. Je leur en laisseray pour une année. 

Pour armer le fort que nous pourrons faire là, nous tire- 
rons de nos vaisseaux chacun cinq ou six canons et les autres 
choses nécessaires. Nous aurons besoin dune permission 
pour cela. Il faudra que la corvette soit cloutée et le traver- 
sier aussy. Je vous supplie, Monseigneur, qu'il y ait un ordre 
au Bureau des Classes de nous passer à chaque navire un 
deuxiesme maistre et quatre pilotes, sans que l'on nous fasse 
passer, pour les avoir, trois ou quatre matelots pour faire leur 
paye, comme on a coustume de faire. Ces maistres et pilotes 
seront pour mettre sur les deux petits bastimens. 



AUTRES DISPOSITIONS A PRENDRE 6l 

Vous aviés nommé, Monseigneur, le sieur de la Gostière ', 
garde marine, pour servir la campagne avec moy. Il est allé 
en Canada. Je vous supplie de vouloir nommer à sa place le 
sieur Sougé, garde marine, quis çait parfaitement son mestier, 
ce qui est nécessaire dans les voyages que nous allons faire. 

J'ay eu l'honneur de vous escrire au sujet des Canadiens, 
que vous m'ordonnastes d'arrester dès le 1 5 febvrier ; je leur 
promis qu'ils seraient nourris et payez dès ce tems. Je suis 
en advance de toute leur nourriture que j'ay payée à leur 
hoste, sur le pied de dix-huit sols par jour, et à trois officiers 
Canadiens que j'ay t icy sur le pied de vingt sols, je leur ay 
fourny quelque argent pour avoir des hardes. Je vous supplie, 
Monseigneur, d'ordonner le fonds pour le payement de ce qui 
leur est deu et leur advance pour trois mois, qui pourra mon- 
ter à six mille neuf cents livres , leurs gages sur le pied de 
trente livres par mois, et aux trois officiers à quarante. On 
pourrait prendre les ouvriers que je demande par mon 
mémoire parmi les soldats, s'il s'y en trouve, car on aura de 
la peine à en trouver, surtout des charpentiers, armuriers et 
menuisiers. 

Il sera nécessaire que tous les hommes, destinez pour rester 
là, soient armez dès icy, chacun d'un bon fuzil léger, de trois 
pieds et demy de canon, esprouvé, qui coustera environ seize 
livres; à chaqu'un un bon pistolet. Il y a sur ce mémoire 
bien des choses, dont je ne marque pas le prix, qui se pren- 
dront à Rochefort, dans les magasins. On travaille à Roche- 
fort à faire les biscayennes et les felouques et à doubler à la 
flottaison la Badine. Je suis . icy pour le départ des deux 
navires du Nord, qui attendent les farines destinées pour la 

i . De La Gauchetière. 



62 RIVALITÉ ANGLAISE 

garnison du fort et mettront à la voile aussitost. Les vents 

sont au Nord-Est depuis hyer. Ne voyant pas venir ces 

farines de Rochefort, j'en ay achepté icy, et vas faire partir 

ces navires, la saison est fort advancée. J'appréhende bien 

que mon frère de Sérigny ne puisse gagner Québec cet 

automne. Il sera difficile que ces navires se rendent au port 

Nelson devant le 8 septembre, s'il trouve des glaces. Les 

deux derniers navires sont partis hyer au soir. Nous serons 

dans peu de jours en rade; je ne crois pas que ces chaloupes 

que l'on fait soyent prestes de trois semaines au plus tost. 

On a fort parlé, il y a quelque temps, que j'allois au Missis- 

sipi. Gomme j'ay tourné cela en raillerie, on n'en parle plus 

que fort peu à présent. Si vous souhaitiez, Monseigneur, qu'il 

nous parust des ordres pour aller ailleurs du costé de la 

Rivière des Amazones, et que cela se pust dire bientost icy, 

afin que cela fust sceu en Angleterre, et que ceux qui iront là 

ne creussent pas nous y trouver et ne soient pas précautionnez 

sur cela, je sçauray au premier jour les vaisseaux, les forces 

qu'ils envoyeront et le nombre d'hommes et vous en donneray 

advis. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



CANADIENS QUI ONT SERVI AVEC LA SALLE 63 

VII 
D'IBERVILLE LAISSE PARTIR 

DEUX CANADIENS DE LEXPÉDITION DE C. DE LA SALLE. 



Le Ministre de la Marine au sieur Alberville. 

A Versailles, le 25 juin 1698. 

J'ay esté très surpris d'apprendre que les deux Canadiens 
qui ont fait le voyage du feu sieur de La Salle, et que je vous 
avois fait envoyer avec tant de soin, ayent esté embarquez sur 
la Gironde à leur arrivée aux rades de La Rochelle, et que 
cette fluste ayt mis à la voille avant que vous en ayez esté ad- 
verty. Je n'avois pas escrità M. Bégon qu'ils fussent destinez 
pour faire le voyage de Mississipy; mais je luy avois donné 
ordre de vous les remettre, aussytost qu'ils seroient arrivez, et 
je suis estonné qu'il ne l'ayt pas fait. Vous avez tort de vostre 
costé de n'avoir pas eu plus d'empressement à les retirer de 
la fluste la Ville d'Embden, qui estoit arrivée à La Rochelle, 
dès le 7 juin, c'est à dire neuf jours avant le départ de la 
Gironde 1 . 

Le sieur Levasseur qui a servy autrefois avec feu M. de La 
Salle, et en différens employs dans le Canada, m'ayant de- 
mandé à servir, j'ay cru que ce seroit un sujet propre à faire 
la campagne et capable d'y servir utilement. Il faut que vous 
le fassiez embarquer avec vous pour commander une partie 
des Canadiens que vous menez, et je me remets à vous de 
l'employer aux choses, auxquelles il paroistra propre. 

t. Voir III e partie de ces Mémoires. Interrogatoire de Pierre et Jean Talon, à 
leur arrivée de la Vera-Cruz, le 14 de septembre 1698 (pages 609-622). 



64 ENVOI DE LEVASSEUR A D'iBERVILLE 

VIII 
ARMEMENT DE LA BADINE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le 2 juillet 1698. 

Je me remets aux ordres que je vous ay donnés sur l'arme- 
ment de la frégate la Badine,k laquelle il faudra que vous fas- 
siez donner tous les vivres qu'elle pourra embarquer. Elle 
sera jointe à la frégate le Marin, que Sa Majesté a fait armer 
au Port-Louis, à laquelle vous ferez pareillement donner tous 
les vivres qu'elle pourra prendre. Vous ferez payer aux Cana- 
diens, officiers et autres, que le Sieur d'Iberville a à La Ro- 
chelle, les mesmes avances qu'au reste des équipages de ces 
frégates, suivant Testât que vous en arresterez avec ledit 
Sieur d'Iberville. J'envoye à Rochefort encore un Canadien, 
nommé Le Vasseur, que vous ferez payer comme officier. Je 
suis, en vérité, très-fasché que vous ayez manqué de faire re- 
mettre audit Sieur d'Iberville les deux que j'avois fait passer 
exprez de Brest à La Rochelle. Vous m'aviez escrit si positi- 
vement par vostre lettre de May que vous le feriez, que j'a- 
vois compté sur cela et que je n'avois pas cru devoir prendre 
d'autres précautions pour m'en assurer. Cependant cela nous 
fait un très fascheux et un très embarrassant contre-temps. 



ORDRES POUR L'ARMEMENT 65 

IX 

PONTCHARTRAIN ATTEND LA RELATION 

DE JOUTEL. 



Le Ministre a M. de\La Bourdonnaye. 

Versailles, le 9 juillet 1698. 
Monsieur, 

Je vous ay escrit, il y a quelque temps, que vous me feriez 
plaisir de faire en sorte d'avoir une relation du voyage du 
feu Sieur de La Salle, qui est entre les mains d'un homme 
qui est à Rouen, et vous m'avez fait response que cet homme 
devoit vous la remettre. Je vous prie de vous en souvenir et 
de me l'envoyer le plus tost que vous pourrez. 

Je suis, etc. 



X 

ORDRES POUR L'ARMEMENT DE D'IBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le 9 juillet 1698. 
Je vous ay escrit que l'intention du Roy estoit que vous 
joignissiez une corvette à la Badine et au Marin. Il est né- 
cessaire qu'elle soit de huit à dix canons. Il faut aussy que 
vous y joigniez un traversier que vous fréterez exprez, s'il 
n'y en a point de convenable dans le port de Rochefort. Ces 

IV. 5 



66 ORDRES POUR ^ARMEMENT 

deux bastimens seront équipez par des détachemens des 
équipages de ces frégates, et Sa Majesté se remet au Sieur d'I- 
berville à les faire commander par ceux des officiers qui sont 
avec luy qu'il jugera à propos, ou mesme par des officiers 
canadiens, s'il l'estime nécessaire. 

L'intention de Sa Majesté est de donner jusqu'à cent cin- 
quante hommes d'équipage à la frégate la Badine et cent 
trente au Marin. J'escris au Sieur Chamillard par cette der- 
nière frégate, mais comme elle pourrait estre partie avant 
que ma lettre arrive au Port-Louis, je suis bien aise de vous 
en donner advis, afin que, si elle n'avoit pas ce nombre 
d'hommes, quand elle arrivera aux rades de La Rochelle, vous 
luy en fassiez donner le supplément. En ce cas, j'ordonneray 
au trésorier d'envoyer à Rochefort le fonds que je luy escris 
par cet ordinaire de remettre au Port-Louis. 

Je vous ay escrit, il y a quelque temps, que Sa Majesté desi- 
roit que vous fissiez payer les Canadiens que le Sieur d'Iber- 
ville a retenus par mon ordredezlamy-févrieret que vous leur 
fissiez donner aussy trois mois d'avance à compte du voyage 
qu'ils doivent faire avec luy. Je vous fais remettre 5, ooo livres 
à compte de cette despense, et si elle ne suffit pas, je vous en 
feray remettre le supplément. 

Je vous en fais remettre une autre de 12,000 livres pour 
plusieurs marchandises, qu'il est nécessaire que vous fassiez 
embarquer sur ces frégates, desquelles vous trouverez Testât 
cy-joint. En cas qu'il y eust quelques difficultez sur ce qui 
est contenu dans cet estât, vous pourrez les lever avec ledit 
Sieur d'Iberville. 

Il faut que vous luy donniez aussy deux armuriers, deux 
taillandiers, deux maçons, deux charpentiers de maisons et 



ORDRES POUR L'ARMEMENT 67 

deux menuisiers, qui ayent chacun leurs outils. S'il y avoit de 
ces mestiers dans les compagnies de marine qui sont dans 
vostre département, il faudroit les prendre par préférence, et 
en ce cas, il faudra faire achepter les outils dont ils auront 
besoin. Sa Majesté a jugé à propos de faire donner à chacune 
des frégates la Badine et le Marin deux maistres et quatre 
pilotes qui ne leur seront donnez que pour un homme chacun, 
et je vous feray remettre le supplément de solde que vous 
leur aurez fait payer, quand vous m'en aurez envoyé Testât. 

Vous trouverez cy-joint un ordre pour faire servir le Sieur 
Sougé, garde marine, sur la frégate la Badine, à la place du 
Sieur de La Gostière, et un autre pour y faire embarquer 
aussy le Sieur Berthier de Mornay, écrivain principal. 

Depuis cette lettre escrite j'ay receu les lettres du 3 de ce 
mois. J'ay esté bien ayse d'apprendre le départ des vaisseaux 
destinez pour la baie d'Hudson. 

Il est fort extraordinaire que M. Desclouseaux ayant eu ordre 
de vous faire remettre à vous-mesme les deux hommes du 
Canada que je luy avois escrit de vous envoyer, on ne l'ayt pas 
fait, et que le Sieur des Ursins les ayt receus sur son vaisseau 
sans votre ordre. Il est certain que ledit Sieur d'Iberville a 
très-grand tort de n'avoir pas eu toute l'attention qu'il devoit 
à se faire donner ces hommes, quoiqu'au fond je luy eusse 
escrit que vous les luy feriez remettre vous-mesme. 



68 ORD! ES POUR L'ARMEMENT 

XI 

LOUIS DE PONTCHARTRAIN 

MANDE A d'ibERVILLE LES ORDRES QU'lL A DONNÉS 
a l'intendant DE ROCHEFORT 



Le Ministre de la Marine à d'iberville. 

Versailles, le 6 juillet 1698. 

Mon fils m'a communiqué la lettre que vous luy avez 
escrite le 28 du mois passé, avec le mémoire qui y estoit 
joint. J'ay donné ordre à M. Bégon de vous donner la corvette 
que vous avez demandée, et je luy escris par cet ordinaire de 
vous remettre le traversier que vous marquez vous estre 
nécessaire. Je luy ordonne aussy de vous donner jusqu'à 
cent cinquante hommes à la frégate la Badine, que vous 
commandez, et j'escris au sieur Chamillart d'en donner cent 
trente au Marin. M. Bégon vous donnera les huit ouvriers 
et tout le contenu dans Testât que vous m'envoyez, tant ce 
qui est nécessaire pour l'establissement que pour les vivres de 
la garnison et les présents à faire aux Sauvages. 

Je fais remettre pareillement à Rochefort le fonds néces- 
saire pour le payement des Canadiens, tant du passé que de 
l'advenir. Je croyois que le passé estoit payé, en ayant donné 
l'ordre il y a longtemps à M. Bégon. Je luy escris aussy de 
vous donner un second maistre sur chaque bastiment, et 
quatre pilotes, sans diminuer le nombre des hommes destinez 
pour chaque frégate. 



HENRI JOUTEL 69 

J 'envoyé les ordres nécessaires pour faire servir le sieur 
Sougé, garde marine, à la place du sieur La Gostière, et pour 
faire embarquer aussy sur la frégate la Badine le sieur 
Berthier de Mornay, escrivain principal, auquel il sera néces- 
saire que vous donniez connoissance de tout ce que vous 
ferez, et de l'employ des munitions et marchandises qui vous 
doivent estre remises. 



XII 

PONTCHARTRAIN DÉSIRE REMBARQUEMENT 

DE JOUTEL AVEC d'iBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. de La Bourdonnaye. 

Versailles, le 16 juillet 1698. 
Monsieur, 

Il seroit fort à désirer que nous pussions avoir Thomme 
qui a fait le voyage de feu M. de La Salle, dont vous avez pris 
la peine de me parler. S'il veut faire encore une campagne 
sur mer, je vous prie de luy donner ordre de se rendre inces- 
samment à La Rochelle, n'y ayant pas de temps à perdre 
pour y arriver avant le départ des vaisseaux. Ayez agréable 
de luy faire donner quelque chose pour son voyage, et je vous 
en feray rembourser. Je vous prie de prendre la peine de me 
faire sçavoir ce que vous ferez, et de me croire, etc. 



70 ENVOI DU PÈRE ANASTASE DOUAY EN LOUISIANE 

XIII 

DÉPART DU MARIN POUR LA ROCHELLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le 16 juillet 1698. 

On m'escrit du Port-Louis que la frégate le Marin devoit 
en partir incessamment pour se rendre aux rades de La Ro- 
chelle, aussy elle y arrivera incessamment, si elle n'y est desjà. 
Elle doit joindre la Badine, et il faut que vous luy fassiez 
donner pour autant de temps de vivres, que vous en ferez 
fournir à ladite frégate la Badine. Vous en ferez donner à 
l'un et à l'autre, autant qu'elle en pourra porter. Vous luy 
ferez donner aussy un aumosnier, ne luy en ayant point esté 
donné au Port-Louis, mais vous n'en donnerez point à la 
Badine, pour laquelle j'envoye de Paris un Récollect, nommé 
le Père Anastase, que vous y ferez employer en cette qualité. 

Ledit sieur d'Iberville m'avoit desjà donné advis qu'il n'y 
avoità Rochefort aucun petit bastiment qui luy convinst, mais 
qu'il en venoit quelquefois à La Rochelle, de la coste de Nor- 
mandie, qui seroient propres à l'usage qu'il en doit faire. S'il 
s'y en trouve de cette qualité, il faudra que vous en frétiez un 
au meilleur marché qu'il se pourra, en réglant en mesme 
temps le prix qu'il en faudroit payer s'il se perdoit. Je crois 
cependant qu'un traversier lui suffiroit, et c'est ce que je vous 
prie d'examiner avec luy. 



D 1BERVILLE RECOMMANDE A DUCASSE 7 [ 

XIV 

APPUI A DONNER A D'IBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Ducasse, 
gouverneur de Saint-Domingue. 

Versailles, le 2 3 juillet 1698. 
Monsieur, 

Le Roy envoyant le sieur d'Iberville dans le golfe de 
Mexique pour y suivre les descouvertes qui ont esté com- 
mencées par le sieur de La Salle, Sa Majesté m'ordonne de 
vous escrire que son intention est que vous l'aydiez mesme 
de vos connoissances, si vous en avez qui puissent estre de 
quelque utilité pour le succès de son entreprise. Vous lùy 
permettrez aussi de prendre quelques flibustiers, s'ils luy sont 
nécessaires pour fortifier son équipage, lorsqu'il passera à 
Saint-Domingue. 

Je suis, etc. 

XV 
ENVOI FAIT A D'IBERVILLE 

DE SES INSTRUCTIONS ET DU JOURNAL DE JOUTEL. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

Versailles, le 23 juillet 1698. 

Comme je ne doute pas que vous ne soyez prest à partir à 

la fin de ce mois, je vous envoyé l'instruction que le Roy m'a 

ordonné de vous expédier pour vous expliquer ses intentions 

sur le voyage que vous devez faire. Je ne vous répéteray pas 



J2 COMMUNICATION DU JOURNAL DE JOUTEL 

ce qui y est contenu, estant bien persuadé que vous vous y 
conformerés exactement dans les différens cas qui y sont 
esnoncez. 

J'escris à M. Bégon de vous faire donner, en eau-de-vie, 
une partie des boissons que vous devés embarquer, et seule- 
ment pour deux mois de molue. 

A l'esgard des matelots que vous demandez, qui sçachent 
la langue espagnole, je donne ordre à M. Bégon de voir, si on 
pourroiten trouver quelques-uns à La Rochelle et de vous les 
faire donner. Je luy escris aussi de vous donner quelque bon 
dessinateur, et mesme le nommé Remy que vous proposez 
en cas qu'il n'y ait dans les gardes de la marine aucun sujet 
capable de travailler aux observations que vous devez faire. 

J'ay trouvé un journal d'un homme qui a esté avec le feu 
sieur de La Salle, et qui est revenu par terre de l'endroit où il 
a desbarqué après y avoir fait quelque séjour. Il m'a paru fort 
exact, et je vous l'envoyé par le canal de M. Bégon. Je ne 
doute pas que vous n'en tiriez beaucoup de lumière. Je 
tascheray mesme de vous envoyer l'homme qui l'a fait. J'at- 
tendray désormais avec beaucoup d'impatience la nouvelle de 
vostre départ. 

XVI 

Mémoire pour servir d'instruction au sieur d'iberville, 
capitaine de frégate légère. 

Versailles, le 2 3 juillet 1698. 
Les services que le sieur d'iberville a rendus au Roy dans 
la conqueste du fort de Bourbon en la baye d'Hudson, dans 
les années 1695 et 1697, de celuy de Pemkuit sur la coste de 



INSTRUCTIONS DONNÉES A D'iBERVILLE 7 3 

l'Acadie et des colonies Angloises dans l'isle de Terre-Neuve 
en 1696, et les autres entreprises et descouvertes, dans les- 
quelles il a esté employé par les gouverneurs de la Nouvelle- 
France, et qu'il a exécutées avec succès, ont engagé Sa 
Majesté à jeter les yeux sur luy pour aller reconnoistre l'em- 
boucheure du fleuve de Mississipi, dont la descouverte a esté 
tentée jusqu'à présent avec si peu de succès. 

Elle a pour cet effect fait armer ses frégates la Badine et 
le Marin, qui sont actuellement aux rades de La Rochelle, et 
elle a donné ordre à l'Intendant de Rochefort de luy remettre 
un traversier, deux biscayens et trois canots d'escorce, avec 
les vivres et les munitions, qu'il a estimé luy mesme néces- 
saires pour le succez de cette entreprise. 

Sa Majesté ne doute pas que le tout ne soit prest quand il 
recevra ce mémoire, et elle désire qu'il parte aussytost qu'il 
l'aura receu, la saison luy paroissant convenable pour un 
pareil dessein. Elle ne luy prescrit rien sur sa navigation, 
estimant à propos de luy en laisser l'entière disposition par 
la confiance qu'elle prend en luy. 

Il trouvera cy joint une lettre que Sa Majesté fait escrire au 
gouverneur de la coste de Saint-Domingue, pour luy donner 
tous les secours qu'il luy demandera et mesme d'hommes, s'il 
en avoit besoin, estant persuadé qu'il usera avec modération de 
la liberté que Sa Majesté veut bien luy donner à cet esgard. 

Il ne fera en cette isle que le séjour indispensable pour 
rafraischir ses équipages et y prendre les choses qui luy 
seront nécessaires et il se rendra de là à la coste septentrionale 
du golphe du Mexique. 

Sa Majesté se remet à luy de commencer la descouverte à 
l'ouest ou à l'est de l'endroit où il présumera par les connois- 



74 INSTRUCTIONS DONNEES A D'iBERVILLE 

sances qu'il a déjà prises, qu'on doit trouver l'emboucheure 
du Mississipy et d'y naviguer de la manière qu'il le jugera à 
propos. 

Après qu'il l'aura trouvée il mettra pied à terre pour 
choisir un bon endroit qui puisse estre défendu avec peu de 
monde, et empescher en mesme temps l'entrée du fleuve aux 
autres nations. Il fera fortifier cet endroit de la manière qu'il 
estimera convenable, pour le mettre en estât d'y faire la 
meilleure défense qu'il se pourra. Il y laissera les Canadiens 
qu'il aura avec luy et ce qu'il jugera à propos des gens des 
équipages de ses frégates, pour la sûreté de ce fort. Il le 
munira aussy de vivres, des canons, boulets, armes, poudre 
et autres munitions qu'il jugera à propos d n y laisser et que 
Sa Majesté luy permet de tirer des frégates qui sont sous son 
commandement et il en chargera par inventaire celuy à qui il 
donnera le commandement de ce fort, afin qu'on puisse luy 
en rendre compte. 

Sa Majesté luy laisse permission de choisir dans les officiers 
de ses frégates ou dans les officiers Canadiens celuy qu'il 
croira le plus propre à ce commandement et ceux qui de- 
vront servir sous luy, luy recommandant seulement, en cas 
qu'il prenne des officiers de la Marine, de les laisser com- 
mander entre eux suivant le rang de leurs brevets et de leur 
ancienneté. 

Il laissera à ce commandant une instruction bien détaillée 
de toute la conduite qu'il aura à tenir, jusqu'à l'arrivée des 
premiers vaisseaux que Sa Majesté fera partir aussy tost 
après son retour en France, et entre autres choses il luy or- 
donnera bien précisément d'empescher qu'aucune autre nation 
ne mette pied à terre aux environs de cette embouchure et 



INSTRUCTIONS DONNÉES A D'iBERVILLE j5 

d'y employer mesme la force et la voye des armes, si les autres 
moyens ne pouvoient les en détourner. 

Pendant le séjour qu'il fera en cet endroit, il fera prendre 
exactement les sondes de cette emboucheure et des environs, 
et fera généralement toutes les observations qui pourront 
estre nécessaires, et il apportera de tous ces endroits des 
cartes et des descriptions les plus exactes qu'il se pourra. 

En cas que pendant le séjour qu'il fera sur cette coste, 
il y arrive des vaisseaux des autres nations plus foibles que 
luy, il les obligera de se retirer; mais s'ils sont ou plus forts 
ou esgaux, il fera sçavoir à ceux qui les commandent qu'es- 
tant arrivé le premier à cette coste, ils ne doivent pas l'in- 
terrompre dans sa descouverte et s'il peut arriver le premier à 
l'emboucheure du Mississipy, ce qu'il taschera de faire, il fera 
en sorte de s'y establir et de s'y maintenir. 

Il n'y a nulle apparence que les autres nations se soient 
emparées de ce poste avant luy, n'estant encore party aucun 
vaisseau pour y aller. Cependant en cas qu'il trouve ce poste 
occupé, il fera en sorte de s'establir du costé de la rivière qui 
ne sera pas occupé et prendra toutes les précautions qu'il 
estimera praticables pour mettre ceux qu'il y laissera en estât 
de s'y maintenir, mais si les deux bords estoient occupez et 
qu'il ne trouvast aucun endroit à pouvoir faire un establis- 
sement solide, il reviendra en France après avoir pris de 
toute cette coste les connoissancesles plus exactes qu'il pourra. 
Sa Majesté veut bien luy donner cet ordre pour ne luy laisser 
rien à désirer, mais elle est persuadée qu'il n'en aura pas 
besoin, et qu'il aura le bonheur de rendre à Sa Majesté le 
service qu'elle attend de sa capacité, de sa vigilance et de son 
application. 



y6 D'iBERVILLE ET CHASTEAUMORANT 

XVII 
SUR LE DÉPART DE D'IBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le 6 aoust 1698. 

J'espère aussy que le sieur Alberville sera party quand 
vous recevrez cette lettre. S'il ne l'estoit pas, je vous prie de 
presser son expédition par toute sorte de moyens, estant im- 
portant qu'il parte sans retardement. 

J'escris à M. le marquis de Ghasteaumorant que je luy 
envoyeray l'ordinaire prochain son instruction et les ordres 
qu'il aura à exécuter pendant le voyage qu'il va faire. Ayez 
soin qu'il soit en estât de partir aussy tost qu'il les aura 
receus. 



XVIII 



TRAVERSIER ET CAICHE 

DONNÉS A D'iBERVILLE 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

Versailles, le i3 aoust 1698. 

Je ne doute pas que le sieur d'Iberville ne soit party à pré- 
sent. J'approuve que vous ayez joint aux frégates qu'il com- 
mande la caiche et le traversier que vous avez frété. Il me 



ENVOI DU FRANÇAIS A SAINT-DOMINGUE 77 

paroist, comme à vous, qu'il est plus à propos de les achepter 
que d'en payer le fret et je vous feray remettre les 6,600 livres 
que vous demandez pour cela. 



XIX 

LE MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

ENVOYÉ A SAINT-DOMINGUE. 



Le Ministre de la Marine à M. le M is de Chasteaumorant . 

Versailles, le 20 aoust 1698. 

Monsieur, le Roy ayant destiné le François que vous com- 
mandez pour aller à Saint-Domingue, je vous envoyé le mé- 
moire par lequel Sa Majesté vous explique ses volontez sur le 
service que vous avez à y rendre. Elle a estimé à propos de 
vous deffendre l'ouverture du paquet où il est contenu jus- 
ques à ce que vous y soyez arrivé, ce qui m'oblige de vous 
dire qu'elle désire que vous sortiez des rades de La Rochelle 
avec le Wesp, aussytost que les venls vous le permettront 
pour vous rendre sans retardement au cap François, ou, si 
M. Ducasse n'y est pas, à Léogane, et que vous receviez sur 
vostre bord tout ce que M. Bégon jugera nécessaire d'y faire 
embarquer. Comme je ne doute pas que vous n'apportiez 
tous vos soins pour vous bien conformer aux intentions du 
Roy, il ne me reste qu'à vous recommander de m'informer 
de vostre navigation par toutes les occasions que vous en 
aurez et d'avoir une attention si particulière sur la consom- 



78 INSTRUCTIONS DONNEES A CHASTEAUMORANT 

mation de vos vivres, que vous puissiez vous asseurer qu'il 
ne s'en fera pas d'inutile et qui puisse vous empescher de la 
pousser aussy loin que le service demandera. 



XX 



Mémoire pour servir d'instruction au sieur marquis 
de Chasteaumorant , capitaine entretenu dans la 
Marine. 

Versailles, le 20 aoust 1698. 

Sa Majesté ayant ordonné d'armer le vaisseau le François 
pour aller à Saint-Domingue et y estre employé au service 
qu'il y aura à rendre pour le maintien de cette colonie, elle a 
confié le commandement audit sieur marquis de Chasteau- 
morant, connaissant son application dans l'exécution de ses 
ordres, et son intention est qu'aussytost qu'ils luy auront été 
remis, il sorte des rades de La Rochelle avec le Wesp, qui est 
chargé des munitions et qu'elle fait passer dans cette isle pour 
s'y rendre avec toute la diligence que les temps luy permet- 
tront. Il abordera au cap François, et en cas que le sieur 
Ducassen'y soit fias, il ira jusques à Léogane pour le joindre, 
conférer avec luy et luy remettre ce bastiment pour faire 
l'usage qui luy est prescrit, de ce qui y est embarqué. 

Sa Majesté veut qu'il reçoive dans son bord les fonds des- 
tinés pour le payement des troupes qui servent à Saint-Do- 
mingue , les soldats de recrue et les autres choses qui ne 
pourront convenir dans le Wesp, que le sieur Bégon trouvera 
à propos d'y placer. 



INSTRUCTIONS DONNEES A CHASTEAUMORANT 7g 

Aussytost qu'il sera arrivé à Léogane, il examinera avec le 
sieur Ducasse tout ce qu'il peut faire pour empescher le com- 
merce et l'abord des bastimens estrangers, et s'il est néces- 
saire, pour y parvenir ou pour faire voir aux autres nations 
qu'il y a des vaisseaux du Roy dans ces parages, qu'il paroisse 
aux environs de la Jamaïque, de Saint-Thomas ou de la ville 
de Saint-Domingue, il y naviguera et exécutera ponctuelle- 
ment tout ce. dont il sera convenu avec le sieur Ducasse. 
Il aura pareillement soin de mouiller devant Sainte-Croix 
et d'y faire descendre un officier et quelques soldats pour 
voir, s'il y est retourné de petits habitans, qu'il obligera en ce 
cas de s'embarquer avec luy, en leur donnant quelque temps 
pour emporter leurs effets avec eux, et les conduira à Léo- 
gane, où le sieur Ducasse leur fera distribuer des terres pour 
y travailler et s'il y trouvoit des estrangers de quelque nation 
qu'ils soyent, il les enlèvera, fera brusler leurs effets et habi- 
tations et les envoyera à Saint-Thomas, à moins qu'ils ne 
voulussent s'establir dans les quartiers françois de Saint- 
Domingue ; auquel cas il les y mènera avec leurs effets, l'in- 
tention de Sa Majesté estant que cette isle reste abandonnée 
par ses sujets, et ne puisse estre occupée par les estrangers. 

Sa Majesté luy défend de prendre d'autorité aucuns basti- 
mens appartenans aux marchands ou aux habitans de Saint- 
Domingue, sous prétexte de les employer à faire de l'eau ou 
autre, quel qu'il soit, voulant, lorsqu'il en aura besoin pour 
l'usage du vaisseau, qu'il les demande au sieur Ducasse, qui 
luy fera donner ceux qui seront nécessaires qu'il aura soin de 
lui faire remettre, ou à ceux qui commanderont dans les lieux 
où il sera mouillé, le tout, à moins qu'il n'arrive au vaisseau 
quelque accident imprévu, qui ne luy permettroit pas d'at- 



8o INSTRUCTIONS DONNEES A CHASTEAUMORANT 

tendre le secours et qui l'obligeroit à le prendre le plus prompt 
qu'il seroit possible. 

Sa Majesté fait partir en mesme temps que luy deux fré- 
gates sous le commandement du Sieur d'Iberville pour 
aller dans le golfe du Mexique descouvrir l'embouchure de la 
rivière de Mississipi, et comme elle est informée que les An- 
glois ont aussi dessein d'y envoyer et font préparer quelques 
vaisseaux pour s'y aller establir, son intention est qu'après 
que ledit Sieur marquis de Chasteaumorant aura navigué 
pendant un mois aux environs de Saint-Domingue pour exé- 
cuter ce qui luy est ordonné ci-dessus, il entre dans ce golfe 
et passe aux lieux qui luy sont marqués par le mémoire ci- 
joint et la carte qui les explique, avec laquelle il trouvera les 
signaux de reconnaissance du Sieur d'Iberville et la copie du 
chiffre qui luy a esté donné. 

Lorsqu'il l'aura rencontré, il restera avec lui tout le temps 
que ledit Sieur d'Iberville luy marquera estre nécessaire et que 
ses vivres luy permettront, et il aura une attention particulière 
pendant le-sséjour qu'il y fera à suivre ce que ledit Sieur d'I- 
berville jugera plus convenable, sans prétendre y commander, 
ce que Sa Majesté luy prescrit non pour rien oster au carac- 
tère supérieur qu'il a, mais parce que le Sieur d'Iberville, 
connoissant les moyens qu'il est nécessaire d'employer pour 
la descouverte du pays ou pour l'establissement, il jugera 
mieux de ce qui pourra y contribuer que ledit Sieur de Cha- 
teaumorant, qui n'est envoyé que pour l'aider et le secourir. 

Sa Majesté désire pareillement qu'il n'exige aucun salut 
des vaisseaux Anglois qui pourroient y aborder pendant 
qu'il y sera, et il n'entreprendra rien contre eux le premier ; 
mais, s'ils faisoient quelque insulte audit Sieur d'Iberville ou 



INSTRUCTIONS DONNEES A CHASTEAUMORANT 01 

s'ils attaquoient ceux qu'il aura establis dans les postes qu'il 
aura estimé à propos d'occuper, alors il pourra les deffendre 
après avoir expliqué au commandant Anglois qu'il en a l'ordre 
et qu'il sera responsable des inconvéniens, puisque c'est luy 
qui attaque et que les François sont en possession. 

Lorsque ledit Sieur d'Iberville luy aura dit qu'il n'a plus 
besoin de son secours, ou qu'il ne luy restera plus de vivres 
que pour son retour, Sa Majesté veut qu'il prenne la route du 
canal de Bahama par lequel il débouquera, et qu'il revienne 
dans les rades de La Rochelle, d'où il l'informera du succès 
de sa navigation aussitost qu'il y aura mouillé, luy recom- 
mandant de ne faire part à personne, sous quelque prétexte 
que ce soit, de sa destination pour tout ce qui regarde la ri- 
vière deMississipi. 



XXI 

NICOLAS DE LA SALLE, 

COMPAGNON DE ROBERT CAVELIKR DANS LA DECOUVERTE DE l682, 
INVITÉ A ENVOYER UN MEMOIRE SUR CETTE ENTREPRISE. 



Le Ministre de la Marine au sieur de La Salle. 

Le 27 aoust 1698. 

J'ai reçu vostre lettre du 14 de ce mois. 
Les connoissances que vous me marquez avoir de l'embou- 
chure de la rivière de Mississipi dans le golfe de Mexique pou- 
îv. 6 



82 NICOLAS DE LA SALLE. — RIVALITÉ ANGLAISE 

vant estre de quelque utilité, si dans la suite le Roy estime 
à propos d'y faire un establissement, il est nécessaire que vous 
m'envoyiez un mémoire détaillé de tout ce que vous avez 
sceu de la descouverte que le Sieur de La Salle en a faite ', et 
que vous y joigniez la carte qui s'est trouvée dans le vice- 
amiral de VArmadille, pris par le vaisseau le Bon en 1697. 
J'examineray l'usage qu'on en peut faire et me souviendray 
de vous procurer quelque avantage dans cet establissement, 
si on en fait, et si l'occasion s'en présente. 



XXII 



LE VOYAGE DES ANGLAIS AU MISS1SSIPI 

N'AURA PAS LIEU BIENTOT 



Le Ministre de la Marine au sieur Argoud. 

27 aoust 1698* 

J'ay receu vostre lettre du 21 de ce mois. J'ay esté bien 
aise de voir Ce que vous m'escrivez du voyage que les An- 
glois doivent faire à l'embouchure du Mississipy, et d'ap- 
prendre qu'il ne paroisse pas qu'il doive se faire sitost. 

Je vous ay escrit que, si vous estiez bien aise de revenir à 
Paris, je vous en laissois le maistre, et vous pouvez partir 
aussytost que vous aurez receu cette lettre, si cela vous con- 
vient mieux que de demeurer à Londres, 

» i. Voir 1™ partie^ page 545. 



NÉGLIGENCE DU PORT DE ROCHEFORT 83 

XXIII 
PLAINTES SUR LA LENTEUR APPORTÉE 

DANS LARMEMENT DE D'iBERVILLE 



Le Ministre de la Marine au sieur Du Guay. 

Compiègne, le 2 septembre 1698. 

J'ay appris avec surprise par vostre lettre du 26 que le tra- 
vail qu'il a fallu faire aux traversiers qui doivent suivre 
M. dTberville ne fust pas encore achevé ce jour là. Je ne 
sçay pourquoy on a travaillé avec tant de lenteur à tout ce 
qui a esté ordonné pour l'armement dudit Sieur dTberville, 
quoyque les ordres que j'ay donné sur cela ayent esté fort 
pressants. Si ce retardement causoit quelque inconvénient à 
l'exécution des ordres dont le Sieur dTberville a esté chargé, 
Sa Majesté auroit sujet de s'en prendre à la négligence et au 
peu d'affection des officiers du port de Rochefort. 

Je vous ay envoyé mes pacquets pour les isles de l'Amé- 
rique. Ainsy je ne doute pas que le François, la Renommée, 
V Aigle et les bastimens de charge n'ayent mis à la voile 
quand vous recevrez cette lettre. J'espère que tous les ordres 
que vous et M. Bégon avez receu sur ce sujet auront esté 
ponctuellement exécutez. 



84 DANGERS DU RETARD DANS l'aRMEMENT 

XXIV 
DIBERVILLE N 1 EST PAS ENCORE PARTI. 



Le Ministre de la Marine au sieur Du Guay. 

Compiègne, le 16 octobre 1698. 

J 1 ay receu vos lettres des 4 et 9 de ce mois avec les pa- 
piers qui y estaient joints. Il est fascheux que les frégates 
que commande M. d'Iberville et les vaisseaux qui vont à 
Saint-Domingue et à la Martinique n'ayent peu encore mettre 
à la voile. Estant à craindre que Féquinoxe ne nous donne 
/vents d'ouest et de sud-ouest, qui les retiennent longtemps 
aux rades de La Rochelle, j'attendray avec impatience la nou- 
velle de leur départ. 



III 

LETTRES 
DE D'IBERVILLE ET DE CHASTEAUMORANT 

SUR LE PREMIER VOYAGE AU MISSISSIPI. 



I 

RELATION DES ÉVÉNEMENS 

DEPUIS LE DÉPART DE BREST JUSQU'AU DEPART DU CAP FRANÇAIS 
AVEC CHASTEAUMORANT. 



D'Iberville au Ministre de la Marine, 

Du cap François de Saint-Domingue, ce 19 décembre 1698, 

Depuis mon départ de Brest, qui fut le 24 octobre, avec le 
Marin et les deux traversiers, je n'ay pas eu d'occasion d'a- 
voir l'honneur de vous escrire et de vous rendre compte de 
ma navigation. Nous nous sommes rendus icy, le Marin et 
moy et un des traversiers, le 4 décembre, à six heures du soir ; 
l'autre traversier, s 1 estant escarté de moy par le travers de 
Madère, de mauvais temps, s'est rendu icy le 14 dudit 
mois avec son grand mast cassé. Aussitost nostre arrivée, 
nous avons travaillé à faire de l'eau, du bois, à monter une 
de nos biscayennes que nous avions en botte et que j'em- 
portay sur mon pont , et à faire faire du biscuit des farines 
que nous avons eues, n'ayant pas de place en partant pour 
mettre le biscuit. 

M. de Chasteaumorant estant arrivé le 12 dudit mois, 
m'ayant dit qu'il avoit ordre de me venir joindre après avoir 



88 CHASTEAUMORANT ACCOMPAGNE D'iBERVILLE 

croisé un mois en ces quartiers, je luy ay représenté que, ne 
partant qu'un mois après moy, son secours me seroit inutile *, 
que si j'avois à disputer quelque chose à cette coste contre 
d'autres nations pour la possession, cela se feroit en arri- 
vant, pour ne pas donner le loisir aux autres nations de s'y 
fortifier, ce qu'il seroit difficile de faire quand ils le seroient. 
Il a esté de mesme advis, et comme il n'a rien voulu faire de 
luy mesme, ayant ordre d'agir de concert avec M. Ducasse, 
nous sommes convenus de l'envoyer chercher par M. de 
Surgères, pendant lequel temps M. de Ghasteaumorant se 
prépareroit pour partir avec moy. Il nous a fait sçavoir par 
un exprès par terre qu'estant très mal des fièvres, il se ser- 
voit du Marin pour le mener à Léogane, sa maladie ne luy 
permettant pas de venir où il nous attendoit; qu'il feroit pré- 
parer les douze flibustiers que je luy demandois, et qu'il 
estoit de conséquence que nous ne fussions à cette coste que 
forts, ayant advis que les Anglois avoient passé avec quatre 
vaisseaux, ne sachant pas où ils vont, et qu'ainsi le dessein 
que nous avions pris lui paroissoit très bon. Sur cela M. de 
Chasteaumorant a pris le parti de venir avec moy, et pour cet 
effet il a fait toute la diligence qui luy a été possible. Nous 
partirons ensemble le 21 pour Léogane, où je n'ay que douze 
flibustiers à prendre. Il m'a envoyé un ordre pour prendre le 
biscuit du Wesp en la place de mes farines. Je n'apprends 
rien de nouveau sur le Mississipi. M. de Graff m'a assuré 
avoir pris un pilote flamand espagnol, qui fut envoyé par le 
gouverneur du Mexique, quand ils sceurent la mort de M. de 
La Salle, pour descouvrir toute la coste méridionale de la 
Floride, qui luy dit avoir trouvé un très beau havre et ri- 
vière à environ cinquante ou soixante lieues à l'ouest des Apa- 



AVIS SUR LA SITUATION DU MISSISSIPI 89 

lâches, où ils vont chercher des masts quand ils en ont besoin, 
et où le gouverneur du Mexique avoit eu ordre d'aller faire 
un establissement pour empescher les autres nations de s'y 
establir. C'est à peu près à cette distance des Apalaches que 
je compte de trouver cette rivière. 

M. Ducasse dit avoir sceu d'un Espagnol que les Espagnols 
nomment cette rivière Rio-Rox, mais nous ne trouvons point 
sur aucune carte de rivière de ce nom. 

Je suivray mon premier dessein, qui sera de l'aller chercher 
aux environs de la baie de Lago de Lodo, vous asseurant, 
Monseigneur, que je trouveray cette rivière, quand je de- 
vrais couper dans les terres avec trente ou quarante hommes, 
et la redescendray en canot de bois. 

Huit jours après mon arrivée icy, le sieur Bertier,escrivain 
principal, est tombé malade de la maladie qu'ils nomment 
ici la maladie de Siam, dont il est mort le 17 du mois. Un de 
mes Canadiens est mort aussi; tout le reste de mes équipages se 
porte bien. Nous partons dïcy avec six mois de vivres chacun, 
à commencer du 16 de ce mois. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 

Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

Signé de sa main : D'Iberville. 



90 RIVALITE ANGLAISE. — CHASTEAUMORANT 

II 

CONFÉRENCE DE D'IBERVILLE AVEC DUCASSE 

SUR LA ROUTE A TENIR. 



D'Alberville an Ministre. 

Lester, 3i décembre 1698. 
Monseigneur, 

J'eus rhonneur de vous escrire du cap François par le sieur 
Renguesne du 19 courant, où je vous rendis compte de ma 
navigation de France au Cap et ce que j'y ai fait. J'en partis 
le 22 dudit avec M. de Chasteaumorant, et nous sommes 
rendus ici le 25, où je trouvay M. Ducasse, avec lequel je 
conféray sur ce que j'avois ordre d'exécuter et sur les ordres 
de M. de Chasteaumorant. Ils ont tous esté du sentiment qu'il 
devoit partir avec moy, sur l'advis que l'on a eu icy que les 
Anglois avoient passé avec quatre vaisseaux de guerre pour 
l'establissement d'une colonie, que l'on avoit lieu de croire que 
ce pouvoit estre aussi bien pour le Mississipi, dont nous avions 
advis dès France, que pour l'isle d'Or, dont on parle icy sans 
une véritable certitude, ce qui fait, Monseigneur, que M. de 
Chasteaumorant part avec nous pour nous soustenir dans 
l'exécution des ordres dont vous m'avez fait l'honneur de me 
charger. J'ay pris ici neuf flibustiers de bonne volonté qui me 
remplaceront six de mes Canadiens dont un est mort au Cap, 
deux que j'ay laissés très malades et deux qui sont actuelle- 



ON N A PAS D'IDÉE JUSTE SUR LE MISSISSIPI 91 

ment à l'agonie. Le reste de nos équipages se porte bien. 
L'escrivain du Roy du Marin est mort du 23 et celuy de 
M. de Ghasteaumorant du 29 de ce mois. La maladie n'en 
veut qu'aux escrivains et aux Canadiens. J'ai reçu de M. Du- 
casse 1,666 livres pour faire les avances des flibustiers, aux- 
quels je donnay à chacun 98 livres d'avance et leur ay promis à 
chacun 3o livres par mois. Le restant de l'argent est pour 
acheter des poules pour les rafraischissemens des malades, 
pour les équipages des deux navires, dont nous n'avons pu 
avoir au Gap; j'envoyay pour cela un traversier à Nipe, 
esloigné de douze lieues d'icy, sur mon passage. J'ay esté icy 
plus longtemps que je n'avois cru, ayant esté obligé de refaire 
mon eau, celle que j'avois faite au Gap s'estant gastée, quoy- 
qu'elle ait esté faite au meilleur endroit. Nous mettrons à la 
voile à la brise de terre pour faire la route du cap Saint- An- 
toine. Je n'ai eu icy aucune nouvelle du Mississipi, personne 
n'en a d'idée juste et n'a esté le long de cette coste, de sorte 
que je suivray tousjours mon premier projet et me rendray à la 
coste de la Floride dans dix ou quinze jours. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



92 DUCASSE MALADE A L ARRIVEE DES VAISSEAUX 

III 

LE GOUVERNEUR DE SAINT-DOMINGUE 

DONNE DES SECOURS A d'iBERVILLE. 
LES ESPAGNOLS PRENNENT l'aLARME. 



Ducasse au Ministre de la Marine. 

A Lëogane, i3 janvier 1G99 
Monseigneur, 

J'ayreceu les trois lettres que vous m'avés fait l'honneur 
de m'escrire en date des 23 juillet, 20 aoust et 9 septembre. 
J'auray bien de la peyne à respondre, je me trouve foible et 
le cerveau débile, relevant d'une grosse maladie qui m'at- 
taqua au Port de Paix, il y a six semaines, ainsi que vous 
apprendrez, Monseigneur, par une lettre que j'avois escrite 
trois ou quatre jours auparavant, et que je ne fus pas en estât 
de signer au départ de la Catherine d'Amsterdam. 

Les vaisseaux de M. dTberville arrivèrent au Cap dans ce 
temps là, lesquels m'envoyèrent un traversier pour me prier 
de vouloir m'y rendre, mais je n'estois pas en cet estât. 
M. Marie s'embarqua dessus pour contribuer à leur faire 
trouver tout le secours dont ils avoient besoin. Dans cet 
intervalle, M. le marquis de Ghasteaumorant arriva, qui me 
dépescha M. le chevalier de Surgères pour m'amener au Cap, 
incertain de Testât où j'estois, ledit sieur de Surgères m'ayant 
trouvé fort mal et m'ayant veu, dans le moment que je luy 
parlois, attaqué d'un accès de paralysie. Il voulut bien m'a- 
mener icy et j'expédiay un exprès par terre pour en donner 



ÉLOGE DE D'iBERVILLE 93 

advis à MM. de Chastcaumorant et d'Iberville, auxquels je 
faisois connoistre que c'estoit icy le véritable endroit où je 
leur donnerois tout le secours et leur route pour leur voyage. 
Ils y sont venus et je leur ay effectivement donné tout ce 
dont ils ont eu besoin et en diligence. J'ay fait embarquer 
M. de Graff sur M. de Chasteaumorant, et un bon pilote 
sur M. d'Iberville. Ils partirent le 3o décembre, à dix heures 
du soir, et depuis leur départ il a tousjours fait beau temps. 
M. d'Iberville m'a paru un digne homme, précis et entendu. 
J'ay conceu son idée avec facilité. J'avois eu des entretiens 
autrefois avec un pilote, envoyé de la part du Roy Catholique 
pour cette descouverte. Cela alarma tant les Espagnols du 
Mexique, lors de l'entreprise du sieur de La Salle, et cet 
homme nC avoit fait un enfer de ces mers et de ces costes. 
Le hasard m'a fait entamer cette matière sans affectation 
avec l'officier de VArmade qui me ramenoit les prisonniers 
de la Vera-Cruz, le mois d'octobre dernier, lequel estoit assés 
recueilly sur le fait. Son général ayant fait et parcouru toute 
l'enceinte du golfe de lieu en lieu, il me dit que La Salle avoit 
trop fréquenté le sud, et qu'il y avoit un port à trente ou 
trente-six lieues plus nord, et que c'estoit un très beau pays, 
qui cependant estoit extrêmement esloigné des dépendances 
du Mexique. Nostre conversation ayant esté interrompue, et 
cet officier estant sorty, il y eut quelque indiscret qui luy dit 
qu'il y avoit quatre vaisseaux prests à partir pour Michichipi. 
Il revint à moy tout en colère pour me dire si c'estoit de ceste 
manière qu'on vouloit bien vivre aux Indes, et garder la paix. 
Je l'assuray n'avoir aucune nouvelle de ce dessein-, qu'il estoit 
bien vray que des passagers nouvellement venus rapportoient 
que quelques marchands de Canada avoient armé des vais- 



94 SAINT-DOMINGUE DONNE LES CLEFS DU MEXIQUE 

seaux pour tenter les moyens de faire descendre leurs pelle- 
teries par la partie du sud, mais que la Cour n'avoit aucune 
part à cette entreprise j ce qui remit son esprit en assiette, et 
depuis nous n'avons plus parlé de cette matière. Toute la 
difficulté se renferme à trouver un bon port, estant facile dans 
la suite de juger des mérites de cet establissement et d'exa- 
miner si ce continent peut former quelque commerce riche, 
car autrement la vue de porter les armes au Mexique me 
paroist très contraire au bien du service, puisque cette colonie 
en est beaucoup plus près et au vent, et où naturellement il 
y aura tousjours bien plus grande force. J'ay pris la liberté de 
vous dire bien des fois que je ne la regarde pas pour la culture 
du sucre, indigo et tabacs ny autres denrées qui se font dans 
l'Amérique, mais comme une place d'armes pour unir à la 
Monarchie Françoise les importantes clefs du Mexique, du 
Péru, du Royaume de Santa -Fé et Quito, en prenant 
Carthagène, Portobello et la Vera-Cruz, sans s'engager dans 
les immenses pays avec la possession desquels il ne peut 
rien sortir d'aucun de ces royaumes. 

M. d'Iberville estoit très prévenu que les Anglois qui 
avoient passé alloient à Michichipi. Il croyoit en avoir des 
nouvelles certaines ; il a sceu avec certitude qu'ils estoient à 
l'isle d'Or, par des nouvelles qui me sont arrivées de la baye 
de Cromwell. J'en ay receu du depuis par un François venant 
de la Jamaïque, qui me rapporte que les Escossois bastis- 
soient une forteresse considérable, qu'ils avoient cent-dix 
pièces de canon à terre, et que les Anglois publioient qu'il 
devoit arriver incessamment vingt-deux Vaisseaux d'Angle- 
terre pour fortifier cette colonie... 

Un homme d'honneur risqueroit le tout pour traverser 



LA FRANCE SEULE PEUT LE SAUVER DES ANGLAIS 0,5 

l'importance d'un tel dessein, qui évidemment ne tend qu'à 
s'emparer de Carthagène et de Portobello à la mort du Roy 
d'Espagne, et les Espagnols de ce continent ne le mettent pas 
en doute, et qu'il n'y a que la pieté du Roy Très Chrestien et 
sa puissance qui puissent les garantir de ce malheur. Sans les 
ordres qu'avoit M. le marquis de Chasteaumorant, je l'aurois 
supplié de se porter à Sainte-Marthe, Carthagène et Porto- 
bello, pour conférer avec les gouverneurs. Une barque qui 
m'appartient est à ceste coste. L'on m'a dit qu'elle avoit esté 
mouiller parmy les Anglois pour les examiner et m'en rap- 
porter des nouvelles. J'auray l'honneur de vous rendre compte 
de tout ce dont le M e m'instruira. 



IV 

VOYAGE DE D'IBERVILLE 

DEPUIS LE CAP FRANÇAIS JUSQU'A QUINZE LIEUES DU MISSISSIPI. 
DÉTAILS SUR LA RIVIERE OU IL A ÉTÉ. 



Alberville au Ministre. 

A bord de la Badine, ce 1 1 février 1699. 

Monseigneur, 

J'eus l'honneur de vous escrire le dernier de décembre de 
Léogane, qui fut le jour de mon départ avec M. de Chasteau- 
morant et Surgères, et fismes la route du cap Saint- Antoine, 
que nous doublasmes le 1 5 e janvier au matin sans avoir eu 



Qb PENSACOLA DE GALVEZ 

aucun coup de vent, beaucoup de calme, et fismes le nord- 
nord-ouest, pour atterrir à une rivière que les Espagnols 
nomment del Medio 1 , à vingt lieues à l'ouest d'un establis- 
sement qu'ils ont fait depuis peu, qu'ils nomment Apalachi- 
coly, distant des Apalaches de quarante lieues, qui est un es- 
tablissement qu'ils ont fait depuis plus de cent années et où il 
peut y avoir cinq ou six cents personnes. 

Nous arrivasmes à la veue de la rivière de los Indios le 
24 e janvier, où je mouillay à dix brasses d'eau, n'ayant pu vi- 
siter cette rivière le mesme jour. Le 25 e , le vent à l'est, je 
trouvay un banc de sable, sur lequel il n'y avoit que quatre à 
cinq pieds d'eau. Je continuay à courir le long de la coste, à 
une lieue de terre, par six et sept brasses. Ma biscayenne 
allant à un quart de lieue de terre pour aller à un havre 
nommé Pensacola de Galvez, à quatorze lieues d'icy, par 
quatre brasses, nous mouillasmes sur le soir, et le 26 e au matin 
nous recontinuasmes nostre route le long de la coste à l'ouest, 
le vent au sud-est embrumé. Sur les neuf heures nous aper- 
ceusmes deux navires mouillez dans un lac d'eau salée séparé 
de la mer par une longue terre d'un quart de lieue, de large 
une et deux lieues. Je mouillay au bout de cette langue de 
terre, où le François et Je Marin me joignirent. Il bruma 
une partie du jour et nous ne peusmes envoyer à terre. 

Le 27 e au matin nous envoyasmes le sieur Lescalet à terre 
pour voir quelle nation estoit là establie, et mon frère pour 
garder la chaloupe et empescher mes gens de leur parler et 
leur dire le sujet de nostre voyage. Il revint à bord sur les 
deux heures avec une chaloupe et le Major de la place, qui 
nous vint faire offre de leurs services pour de l'eau et du bois, 

1 . Sic. 



LES ESPAGNOLS NE LAISSENT PAS ENTRER NOS VAISSEAUX 97 

que nous disions avoir besoin de faire et d'entrer nos vais- 
seaux à l'abry des mauvais temps. Nous sceusmes qu'il y avoit 
quatre mois qu'ils estoient venus de Vera-Cruz s'establir là, 
sur l'advis qu'ils avoient eu que d'Europe on y devoit venir, 
et qu'ils estoient là deux cent cinquante hommes, dont la 
plus grande part estoient esclaves ou gens condamnez à servir 
là deux, trois ou quatre années, c'est ce qu'un Bayonnois dit 
à mon frère en anglois, qui passoit pour valet du sieur de 
Lescalet. 

Le 28 e , nous fusmes, le sieur de Surgères et moy, dans nos 
chaloupes sonder l'entrée du port, où nous trouvasmes vingt 
et deux pieds d'eau. Nous nous en revinsmes à bord pour 
entrer nos vaisseaux et appareillasmes, où M. de Chasteau- 
morant nous fit dire que ces gens là avoient changé d'advis 
et ne vouloient pas que nous entrassions dans leur port, ce 
que nous ne fismes pas, quelque envie que nous eussions de 
le faire. Il n'y avoit encore aucun fort qu'un carré de palis- 
sades à hauteur d'homme; les deux navires, un de vingt 
canons et l'autre point, estoient seulement là pour changer de 
masts pour la Vera-Cruz. 

Le 29 e , il fit calme tout le jour et brume ; nous ne peusmes 
appareiller pour aller à la Mobile, qui est un havre à 
quatorze lieues d'icy à l'ouest, à la mesme distance de Pen- 
sacola de Galve que l'est la rivière de los Indios. 

Le 3o e , nous appareillasmes et fismes nostre route le long 
de la coste à l'ouest-nord-ouest, à une lieue et demie de terre 
et par six et sept brasses, les autres vaisseaux estant plus au 
large. Nous fismes ce jour là dix lieues et demie et mouil- 
lasmes par dix brasses d'eau. 

Le 3 i e , à six heures du matin, nous appareillasmes et con- 

iv. 7 



g8 MOUILLAGE AU SUD DE LA MOBILE 

tinuasmes nostre route et fismes environ quatre lieues et 
demie, où nous mouillasmes à deux heures au sud de l'entrée 
de l'est de la Mobile par huit brasses. J'envoyay le sieur de 
Lescalet dans la biscayenne et les sieurs des Jourdy et Vil- 
lautrais dans les felouques et les deux traversiers sonder 
Tentrée à cause du vent, où ils avoient trouvé beaucoup de 
battures. 

Je m'en retournay à terre dans la biscayenne, et mon frère 
dans ma chaloupe et le canot du François, où je couchay 
pour sonder le lendemain au matin. 

Le 2 e , il pleut tout le jour à verse, et sur les quatre heures, 
le vent du large ayant forcé, n'ayant pas achevé de sonder, je 
m'en retournay à terre avec mes deux chaloupes coucher 
dans une isle, le canot du François ayant gagné son bord. 

Le 3 e , le vent à ouest-nord-ouest, gros vent à ne pouvoir 
sonder. Mes Canadiens chassèrent dans l'isle, où ils tuèrent 
plusieurs outardes. Je m'en fus dans la biscayenne à la 
terre ferme, à trois lieues et demie au nord i \\ nord-ouest, 
où je ne trouvay en traversant que douze pieds d'eau dans ce 
chenail là. Je courus le long de la coste quatre lieues au nord 
i \\ nord-est. 

Pour descouvrir la rivière, je montay sur un arbre, d'où je 
ne pus voir que les costes de l'est de la rivière, à trois à quatre 
lieues de moy, dont la coste tournoit au nord-nord-ouest. Je 
trouvay cette terre toute couverte de bois comme en Europe, 
et des Cabanes sauvages, dont il n'y avoit pas quatre jours 
qu'ils estoient sortis, et m'en revins joindre mes gens à l'isle. 

Le 4 e , le vent au nord , je m'en vins à bord sondant le 
chenal, dans lequel je trouvay trente à quarante pieds d'eau, 
hors sur une barre, à une lieue et demie dehors, où je ne 



D IBERVILLE SUIT LA COTE. NOUVEAU MOUILLAGE 99 

trouvay que treize pieds et demi d'eau. Je m'en revins à bord 
sur le midy, où nous appareillasmes pour suivre la coste, 
jusques à la rivière des Palissades, distante de la Mobile de 
vingt-cinq à trente lieues. 

Le 8 e au matin, à environ quinze lieues de la Mobile, le 
sieur de Surgères, avec la biscayenne et les deux felou- 
ques, a esté sonder entre des isles à deux lieues au nord de 
nous. 

Le 9 e au soir, le sieur de Surgères m'a envoyé mon frère 
dans une des felouques m'advertir qu'il avoit trouvé une 
entrée et un havre entre deux isles et la terre ferme. 

Le 10 e au matin, nous avons appareillé et nous sommes 
entrez dans ce havre, le François ayant mouillé, où nous 
n'avons pas moins trouvé d'eau que vingt-quatre pieds. 

Le 11 e , nous avons affourché nos vaisseaux à une portée 
de canon de la pointe de l'isle, à l'abry de tout vent et faisons 
monter la biscayenne de Surgères, avec laquelle et la mienne 
et les deux felouques, je m'en vais faire le tour de la baye, où 
je suis, et en visiter la coste jusques à la rivière de la Palissade, 
qui est le Mississipi, qui peut estre esloigné d'icy de quinze à 
vingt lieues. Les Espagnols prétendent qu'il n'a pas d'entrée, 
ce que je ne crois pas; ils nous avoient dit aussi qu'il n'y 
avoit pas un port à cette coste, où il peust entrer un navire 
tirant douze pieds d'eau. 

Nous ne travaillerons à aucuns establissemens que je n'aye 
visité le pays pour nous bien placer et en lieu où les Espa^ 
gnols ne puissent insulter les gens que nous laisserons^ car 
je ne fais nul doute qu'ils ne fassent leurs efforts pour les en 
chasser, prétendant que ce pays leur appartient. Je me feray 
devant mon départ amy des Sauvages, qui ne le sont pas des 



100 d'iberville renvoie chasteaumorant 

Espagnols, n'en ayant veu encore qu'un depuis quatre mois 
qu'ils sont à cette coste. 

L'isle à l'abry de laquelle nous sommes mouillés n'est pas 
un lieu propre à establir, n'estant que de sable, et dont une 
partie noyé, quoyque couverte de grands et gros pins. 

J'ay Thonneur de vous escrire par M. de Chasteaumorant, 
duquel je ne vois pas avoir besoin à cette coste, n'y ayant 
pas d'apparence qu'il y ait d'Anglois et le temps le pressant 
de s'en retourner à Saint-Domingue. J'espère que je seray 
plus tost à La Rochelle que luy et partiray de cette coste le 20 e 
May au plus tard, avec une ample connoissance de ce pays 
icy, qui me fait espérer que vous serez content de ma con- 
duite et meriteray par là l'honneur de vostre protection et la 
permission de me dire avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



D'IBERVILLE CHERCHE A S'ATTIRER 

LA BIENVEILLANCE DES SAUVAGES. 



D'Iberville au Ministre de la Marine. 

A bord de la Badine, ce 17 février 1699. 
Le quatorziesme, ayant veu une femme à la terre du nord, 
j'y allay avec une chaloupe et un canot d'escorce, où j'aper- 



IL PARVIENT A S'ABOUCHER AVEC DES SAUVAGES IOI 

ceus des pistes des Sauvages. Je les suivis trois lieues le long 
du rivage, marchant par terre, avec un homme et mon frère 
dans le canot d'escorce pour ne les pas espouvanter, ma 
chaloupe me suivant une demi lieue. Je couchay là. Le lende- 
main je continuay à aller sur les pistes le long du rivage. 
J'aperceus cinq Sauvages, après lesquels je courus, fuyant de 
moy et les forçay de se jeter dans une isle, où ils joignirent 
six canots et cinquante personnes, hommes, femmes et en- 
fans, et gagnèrent la terre ferme, où je les poursuivis avec mon 
canot d'escorce. Ne voulant pas m'attendre, je les forçay 
d'abandonner leurs canots et tout ce qui estoit dedans, s'en- 
fuyant dans les bois, nous croyant Espagnols. Je trouvay un 
vieillard que je caressay et luy fis plusieurs présens, luy 
faisant entendre que je venois au pays. J'envoyay mon frère 
avec un Canadien après les fuyards, qui joignit une femme 
qu'il amena, à laquelle je fis plusieurs présens et luy remis 
tous les canots et au vieillard, et leur fis entendre que j'allois 
camper à une demi lieue de là. La femme advertit la nuit les 
gens fuyards, dont quatre hommes vinrent le lendemain, me 
chantant la paix. Je fus au-devant d'eux leur en faire autant. 
Je les festinay et ils me festinèrent pareillement, nous faisant 
amitié l'un et l'autre. Je ne peus apprendre de nouvelles de 
Mississipi, ny d'aucune nation establie, de ceux dont nous 
parle la relation du sieur de Tonty et du Récollect, seulemen t 
d'une nation qu'ils nomment Nipissa, qui est à trois lieues et 
demie d'ici de marche. Je crois que ce pourroit estre celle 
que les relations nomment Quinipissa, qui est à vingt-cinq 
lieues en montant le Mississipi. Ils me marquent qu'il n'y a 
d'eau dans la rivière de cette nation qu'une brasse à l'en- 
trée, et qu'à une qui est à cinq lieues et demie au nord-est 



102 D IBERVIIXE VA SOXDER UNE RIVIERE 

d'icy et à une du lieu où je les ai joints, qu'ils nomment Pas- 
coboulas, il y a quatre brasses d'eau, sur laquelle il y a six 
nations différentes qu'ils m'ont nommées, dont je n'avois 
jamais ouy parler. Je les ay engagés à Tenir à nos vaisseaux 
trois, en leur laissant en gage mon frère et deux Canadiens. 
Ils ont été charmés de voir mes vaisseaux, où je leur ay fait de 
gros présents pour aller porter à toutes les nations, et leur ay 
fait voir que nous ne sommes point Espagnols, qu'ils haïssent 
beaucoup. Ils me marquent et me pressent de mener les 
navires dans leurs rivières et y demeurer. 

Comme la saison s'avance, et que je ne pourray estre 
moins dans mon voyage de Mississipi de quinze jours ou 
trois semaines, et le temps qu'il nous faudroit à ressortir 
d'icy et s T y aller establir, et que nous serions courts de vivres 
pour cela, je repars avec les Sauvages rejoindre mon frère et 
m'en aller avec eux sonder leur rivière, que nous avons 
déjà sondée jusques à une demi lieue, où je n'ay pas moins 
trouvé que seize pieds d'eau, et cela entre des isles qui nous 
mettent à couvert de tout mauvais temps. Si je la trouve aussi 
belle, j'y entreray les vaisseaux où M. de Surgères restera 
à y Êdre un establissement pendant que je chercheray le 
Mississipi, et, son entrée s'y trouvant bonne, j'y feray un 
establissement que je feray bien fortifier, en lieu de seureté 
pour la possession, si nous en avions le temps, si non j'y 
mettray quelques hommes pour la possession et entretenir 
l'amitié des Sauvages et les soustenir contre les Espa- 
gnols. 

Voilà, Monseigneur, Testât dans lequel je suis bien embar- 
rassé pour nous faire entendre des Sauvages, mais qui nous 
connoissent pour Canadiens, ou gens qui ont conversé avec 



RELATION DE CHASTEAUMORANT 10D 

les nations de dedans les terres et qu'ils marquent estre bien 
aises d'avoir. 
Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

DTberville. 



VI 

NAVIGATION DU M» DE CHASTEAUMORANT. 



M. de Chasteaumorant au Ministre de la Marine. 

A la Rade de Groye, le 23 juin 1699. 
Monseigneur, 
Je suis party, comme j'ay eu l'honneur de vous l'escrire, le 
mercredi 3 1 décembre, à minuit, de la rade de Leogane avec 
MM. d'Iberville et de Surgères. M. de Graff, capitaine de 
frégate légère, estoit embarqué avec moy \ il m'a esté d'un très 
grand secours -, outre que c'est un parfaitement bon matelot, 
il connoist toutes les roches et tous les ports de ce pays là, 
jusques à l'entrée du Mexique, y ayant toute sa vie fait la 
course. En partant de Léogane, je fis route pour prendre 
connoissance de Saint- Yague de Cube, laquelle j'eus le 
mardi, 6, environ les neuf heures du matin ; le 7 et le 8, j'ay 
couru le long de la terre jusques au cap de Gruz, ensuite de 
quoy j'ay quitté la terre de Cube pour aller prendre connois- 
sance du Petit Gayman, afin d'esviter les roches qui sont depuis 
le cap de Gruz jusques au cap Gorriente -, j'atterray au Petit 
Gayman le vendredi 9, entre cinq et six heures du soir, de là 



104 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

je fis route pour aller au cap Corriente, les traversiers allant 
si mal, que pour ne pas retarder nostre navigation, M. de 
Surgères en prit un à la remorque, et moy l'autre. J'eus 
connoissance du cap Corriente le mardy i3, et comme la 
coste y est saine, je m'en approchay le plus près que je peus 
pour avoir moins de peine à gagner le cap Saint-Antoine, les 
vents dépendant presque toujours de la terre. 

Le mercredy 14, à six heures du matin, j'eus connoissance 
du cap Saint- Antoine, et entre neuf et dix je Feus dépassé. 
Pour lors je fis ma route pour entrer dans le golfe du 
Mexique, et sur l'advis que M. de Graff nous avoit donné, 
qu'un capitaine flibustier l'avoit asseuré, il y avoit très 
longtemps, qu'estant demasté et ne pouvant gagner la coste 
de Saint-Domingue, il avoit esté obligé par les vents d'entrer 
dans le golfe du Mexique, là où il avoit trouvé un port à 
environ cinquante lieues ouest des Apalaches, là où il s'estoit 
remasté et qu'il y avoit de parfaitement beaux masts, ce qui 
est effectivement vray, mais il ne se souvenoit pas de la lati- 
tude, cela nous fit conjecturer que ce port pouvoit bien estre 
depuis la rivière des Indios jusques au G de Lodo. Ainsi 
MM. Delisle, d'Iberville, de Surgères et moy, convinsmes 
que quand nous serions dans le Golfe, il falloit faire nostre 
route pour aller trouver la sonde, qui est entre le C° Saint- 
Blanco et la rivière des Indios, ce que nous fismes. 

Le jeudi 22, à dix heures du soir, je trouvay à la sonde cent 
quatre-vingts brasses, fond de vase. Je mis en panne pour 
attendre le jour, en sondant d'heure en heure, et comme à 
deux heures après minuit, il ventoit beaucoup et que la nuit 
estoit très noire et pleine d'orages, et que je ne trouvay plus 
que cent soixante brasses fond de vase, je fis les signaux de 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 105 

la cape, où je demeuray jusques à sept heures du vendredi 
matin 23, que le temps s'esclaircit, et en sondant je ne trou- 
vay plus que cent quarante brasses, fond de vase. Pour lors, 
les vents estant nord-nord-ouest, je fis route, à petites voiles, au 
nord-est quart d'est pour aller chercher la terre, tousjours la 
sonde à la main. A deux heures et demie, après midy, je 
trou vay trente-six brasses, gros sable gris blanc, meslé de 
coquillage; à quatre heures du soir, je ne trouvay plus que 
trente-deux brasses mesme fond, et à cinq, vingt-neuf. Je 
pris le party de mouiller pour attendre le jour, n'ayant point 
eu connoissance de terre, quoyque le temps fust assez beau. 
La nuit estant venue, je vis un gros feu, qui me restoit au 
nord-ouest et nord -ouest quart de nord, ce qui me fit con- 
noistre que je n'estois pas bien loin de terre, et j'ay appris 
du depuis que, quand les Sauvages alloient à la chasse, ils 
mettoient le feu au bout des savanes, où se tiennent les bestes 
sauvages et au vent, et ces bestes qui fuyent vont passer dans 
les endroits où les chasseurs sont apostez, et là ils en tuent 
tant qu'ils veulent. Pendant que j'ay esté le long de la coste, 
j'ay veu presque toutes les nuits de ces feux. Les Sauvages 
prennent le temps de la grande sécheresse pour faire leur 
chasse; c' est ordinairement décembre, janvier et février, 
parce que dans ce temps il vente de gros vents de nord et 
nord-ouest. 

A six heures du samedi matin 24, j'appareillay et mis le 
cap au nord-nord-ouest jusques à dix heures du matin, que 
j'eus connoissance de terre; elle me restoit au nord-nord-est, 
distante environ de cinq à six lieues. Pour lors, je fis force de 
voiles pour la recognoistre, mais il y avoit peu de vent et à 
midy elle me restoit au nord et nord-est, environ quatre à 



IOÔ NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

cinq lieues. C'est une terre très basse et tout inondée. Gomme 
j'allois tousjours la sonde à la main, à deux heures après 
midy, je trouvay vingt brasses d'eau gros sable gris noir, à 
quatre heures du soir, dix-sept, mesme fond; à cinq heures, 
seize, sable fin blanc; à six heures, quinze, mesme fond taché 
de noir. N'estant qu'à deux lieues et demie de terre, je 
mouillay. M. d'Iberville vint ce soir-là à bord; je luy dis que 
n'estant venu à la coste que pour le secourir, en cas qu'il en 
eust besoin, il n'avoit qu'à suivre ses instructions, et que je ne 
le quitterois point, tant qu'il croiroit que je luy pourrois estre 
utile à quelque chose et que mes vivres me le permettroient. 
Le dimanche 25, à six heures du matin, les vents estant 
est, M. d'Iberville fit les signaux d'appareiller; je le suivis, 
et nous mismes le cap à ouest. La coste court est et ouest, 
les traversiers estoient en teste de nous avec une chaloupe 
biscayenne, où estoit M. de Lescalette qui rangeoit la terre, 
pour voir s'il ne descouvriroit point quelque havre ou entrée 
de rivière; à neuf heures du matin, il fit le signal d'une, qui 
me parut estre celle qui est appelée sur la carte, que vous 
m'avez fait l'honneur de m'envoyer, la Rivière des Indios. Il 
y alla sonder, et, comme il la trouva pleine de bancs, sur 
lesquels il n'y avoit qu'une brasse d'eau, il en fit le signal 
et nous continuasmes nostre route le long de la coste, tousjours 
la sonde à la main, par les treize, douze et onze brasses d'eau 
sable blanc fin, taché de noir; jusqu'à six heures du soir, que 
nous mouillasmee par les treize brasses d'eau, mesme fond 
que ci-dessus, il fit toute la nuit une grosse brume, jusques 
an lendemain lundi 26, que le temps s'esclaircit sur les six 
heures du matin. Pour lors, nous appareillasmes et mismes le 
cap à ouest, distant tousjours de deux lieues de terre, dans le 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 1 07 

mesme ordre que ci-dessus. A neuf heures, M. de Lescalette 
fit signal qu'il avoit connoissance d'une entrée de rivière, et 
vint à bord de M. d'Iberville luy dire qu'il y avoit des vais- 
seaux. MM. d'Iberville et de Surgères vinrent à bord m'en 
advertir. Aussitost qu'ils furent à bord, la brume vint si 
espaisse que nous fusmes obligés de mouiller. Ils me prièrent 
d'en faire les signaux, qui estoient de coups de canon, afin 
que leurs vaisseaux et traversiers mouillassent, ce que je fis. Les 
vaisseaux, qui estoient dans le port, respondirent d'autant, 
croyant que c'estoit leur armadille, qui devoit passer par là, 
pour aller à la Vera-Cruz. La brume dura jusque vers les 
trois ou quatre heures. Pour lors, nousaperceusmes des masts 
de vaisseaux, dont l'un avoit pavillon blanc au grand mast, 
et une chaloupe, où il y avoit bien du monde qui nageoit 
pour venir à bord. Quand elle fut à une demi-lieue des vais- 
seaux, elle cessa de nager et demeura quelque temps comme 
cela. Nous connusmes bien que c'estoit parce que nous n'a- 
vions pas nos pavillons. Nous les mismes et, dès qu'elle les 
vit, elle s'en retourna à terre. Nous n'y envoyasmes pas ce 
soir-là, parce que c'estoit trop tard et que nous estions 
mouillez à une lieue et demie, près de deux. Le lendemain 
27, M. d'Iberville y envoya M. de Lescalette, à la pointe du 
jour, demander à y entrer sous prétexte de faire de l'eau et 
du bois. Comme je ne portois point de flamme, ne voulant 
pas paroistre le commandant, voulant laisser à M. d'Iberville 
le soin de tout, ainsi que vous me l'ordonnez, Monseigneur, 
par les instructions que vous m'avez fait l'honneur de m'en- 
voyer, il m'envoya prier de la mettre à cause que mon 
navire estoit le plus gros et que ce pourroient bien estre les 
Anglois, par les nouvelles qu'il disoit avoir eues, qui s'y 



IOO NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

seraient venus establir depuis trois ou quatre mois. Ils 
estoient en très mauvais estât, et mesme les gens qu'ils y 
avoient menés, avoient esté ramassés de toutes parts; ils ont 
esté obligés de les garder aux fers, pendant le temps que nous 
y avons esté. Ils ont commencé un fort qui n'est pas achevé; 
le pays est si mauvais que les officiers disent tout haut qu'ils 
en voudroient estre dehors. L'on dit pourtant que six lieues 
dans les terres, ce n'est pas la mesme chose. 

Le commandant de ce pays là demanda M. de Lescalette, 
qui estoit celuy qui commandoit les vaisseaux du Roy; il luy 
dit que c'estoit moy. Il m'envoya son sergent-major avec une 
lettre, par laquelle il me mandoit qu'il estoit bien fasché de ne 
pouvoir donner entrée aux vaisseaux du Roy, luy estant 
deffendu de la donner à aucune nation, estant un nouvel 
establissement, dans lequel ils n'estoient pas encore affermis 
et qu'à l'esgard de l'eau et du bois, dont nous pourrions 
avoir besoin, il s'offroit d'en fournir par ses gens et ses cha- 
loupes, tout autant que les vaisseaux du Roy en pourroient 
avoir besoin, et qu'à l'esgard des rafraischissements, il en 
avoit plus besoin que nous, n'ayant que ce qu'il leur venoit 
de la Vera-Cruz. J'ay gardé les lettres qu'il m'a escrites. Si 
vous voulez, j'auray l'honneur de vous les envoyer. Il offroit 
aussi aux officiers, s'ils avoient voulu descendre à terre, de 
les y recevoir de son mieux. Les gens de la chaloupe qui 
estoit venue pour ramener le sergent-major et les officiers 
qui estoient avec luy, partaient tous bon françois. Ils me 
firent demander en grâce du biscuit, disant qu'ils mouroient 
de faim à terre, et que si je voulois les recevoir, eux et de 
leurs camarades seroient ravis de quitter ce pays-là et de 
servir le Roy de France. Je leur fis donner à manger et leur 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT I OQ. 

fis dire qu'ils se gardassent bien de déserter, parce que je 
serois obligé de les renvoyer à terre. A. l'esgard du sergent- 
major et des officiers qui vinrent à bord, il me parut par la 
manière dont ils mangèrent qu'ils pouvoient bien dire vray. 

Je fis response au gouverneur de concert avec M. d'Iber- 
ville et luy manday que ne trouvant point les vaisseaux du 
Roy en sûreté, j'envoyerois le lendemain matin sonder l'entrée 
de la rivière, pour qu'en cas que je fusse obligé par un vent 
de sud d'y entrer, j'en peusse connoistre moy mesme l'entrée. 
Le [mercredi 28, j'envoyay M. de Brache, lieutenant de vais- 
seau sur le François, avec un pilote qui sonda partout, jus- 
ques auprès des vaisseaux qui y estoient mouillés, sur quoy 
M. le Gouverneur m'escrivit et m'envoya prier de faire 
retirer les chaloupes, qui avoient esté sonder, mais elles s'en 
revenoient dans ce temps là, et sur la lettre que je lui avois 
escrite, que je ne trouvois pas les vaisseaux du Roy en seu- 
reté, il m'envoya le pilote réal de ses vaisseaux avec ordre 
de me mettre en seureté en quelque endroit de la coste, mais 
point dans leur port. Ces gens craignent tout, ils sont très 
foibles de monde, et, si nous avions eu ordre de les en chasser, 
nous les aurions eus à très bon marché. J'ay gardé ce pilote 
jusques à la veille de mon départ de ce port; il m'a dit qu'il y 
avoit un navire chargé de masts pour les galions, qui estoit 
prest à partir pour la Vera-Cruz, et que le gouverneur en 
devoit partir le 27. ou 28, mais que l'arrivée des vaisseaux du 
Roy avoit retardé son départ et celuy de ses vaisseaux. Le 
capitaine d'un de ces vaisseaux vint disner à bord; je luy fis 
voir celuy que j'ay l'honneur de commander, il le trouva 
parfaitement beau. J'escrivis au gouverneur par le retour de 
ce capitaine, à la prière de M. d'Iberville, et lui mandois que 



110 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

j'allois le long de la coste pour tascher d'avoir des nouvelles 
de quelques Canadiens, qui estoient partis du Canada pour 
se joindre aux Sauvages, et leur donner ordre de se retirer de 
la part du Roy. 

Je m'informay de ce pilote, avant de le renvoyer, de la 
manière dont la coste gisoit et s'il n'y avoit point de danger de 
la ranger. Il m'advertit d'un banc qu'il y avoit, qu'il mettoit 
une demi lieue au large; vous le verrez marqué dans la carte 
que j'ay l'honneur de vous envoyer. C'est luy qui m'a nommé 
ces isles, les isles de Saint-Diegue. A ce que j'ay connu par la 
suite; il m'a parlé assez juste sur ce que je luy ay demandé. 
Je luy ay montré la carte que vous m'avez fait l'honneur de 
m'envoyer; il me dit qu'il y avoit des endroits qui n'estoient 
pas bien marqués, mais M. de Bracheen avoit une de Monsieur 
son frère, qui est à Saint-Domingue, qu'il trouva beaucoup 
mieux et qui l'est effectivement, par ce que nous avons veu à 
l'esgard de cette coste. Je luy demanday aussi s'il n'y avoit 
point de nouvelle qu'il y eust quelques vaisseaux estrangers 
dans le golfe; il médit que non. Pour lors, je demanday à 
M. d'Iberville si je ne luy estois pas utile, que je m'en irois 
exécuter les ordres que j'avois; il me respondit qu'il pourrait 
en avoir besoin et qu 1 ainsi il me prioit de ne le point quitter, 
ce que j'ay fait, comme vous me l'ordonniez, Monseigneur, 
en le suivant jusques au jour qu'il m'a donné ses paquets, en 
me disant qu'il n'avoit plus besoin de moy. 

Le 3o e , M. d'Iberville, à sept heures du matin, fit les 
signaux d'appareiller. Nous appareillasmes et mismes le cap 
à ouest jusques à six heures du soir, tousjours la sonde a 
la main, par les douze, onze, dix, neuf, huit et sept 
brasses d'eau, sable fin taché de noir ; nous mouillasmes par 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT I I I 

les huit brasses d'eau, distant de deux lieues de terre. 

Le samedy 3i e , à sept heures du matin, nous appareillasmes 
et mismes le cap à ouest quart de sud ouest, distant de deux 
lieues et demie de terre, par les dix, neuf et huit brasses d'eau, 
jusques à une heure après midy, que Ton reconnut la baye de 
la Movila, par le travers de laquelle nous mouillasmes par 
les dix brasses d'eau; et, comme il estoit trop tard ce jour là, 
nous ne fismes rien. 

Le lendemain I er février, j'envoyay M. de Brache avec un 
pilote sonder partout, qui m'a rapporté ce que vous verrez 
par la carte ci-jointe. Il fut obligé d'y rester deux jours par le 
mauvais temps que nous essuyasmes, qui l'empescha de ga- 
gner le vaisseau. 

Le mercredi 4% nous appareillasmes à trois heures après 
midy et courusmes au sud-ouest pour esviter ces battures, dont 
je viens de vous parler, que nous reconnusmes bien. A six 
heures du soir, nous mouillasmes par les treize brasses, 
mesme fond. 

Le jeudi 5 e , à six heures du matin, nous appareillasmes et 
mismes le cap à ouest-sud, ouest et sud-ouest jusques à six 
heures que nous mouillasmes par les onze brasses, mesme 
fond. 

Le samedi 7 e , nous appareillasmes; les vents estant con* 
traires,nous courusmes plusieurs bordées jusques à six heures 
du soir, que nous mouillasmes par les neuf brasses, fond de 
vase, comme vous verrez par la carte ci-jointe, où tous les 
mouillages sont marqués depuis la baie de la Movila. Nous 
y demeurasmes tout le dimanche, et le lundi nous appareil- 
lasmes à neuf heures du matin, et à onze nous mouillasmes 
à sept brasses d'eau, par les travers d'une petite isle; 



112 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

Le mardi 10 e , M. d'Iberville m'envoya monsieur son frère 
pour me dire que M. de Surgères avoit trouvé un endroit pour 
mettre les vaisseaux du Roy en seureté, qu'il alloit appareiller 
et que je n'avois qu'à le suivre, ce que je fis en envoyant ma 
chaloupe et mon canot avec MM. de Brache et de Ricouart, 
qui sondoient devant moy et qui me faisoient le signal des 
brasses d'eau qu'ils trou voient. A midy, ils me firent le signal 
de vingt pieds d'eau, et le navire que j'ay l'honneur de com- 
mander en tire dix-sept, cela me fit prendre le party de mouil- 
ler par les cinq (sic) brasses d'eau et ensuite d'aller sonder 
moy-mesme l'entrée. Gomme la Badine et le Marin qui ne ti- 
roient que quatorze pieds d'eau, ils entrèrent, et moy, après 
avoir sondé et veu que j'estois aussi en seureté qu'eux, voyant 
que je ne pouvois pas rester bien longtems, et d'ailleurs que 
j'estois plus paré pour profiter des vents du nord et nord-ouest 
qu'estant allé mouiller avec eux, je pris le party de rester. 

Le 12 février, estant allé disner chez M. d'Iberville, il me 
dit qu'il iroit, dès qu'il feroit un peu beau, le long de la terre, 
pour chercher à parler à quelques Sauvages, ce qu'il fit le 14. 

Ce mesme jour, il trouva une pirogue avec des Sauvages 
qui estoient à la pesche. Dès qu'ils le virent, ils allèrent es- 
chouer à terre et gagnèrent le bois, à la réserve d'un vieux 
bonhomme, qui avoit esté blessé quelques jours auparavant à 
la cuisse par une beste sauvage. M. d'Iberville luy fit entendre 
qu'il estoit de leurs amis et qu'il ne vouloit point leur faire de 
mal, et voyant que ce pauvre bonhomme avoit froid, il luy 
fit présent de quelques chemises et d'une couverture. Ce Sau- 
vage luy fit signe de le mettre à terre et de luy allumer du 
feu, à cause du grand froid qu'il faisoit, ce que fit M. d'Iber- 
ville. Le Sauvage le remercia dans sa manière et luv fit en- 



NAVrGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT Ll3 

tendre qu'il se retirast, et de revenir le lendemain. Il ne man- 
qua pas de faire ce que le Sauvage luy avoit dit, et le lendemain 
matin, y estant retourné, il le trouva accompagné de plusieurs 
autres qui le receurent fort bien. Il en mena trois à bord et 
laissa en leur place monsieur son frère avec deux Canadiens. 
Je les ay veus. Ce sont gens bien faits et robustes. Ils nous 
dirent que leurs nations estoient les Bayogoulas, Mougou- 
lachas et Anaxis. Je leur fis plusieurs questions par signes, 
auxquelles ils me respondirent, comme de véritables cochons, 
par une aspiration. M. d'Iberville, qui aura commerce avec 
eux, aura l'honneur de vous informer plus particulièrement 
de ce qu'il sçaura, s'il les peut entendre. 

Le 20 e février, estant allé disner chez M. d'Iberville, il me 
demanda si je ne serois pas en estât de luy donner des vivres 
pour son équipage. J'en estois trop court pour luy en fournir-, 
mais j'avois quelques barils de farine et quelques barriques 
de vin de ma provision que j'avois achetées à Léogane, celuy 
que j'avois porté de France s'estoit en partie gasté ; je luy 
offris, à condition qu'il me le payeroit comptant pour en ra- 
cheter d'autre, ou qu'il me le feroit payer en mesme espèce 
par M. Ducasse; il escrivit une lettre pour cet effet à M. Du- 
casse, qui y a satisfait. Il me donna ce mesme jour ses pa- 
quets, en me disant que j 'estois le maistre de m'en aller quand 
je le voudrois, et que luy s'en alloit chercher la rivière du 
Mississipy et laisser les vaisseaux où ils sont avec M. de 
Surgères. 

J'ay demandé à ce pilote Espagnol s'il n'avoit point con- 
noissance de cette rivière. Il me dit que non, mais qu'il avoit 
ouy parler d'une rivière , que l'on appelloit la rivière de 
Canada, qui estoit par delà les isles de Saint- Diegue, mais 

IV. 8 



1 14 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

qu'à l'embouchure il n'y avoit pas d'eau. Les avalaisons y 
avoient entraisné une si grande quantité d'arbres que cela y 
avoit fait une espèce de barre, sur laquelle il ne croyoit pas qu'il 
y eust plus d'une brasse d'eau, et d'ailleurs les courans terribles. 
M. d'Iberville, qui y est allé, vous mandera ce qui en est. 

Le 21 e , les vents furent si gros à l'est-nord-est que je ne 
peus appareiller que sur les une heure après midi. Je fis ma 
route pour aller débouquer par le canal de Bahama, afin 
d'exécuter les ordres que vous m'avez fait l'honneur de 
m'envoyer; mais la quantité d'eau que je faisois et les vents 
de nord m'empeschèrent. Je n'osay pas risquer de passer en 
dehors, parceque, s'il estoit arrivé quelque accident au vais- 
seau que j'ay l'honneur de commander, en passant en dedans 
des isles j'estois en estât de recevoir du secours par les ports 
qu'il y a, au lieu qu'en passant par dehors je n'avois nul en- 
droit à pouvoir aller. J'ay bouché, depuis mon départ du 
Mexique, trois voyes d'eau, dont l'une est à tribord, à cinq 
ou six pieds de la quille; elle me donnoit plus de quinze 
pouces d'eau par heure. J'en ay bouché deux autres à basbord, 
l'une dans la fosse à lion et l'autre dans la fosse aux cables, à 
sept ou huit pieds sous l'eau et le tout par dedans, avec des 
plaques de plomb. Quand l'estoupe d'une couture commence 
à s'en aller, tout le reste de la couture court risque de suivre. 

Je suis arrivé à Léogane le I er d'avril, à trois heures après 
midy, et comme je faisois de l'eau, j'y ay demeuré jusques au 
1 2 à faire de l'eau et à me raccommoder. Je me suis servi d'un 
plongeur que M. Ducasse m'avoit envoyé pour tascher de 
boucher dehors toute l'eau que je faisois, mais il n'y a pas eu 
moyen. 

Je suis parti, le 12, de Léogane, ne faisant presque pas d'eau, 



NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT I 1 5 

et j'ay mouillé le i5, à trois heures après midy, au Cap où j'ay 
fait mon eau, mon bois et des vivres. Le 26, j'en suis parti, et 
le 27, estant à la veue des Cayes, il m'est venu une voye 
d'eau qui me donnoit près de quinze pouces par horloge, ce 
qui ma obligé de relascher et de donner un ordre à M. de Ga- 
liffet de me suivre, pour que, en cas qu'il m'arrivast quelque 
accident, il fust en estât de me donner les secours dont je 
pourrois avoir besoin. Le mardi 28, j'entray dans le Cap, où je 
travaillay avec toute la diligence possible pour estancher 
l'eau que je faisois; je trouvay deux voyes d'eau considé- 
rables à trois pieds et demy sous la préceinte de basbord, par 
des coutures qui avoient tout à fait largué et un joint où il 
n'y avoit point du tout d'estoupe. J'en bouchay ainsi une du 
costé de tribord, et comme je ne faisois plus d'eau dans le 
port, je creus que je n'en ferois pas à la mer. J'estoys en estât 
de partir le 5 may, et le pilote estoit à bord pour-me sortir ; 
mais chose que l'on n'a jamais veue au Cap, à ce que l'on 
m'a dit, c'est que les vents furent toujours calmes ou du 
large jusques au dimanche 10, que je sortis et fis ma route 
pour France. Pendant ma traversée il ne s'est rien passé qui 
mérite la peine de vous en informer. J'ay tousjours beaucoup 
fait d'eau ; à mesure que le mauvais temps augmentoit, l'eau 
faisoit de mesme. Elle augmenta si fort dans une nuit que, 
quelque soin que j'aye pris, je n'ay pu empescher une partie 
des poudres de mouiller, l'eau estant entrée jusques à moitié 
de la soute par une voye d'eau qui me vint la nuit par le costé 
de basbord, du costé de la soute aux poudres, qui me donna 
cette augmentation. 

J'ay esté trois jours à la sonde. Les brumes sont cause que 
je n'ay pas osé atterrer plustost. Hier 22, à onze heures du 



I [6 NAVIGATION DU MARQUIS DE CHASTEAUMORANT 

matin, j'eus connoissance de Penmark ; tout le reste du 
jour fut calme. A minuit, les vents sont venus au sud-ouest, 
et j'ay fait ma route pour aller à La Rochelle. Quand j'ay 
esté par le travers de Groye, les vents sont venus au sud-est 
et sud, ce qui m'a obligé de venir mouiller sous Groye. J'ay 
cru que je vous ferois plaisir de vous donner les nouvelles 
que je vous envoyé. 

Je suis avec un profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

Ghasteaumorant. 
Dès que le vent me le permettra, j'en partiray. 



Vil 
VOYAGE DE SAINT-DOMINGUE 

A LA COTE DE LA FLORIDE. 

RECHERCHE DU MISSISSIPI ET PREMIER ÉTABLISSEMENT 
A LA BAIE DU BILOXI. 



D'Iberville au Ministre de la Marine. 

La Rochelle, 29 juin 1699. 
Monseigneur, 

J'ay eu l'honneur de vous escrire et de vous rendre compte 
de ce que j'avois fait à l'isle de Saint-Domingue. Le dernier de 
décembre, qui fut le jour de mon départ pour la coste de la 
Floride, avec MM. de Ghasteaumorant et Surgères, nous 



D IBERVILLE CONTINUE SON VOYAGE II7 

fismes la route du cap Saint-Antoine de Cube, que nous dou- 
blasmes le i5 janvier au matin, et fismes la route de la 
rivière des Indios de la Floride, où nous atterrasmes le 24 jan- 
vier. Cette rivière est à vingt lieues, à l'ouest d'un establisse- 
ment que les Espagnols ont fait depuis peu , qu'ils nomment 
Apalachicoly -, ils y ont, depuis plus de cent ans, un establisse- 
ment où il n'y a pas plus de cinq à six cents personnes, et où 
ils ne font aucun commerce que quelques peaux d'ours et 
chevreuil avec les Sauvages, avec lesquels ils n'ont aucune 
guerre. 

Cette rivière des Indios n'ayant pas d'entrée que pour des 
chaloupes, nous continuasmes nostre route à l'ouest, le long 
de la coste, jusques à une baye nommée Pensacola, dans la- 
quelle il tombe une assez grande rivière, distante de celle des 
Indios de treize lieues, où nous trouvasmes deux navires 
mouillez le 26 e du mois, et un establissement fait, où estoient 
trois cents Espagnols, venus de la Vera Cruz depuis trois 
mois. Nous trouvasmes dans l'entrée de ce havre, qui est très 
beau, vingt-deux pieds d'eau le moins. Cet establissement 
n'estoit encore qu'un carré de palissades à hauteur d'homme. 

Le 3o e , nous appareillasmes, le vent à l'est-sud-est, pour 
continuer nostre route à l'ouest. 

Le 3 i e , sur les deux heures après midy, nous nous ren- 
dismes deux lieues au large de l'entrée de la Mobile, où nous 
mouillasmes l'ancre par huit brasses d'eau. 

Le 4 e février, sur les quatre heures du soir, nous appareil- 
lasmes pour continuer nostre route le long de la coste, n'ayant 
trouvé sur une barre, qui est à cinq quarts de lieue de cette 
baye et de l'entrée, que treize pieds d'eau, passé cela, quatre et 
cinq brasses. Cette baye est fort belle à habiter, dans laquelle il 



I I 8 LE MALBANCHIA OU MISSISSIPI 

tombe une grosse rivière d'eau trouble. Cette baye est dis- 
tante de Pensacola de treize lieues à ouest un quart sor 
ouest, à treize ou quatorze lieues de la Mobile à l'ouest. 
Nous avons entré nos vaisseaux et mouillé à l'abry des mau- 
vais temps, où je me résolus de les laisser pour aller descou- 
vrir avec des chaloupes les environs de Lago de Lodo. C'est 
le nom que les Espagnols donnent à ce que l'on nomme sur 
les cartes la baye du Saint-Esprit. 

Le 19 e , je pris à M. de Chasteaumorant seize barriques de 
vin à i5o livres la barrique, dix barils de farine à 
le baril, et soixante-treize tonnes de beurre à pour 

le compte du munitionnaire. Ne sçachant pas ce que nous 
resterions à cette coste, ayant demandé d'estre payé pour 
cela à Saint-Domingue, j'escrivis à M. Ducasse pour cela. 

Le 20 e , n'ayant point besoin de M. de Chasteaumo- 
rant, il s'en retourna à Saint-Domingue. J'ay eu l'honneur 
de vous escrire par luy et de vous rendre compte de tout ce 
que j'avois fait jusques à ce temps-là. Je le feray pour la 
suite par cette lettre en abrégé, vous envoyant mon journal 
jour par jour de tout ce que j'ay fait et appris du pays. 

Le 27 e , je partis pour le Malbanchia, c'est le nom que les 
Sauvages donnent au Mississipi, avec deux biscayennes et 
deux canots d'escorce et trente-trois personnes. Je me rendis 
à l'entrée de la rivière de Malbanchia, le 2 mars sur le soir, 
que je trouvay barrée par des roches de bois pétrifié et de- 
venu en roche assez dure pour résister à la mer. Je passay 
entre celle des roches où il me parut que la mer ne brisoit 
point et où il y avoit le plus d'eau, où je trouvay douze pieds 
d'eau. Cette entrée est barrée par plusieurs de ces roches, à 
une lieue un quart au large de la rivière; j'ay couché à deux 



D IBERVILLE VA AU VILLAGE DES BAYOGOULAS H9 

lieues dans la rivière, que je trouvay profonde de dix ou 
douze brasses et large de quatre et cinq cents toises. 

Le 3 e , le vent m'empeschant de bien sonder entre ces 
roches des trois fourches que la rivière fait à trois lieues de 
la mer, j'ai pris résolution de monter jusques aux Bayogou- 
las, que j'avois vus à la baye des Bilocchi, à quatre lieues 
des navires, qui m'avoient fait entendre que leur village 
n'estoit qu'à huit jours de marche en canot de la baye des 
Bilocchi, qui pouvoient faire soixante lieues environ. J'en 
avois desjà fait trente. Il estoit nécessaire que je montasse 
cette rivière pour en reconnoistre la profondeur et les lieux 
propres à establir, et visse les villages que nos François di- 
soient avoir veus dessus en allant et venant, et où ils préten- 
dent que les Quinipissas sont dessus à trente et quarante 
lieues de la mer. Il estoit nécessaire que je liasse amitié avec 
ces Sauvages pour en tirer du secours et des connoissances 
du pays pour Pestablissement que j'avois ordre de faire. Le 
bon vent de sud-est et est me fit remettre au retour à sonder 
les entrées et monter la rivière. 

Le 7 e du mois, environ à trente-cinq lieues en haut dans 
la rivière, je trouvay des Sauvages, qui me dirent qu'il y avoit 
encore à aller au village des Bayogoulas trois jours et demi, 
et que c'estoit le premier village que je trouverois. Je pris un 
de ces Sauvages pour me guider et pour sçavoir des nou- 
velles. J'arrivay à ce village le 14 à midy, où je fus parfaite- 
ment reçu à leur manière; je le trouvay distant de la mer de 
soixante-quatre lieues, et cela bien vérifié par des hauteurs 
prises au soleil. Le chef des Mougoulachas, qui est une na- 
tion jointe aux Bayogoulas et ne font les deux qu'un mesme 
village, avoit un capot de serge de Poitou bleu fait à la Cana- 



120 D 1BERV1LLE PART POUR LES OUMAS 

dienne, qu'il me dit que Tonty, en passant, luy avoit donné. 
Ils me donnèrent plusieurs enseignes comme il estoit venu à 
leur village, me montrant des haches et cousteaux de luy. 
Depuis la mer jusques à ce village, je n'ay trouvé rien qui 
marquast que des François eussent passé par là. Je ne voyois 
point des Tangibao et des Quinipissas, comme les relations le 
disent, que je voyois visiblement estre fausses, comme ce 
qu'ils ont escrit du Canada et de la baye d'Hudson et du 
retour du sieur Cavelier de la baye Saint-Louis. Il « rapporte 
beaucoup de choses fausses, au rapport du journal du sieur 
de Joustel, que vous m'avez fait l'honneur de m' envoyer. Ces 
Bayogoulas me marquent que les Quinipissas estoient à cin- 
quante lieues à l'est dans les terres et qu'ils estoient six vil- 
lages de cette nation. Ils me dirent que la rivière ne se four- 
choit point; ils me nommèrent les nations qui sont dessus. Me 
voyant si haut, sans avoir de preuve certaine que ce fust le 
Mississipi et qu'on me diroit en France que ce ne l'estoit pas, 
n'ayant veu aucune nation dont les François eussent parlé 
dans les relations, j'ay cru devoir aller aux Oumas, où je 
sçavois que Tonty avoit esté, et que je ne pouvois pas aller 
trente lieues sans trouver la fourche dont les relations parlent, 
par laquelle je ferois descendre une chaloupe et un canot 
pour connoistre laquelle des deux seroit la meilleure à 
habiter. Je craignois que les Sauvages ne voulussent me ca- 
cher cette fourche pour m'engager à habiter la leur, par 
l'advantage qu'ils en retireroient. Je me résolus d'aller aux 
Oumas; le chef des Bayogoulas s'offrit à venir avec moy avec 
huit de ses femmes en canot. 

Le 16 e , je partis pour les Oumas, où je me rendis le 20 e à. 

"1. Tonty. . . . 



IL RECHERCHE LA FOURCHE DU FLEUVE 12 1 

dix heures, distant des Bayogoulas de trente-cinq lieues. Je 
fus dans le village, que je trouvay à deux lieues et demie dans 
les terres, où je fus bien receu et où je ne peus rien sçavoir 
que ce que j'avois sçeu à l'autre; ils me parlèrent fort de 
Tonty, qui avoit couché plusieurs nuits chez eux et qui leur 
avoit fait des présens. 

Le 21 e , je m'en revins joindre mes chaloupes, assez em- 
barrassé de ce que je devois faire, me voyant à près de cent 
trente lieues des navires et cent de la mer, n'ayant plus de 
vivres que du bled d'Inde, sans viande ni graisse, mes gens 
très fatigués et hors d'espérance de trouver de fourche, un 
courant très rude à refouler. Appréhendant que les Oumas 
n'eussent les mesmes raisons que les Bayogoulas, je leur fis 
connoistre que je sçavois qu'il y avoit une fourche, où je vou- 
lois aller pour faire descendre à la mer par là une partie de 
mes gens, que cette fourche devoit estre près d'une rivière 
qui vient de l'ouest qui tombe dans le Malbanchia, qu'ils me 
nommèrent Tassenocogoula , que je voulois aller voir les 
Naché ou Telhoel, qui est la première nation au-dessus de 
chez eux, où ils s'offrirent de me mener, et pour cela me don- 
nèrent un canot avec six hommes, et je partis le 22 e . Je pris 
dans ma chaloupe un Taensa qui connoissoit le pays, ayant 
esté jusques aux Acansas, pour le questionner séparément 
des autres et luy faire faire des cartes du pays. Il m'assura 
qu'il n'y avoit point de fourche des Oumas aux Akansas, me 
marqua toutes les rivières qui tombent dans le Malbanchia 
depuis les Akansas, me parla de celle de la Sablonnière, qui 
se nomme Tassenocogoula, et des nations qui sont dessus, 
chez lesquelles M. Cavelier passa, s'en venant de la baye 
Saint-Louis. Ne pouvant douter que tant de Sauvages peus- 



122 LES CANOTS DE D IBERVILLE DESCENDENT LE FLEUVE 

sent nous cacher cette fourche, surtout ceTaensa, qui estoit 
bien aise que je fusse à son village et qui me voyoit parti 
pour cela, ne pouvant pas prudemment m'engager plus 
avant et le temps me pressant de m'en retourner aux vais- 
seaux pour songer à faire Testablissement et chercher le lieu 
propre à cela, n'en ayant pas encore trouvé et le Marin qui 
manquoit de vivres, Surgères en partant m' ayant demandé 
un ordre que je luy donnay pour s'en aller dans six semaines, 
si je n'estois de retour, je revins sur mes pas aux Oumas de 
trois lieues et demie au-dessus de leur village, bien fasché 
contre le Recollect d'avoir fait une relation et exposé faux et 
trompé tout le monde, par là engagé des gens à bien souffrir 
et faire manquer une entreprise par le temps, que l'on con- 
somme en recherches des choses supposées et fausses, qui m'a 
fait un très grand tort. 

Le 24 e , j'arrivay à une petite rivière ou ruisseau, qui est à 
cinq lieues environ au-dessus des Bayogoulas, à l'est de la 
rivière, qui descend à la mer; c'est la seule fourche qu'il nous 
ait marqué que fait le Maibanchia. Je pris le party de des- 
cendre par là à la mer avec les deux canots d'escdrce et 
quatre de mes gens, et j'envoyay les deux chaloupes descendre 
le fleuve, avec ordre de sonder les entrées de la rivière au bas 
de la mer. 

J'entray dans cette petite rivière, qui n'avoit de large que 
huit ou dix pas aux basses eaux et trois ou quatre pieds d'eau, 
pleine de bois renversez, qui la barroient en plusieurs en- 
droits, où il me fallut faire plusieurs portages pendant huit 
à neuf lieues qu'elle a de long, après quoy elle tombe dans 
d'autres rivières et lacs qui la grossissent et d'où il y a tous- 
jours beaucoup d'eau, deux et trois brasses, et dans les lacs 



CHEMIN PAR LEQUEL TL RETOURNE AUX VAISSEAUX 123 

sept à huit pieds. Elle tombe dans le fond de la baye de Lago 
deLodo, à huit lieues à l'ouest, d'où sont les navires mouillez*, 
elle passe par de très beaux pays. Au fond de la baye, qui es- 
toit à huit lieues à l'ouest des navires, il y avoit un lac, à trois 
lieues de là, de vingt-cinq lieues environ de long, le fond du 
quel court comme le Mississipi, et, en plusieurs endroits, ils 
ne sont séparez l'un de l'autre que par une langue de terre de 
un quart de lieue, demie-lieue à vingt-cinq, trente, quarante 
et quarante-huit lieues avant dans le Malbanchia. Je me 
rendis aux vaisseaux le 3i e aumatin,les trouvant esloignez de 
l'entrée de la rivière, par où j'ay descendu, de quarante-six 
lieues à l'est-sud-est. C'est le chemin le plus commode pour 
aller aux Bayogoulas, où on ne trouve que très peu de cou- 
rants, au lieu que le Malbanchia est très rapide et où il est 
impossible que des bastiments puissent monter plus de 
vingt lieues sans abattre les bois et attendre les vents à chaque 
détour, les courants très forts faisant par heure cinq quarts 
de lieue et plus. Les terres du bord de la rivière neyent par- 
tout en bien des endroits, que nous avons veus à une lieue 
plus ou moins dans les terres 5 elles ne neyent pas environ à 
trente lieues de la mer. Le sieur de Sauvole, qui, en descen- 
dant avec les chaloupes, se rendit aux vaisseaux huit heures 
après moy, a remarqué un endroit où le bord ne neye pas. Il 
s'en pourroit trouver peut estre de plus près de la mer à vingt 
ou vingt-cinq lieues ou à une lieue dans les terres; mais 
il faut du temps pour chercher cela, car tous les bords de la 
rivière sont si pleins de cannes, qu'il faut bien du temps pour 
avancer d'une demi-lieue dedans, et d'où on ne descouvre 
pas de loin ce qui est autour de soy. On trouve partout dans 
cette rivière dix-huit et vingt brasses d'eau, depuis les Oumas 



124 LETTRE DE TONTY A CAVELIER DE LA SALLE 

jusques aux fourches qu'elle fait à la mer. Le sieur de Sauvole 
ne peut sonder, en s'en venant, l'entrée du milieu à cause du 
vent ; elle luy parut barrée, comme celle de Test, de roches à 
une lieue dehors. Les vents estant bons pour gagner les vais- 
seaux et n'ayant que très peu de vivres, n'en ayant pas pris 
aux Bayogoulas, qui se faschèrent contre eux, sur une insulte 
que leur fit le Père Récollect pour son bréviaire qui luy fut 
pris ou perdu au débarquement, en ayant accusé les Bayo- 
goulas, dont le chef se fascha et fit entendre à nos gens de se 
retirer. On fit retirer ce Père à la chaloupe et on le raccom- 
moda un peu avec eux, et ils en partirent assez bons amis, 
sans avoir eu pourtant de bled d'Inde. Ayant sceu aux Oumas 
par le chef des Bayogoulas que celuy des Mougoulachas avoit 
un papier semblable à celuy que je leur laissois, qui estoit 
une lettre pour les premiers François qu'ils verroient, que 
Tonty avoit donnée à ce chef, pour un capitaine qui devoit 
venir de la mer, je ne doutay pas que ce ne fust une lettre de 
Tonty pour M. de La Salle. Je donnay ordre à mon frère, en 
passant, de l'avoir et plustost de l'acheter, ce qu'il fist pour 
une hache. C'estoit une lettre de Tonty escrite à M. de La 
Salle, datée du village des Quinipissas du 20 avril i685, que 
j'ay l'honneur de vous envoyer ci-joint, où vous verrez, 
Monseigneur, que c'est les Bayogoulas et Mougoulachas, qu'il 
nomme Quinipissas. Je ne vois par quelle raison, que celle 
d'avoir voulu déguiser la vérité, pour que le Malbanchia ne 
fust pas connu pour le Mississipi, de crainte que l'on ne fust 
sur leurs brisées, et par là leur enlever les mines d'argent 
et or du Nouveau Mexique et du grand Quivira, qu'ils 
regardent comme à eux à la première guerre, s'en croyant 
très près, dont nostre approche ne plaist pas aux Espagnols. 



ÉTABLISSEMENT A LA BAYE DE BILOXl 125 

Après avoir visité plusieurs endroits propres à faire un 
establissement, les vivres ne nous permettant pas de rester 
plus longtemps à ceste coste, nous avons cru le devoir faire à 
la baye des Biloxi, à quatre lieues au nord-nord-est, d'où es- 
taient les navires mouillés et qui en peuvent approcher à 
deux. Il n 1 y a, pour entrer dans cette baye, que sept pieds 
d'eau. Nous n'avons choisy cet endroit que par rapport à la 
rade, d'où les chaloupes de nos vaisseaux pouvoient aller et 
venir tous les jours, et que nous pourrions, sans nulle crainte, 
nous servir d'une partie de nos équipages pour travailler au 
fort que j'ay fait faire là, en attendant que l'on voye où l'on 
jugera apropos de placer une colonie et dans les lieux les plus 
avantageux. Ce fort est de bois, à quatre bastions-, deux sont 
de pièce sur pièce d'un pied et demi, d'un pied de haut, ponté 
comme un navire, sur quoy est le canon avec un parapet de 
quatre pieds de haut ; les deux autres de bonne palissade bien 
doublée, dans lesquels il y a quatorze pièces de canon et de 
la munition suffisamment. J'y ay laissé pour commandant le 
sieur de Sauvole, enseigne de vaisseau sur le Marin, qui est 
un homme de mérite et d'un esprit capable de se bien ac- 
quitter de cet employ, et mon frère de Bienville pour lieute- 
nant du Roy et le sieur Levasseur Russouelle, Canadien, pour 
major, avec l'aumosnier de la Badine, le Récollect ayant de- 
mandé à s'en revenir, soixante-dix hommes et six mousses 
avec des vivres pour six mois-, j'y ay fait semer des pois et 
bled d'Inde, qui estoient levez quand j'en suis party. Il y a lieu 
de croire que tout viendra bien en ce pays-là, qui est tempéré ; 
on y pourra faire venir ce qui vient aux Isles, sucre, indigo, 
les patates et ignames, que nous avons plantées, qui y vien- 
nent bien. 



126 RENSEIGNEMENTS DONNES PAR TROIS ESPAGNOLS 

Je n'ay pas cru devoir y laisser moins de monde pour tout 
ce qu'ils ont à faire et se maintenir contre les Espagnols, 
s'ils veulent entreprendre de les chasser. J'ai sceu par cinq 
Espagnols, désertez de Pensacola pour aller au Mexique"par 
terre, que des Sauvages ont amenez au fort, que deux jours 
après que nous fusmes partis, le Gouverneur s'en fut dans le 
navire, qui estoit là, à la Vera-Cruz, pour donner advis au 
Vice-Roy que nous estions à la coste et demander du secours. 
Ils ont fait partir de là trois petits bastimens pour la Ha- 
vane et la Vera-Cruz pour avoir des secours de vivres, il y 
avoit quatre mois, quand ils en sont partis sans en avoir de 
nouvelles. La pluspart de leurs gens désertent et meurent de 
misère. J'ay à bord trois de ces Espagnols qui estoient là 
par force, et sont métis créoles. Il y en a un qui donne vo- 
lontiers connoissance de tout le Nouveau Mexique et des 
Mines de Saint-Louis du Potosi. Il souhaiteroit que l'on 
voulust aller prendre le Mexique. Il guiderait partout. De la 
manière qu'il parle de ce pays, il ne faudrait pas grandes 
forces pour s'en rendre maistre, si l'on avoit quelques idées 
de ce pays là. On pourroit tirer quelque connoissance de ces 
hommes qui servirait. Je l'arresteray à La Rochelle jusques à 
ce que j'aye response là dessus. Les Espagnols leur avoient 
donné une idée bien différente de ce qu'ils voyent. Je les ay 
traitez le mieux que j'ai pu, afin qu'ils puissent se louer des 
François dans leur pays, qui sera facile à aller piller dans la 
guerre. Si vous permettez, Monseigneur, que ces gens s'en 
aillent par l'Espagne, ils auraient besoin de quelques pistoles 
par charité pour leur conduite. 

Le fort estant achevé et les magasins faits, je fis un recen- 
sement de tout ce que je laissois, dont j'ay chargé le sieur 



D IBERVILLE RETOURNE EN FRANCE I27 

de Sauvole; il se trouva plusieurs vivres gastés. Quoy que 
je ne doutasse pas que vous ne fissiez partir de France un 
bastiment pour leur en apporter aussitost que nous serions 
arrivez, et qu'il se rendrait devant qu'ils en manquassent, 
j'ai creu, pour une plus grande précaution, devoir envoyer 
un de nos traversiers à M. Ducasse pour luy en demander. 
Il devoit partir trois ou quatre jours après moy, avec un 
équipage de dix hommes et un garçon de la garnison. 

Le 3 e may, nous avons appareillé, Surgères et moy, de la 
rade et sorty pour faire la route de France et debouqué par 
le Bahama; un coup de vent de sud et la brume nous ont 
séparez à quatre-vingts lieues au sor-ouest du grand banc le 
1 1 de juin. Il ne tardera pas à arriver, nos vaisseaux estant 
assez esgaux de voiles. Il m'est mort dans le voyage trois 
Canadiens de la peste des Isles, et mon contre-maistre, et 
deux matelots des fièvres • tout mon équipage s'est bien 
porté. J'ay vingt hommes à présent malades, et il en tombe 
tous les jours du scorbut, depuis que je suis dans les pays 
froids. 

Je souhaite, Monseigneur, que vous soyez content 'de 
nostre conduite. Nous avons bien fait tout ce que nous 
avons pu pour cela, et ne nous sommes pas espargné nos 
peines et soins jour et nuit, et n'avons pas perdu un moment 
de temps pour exécuter les ordres dont vous nous aviez fait 
l'honneur de nous charger. M. de Surgères ne s'y est point 
espargné, non plus que tous les autres officiers, qui sont tous 
gens de mérite et capables, qui espèrent, Monseigneur, que 
vous voudrez bien vous souvenir d'eux pour leur avance- 
ment et le mien, que je vous prie de m'accorder. Je vous en 
seray toute ma vie très humblement obligé. J'ai creu, Mon- 



128 d'ibervili.e envoie annoncer son retour 

seigneur, que vous trouveriez bon que je vous dépeschasse 
un officier du bord pour vous donner advis de mon arrivée. 
Je Taurois fait moy mesme, si je Teusse osé, avant que 
d'avoir désarmé le vaisseau. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



JOURNAL DE LA NAVIGATION 
DE LEMOYNE D'IBERVILLE 

AUX COTES SEPTENTRIONALES DU GOLFE DU MEXIQUE 

pour l'occupation DU MISSISSIPI. 

(DÉCEMBRE l6g8-3 MAI 1699.) 



IV. 



NAVIGATION DE LA BADINE 



I 

JOURNAL DE D'IBERVILLE. 



Je prends mon départ de Léogane, qui fut le 3 1 décembre, 
à neuf heures du soir, en 1698. 

Le premier jour de l'année 1699, à midy, nous sommes 
par la latitude de 19 degrez 12 minutes nord et par 3odegrez 
de longitude-, je suis environ à dix lieues à l'ouest de Léo- 
gane, à deux lieues au large de terre et une lieue et demie 
au large de la Gouenave. 

Du 2 janvier 1699. Je suis, à midy, par les 18 degrez 3o mi- 
nutes latitude nord et par 3oi degrez 14 minutes de longi- 
tude; sur les six heures du soir, nous sommes à deux 
lieues et demie au large de Nypes, où j'ay un traversier 
pour acheter des volailles pour les malades, que je fis par- 
tir pour cela le 28 décembre. Je luy ay envoyé dès midy 
ma biscayenne pour l'advertir de sortir et de me rejoindre. Les 
vents sont au nord, qui donnent droit dans cette anse, où la 
mer est fort grosse, et on ne doit point hasarder de mouiller 
de bastimens sans grande nécessité. Le traversier ne pou- 



1 32 JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

vant appareiller, je demeuray sous voile toute la nuit, avec 
le Marin et l'autre traversier, à trois lieues au large de ce 
havre. Le François a tousjours chassé, et nous ne le voyions 
plus à huit heures du matin. Mon traversier et ma biscayenne 
m'ont joint et apportent cent trente-huit volailles, qui ont 
cousté 25 livres; ils n'ont pu en avoir davantage. Nous 
sommes en calme. Nous avons bien des malades en tous nos 
bastimens, plusieurs de la peste. 

Le 3 e , à midy, nous sommes par 18 degrez 40 minutes 
et 3oi degrez 2 minutes de longitude. Je suis environ à 
quatre lieues au large de l'isle, de l'ouest des Caymites ; les 
deux isles ont bien chacune deux lieues de long, esloi- 
gnées l'une de l'autre d'une lieue et demye, et de la grande 
isle de Saint-Domingue de demy lieue en apparence. Nous 
ne trouvons que des calmes. Nous voyons un bastiment 
le long de la terre, qui court à Test, et un navire au nord, 
à six lieues de nous, qui court à l'ouest sor-ouest à six heures 
du soir; nous remarquons que c'est le François, à qui les 
nords ont fait peur, dont on parle beaucoup en ce pays. 

Le 4 janvier 1699, à midy, je suis par 19 degrez latitude 
nord et 3oo degrez 3o minutes de longitude. Le cap Saint- 
Nicolas nous reste au nord-est un quart de sud. Nous 
voyons le bout de l'isle de Cube de l'est, ou du moins des 
terres hautes. Du bout de cette isle, au nord-nord-ouest, à 
plus de quinze lieues d'icy, toutes les terres que je vois de 
ces isles sont toutes montaigneuses et vilain pays en appa- 
rence. Les vents sont au nord-est, petit vent. Le Fran- 
çois nous a rejoints. Nous trouvons que les courants nous 
portent fort viste. Levasseur, maistre du grand traversier, 
est fort mal, et un nommé Bourgeois, Canadien. J'en ay 



JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 1 33 

deux à bord aussy fort mal de la peste, et bien dix malades 
d'ailleurs des fièvres. 

Le 5 e , ces vingt-quatre heures, je trouve avoir couru à 
l'ouest 3 degrez 5o minutes; nord, quatorze lieues cinq mi- 
nutes; par conséquent, je dois estre dans la latitude de 
19 degrez 23 minutes nord et 299 degrez 44 minutes de 
longitude. Les vents ont esté au nord-est et est petit 
vent. Nous courons de l'isle de Cube à trois lieues au 
large. Les terres paroissent toujours montaigneuses et 
arides. 

Le 6 e , à midy, j'ay trouvé, par mes courses réduites, avoir 
couru à l'ouest 8 degrez; nord, trente-cinq lieues; par con- 
séquent, je dois estre dans la latitude de 19 degrez 3o mi- 
nutes et 297 degrez 57 minutes de longitude. A dix heures 
du matin, nous estions à trois lieues au sud de Saint-Jacques, 
que je trouve estre par 19 degrez 40 minutes nord. Nous 
voyions fort à clair les tours des murailles qui défendent 
l'entrée du havre, qui est une petite rivière, à l'entrée de 
laquelle les navires mouillent. La ville est aune lieue avant 
en terre sur le bord de la rivière ; cet endroit paroist un plat 
pays d'environ quatre lieues de long de la mer, deux lieues 
de profondeur jusques aux montaignes. Les montaignes de 
cuivre sont à l'ouest de Saint- Jacques environ quatre lieues. 
Elles sont les plus hautes de ces environs. On prétend qu'elles 
sont abondantes et esloignées de la mer de trois lieues en- 
viron. 

Le 7 Janvier, mes courses réduites me donnent de 
latitude arrivée 19 degrez 45 minutes et 296 degrez 3o mi- 
nutes de longitude. Nous sommes à quatre lieues au large 
de l'isle. Les terres sont toujours fort hautes et montai- 



104 JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

gneuses; la coste ne court que l'ouest. Il n'y a point de 
pointe qui mette dehors, à ce qui me paroist. Le vent 
a esté à l'est-nord-est. Nous vismes hyer au soir trois na- 
vires à trois lieues à l'ouest de nous, qui couroient au sud, 
comme s'ils alloient à la Jamaïque. 

Le 8 e , à midy, je trouve avoir couru à l'ouest, les vingt- 
quatre heures, dix-huit lieues par estime, qui me donnent 
de latitude arrivée 19 degrez 3 7 minutes et 295 degrez 
35 minutes de longitude. Ayant pris^ hauteur au soleil, la 
terre à deux lieues de moy pour horizon, j'ay trouvé 19 de- 
grez 1 7 minutes ; le cap de Crux me reste au nord-ouest à 
trois lieues. C'est une terre basse à ras d'eau, à voir de 
dessus le pont de trois lieues. Il paroist un navire mouillé 
dans l'ouest d'elle, environ à une lieue au large. Par toutes 
les cartes, le cap de Crux est marqué par 19 degrez et 
5o minues, et 19 degrez 45 minutes, et je ne le trouve 
que par 19 degrez 3o minutes au plus, de manière que la 
coste du sud de l'isle de Cube est marquée plus nord 
qu'elle n'est de i5 minutes au moins. Je ne compte de 
Saint- Jacques à ce cap de Crux que cinquante à cinquante- 
cinq lieues, le cours ouest et ouest un quart sor-ouest. Je ne 
trouve point que toutes ces terres soient marquées par leur 
vraye longitude; c'est pourquoy je vais prendre mon départ 
et mon point de longitude du cap de Crux. 

Le 9 e , par mes courses réduites, partant du méridien du 
cap de Crux et de ma latitude de midy, 19 degrez 18 minutes, 
je trouve avoir couru à l'ouest sor-ouest trente-quatre lieues, 
estre par conséquent dans la latitude de 1 9 degrez et 1 de- 
gré 46 minutes ouest du cap de Crux. A deux heures après 
midy, nous avons descouvert le Petit Cayman à l'ouest 



JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 1 35 

nord-ouest de nous, de dessus la grande hune, à six lieues 
environ. Je trouveray, par conséquent, selon mon estime, 
par 19 degrez 8 minutes la coste du sud et le bout est à 

2 degrez 4 minutes ouest du cap de Grux. On estime cette 
islepar 19 degrez 3o minutes nord. Je ne sçay qu'en croire, 
car on estime le cap de Crux plus nord de 2 5 minutes qu'il 
n'est. Partant de trois lieues au large du cap de Crux, fai- 
sant le ouest un quart sor-ouest, je passe à deux lieues et 
demie de cette isle au sud, et M. de Chasteaumorant, à 
qui je venois de parler et demander à combien il s'en 
faisoit, me dit que cette isle leur restoit à l'ouest sor-ouest à 
quinze lieues, et nous l'avons trouvée à l'ouest nord-ouest à 
cinq ou six lieues. Sur quoy il me dit que c'estoient les 
courants qui les avoient portés au sud, ce que je ne crois 
pas. J'ay trouvé mon estime bonne en plaçant cette isle 
plus au sud à proportion des autres terres. M. de Graf, 
qui est expérimenté sur ces cartes là, m'asseure avoir pris 
hauteur dessus par 19 degrez 3o minutes nord, et avec cela 
me dit que cette isle est du cap de Grux à l'ouest un quart 
sor ou est quarante lieues, qui me donnèrent 24 minutes 
plus sud que le cap de Crux, n'estant qu'à 19 degrez 
25 minutes ou 3o au plus. Il m'asseure avoir remarqué que 
les courants portoient à l'ouest nord-ouest ordinairement, 
ce qui peut donner une différence sur cette course de deux 
ou trois lieues plus nord, la faisant avec un bon vent, surtout 
les courants n'estant pas réglés ou connus. 

Le 10 e , à midy, ma course réduite me donne de latitude, 
arrivée, 19 degrés 55 minutes à ouest, du cap de Crux 

3 degrez 16 minutes; les vents sont au sud-sor-ouest et sôr- 
ouest en brouillards. 



1 36 JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

Le 1 I e , à midy, je trouve avoir couru ces vingt-quatre 
heures à l'ouest un quart nord-ouest dix-sept lieues et demie, 
qui me donnent de latitude arrivée, 19 degrez 45 minutes et 
4 degrez 12 minutes ouest de mon méridien. Les vents 
ont tourné du sor- ouest aux ouest et nord-ouest, nous 
sommes les deux ris pris dans nos huniers. J'ay ce matin 
embarqué ma biscayenne , je Fay d'un bord et ma cha- 
loupe de l'autre, le milieu du navire est libre. 

Le 12 e , à midy, mes courses réduites, ces vingt-quatre 
heures me donnent de latitude, arrivée, d'estime 20 degrez 
4 minutes et de longitude ouest du cap de Crux 4 degrez 
55 minutes. Les vents ont esté, ces vingt-quatre heures, du 
nord au nord-est, temps couvert comme dans l'automne 
en Canada; nous sentons un peu de froid, à prendre les 
camisoles d'estoffe pour celles de toile. 

Du 12 e au i3% à midy, je trouve avoir couru nord-ouest 
2 degrez 3o minutes nord, vingt-huit lieues un tiers; par 
conséquent je suis dans la latitude de 21 degrez et ouest 
de mon méridien de 6 degrez. Les vents ont esté au nord- 
nord-est assez bon frais. 

Le 14 e , à midy, mes courses réduites me donnent de 
latitude, arrivée, 21 degrez 20 minutes et de longitude 
6 degrez i5 minutes ouest du cap de Crux. A midy, je suis 
à une lieue et demye à l'est- sud-est du cap de Coriente, où 
j'ay pris hauteur de 21 degrez 18 minutes. A une lieue 
de terre, cette coste est toute plate, sans élévation depuis 
la baye Philippe jusqu'au cap Coriente, à ne les voir que de 
dessus le pont, la mer que de trois lieues et demie au plus, à 
une lieue àl'est du cap Coriente. Il y a une anse de sable blanc 
assez remarquable. Depuis le cap jusqu'à cette anse de sable, 



JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE l'ij 

la coste est et ouest, et depuis cette anse allant à la baye Phi- 
lippe, la coste court le nord-est un quart d'est environ douze 
lieues. Le cap Goriente est une pointe basse, où il paroist un 
tas de pierres sèches les unes sur les autres, élevées de douze 
ou quinze pieds, sur laquelle il y a une croix où se tient une 
vigie en temps de guerre. Le rivage de la mer est un pays 
plat, de roche, peu de bois; à une lieue en terre il en pa- 
roist. 

. Du cap Coriente la coste court au nord-nord-ouest une 
lieue et au nord-nord-est deux lieues et demye, qui fait une 
baye, et la terre court à l'ouest-sor-ouest jusquesà deux lieues 
du cap Saint- Antoine, du cap de Goriente. Il me paroist qu'il 
n'y a que l'ouest et ouest un quart sor-ouest à faire pour 
aller au cap Saint-Antoine environ dix ou onze lieues. Nous 
avons passé la nuit sans faire de chemin de beau vent d'est- 
nord-ouest, le pilote du François se trouvant à terre et moy 
à dix lieues. 

Du i5 e , à midy à huit heures du soir hier, j'estois à une 
lieue du sud du cap Saint-Antoine par la latitude de 2 1 de- 
grez 3o minutes, et de la longitude du cap de Crux de 
6 degrez 45 minutes ouest ; nous avons resté costé en 
travers toute la nuit, le François croyant doubler le cap. 
A sept heures du matin le cap nous restoit à l'est une 
lieue. Ce cap, venant du cap de Coriente, se peut ranger à 
demy lieue et moins jusqu'à une lieue de la pointe de Colo- 
rado, au large de laquelle il y a des hauts fonds à une lieue 
et cinq quarts de lieue au large, que l'on peut ranger à la 
sonde. Du cap Saint-Antoine à la pointe de Colorado la 
coste va en tournant du nord un quart nord-ouest au nord un 
quart nord-est, deux lieues et demye de l'un à l'autre ; toutes 



1 38 JANVIER iÔCp. NAVIGATION DE LA BADINE 

ces terres sont basses, il n'y a nul danger. Partant du cap 
Saint-Antoine la nuit, faisant le nord un quart nord -ouest, 
vous parez la pointe du Colorado, s'entend les basses, si vous 
craignes faire le nord -nord -ouest. A midy je suis par 
la latitude observée de 2 1 degrez 57 minutes et à la longi- 
tude ouest du cap Saint- Antoine , d'où je prends mon mé- 
ridien de départ de cinq minutes : longitude, 21 degrez 
57 minutes, latitude 5 minutes; le cap me reste au sud 
un quart sud-est neuf lieues. J'ay sondé à une lieue au sud 
du cap à cent cinquante brasses, point de fond. Les vents 
ont esté à l'est-nord-est. Je trouve le cap Saint-Antoine par 
2 1 degrez 3o minutes nord, et il est marqué par toutes les 
cartes par 22 degrez. 

Le 16 e , je suis party latitude 23 degrez 58 minutes et 
longitude ouest du cap de 3o minutes. Les vents ont esté 
à l'est et nord-est, petit vent calme. Il fait tous les jours beau 
soleil et temps clair. 

J'ay observé la variation au soleil couchant et levant et ne 
la trouve qu'un degré nord-ouest. 

Le samedy 17 janvier 1699, nos courses réduites me 
donnent de latitude, arrivée, 3 degrez 5o minutes nord et 
36 minutes ouest du cap Saint-Antoine ; le vent a esté du 
sud-est au siîd, un petit vent et calme-, beau temps, clair, 
sans nuage. 

Le 18 e , mes courses réduites me donnent de latitude, arrivée, 
24 degrez 56 minutes nord et 59 minutes ouest du cap Saint- 
Antoine. Les vents ont esté au sud-sor-ouest en beau temps, 
petit vent. J'ai sondé à deux cent quinze brasses d'eau sans 
trouver de fond. 

Mes courses réduites, du 18 e au 19 e à midy, me donnent 



JANVIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 1 39 

de latitude, arrivée, 24 degrez 54 minutes et 1 degré 2 5 mi- 
nutes ouest du cap Saint-Antoine. Le vent a. esté au sud et 
sor-ouest, petit et beau soleil; un peu de nuages. J'ay sondé 
à deux cent treize brasses, point de fond. 

Mes courses réduites, du 19 e au 20 e , me donnent de lati- 
tude, arrivée, d'estime 26 degrez 34 minutes, et 1 degré 
42 minutes ouest, du cap Saint-Antoine 2 degrez 1 5 minutes 
ouest. Les vents ont varié de l'est à l'ouest par le sud en 
brouillards, pluyes, esclairs et tonnerre. Il y a venté assés 
bon frais, surtout à l'ouest-sor-ouest, à ne porter que le 
grand hunier et les deux basses voiles. 

Le 22 e janvier 1699, mes courses réduites me donnent de 
latitude, arrivée d'estime, 28 degrez 38 minutes nord, et 
ouest du cap Saint- Antoine 2 degrez 18 minutes. Les vents 
de l'ouest ont calmé à minuit ; la mer estoit assés grosse du 
sor-ouest et ouest. Nous voyions de gros goëlans blancs 
et gris et la mer couverte de petites galères. Il s'est élevé 
une petite brume du sur-ouest et ouest, qui a couvert tout 
le ciel, et le vent a fraischi du sud-est. Petitvent. Nous ne 
trouvions point de fond à 200 brasses de ligne. 

Le 2 3 e , à midy, mes courses réduites me donnent de lati- 
tude arrivée, observée, 29 degrez 25 minutes nord, et de 
longitude de ouest du cap Saint-Antoine 2 degrez 20 mi- 
nutes. Hier, à huit heures du soir, par 29 degrez, je sonday 
et trouvay le fond cent soixante-dix brasses de six pieds 
la brasse, le vent au sud, embrumé; je mis costé en travers, 
dérivant au nord en deux lieues de dérive au nord-nord- 
est. Je n'ay plus trouvé que cent huit brasses, fond de 
vase noire. A la pointe du jour, nous avons appareillé, le 
vent au nord-ouest et nord. J'ay fait le nord-nord-est et 



140 JANVIER 1699. LA BADINE EN VUE DE TERRE 

l'est-nord-est , sondant d'heure en heure. Dans l'espace de 
cinq quarts de- lieue de chemin à l'est-nord-est, l'eau a 
diminué de cent brasses à quinze brasses; le fond est vase 
jusqu'à soixante-dix et de soixante-dix jusqu'à quarante, 
vase sablard, et jusqu'à vingt-huit, sable pur fin, meslé de 
grains de toutes couleurs; à quatre heures et demye du soir, 
j'ay veu la terre au nord-est, à huit lieues de moy, en mouil- 
lant l'ancre. Je criay au Marin de chasser jusqu'à soleil cou- 
ché, dessus, qui m'a dit avoir veu une pointe courir au ouest- 
nord-ouest et est-sud-est. Il a sondé à vingt-huit brasses 
d'eau de cinq pieds la brasse; j'ay mouillé à vingt-huit brasses 
d'eau par la latitude de 29 degrez 39 minutes nord et 
2 degrez 12 minutes ouest du cap Saint-Antoine. Après 
le jour couché, je remarquay des feux à terre au nord-ouest 
un quart de nord, à vingt lieues; je crois que ce sont des 
prairies que les Sauvages bruslent pour la chasse du bœuf 
dans ces saisons. Nous avons pesché trois rouges et deux 
requins. 

Le 24 e janvier 1699, à midy, je suis par la latitude de 
3o degrez nord et 2 degrez 18 minutes. La terre me pa- 
roist rouge au nord, à deux lieues et demye, courant à l'est et 
à l'ouest, à la vue. Ce matin, à la pointe du jour, nous avons 
appareillé ; le Marin a arrivé à l'ouest-nord-ouest trois lieues 
sur le petit traversier qui n'avoit pas pu nous joindre. Je 
forçay de voiles au nord-nord-ouest pour aller chercher la 
terre, le vent à l'est-nord-est. Je courus au nord-nord-ouest, 
neuf lieues. J'ay veu la terre du haut du mast à quatre lieues, 
et suis à dix-huit brasses d'eau, de six pieds la brasse. A 
midy, à dix-sept brasses, le fond de sable, gravier et va- 
sard, A l'abord de ces terres on voit des dunes de sable 



JANVIER 1699. LA BADINE EN VUE DE TERRE 141 

qui paraissent fort blanches; au nord de moy, il me 
paroist une moyenne rivière. J'ay couru le long de la coste à 
une lieue et demyede terre, par huit brasses d'eau, trois lieues. 
Les vents estoient du large. Le bord de la mer paroist cou- 
vert d'arbres assez hauts, derrière lesquels il paroist des 
prairies. Le feu que nous vismes hier au soir me reste au 
nord dans les terres, bien dix lieues. Je vois à quatre heures 
après midy, à trois lieues à l'est, environ trois lieues dans les 
terres, deux grosses fumées au soleil couchant. Je mouillay 
droit au sud un quart sud-est du cap Blanc, à une lieue et de- 
mie de terre, par onze brasses, sable gris assez fin. Les autres 
navires et traversiers sont à une lieue au large, où le calme 
les a pris. Ma biscayenne a marché à demi-lieue à terre de 
moy. J'ay fait tirer un coup de canon pour attirer les Sau- 
vages sur le bord de la mer, pour les voir demain, si le vent 
ne m'est pas bon pour faire route à l'ouest. 

Le 25 e janvier 1699, mes courses réduites me donnent de 
latitude, arrivée, 20 degrez 9 minutes nord et 2 degrez 
40 minutes ouest du cap Saint-Antoine. Ce matin, à la 
pointe du jour, nous avons appareillé. J'envoyay le sieur Des 
Jordys, avec ma biscayenne, sonder l'entrée de la rivière du 
cap du Sable ou cap Blanc; j'avois approché avec le navire 
à un tiers de lieue à dix-brasses. Il m'a paru une entrée de 
deux cents pas de large, barrée par deux battures, sur les- 
quelles il y a trois pieds d'eau. Le dedans paroist une grande 
baye ou lac salé, qui court à l'est-nord-est deux ou trois 
lieues, et à ouest deux lieues; séparé de la mer par une li- 
zière de terre, qui n'est que des dunes de sable sur lesquelles 
il y a des bois et paroissent joints à la terre ferme. A deux lieues 
et demie à l'ouest de l'entrée, il m'a paru encore une espèce 



142 JANVIER 1699. LA BADINE EN VUE DE TERRE 

de lac séparé de la mer par des dunes de sable de cent à deux 
cents pas de large, avec des arbrisseaux dessus, surtout quel- 
ques pins peu hauts. De ces dunes à la terre ferme, il peut y 
avoir de largeur du lac deux lieues. J'ay marché le long de ces 
dunes à une lieue au large, à neuf brasses d'eau, pendant 
quatre lieues, et la nuit m'a pris. Je mouillay à neuf brasses. 
Cette coste porte fort bonne sonde, à une lieue et demie, 
dix et onze brasses; à une lieue, neuf; à un tiers de lieue, 
huit; àdemy-lieue, sept; à un quart de lieue, cinq. La terre 
ferme, que je vois au delà de ce lac, paroist très belle, fort 
unie, couverte de grands bois, la terre assez élevée, à voir de 
dessus le pont de six lieues. Les vents ont esté à Test. Sur 
l'après midy, le temps s'est changé et est devenu brumeux. 
Ces dunes de sable se peuvent facilement voir de dessus le 
pont de quatre lieues en beaucoup d'endroits. Dans les 
gros vents de sud-sud-est et sor-ouest, que la mer est grosse, 
elle passe sur les dunes de sable. Nous voyons quantité de 
goélands sur le bord. 

Le 26 janvier 1699, je suis à midy par la latitude de 
3o degrez 7 minutés et 2 degrez 57 minutes ouest du 
cap Saint- Antoine. Il a brume toute la nuit, nous n'avons pu 
appareiller qu'à sept heures du matin. Quoi qu'il brumast, 
je suivis la terre à un tiers de lieue au large par huit brasses, 
les deux traversiers et biscayenne marchant devant et à terre 
de nous à neuf heures ; nous avons descouvert deux navires 
mouillés sur le lac et veu l'entrée d'une rivière. La brume es- 
paississant, à ne pas nous voir, j'ay fait mouiller. A trois 
heures après midi, elle s'est haussée, nous avons veu un pa- 
villon à terre qui nous paroist blanc. Une 'chaloupe est venue 
nous descouvrir ; on a tiré de terre plusieurs coups de canon; 



JANVIER 1699. DEVANT PENSACOLA 143 

le temps estant brumeux, nous n'avons peu envoyer à terre. 
De cette rivière à celle du cap Blanc, il peut y avoir dix à 
onze lieues est et ouest. 

Le 27 e au matin, j'ay envoyé ma chaloupe à terre avec 
M. de Lescalette, voir qui sont ces gens habitués là et leur dire 
que nous avions besoin de bois et d'eau, que nous voulions 
entrer pour estre à l'abry des coups de vent de sud et en seu- 
reté, en attendant que nostre bois et eau fussent faits. Il a 
trouvé que cestoient des Espagnols venus de la Vera-Cruz 
depuis trois mois s'establir à ce havre, qu'ils nomment Pen- 
sacola, sur l'advis qu'ils avoient que d'Europe on y devoit 
venir. Ils sont environ trois cents hommes qui travaillent à 
se bastir et n'ont encore de fortification qu'un carré de pieux 
à hauteur d'homme, à une lieue de l'entrée de la rivière sur 
la gauche. Le gouverneur a escrit à M. de Chasteaumorant 
qu'il luy offroit de luy faire faire de l'eau et du bois et qu'il 
pouvoit entrer à l'abry des vents sans entrer dans le port, luy 
estant défendu d'y laisser entrer aucune nation estrangère, et 
qu'il luy envoyoit un pilote, en cas qu'il fust obligé d'entrer 
pour se mettre à l'abry des mauvais temps. 

Le 28 e au matin, nous sommes allés sonder cette entrée, 
M. de Surgères et moy -, le canot du François y a aussy esté 
avec M. de Graff : nous avons trouvé cette entrée fort belle ; 
la moindre eau que nous ayons trouvée a esté vingt et un et 
vingt-deux pieds d'eau sans fond, qui dure une longueur de 
câble, après quoy on ne trouve pas moins de trente-deux à 
trente-quatre pieds d'eau, où l'on peut mouiller à l'abry des 
mauvais temps , hors de la portée du fort d'un canon de 
douze balles. Pour entrer dans ce havre venant de l'est , il 
faut suivre la coste par les vingt-cinq à trente pieds d'eau, 



144 JANVIER 1699. LA BADINE CONTINUE SA ROUTE 

jusqu'à ce que vous ameniez le fort au nord et nord un quart 
de nord-est, allant chercher des récifs de sable que Ton voit 
toujours briser, qui sont sur la pointe de bâbord en entrant, 
et les approcher à demi -longueur de câble, où on trouve 
trente-cinq pieds d'eau, et courir le long au nord-nord-est, 
jusqu'à ce que vous ayez dépassé les récifs, où vous pouvez 
mouiller en seureté par trente et trente-cinq pieds d'eau, ame- 
nant le fort depuis le nord-est jusqu'au nord-nord-ouest. 
Vous pouvez passer au-delà du fort en donnant un peu de 
rond à la pointe de la Croix à stribord, en entrant où il y a 
un bas fond, sur lequel il n'y a que dix-huit pieds d'eau et 
dans le chenal à cinq pieds. Cette rivière a bien une lieue de 
large à son entrée, et le chenal, pour entrer un navire de qua- 
torze pieds d'eau, un tiers de lieue ; du fort à la pointe de la 
Croix, demy lieue. Cette pointe de la Croix est cette pointe de 
sable de cette langue de terre ou contre-coste que j'ay trouvée, 
qui continue depuis huit lieues d'icy jusqu'à cette embou- 
chure du havre ou baye, qui paroist avoir de profondeur 
trois lieues. L'eau y est salée; il tombe dans le lac deux ou 
trois petites rivières. L'eau est salée partout dans cette baye, 
d'où il sort peu de courants. Nous en estant revenus à bord 
sur le midy et ayant appareillé le Marin et deux traversiers, 
après plusieurs contestes sur ce que nous voulions entrer pour 
nous mettre en seureté des vents et rafraischir nos équi- 
pages, nous avons pris le party de passer outre chercher un 
autre havre. 

Le 29 e , il a fait calme tout le jour et brume. 

Le 3o e au matin, le vent à l'est, petit vent presque calme, 
nous avons appareillé et fait le ouest-nord-ouest à neuf lieues 
et demie jusqu'à six heures du soir; par conséquent, je suis 



FÉVRIER 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 1 45 

par la latitude de 29 degrez 58 minutes nord et de longi- 
tude ouest du cap Saint-Antoine; de 3 degrez 5o minutes, 
partant d'une lieue un quart au large de Pensacola, de 
sept brasses d'eau; faisant l'ouest un quart de nord-ouest 
et ouest-nord-ouest, j'ay tousjours trouvé huit à neuf brasses. 
A midy, distant de Pensacola de cinq lieues, j'ay trouvé 
un haut fond. Faisant tousjours la mesme route, à une 
lieue un quart de terre, par 3o degrez 6 minutes nord, où 
je n'ay trouvé que trois brasses et demye, j'ay fait le sor- 
ouest quatre longueurs de câble, et j'ay retrouvé les neuf 
brasses. Je suis revenu à l'ouest jusqu'à six brasses, et de là ay 
continué à faire l'ouest-sor-ouest; sur le soir, à neuf lieues 
de Pensacola, j'ay esté obligé de faire le sor-ouest un quart 
d'ouest et le sud-sor-ouest pour tomber aux six brasses, et je 
suis mouillé à six heures du soir, par sept brasses et demye, 
à deux grandes lieues de terre. Je remarque que, courant au 
sur-ouest un quart du sud, j'ay tousjours trouvé le mesme 
fond, cinq brasses et demye pendant une lieue ; faisant le sud 
deux longueurs de câble, j'ay trouvé sept brasses un tiers. Le 
temps estoit brumeux ; je n'ay peu descouvrir de loin la terre 
à l'ouest. Je ne crois pas estre loin de la Mobile; nous voyons 
plusieurs huards et marsouins noirs. 

Le 3 I e au matin, sur les six heures, nous avons appareillé, 
le temps un peu chargé, le vent au sud-est; nous avons couru 
à l'ouest-sor-ouest trois lieues et demye, par conséquent je 
suis par la latitude de 29 degrez 54 minutes et 4 degrez 
4 minutes ouest du cap Saint-Antoine. A midy, j'ay mouillé 
l'ancre par quarante-cinq pieds d'eau, environ à deux lieues 
au sud-sud-est de la pointe de l'est de l'entrée de la Mobile. 
A une lieue au sud-est, d'où je suis mouillé, venant de dix 



IV. 



146 FÉVRIER 1699. D'iBERVILLE COUCHE A TERRE 

brasses faisant le nord-ouest, j'ay trouvé neuf, huit et sept 
brasses l'espace d'un quart de lieue , et neuf, huit et huit 
brasses de six pieds, fond de sable vasard, gravois. 

J'ay envoyé M. de Lescalette à terre dans la biscayenne, 
et mon frère et M. Desjourdys dans le grand traversier 
et Villautrey sur le petit, avec les deux felouques pour 
sonder l'entrée de cette baye, où nous sommes mouillez. 
Nous trouvons un courant qui en sort, qui porte au sud un 
demy quart de lieue par heure. M. de Chasteaumorant m'a 
envoyé trois vaches à bord, qu'il avoit prises à Saint- 
Domingue, et douze sacs de bled d'Inde ; les trois autres sont 
mortes. 

Le I er février, la chaloupe est revenue à bord et les felou- 
ques. M. de Lescalette a sondé une partie du chenal, où il a 
trouvé cinq brasses à une lieue de terre; il a passé sur un 
haut-fond, où il n'a trouvé que deux brasses. Le mauvais 
temps l'a empesché de mieux sonder ce chenal ; il croit qu'il 
en pourra avoir un sur le soir. J'ay esté à terre avec M. de 
Sauvolle et mon frère de Bienville dans ma chaloupe ; le 
canot du François y est aussy venu, nous avons couché à 
terre. 

Le 2 e , il a plu une partie de la nuit, et jusqu'à neuf heures 
du matin qu'il a cessé nous avons esté sonder le chenal, le 
vent au sud-est. Sur les deux heures après midy, la pluye a 
recommencé très forte et assez bon frais de vent, et de la bru- 
masse à ne pas voir nos vaisseaux. J'ay sondé jusqu'à ce banc 
de deux brasses, suivant la batture de l'est, où je mis un bois. 
Mes matelots ne pouvant plus nager pour gagner les vais- 
seaux, je m'en suis retourné coucher à terre, dans une isle de 
quatre lieues de tour, où nous avons eu bien de la peine à 



FÉVRIER 1699. ILE DU MASSACRE 147 

faire du feu, mes équipages n'en pouvant plus. Le canot du 
François a gagné les vaisseaux. 

Le 3 e , j'ay resté à l'isle, que je nomme du Massacre, à cause 
que nous y avons trouvé, au bout du sor-ouest, un endroit 
où il a esté deffait plus de soixante hommes ou femmes. 
Ayant trouvé les testes et le reste des ossemensavec plusieurs 
affaires de leur ménage, il ne paroist pas qu'il y ait plus de 
trois ou quatre ans, rien n'estant encore pourry. 

Il a fait, cette nuit, un gros vent de sud-est, qui a changé à 
quatre heures du matin à l'ouest-nord-ouest gros vent et la 
mer grosse. Ne pouvant aller à bord, quatre de mes Cana- 
diens ont esté à la chasse et ont tué dix-huit outardes, plu- 
sieurs canards et un chat sauvage, et moy, dans la biscayenne, 
j'ay traversé à la pointe de la terre ferme, qui est de cette isle 
à trois lieues et demye au nord un quart nord-ouest. Je l'ay 
suivie quatre lieues, courant au nord un quart nord-est, où 
j'ay débarqué et monté au haut d'un chesne blanc, et ay re- 
marqué la terre courir au mesme rumb de vent encore trois 
lieues et demye, où il me paroist un cap, au bout duquel la 
terre tourne au nord- ouest. Le costé de lest de la rivière, car 
je ne doute pas que ce n'en soit une, l'eau estant fort sau- 
mastre, me restoit à l'est à quatre lieues, et me paroissoit 
courir au nord-nord-ouest et à l'est-sud-est à perte de veue, et 
se peut rejoindre à la coste de la pointe de l'est, où je couchay 
la première nuit, qui est distant de la pointe qui/ïne reste à 
Test d'environ quatre lieues et demie, l'isle de la terre ferme. 
Je ne trouvay que quinze pieds d'eau, et cette terre me pa- 
roissoit bouchée au sor-ouest de plusieurs isles, la pluspart 
boisées. Je trouvay toutes sortes de bois, chesnes, ormes, 
fresnes. pins, et d'autres bois que je ne connois pas, beaucoup 



148 FÉVRIER 1699. RELÈVEMENS ET SONDAGES 

de vignes, de la violette de bonne odeur et d'autres fleurs 
jaunes, des feverolles, comme celles de Saint-Domingue, 
des noyers d'une escorce assez fine, du bouleau, le terrain 
haut n'inondant pas, des vestiges de Sauvages et cabannes, 
où il n'y avoit pas plus de six jours qu'ils avoient passé. Je 
tiray plusieurs coups de fusil pour me faire entendre , et j'ay 
fait des marques sur des arbres. Comme j'estois venu là avec 
un homme désigné 1 , portant un calumet de paix, avec trois 
navires, je m'en suis revenu à l'isle, à soleil couchant. 

Le 4 e , le vent au nord-nord-ouest beau temps, je m'en suis 
venu sonder le chenal, que j'ay trouvé fort beau, tousjours 
trente-six pieds d'eau jusqu'à une barre de trois longueurs de 
câble de large, où je ne trouvay que douze ou treize pieds 
d'eau, des marées basses. Je remarquay les marées estre nord- 
est et sor-ouest, et ne monter pas plus de deux ou trois pieds à 
pic aux grandes mers. De la pointe de l'est de l'entrée àdemy 
lieue à l'ouest-sor-ouest, il y a un petit islet d'un quart de 
lieue de tour, de sable et d'herbe dessus. On ne trouve de cet 
islet à l'isle du Massacre que six pieds d'eau; ils sont à un 
tiers de lieue l'un de l'autre, au sud-sud-est. Je m'en suis 
venu à bord, où j'ay apporté du bois et du foin pour des bes- 
tiaux que j'ay. On trouve assez d'eau douce par toutes ces 
isles. Estant à bord, nous avons veu des fumées dans la ri- 
vière, peut estre à quinze lieues de nous, et d'autres Je long 
de la coste à l'est, à quatre lieues. J'ay appareillé sur les trois 
heures et couru trois lieues à l'ouest-sor-ouest, tousjours par 
les neuf, huit et dix brasses, où j'ay mouillé à sept heures du 
soir, le vent au nord, petit vent assez frais. 

Le 5 e , à midy, je suis par la latitude observée de 29 degrez 

I. Dessiné? 



FÉVRIER 169g. RELÈVEMENS ET SONDAGES 149 

55 minutes nord et de 4 degrez 20 minutes ouest du cap 
Saint -Antoine et par treize brasses d'eau. L'isle du Mas- 
sacre me reste, le corps de l'isle au nord-est. A la voir 
de dessus la hune d'artimon, elle peust estre de moy à 
six lieues et demie ou sept lieues. Je l'estime par 3 degrez 
10 minutes ouest, la pointe de l'est de l'entrée de la Mobile 
par 3o degrez 12 minutes. 

Je vois une terre, que j'estime une isle, au nord-ouest de 
moy, à cinq lieues; une autre, au nord-nord-ouest, à cinq 
lieues, qui me paroist se joindre à la terre ferme de l'est. Ces 
isles au nord par 3o degrez 6 minutes nord et longitude 
4 degrez 3o minutes de mon méridien. Je l'estime une isle 
de sable avec quelque arbre dessus; elle peut avoir quatre 
lieues et demie de long. De la pointe de la Mobile à ceste 
isle, le cours peut estre le sor-ouest un quart d'ouest sept 
lieues; partant de deux lieues au sud de la pointe de la 
Mobile et faisant l'ouest un quart sor-ouest, je crois que l'on 
en passeroit proche. Les cartes espagnoles que j'ay marquent 
la pointe de l'est de la Mobile par 3o degrez 45 minutes 
nord. A midy les vents ont changé et sont devenus sor-ouest 
un quart d'ouest; je reviray au nord deux lieues et demie, 
et à la nuit je mouillay par neuf brasses et demye d'eau. 
Le milieu de l'isle me reste au nord-ouest à une lieue et 
demie. Environ à midy, j'avois treize brasses. Le fond a 
diminué doucement. Descouvrant l'isle de dessus le pont, 
j'avois onze brasses et demie; tousjours sable vasard. D'où 
je suis mouillé, l'isle Massacre me reste droit au nord-est; je 
remarque que la terre ferme tient à la coste, qui vient presque 
se joindre à cette isle séparée d'un tiers de lieue. C'est une 
langue de sable, sans bois que peu de broussailles et arbris- 



l5o FÉVRIER 1699. RELÈVEMENS ET SONDAGES 

seaux, et derrière cela un lac d'eau salée. La pointe de la 
Mobile me reste à l'est-nord-est. 

Le 6 e , au matin, calme; j'ay envoyé M. de Lescalette et 
mon frère à terre pour voir, à l'ouest de cette isle, s'il ne trou- 
vera pas une entrée pour y aller mouiller! A midy, le vent 
est venu au sud-est, petit vent. Nous avons appareillé et fait 
l'ouest un quart nord-ouest, environ deux lieues et demie, 
tousjours par neuf, huit et dix brasses d'eau, où j'ay mouillé 
à sept heures du soir à deux lieues au large, le vent au sud, 
le fond sable vasard gris. Nous peschons beaucoup de pois- 
sons. 

Le 7 février, au matin, sur les six heures, le vent au sor- 
ouest, nous avons levé l'ancre pour louvoyer et gagner le 
bout de l'ouest de l'isle, où nous voyons nostre chaloupe, qui 
est revenue à bord sur le midy. Nous avons gagné au bout 
de l'ouest de l'isle, qui nous restoit au nord une lieue et 
demye, où nous avons mouillé par sept brasses d'eau vaze. 
Il paroist à l'ouest de cette isle, à une lieue et demye, 
une isle d'environ deux lieues de long, et au vent de celle- 
là une autre de pareille grandeur. Au sud de nous, à 
trois lieues, il en paroist une autre, sans bois, de sable, 
fort rase. Nos traversiers n'ont peu gagner qu'à une lieue de 
nous. Nous sommes par la latitude de 29 degrez 54 mi- 
nutes nord et ouest, du cap Saint-Antoine de 4 degrez 
48 minutes. 

Le 8 e , au matin, M. de Surgères, Sauvolle, Desjourdys et 
mon frère Bienville sont allez dans la biscayenne, les deux 
felouques pour sonder, entre les isles qui nous restent au 
nord-ouest et ouest-nord-ouest, s'il n'y avoit point d'entrée. 
J 'envoyé aussi le grand traversier sonder entre l'isle qui est 



FÉVRIER 1699. MOUILLAGE l5l 

au sud de moy et celle du nord. Le vent au nord-ouest 
et ouest. 

Le 9 e , le vent au sud-est embrumé ; j'ay appareillé, et les 
autres navires aussy sont venus mouiller une lieue un quart au 
sud-sud-est de l'isle du large, par trente-trois pieds d'eau. 
Cette isle est sans bois, des dunes de sable. Sur les huit 
heures du soir, mon frère est revenu à bord avec la felouque, 
m'advertir qu'il y avoit une entrée entre les deux isles du 
nord-ouest et ouest-nord-ouest, où il y avoit vingt-quatre 
pieds d'eau. Les vents au sud-est, petit vent. Il fait tous les 
jours beau tems, chaud et petit vent fort froid. Nous voyons 
beaucoup d'outardes et d'oyes sauvages. 

Le 10 février, sur les sept heures du matin, les vents au 
sud-est. Nous avons appareillé et fait le nord-ouest trois 
lieues. Nous sommes entrez à l'abry d'une isle ou pointe 
d'isle, où nous sommes à couvert des vents de sud-sor-ouest 
et sud-sud-est et est de l'isle et du nord-est et nord et nord- 
ouest par la terre ferme, à trois lieues et demye de nous, et 
du ouest-sor-ouest d'une isle à deux lieues. Nous n'avons 
pas trouvé moins de vingt-trois pieds d'eau, et nous sommes 
mouillez à la portée d'un canon de l'isle par les vingt-six 
pieds d'eau. Le François, n'ayant peu entrer, est mouillé à 
l'entrée. 

Le 1 1 e , nous nous sommes touez un peu plus à l'est et avons 
mis nos bestiaux à terre, et nous faisons travailler à monter 
la biscayenne que M. de Surgères a à son bord, et je me pré- 
pare à partir avec les biscayennes pour aller descouvrir le 
Mississipi. Il a brume une partie du jour. 

Le 12 e , à midy, nous avons veu une fumée au nord-est, à 
cinq lieues et demie d'icy, sur le bord d'une isle. 



IÔ2 FÉVRIER 1699. D'iBERVILLE A TERRE 

Le i3 e , j'ay traversé à la terre qui est au nord d'icy, à 
quatre lieues, avec ma biscayenne et onze hommes et mon 
frère dans un canot d'escorce avec deux hommes. J'ay mis à 
terre, où j'ay trouvé deux pistes de Sauvages de hyer que je 
suivis par terre avec un homme, et mon frère allant dans le 
canot d'escorce, et la biscayenne nous suivant à demy lieue 
de nous, pour ne pas espouvanter les Sauvages. Je les ay 
suivis deux lieues, allant du costé de Test, où la nuit m'a pris 
et où j'ay campé. Des vaisseaux à traverser cette terre, il y a 
quatre bonnes lieues, droit au nord. Je trouvay entre deux 
seize pieds d'eau vase; l'approche de la coste est fort plat (sic). 
A demy lieue au large quatre pieds d'eau. Cette coste court à 
l'ouest un quart sor-ouest et est un quart nord-est. Les bois 
y sont fort beaux, meslez-, nous y voyons beaucoup de pru- 
niers fleuris, des pistes de coqs d'Inde, des perdrix qui ne 
sont grosses que comme des cailles, des lièvres comme en 
France, des huistres assez bonnes. 

Le 14 février, je continuay de suivre les pistes des Sau- 
vages, ayant laissé, où j'ay couché, deux haches, quatre cou- 
teaux, deux paquets de rassade, un peu de vermillon, ne 
doutant pas que deux Sauvages, qui sont venus me descou- 
vrir, au soleil levant, à trois cents pas, n'y viennent quand 
nous serons partys. A une lieue et demye d'où j'ay couché, 
marchant comme le jour cy devant, j'ay aperçeu un canot, 
qui traversoit à une isle, et plusieurs Sauvages qui l'y atten- 
doient, qui joignirent cinq autres canots, qui traversèrent à 
la terre du nord. Celle où j'estois en estant séparée par une 
baye d'une lieue de large et quatre lieues de long, je m'em- 
barquay dans mon canot et je poursuivis les canots que je 
joignis, comme ils abordoient à terre, qui s'en furent tous 



FÉV. 1699. PREMIERS RAPPORTS AVEC LES SAUVAGES l53 

dans les bois, abandonnant leurs canots et bagages. Je des- 
barquay à cinq cents pas au delà d'eux, et fus par terre avec 
un homme à leurs canots, où je trouvay un vieillard fort ma- 
lade, ne pouvant se soutenir. Nous nousparlasmes par signes. 
Je luy donnay à manger et à fumer; il me fit entendre de luy 
faire faire du feu, ce que je luy fis et aussy une cabanne, au- 
près duquel je le mis avec tout son bagage et quantité de sacs 
de bled d'Inde et febves, qu'ils avoient dans leurs canots. Je 
luy fis entendre que j'allois coucher à demy lieue de là, où 
ma chaloupe me joignit. J'envoyay mon frère et deux Cana- 
diens après ces fuyans, pour tascher de les faire revenir et 
en prendre un. Il m'amena sur le soir une femme, qu'il 
avoit prise à trois lieues de là dans les boys-, je la menay 
avec le vieillard, où je la laissay, après luy avoir fait quel- 
ques présens et donné du tabac pour aller faire fumer ses 
gens. 

Le i5 e , trois de ces Sauvages et deux femmes, ayant esté 
rencontrez par un de mes Canadiens, s'en vinrent me chanter 
la paix. Le vieillard mourut sur les dix heures du matin. Un 
de ces hommes chantoit, portant dans sa main une petite 
planche de bois bianchy, qu'il tenoit en l'air, me la présentant. 
Je les conduisis à leurs canots, où ils firent une sagamité de 
bled d'Inde pour nous régaler ; j'envoyay aussi quérir de 
quoy les festiner et leur fis présent de haches, couteaux, 
chemises, tabac, pipes, batte-feu et des rassades. D'autres de 
leurs gens les joignirent; ils s'en furent coucher à demy-lieue 
de là. 

Le 16 e , au matin, de temps de brume et de pluye, je m'en 
fus par terre les joindre, où je ne trouvay que dix hommes 
tout nuds et en braye avec leurs armes, tous leurs canots et 



1 54 FÉVRIER 1699. SAUVAGES A BORD DE LA BADINE 

bagages estant partys, ce qui me marquoit qu'ils se deffioient 
de moy. Nous refumasmes tout de nouveau ensemble, quoy 
que je ne fume jamais. Je les déterminay à venir trois à bord 
de nos vaisseaux, leur ayant laissé mon frère et deux Cana- 
diens en ostages. Je me rendis à bord à deux heures après 
midy, où ils furent fort surpris de tout ce qu'ils virent. Je 
leur fis tirer des coups de canon à balle, qu'ils admirèrent 
beaucoup. 

Le 17 e , à midy, je m'enretournay joindre mon frère et ra- 
mener les trois Sauvages, qui sont de la nation des Annocchy 
et Moctoby; ils sont à trois jours et demy de leur village. Ils 
me nommèrent un village de leurs voisins Chozettas; ils sont 
sur une rivière dont l'entrée est à neuf lieues à l'est, qu'ils 
nomment Pascoboulas. Je leur fis quelques présens pour 
portera leurs nations. Ils m'assurèrent qu'il y a quatre bras- 
ses d'eau dans leur rivière. 

J'arrivay où estoit mon frère, à six heures du soir, où je 
trouvay un chef des Bayogoulas avec de ses gens et des 
Mougoulachas, qui sont arrivés dès hier soir, qui sont sur le 
bord du Mississipi, qui, s'estant trouvez en chasse au deçà, 
s'en sont venus au bruit du canon voir qui nous estions. Ils 
firent beaucoup de caresses à mon frère, qui leur donna à 
fumer, les festina ce soir-là. Us luy demandèrent s'il estoit 
venu en canot d'escorce qu'ils luy voyoient là, et s'il estoit 
des gens d'en haut du Mississipy, qu'ils nomment en leur 
langue Malbanchya. Il leur dit qu'ouy. 

Estant arrivez où estoit mon frère, le chef ou capitaine des 
Bayogoulas vint au bord de la mer me faire amitié et civilité 
à leur manière, qui est, estant proche de vous, de s'arrester, 
se passer les mains sur le visage et la poictrine et vous passer 



FÉVRIER 1699. D'iBERVILLE CHEZ LES BAYOGOULAS l55 

de là leurs mains sur la vostre, après quoy ils les lèvent vers le 
ciel, en se les refrottant et rembrassant. J'en fis autant, l'ayant 
veu faire aux autres ; ils en firent autant aux Annocchy, leurs 
amys. Après nostre rencontre et civilité de part et d'autre, 
nous fusmes à la tente de mon frère, où tous les Bayogoulas 
se rendirent me faire amitié et à tous mes gens, s'embrassant 
les uns les autres. Je les fis fumer et nous fumasmes tous en- 
semble dans un calumet de fer que j'avois, fait en forme de 
navire avec le pavillon blanc et fleurdelysé, orné de rassade. 
Après quoy je leur donnay avec un présent de haches, cou- 
teaux, couvertes, chemises, rassades et autres choses estimées 
parmy eux, leur faisant entendre qu'avec ce calumet je les ren- 
dois unis avec les François et que nous ne faisions plus qu'un. 
Je les festinay de sagamité, faite avec des prunes, et leur 
fis boire de l'eau-de-vie et du vin, dont ils beurent très peu, 
admirant fort de l'eau-de-vie, que nous faisions brusler. Sur 
les huit heures du soir, le chef et sept autres vinrent me 
chanter le calumet, avec un présent de trois de leurs couvertes, 
faites de rat musqué, m'alliant avec quatre nations à l'ouest 
du Mississipy, qui sont les Mougoulachas, Ouacha, Touty- 
mascha, Yagueneschito, à l'est de la rivière, les Bilocchy, 
Moctoby, les Oumas, Pascoboulas, Techloel, Bayacchito, 
Amilcou. Ils chantèrent jusqu'à minuit à ma cabanne, et mes 
gens avec eux. 

Le 18 février, désignant à ces Sauvages des cartes pour 
sçavoir où estoit la fourche de l'est du Mississipy, nous crus- 
mes qu'ils nous marquoient que c'estoit la rivière de Pasco- 
boulas. J'ay douté depuis qu'ils vouloient marquer que de 
cette rivière ils alloient au Mississipy par des rivières qui se 
communiquent. Je leur fis entendre que j'allois à son entrée 



l56 FÉVRIER 1699. RIVIÈRE DES PASCOBOULAS 

pour la sonder avec ma chaloupe, et que je reviendrois les 
joindre, que mon frère resteroit avec eux et trois hommes 
dans le canot d'escorce. Le chef des Bayogoulas me vint 
trouver, me dire qu'il alloit à la chasse aux bœufs et aux 
coqs d'Inde, et qu'il sero'it de retour dans quatre nuits, où 
j'avois couché la première fois que je fus à terre, où nous fes- 
tinerions les uns et les autres. Je partis pour aller à la rivière 
de Pascoboulas, où je ne pus gagner à cause du vent d'avant. 
Je relaschay, croyant les trouver encore pour les empescher 
d'aller à la chasse et les déterminer de venir avec moy à la 
branche de l'ouest, ne voyant pas que cette rivière de Pasco- 
boulas fust assez grosse pour y avoir de l'eau à son entrée, 
qui s'eslargissoit trop. Je les trouvay partis ; je couchay cette 
nuit à terre. 

Le 19 e , à midy, je me rendis à bord avec tous mes gens, 
me préparer à partir pour la branche de l'ouest du Mississipy, à 
l'arrivée de ces Sauvages. Je pris ce jour-là seize barriques de 
vin de M. de Chasteaumorant, à cent cinquante livres, dix 
quarts de farine et quatre-vingt-dix-sept livres de beurre, 
pour ne pas manquer de vivres, ne sçachant pas ce que je fe- 
rois à la coste. 

Le 21 e , à midy, il a paru deux fumées où j'avois donné le 
rendez-vous aux Bayogoulas; je leur fis tirer quatre coups de 
canon pour leur faire voir que je les voyois, quoyque ce ne 
devoit estre que demain. 

Le 22 février, nous partismes, M. de Surgères et moy, 
pour aller au rendez-vous avec les deux biscayennes, où nous 
nous rendismes sur le midy. Nous n'y trouvasmes rien. Les 
fumées estoient des feux qui couroient dans les boys. 

]Le 23 e , il fit un gros vent de nord très fort, à ne pas 



FÉVRIER 1699. D'iBERVILLE VA VISITER LE MISSISSIP1 1 67 

naviguer avec les chaloupes, qui a duré le 27 e tout le jour. 

Le 25 e , M. de Surgères s'en est retourné à bord, et j'ay 
renvoyé mon frère avec le canot d'escorce à deux lieues 
du rendez-vous, voir s'il ne trouveroit point des nouvelles 
des Sauvages. Il en a trouvé deux et deux femmes ; un est 
venu avec luy, qui estoit Annocchy, me trouver et a couché 
à nostre camp. Il m'a fait entendre que les Bayogoulas s'en 
estoient retournez et n'avoient couché que deux nuits avec 
eux, et qu'ils avoient fait des fumées, que nous avions veues, 
pour nous advenir qu'ils en estoient partys le matin, le vent 
estant bon pour eux pour aller à Malbanchya, n'ayant point 
de vivres. 

Le 26 e , j'ay renvoyé le Sauvage à sa cabanne et m'en suis 
venu à bord, après avoir donné ordre à MM. Desjourdys 
et La Villautrey, que M. de Surgères m'a envoyez dans les 
deux felouques, d'aller à six lieues à l'est visiter et sonder 
la rivière des Pascoboulas et de là se rendre à bord, où je me 
suis rendu à deux heures après midy et me suis préparé à 
partir demain. 

Le 27 e , je suis party des vaisseaux et deux canots d'escorce 
avec le sieur de Sauvolle, enseigne de vaisseau sur le Marin, 
et mon frère et le père Récollect et quarante-huit hommes, 
avec vingt jours de vivres, pour aller au Mississipy, que les 
Sauvages de ces quartiers nomment Malbanchya, et les Es- 
pagnols de la Palissade. 

Les vents au sud-est en pluye et brumasse. J'ay fait le sud 
pour aller à des isles qui y paroissent, et, suivant la terre 
tousjours à quatre et cinq pieds d'eau, par six lieues, j'ay 
couru le long de l'isle de Sable et traversé des bayes et anses 
couvertes d'herbes et de joncs, sans bois. A sept lieues au 



1 58 FÉVRIER-MARS 1699. D*IBERVILLE LONGE DES ILES 

sud des navires, passé entre une isle de gravois et une d'herbe, 
esloignées Tune de l'autre de mille pas. Elles couvrent 
aux grandes mers. Celle des gravois est assez saine. A 
deux longueurs de câble d'elle, il y a dix-huit pieds d'eau. 
Je vois d'autres isles au nord-est, à l'est et au sud-est, où 
j'entends au large la mer briser et faire beaucoup de bruit 
sur des hauts-fonds. De ces isles pour suivre la terre et 
ne pas passer aucune rivière, j'ay fait le sor-ouest un 
quart de sud trois lieues le long d'isle. J'ay couché sur une. 
fort basse, couverte d'herbe, et qui noyé comme toutes les 
autres. 

Le 28 e , à midy, je me suis rendu à une isle d'un quart de 
lieue de tour, distant de ma couchée de quatre lieues, auprès 
d'une pointe, où la terre court à ouest-nord-ouest, dans une 
baye de deux lieues et demie de profond. Cette pointe est 
par la latitude de 29 degrez 35 minutes nord. De cette 
pointe, qui est un peu noyée, je suis venu coucher à un islet 
à trois lieues au sor-ouest. A une lieue au large de ces isles, 
j'ay trouvé six et huit pieds d'eau. Je crois qu'il y a des isles 
au large que je ne vois pas. 

Le i er de mars, il a plu et tonné tout le jour, et gros vent 
de sud-est. J'ay séjourné à cette isle, qui a presque noyé. On 
n'y trouve point de boys, point d'eau douce, non plus que 
dans les autres isles et terres par où j'ay passé. Nous tuons 
dans toutes ces isles des chats sauvages, qui y vivent de co- 
quillages, dont la peau est fort rousse. 

Le 2 e , le vent au nord et nord-est, nous sommes partis, 
suivant les isles. Faisant le sud six lieues et demie, j'ay passé 
entre une pointe et une isle qui est esloignée de la pointe de 
deux lieues à l'est, qui peut avoir de tour trois lieues, sans boys. 



MARS 1699. ENTRÉE DE LA RIVIERE DE LA PALISSADE I 5g 

Entre deux, à demy-lieue au large de la pointe, j'ay trouvé 
dix-huit pieds d'eau ; plus au large, je ne doute pas qu'il n'y 
en ait davantage. De cette pointe, j'ay fait le sud-sud-est, 
traversant une baye de deux lieues de large et de profond de 
trois à quatre lieues. J'ay couru sur cette route le long de la 
terre. A une lieue et demie au large, par douze et quinze pieds 
d'eau, dix lieues, le vent au nord-nord-est, gros vent et la mer 
très grosse, à ne pouvoir tenir la mer ny donner à la coste. 
Le pays estant trop plat, j'ay tenu la mer, capeyant avec mes 
chaloupes, mes canots dedans, les coups de mer passant très 
souvent dans nos chaloupes. Ayant tenu trois heures le cap au 
sud-est pour doubler une pointe de roches, la nuit venant et le 
mauvais temps continuant, à ne pouvoir résister sans aller à la 
coste la nuit ou périr à la mer, j'ay arrivé sur les roches pour 
faire coste de jour, afin de pouvoir sauver mes gens et mes 
chaloupes. En approchant de ces roches pour me mettre à 
\'abry,je me suis aperçu qu il y avoit une rivière. J'ay passé 
entre deux de ces roches, à douze pieds d'eau, la mer fort 
grosse, où, en approchant des roches, j'ay trouvé de l'eau douce 
avec un fort grand courant. 

Ces roches sont de boys pétrifié avec de la vase et devenues 
roches noires, qui résistent à la mer. Elles sont sans nombre, 
hors de l'eau, les unes grosses, les autres petites, à distance les 
unes des autres de vingt pas, cent, trois, cinq cents plus ou 
moins, courant au sor-ouest, ce qui m'a fait connoistre que 
c'estoit la rivière de la Palissade, qui m'a paru bien nommée, 
car, estant à son embouchure, qui est à une lieue et demye de 
ces roches, elle paroist toute barrée de ces roches. A son 
entrée, il n'y a que douze à quinze pieds d'eau, par où j'ay 
passé, qui m'a paru une des meilleures passes, où la mer 



l60 MARS 1699. DANGERS DE L'EXPLORATION 

brisoit le moins. Entre les deux pointes de la rivière, j'ay 
trouvé dix brasses, la rivière ayant de large trois cent cin- 
quante toises, le courant fort à faire une lieue un tiers par 
heure, Peau toute bourbeuse et fort blanche-, nous sentons, 
couchez sur ces roseaux, à l'abry du mauvais temps, le plaisir 
qu'il y a de se voir à l'abri d'un péril évident. C'est un mestier 
bien gaillard de descouvrir les costes de la mer, avec des cha- 
loupes qui ne sont ny assés grandes pour tenir la mer soubz 
voiles ny à l'ancre, et sont trop grandes pour donner à une 
coste plate, où elles eschouent et touchent à demy-lieue au 
large. Il fait assés froid, quoyqu'il ne gèle pas. A deux lon- 
gueurs de câble, au large de ces roches, il y a sept brasses 
d'eau de six pieds à la brasse. Les eaux de la rivière ne se 
meslent avec l'eau salée qu'à trois quarts de lieue au large au 
plus, où il y a dix-huit à vingt brasses d'eau. J'ay trouvé 
l'entrée de la rivière à vingt-huit lieues au sud, d'où sont les 
navires et l'entrée de la rivière par 28 degrez 5o minutes 
nord. Des navires peuvent aller mouiller à l'entrée de cette 
rivière, à un tiers de lieue au large ou demy lieue, faire de 
l'eau douce, sans aucun risque, ce qui seroit une très grande 
commodité à des corsaires, qui croisent sur des navires de 
la Vera-Cru\, qui viennent ordinairement à la connoissance 
de ces terres. 

Le 3 e mars, jour du Mardy gras, le vent au nord-est, à ne 
pouvoir sonder les entrées, où je ne crois pas qu'il y en ait, 
je montay dans la rivière, la trouvant fort profonde, à une 
longueur de chaloupe au bord de vingt pieds d'eau, au milieu 
quarante-huit et cinquante pieds d'eau. A deux lieues et demye 
de l'entrée, elle se fourche en trois branches. Celle du milieu 
est aussy large que celle par où j'ay entré, de trois cent cin- 



MARS 1699. D'jBERVILLE MONTE LE FLEUVE l6l 

quante à quatre cens toises de large; l'autre court le long de 
la terre du sur-ouest et mesme ne paroist pas si grande. 
Toutes ces terres sont un pays de roseaux et ronces et 
herbes fort hautes. Au-dessus de ces fourches, elle peut avoir 
cinq cent cinquante toises de large et se rétrécit doucement, 
en montant, à ne pas avoir de large plus de trois cens toises. 
Le pays fort bas et couvert de roseaux, quelque aulnaye de- 
dans, peu hauts et gros comme la jambe et la cuisse, et cela 
par endroits. A six lieues en montant, il commence à y avoir 
des bois, surtout à la gauche, qui sont des aulnes gros 
comme le corps et hauts de trente à quarante pieds. De- 
puis les fourches, elle est assez droite jusqu'à six lieues de- 
dans, courant au nord-ouest 5 degrez nord, après quoy elle 
serpente à l'ouest deux lieues et recourt au nord-ouest. Je 
suis venu coucher au détour qu'elle fait à l'ouest, à douze 
lieues de son embouchure, sur une pointe à droite de la rivière, 
que nous avons nommée du Mardy-Gras. J'ay fait tirer deux 
coups de boiste pour advertir les Sauvages, s'il y en a aux en- 
virons. Il n'y a pas apparence qu'il en soit venu. Je montay 
au haut d'un arbre de couldre gros comme moy; je ne vis 
que cannes et buissons. Le pays neye en grandes eaux de 
quatre pieds. Je suis résolu de monter jusques aux Bayogoulas, 
pour voir si j'auray des nouvelles des Quinipissas, dont parlent 
les histoires, qui les placent à vingt-cinq lieues de la mer. 

Le 4 e , le vent à l'est, venant de dessus la terre, nous avons 
continué de monter et avons fait environ huit lieues, trouvant 
plusieurs détours que la rivière fait à l'ouest-nord-ouest et 
nord-nord-ouest, où le vent nous a servy. La rivière tousjours 
aussy large qu'à l'ordinaire. A deux ou trois lieues d'où nous 
sommes campés et où nous sommes, nous voyons la mer ou 

IV. Il 



IÔ2 MARS 1699. DIFFICULTÉS POUR REMONTER 

lac, qui court, comme la rivière, à l'ouest-nord-ouest. La ri- 
vière est séparée de ce lac par un espace de terre d'un quart de 
lieue, les terres haussent un peu et ne couvrent aux inonda- 
tions que d'un pied et demy. Nous voyons toutes sortes de 
bois à gauche de la rivière; en plusieurs endroits il y a une 
lisière de bois d'un quart de lieue de large, et derrière ce sont 
des prairies et bouquets de bois. J'ay remarqué les eaux estre 
grosses, car elles charrient beaucoup de bois; il ne s'en 
manque que deux pieds et demy qu'elle ne soit aussy haute 
qu'aux grosses eaux. J'ay couché à la droite de la rivière. 

Le 5 e , il a brume sur la rivière jusqu'à neuf heures. Calme. 
Nous nous sommes mis en marche à six heures et demye, 
nageant le long du bord avec un peu de vent qui nous sert au 
détour. Elle en fait beaucoup depuis douze lieues de la mer, 
et il faudroit bien du temps à des bastimens pour monter cette 
rivière, puisqu'il faudroit un vent pour chaque détour, qui 
ont esté aujourd'huy de l'ouest au sor-ouest et au nord-ouest 
et nord. Sur le midy nous avons trouvé un feu à la gauche de 
la rivière dans des prairies, et nous nous sommes aperceus 
qu'il y avoit passé unSauvage. Les terres haussent tousjourset 
noyent d'un pied et demy. Il se peut qu'à une lieue dans les 
terres elles ne noyent point. Nous avons fait aujourd'huy six 
à sept lieues. 

Le 6 e , il a brume tout le matin sans vent. Nous avons con- 
tinué de marcher terre à terre avec bien de la peine ; la quan- 
tité de bois renversés dans la rivière la rendent bien rapide. 
Il est bien des pointes où nous avons de la peine à refouler. 
Mon frère, avec les deux canots, marche tousjours d'un costé 
de la rivière et observe s'il ne trouvera point de vestige de 
Sauvage. A midy je pris hauteur avec un quartier, que j'ay 



MARS 1699. D'iBERVILLE REÇOIT UN GUIDE l63 

fait exprès, et je me trouve par 3o degrez ouest-nord, et je 
suis au premier détour que la rivière fait à l'est-nord-est. Elle 
en a fait un jusqu'à l'est, au bout duquel j'ay campé à droite 
de la rivière. J'ay fait aujourd 1 huy six lieues et demie. Les bois 
et les terres haussent et noyent de huit ou dix pouces. Je n'ay 
point encore remarqué aucun arbre fruitier ni noyer, qu'au 
bord de la mer des meures de haye prestes à estre bonnes à 
manger. Les feuilles sont grandes aux arbres. Nous voyons 
là plusieurs vignes qui ont passé fleur. J'ay fait tirer deux 
coups de boiste de pierriers. 

Le 7% il a fait calme tout le jour; nous continuons de 
monter la rivière et trouvons qu'elle serpente beaucoup du 
nord-est au sor-ouest. Par le nord et l'ouest, dans l'espace de 
deux lieues de chemin, elle fait deux et trois détours. A deux 
lieues de la couchée, j'ay rencontré six canots de Sauvages qui 
ont mis à terre. J'ay desbarqué au-dessous d'eux et j'ay esté 
par terre à eux. Un a resté à son canot, les autres ayant fuy 
Nous nous sommes fait caresses à leur manière, dont j'ay 
desjà parlé. Il me dit estre un Annocchy et que les Bayo- 
goulas et les Annocchy que j'avois veus à la baye des Annoc- 
chy près des vaisseaux, auxquels j'avois fait des présents et 
donné un calumet de paix, estoient de retour au village des 
Bayogoulas. Je luy fis quelque présent de couteaux, rassade 
et haches, et à ses camarades qu'il appela ; ils nous donnèrent 
de la viande boucanée de bœuf et ours. Je leur demanday un 
homme pour me conduire aux Bayogoulas, qu'ils me don- 
nèrent. Ils comptent trois jours et demy d'icy à leur village. 
Cela peut faire vingt-quatre lieues. Je suis venu camper ce 
jour là, à six lieues et demie de ma dernière couchée, près 
d'un de leurs cabanages, où il y a dix cabannes couvertes de 






r:^ 



v 



1 64 MARS 1 699. LES BORDS DE LA RIVIERE PLEINS DE CANNES 

lataniers, auprès desquelles il y a un petit réduit sur une 
pointe à droite de la rivière à hauteur d'homme, fait de 
cannes en forme d'ovale, de vingt-cinq pas de large et cin- 
quante-cinq de long, avec quelques loges dedans. Ils nous 
font entendre que depuis peu ils ont eu de leurs gens tués, et 
que ce sont les Ghicachas et Napyosa qui l'ont fait, mais j'ay 
sceu depuis qu'ils n'ont point de guerre ensemble. Les Quini- 
pissas et Bayogoulas ne se voyent pas à cause de quelque 
pique que les chefs ont eue ensemble. Voilà ce qu'ils appellent 
guerre, à ce que les Oumas m'ont fait entendre. Toutes ces 
terres noyent d'un pied jusque demy lieue dans les bois, où 
j'ay esté. Les deux bords de la rivière, presque partout, depuis la 
mer, sont si pleins de cannes de toute grosseur, d'un pouce, 
deux, trois, quatre, cinq et six de rondeur, que Ton n'y peut 
marcher. C'est un pays impraticable, qui seroit facile à dé- 
serter 1 . La pluspart sont sèches; y mettant le feu, elles 
bruslent facilement et font autant de bruit en bruslant comme 
un coup de pistolet. Une personne qui ne sçauroit pas cela 
et ne les verroit pas brusler, croiroit que ce seroit une escar- 
mouche. Ces cannes ont des racines à trois et quatre pieds 
en terre, qui ressemblent à une bamboche 2 . 

Le 8 e , les vents ont esté au nord-nord-ouest, qui nous 
contrarient beaucoup aux détours et poussent les eaux si fort 
que le courant en est plus fort d'un quart de lieue par heure ; 
nous n'avons pu faire que quatre lieues et demye et cabane à 
la droite de la rivière; mes gens se fatiguent beaucoup. 

Le 9 e , les vents ont esté au nord-ouest, qui nous ont beau- 
coup retardés. A deux lieues de la couchée, le Sauvage que 

1. Essarter ou dessarter. 

2. Bamboccio, poupée. 



tAJ»' 



»&r &f °)*~ *™ 

MARS 1699. PORTAGE POUR ALLER A LA MER l65 Q ' 



5fc 



j'ay avec moy m'a montré l'endroit par où les Sauvages font 
leur portage du fond de la baye, où sont les navires mouillés, 
pour tomber dans cette rivière. Ils traisnent leurs canots par ^^ 
un assez beau chemin, où nous trouvasmes plusieurs bagages ?W 
des gens qui y alloient ou en revenoient. Il me marqua que To ' 
la distance d'un lieu à l'autre estoit fort petite. Ce Sauvage y 
a pris un paquet. Il me marque qu'il y a encore deux nuits 
jusqu'au village. Nous avons fait aujourd'huy cinq lieues et 
demye. Il peut y avoir, d'icy au bas de la rivière, cinquante 
lieues. J'ay campé à la gauche de la rivière. **• 

Le 10 mars, nous avons eu calme tout le jour; la rivière a 
fait aujourd'huy beaucoup de détours, du nord au sor-ouest, 
le ouest conservant tousjours sa route à l'ouest un quart nord- -~ 
ouest. J'ay peu avoir fait cinq lieues au moins et j'ay campé 
à la|droite de la rivière. Le pays noyé partout d'un pied; les 
bois sont beaux, grands, beaucoup de cannes. 

Le 1 i e , il a plu tout le jour; j'ay séjourné. Sur le soir, deux 
matelots du Marin sont allez à la chasse pour tirer deux ca- 
nards à une portée de canon du camp, le long du bord de la 
rivière. Ils ne se sont point rendus et se sont apparemment 
esgarez; j'ay fait tirer des coups de fusil et boistes de pier- 
riers. 

Le 12 e , j'ay envoyé huit hommes en différents endroits 
pour les chercher en haut et bas du camp et dans la profondeur 
sans les trouver, tirant des coups de fusil. Ils ont trouvé leur 
piste dans les cannes et de là dans les bois francs, où ils les 
ont suivis longtemps et ont perdu leur piste. Le bois est le 
long de la rivière plein de cannes, à n'y pouvoir marcher jus- 
qu'à demy-lieue dans la profondeur, après des bois francs et 
des cannes. Le pays ne noyé pas à trois quarts de lieue dans 



l66 MARS 1699. OUACHAS ET MOUGOULACHAS 

la profondeur. J'ay resté tout le jour à attendre les deux 
Bretons du Marin. La chaloupe, que j'avois envoyée à 
deux lieues en haut pour {prendre les hommes, qui estoient 
en recherche des deux autres, a sondé au milieu de la rivière 
et a trouvé partout quatre-vingt-dix, cent et cent vingt pieds 
d'eau. 

Le i3 e , calme; à quatre lieues de la couchée, sur la gau- 
che, j'ay trouvé une rivière de deux cents pas de large, ve- 
nant de l'ouest,que le Sauvage, que j'ay avec moy, m'a nommée 
Rivière des Ouachas. Aune lieue et demye au delà, j'ay trouvé 
deux canots de Sauvages : l'un estoit Ouacha, où il y avoit cinq 
hommes et une femme qui s'en alloient chez eux ; l'autre, Bayo- 
goula, de trois hommes et une femme-, ils m'ont traité du 
bled d'Inde, dont je commençois à avoir besoin. Le canot 
des Ouachas a suivi son chemin pour aller à son village, à 
deux jours d'icy, et l'autre a retourné aux Bayogoulas près 
d'icy, advertir de nostre arrivée. Il a tonné sur le soir, ce qui 
arrive souvent l'hyver icy. 

Le 14 e , j'ay décampé à six heures du matin. A trois lieues 
de la couchée et une lieue du desbarquement du village des 
Bayogoulas, j'ay rencontré un canot de bois ou pirogue, 
comme on les nomme aux isles de l'Amérique, dans lequel il 
y avoit quatre hommes de la nation des Mougoulachas, qui 
venoient m' apporter le calumet de paix, chantant à leur ma- 
nière. Les ayant joints, ils me présentèrent à fumer de la part 
de leurs nations. Après quoy le porteur du calumet entra 
dans ma chaloupe, et nous nous rendismes au desbarque- 
ment du village sur le midy, et le Mougoulacha, que j'avois 
dans ma chaloupe, chantant à l'approche, élevant son calumet 
à hauteur de bras pour marque de joye et d'assurance. A 



MARS 1699. BAYOGOULAS ET MOUGOULACHAS 167 

rapproche du desbarquement, les Bayogoulas et Mougoula- 
chas, qui sont deux nations jointes ensemble, et qui sont dans 
le mesme village, estoient sur le bord de la rivière, chantant à 
nostre arrivée. En desbarquantles deux chefs de chaque nation 
vinrent au devant de moy, me saluèrent à leur manière, 
comme je l'ay desjà descrit, me prenant sous le bras comme 
pour m'aider à marcher, et me conduisirent sur des peaux 
d'ours estendues au milieu de leurs gens, où je m'assis, me 
donnant à fumer et à tous mes gens, auxquels ils firent de 
grandes embrassades. Le calumet, que j'avois donné aux 
Bayogoulas, estoit au milieu de rassemblée, sur deux fourches 
de deux pieds de haut, où un homme de cette nation parmy 
eux estoit debout, le regardant tousjours et ne s'en esloignant 
pas. Ils me firent apporter à manger de la sagamité, du bled 
d'Inde et de leur pain, et à tous mes gens. L'après midy se 
passa à chanter et danser. Le chef des Mougoulachas avoit 
un capot de serge bleue de Poictou, qu'il me dit que Tonty 
luy avoit donné en présent, quand il avoit passé, et conta plu- 
sieurs choses, une partie par signes. J'entendois beaucoup de 
mots d'eux, que j'avois pris par escrit la première fois que je 
les vis-, du moins mon frère, qui se faisoit entendre passable- 
ment, s'y estant beaucoup attaché avec le guide, que j'avois 
pris dans la rivière, qu'il avoit dans son canot. 

Nous parlasmes beaucoup de ce que Tonty avoit fait en 
passant, et du chemin qu'il avoit tenu, et des Quinipissas, qui 
me dirent qu'ils estoient sept villages de cette nation à huit 
journées dans l'est-nord-est de ce village par terre. Je n'ay 
peu avoir des nouvelles d'eux de la fourche, dont les relations 
parlent, par laquelle je voulois descendre à la mer, afin de 
connoistre les deux branches, me disant que le Malbanchia 



l68 COLÈRE DE D'iBERVILLE CONTRE HENNEPIN 

ne se fourchoit point, que Tonty n'avoit point passé par 
d'autre chemin que par chez eux, en allant et venant. Ce que 
je ne pouvois faire cadrer avec les relations qu'ils en avoient 
faites, surtout le Récollect, auquel je croyois devoir adjouster 
le plus de foy. Ils me firent des cartes de tout le pays), me 
marquant que Tonty avoit esté chez les Oumas, de chés eux. 
Tout cela me mettoit dans un très grand embarras, la saison 
me pressant pour retourner, estant à quatre-vingt-dix lieues 
des vaisseaux et ayant un establissement à faire et le lieu à 
chercher propre à cela, et le Marin qui manquoit de vivres, 
Surgères, en le quittant, m'ayant demandé un ordre pour s'en 
aller dans six semaines, si je n'estois de retour, mes soldats 
se lassant d'aller tousjours à la nage contre un fort courant, 
revenant tousjours à la relation du Père Récollect, qu'il avoit 
faite sur cette rivière, ne pouvant croire qu'il eust esté assez 
malheureux d'avoir exposé faux à toute la France, quoyque 
je sçeusse bien qu'il avoit menty en bien des endroits de sa re- 
lation sur ce qu'il disoitdu Canada et de la Baye d'Hudson, 
où il mentoit impudemment. Je me résolus d'aller aux Oumas 
à cinq journées d'icy, croyant que ces Sauvages, qui n'estoient 
pas bons amis avec les Quinipissas, pouvoient par jalousie, 
pour m'empescher d'y aller, me desguiser la vérité; que, si je 
relaschois de là, sans autre preuve que Tonty y eust passé 
que celle que j'avois, on me diroit en France que je n'aurois 
pas esté dans le Mississipy, n'ayant pas trouvé les Quinipissas 
à trente lieues de la mer, les Tangibaos dont ils ont parlé, 
qu'ils avoient trouvés pillés et tués en passant. Les Bayogoulas 
.me dirent que c'estoient les Oumas, qui avoient destruit le 
village des Tangibaos, qui faisoit un des sept des Quinipissas, 
et qu'à présent ils ne sont plus que six, ayant enlevé les 



MARS 1699. D'iBERVILLE CHEZ LES BAYOGOULAS 169 

familles qui restoient des Tangibaos et les ayant' menés chez 
eux, où ils sont encore à présent et où je les verray, que leur vil- 
lage n'avoit jamais esté sur le bord du Mississipy. A huit heures 
du soir tous les Sauvages se retirèrent à leur village, qui est à 
un quart de"_ lieue du bord de la rivière, où le pays ne noyé 
pas ; l'espace qui est entre deux noyé d'un pied aux grandes 
eaux. Quatre de ces Sauvages restèrent à coucher avec nous. 
Le i5 e , à la pointe du jour, trois hommes vinrent nous 
apporter à fumer en cérémonie et remettre mon calumet sur 
les fourches, où un homme resta à le garder. A huit heures 
du matin, je fus à leur village avec le sieur de Sauvolle, le 
Père Recollect et mon frère et deux de mes Canadiens. Je 
trouvay, à un quart de lieue de la Rivière, ce village auprès 
duquel il passe un petit ruisseau, où ils prennent l'eau pour 
boire. Il estoit entouré d'une palissade toute de cannes, à un 
pouce les unes des autres et de dix pieds de haut, sans porte 
qui fermast. Ils me vinrent recevoir à l'entrée du village et 
me conduisirent devant la cabane des Mougoulachas, où ils 
nous firent asseoir au soleil bien chaud, sur des clayes de 
cannes. Je leur fis là un présent, considérable parmy eux, de 
haches, couteaux, miroirs, aiguilles, chemises, couvertes. 
Ils m'en firent aussy un de leurs plus belles richesses, qui 
estoit de douze peaux de chevreuil bien grosses, la plus part 
percées, que j'ay données à mes gens pour faire des souliers. 
Ils nous régalèrent de sagamité de pain. Pendant qu'ils fai- 
soient leur partage de présents, je fus me promener dans le 
village avec le chef des Bayogoulas, qui me mena dans leur 
temple, sur lequel il y avoit des figures d'animaux, comme 
d'un coq peinturé de rouge. A l'entrée, il y a un appentis de 
huit pieds de large et long de douze, soustenu par deux gros 



170 MARS 1699. TEMp LE DES BAYOGOULAS 

piliers, avec une traverse qui sert de poutre. Au costé de la 
porte du temple il y a plusieurs figures d'animaux, comme 
d'ours, loups, oiseaux; au deçà, celle d'un qu'ils nomment 
choucoiïacha, qui est un animal qui a la teste faite comme un 
cochon de lait et aussy gros, le poil comme un blaireau, gris 
et blanc, la queue comme un rat, les pattes comme un singe, 
qui a une bourse sous le ventre, dans lequel il engendre ses 
petits et les nourrit. J'en ay tué huit, que j'ay bien examinés. 
La porte du temple a huit pieds de haut, deux et demy de 
large; le chef la fit ouvrir par un homme et entra le premier. 
C'estoit une cabane faite comme toutes les autres où ils 
sont logés, faite en douve large de trente pieds et ronde, bou- 
sillée de terre à hauteur d'homme. Au milieu, il y avoit deux 
buschers de bois sec vermoulu bouta bout qui brusloit; au 
fond, il y avoit un eschafaud, sur lequel il y avoit plusieurs 
paquets de peaux de chevreuil, d'ours et de bœuf qui estoient 
des présents offerts à leur dieu, sous la figure de ce chou- 
coûacha, qui estoit despeint en plusieurs endroits de rouge et 
noir. Il y avoit une bouteille de verre double, que Tonty avoit 
donnée à ces gens : voylà tout ce que je vis dans ce temple. 
Delà je fus dans leur village et vis des cabanes, faites comme le 
temple à l'appentis près, les unes plus grandes, les autres 
plus petites, couvertes de cannes fendues et jointes ensemble 
proprement, sans fenestres. Ces cabanes tirent leur jour d'en 
haut par un trou de deux pieds de diamètre, sans pavez, ny 
plancher que de sable et terre sèche. Leurs lits sont sur quatre 
piliers, élevés de terre de deux pieds avec des traverses de 
bois roux, gros comme le bras environ, et une natte tendue 
là-dessus; des petites cannes liées les unes contre les autres, 
de manière qu'ils sont fort droits, mais peu mollement, 



MARS 1699. D'iBERVILLE CHEZ LES BAYOGOULAS 171 

n'ayant pour meubles que quelques pots de terre, qu'ils font 
assez proprement et délicats et bien travaillez. Tous 
les hommes sont nuds, sans s'apercevoir de l'estre. Les 
femmes n'ont qu'une braye faite d'escorce d'arbre, la plus- 
part blanc et rouge. La braye est faite de plusieurs brins d'es- 
corce filés, tissus ensemble, de la hauteur de huit pouces par 
le haut, qui leur prend aux reins; le bas est par cordons d'un 
pied de long, descendans au-dessus du genouïl. Elles sont 
avec cela suffisamment cachées, les cordons estans tousjours 
en mouvement. Plusieurs filles de six à sept ans n'ont point 
de braye; elles se cachent avec un petit paquet de mousse, 
tenu par une ficelle qui leur passe entre les cuisses et se noue 
à une ceinture qu'elles ont. Je n'en ay veu aucune de jolie, 
elles se mettent leurs cheveux autour de la teste en paquet. Il 
y avoit dans ce village cent sept cabanes et deux temples, et 
il pouvoit y avoir environ deux cents à deux cent cinquante 
hommes, peu de femmes, la picote ', qu'ils avoient encore 
chez eux, leur ayant fait mourir le quart du village. Ils met- 
tent leurs corps morts sur des eschafauds autour de leur vil- 
lage, fort près, élevés de terre de sept pieds, enveloppés dans 
des nattes de cannes et couvertes d'une en forme de toit de 
maison, ce qui pue beaucoup et amasse beaucoup de corbeaux 
aux environs. Ces Sauvages sont les plus gueux que j'aye 
encore veus, n'ayant aucune commodité chez eux ny aucun 
ouvrage. Quelques uns ont des espèces de couvertes, faites 
d'escorce d'arbre tissée assez proprement, comme pourrait 
estre en France une grosse toile faite de chanvre blanchy. 
Les hommes sont tous de corps alerte, bien faits, de taille 
alerte, je crois peu aguerris, se tenant les cheveux courts et 

1 Petite vérole. 



I72 MARS 1699. d'.IBERVILLE PART POUR LES OUMAS 

se matachant le visage et le corps. C'est un agrément aux 
femmes de se noircir les dents, ce qu'elles font avec une herbe 
pilée en mastic; elles durent noires du temps et redeviennent 
blanches. Les jeunes filles sont soigneuses de cela, le visage 
propre. Quelques unes ont le corps piqué et marqué de noir 
au visage et sur le sein. Ils ont dans leurs villages quelques 
coqs et quelques poules. Leurs déserts ne sont pas grands 
pour le monde qu'ils ont; le terrein est assez uny aux envi- 
rons. Le pays est fort beau, de grands bois, meslez de toutes 
sortes, hors de pins. J'ay veu quelques pommiers sauvages, 
quelques pesches; il n'y a ni fraises, ni framboises, ni 
meures. Je m'en retournay au camp joindre mes gens , où 
tout le village vint me conduire en chantant ; le reste du jour 
se passa à se divertir les uns avec les autres, à chanter et à 
danser. Je leur ay fait tirer des boistes, qu'ils ont bien ad- 
mirées. Je ne peus rien apprendre de ce que je voulois sçavoir. 
J'observay la latitude de ce village, qui est sur la gauche de la 
rivière en montant, estre de 3 1 degrez 2 minutes. 

Le 16 e , à huit heures du matin, je suis party pour aller aux 
Oumas, pour voir si je n'aurois point des nouvelles de la 
fourche, où Tonty dit dans sa relation avoir esté. Le chef des 
Bayogoulas s'est embarqué avec moy et a fait suivre un canot 
dans lequel il y a huit hommes de ses gens pour nous guider. 
J'ay fait aujourd'huy sept lieues et demye. A trois lieues de 
leur village, à la gauche en montant, il y a un ruisseau par 
où ils vont en canot aux Outimachas et aux Magenesito, à 
trois journées d'icy, dans l'ouest, à six lieues et demye au 
dessus de leur village, à droit de la rivière. Ils m'ont mon- 
tré la rivière par où ils vont aux Annocchy, qu'ils appellent 
Bilocchy. Ils nomment cette rivière Ascantia, et elle va à la 



MARS 1699. CHEMIN DE BILOXI. — BATON ROUGE 1 73 

mer dans la baye où sont les navires mouillés; le Mississipy 
se jette dedans. Voilà la seule fourche qu'ils connoissent : la 
rivière depuis leur village a beaucoup serpenté. Plus je vais en 
haut, et plus je trouve le pays advancé : le raisin est graine 
gros comme le plomb à bécassine, et plus; il y en a beaucoup 
le long dé la rivière. Le pays noyé d'un pied, je ne sçay si 
dans les terres c'est la mesme chose. 

Le 17 e , nous nous sommes rendus à une petite rivière à 
la droite de la rivière, à cinq lieues et demye delà couchée, où 
ils nous faisoient connoistre qu'il y avoit une grande quan- 
tité de poissons, où j'ay fait tendre des filets et n'ay pris que 
deux barbues. Les Sauvages s'estant arrestés deux lieues au 
deçà pour chasser aux ours, où ils disent qu'il y en a beau- 
coup, mon frère y a resté avec eux. Cette rivière fait la sépa- 
ration du pays pour les chasses des Bayogoulas et des Oumas. 
Il y a sur le bord beaucoup de cabanes couvertes [de lataniers 
et un may sans branches, rongy avec plusieurs testes de pois- 
sons et d'ours attachées en sacrifice. Le terrein est parfaite- 
ment beau. 

Le 1 8 e , mon frère et ces Sauvages m'ont joint, qui n'ont 
rien tué; mon frère a tué un ours. A deux lieues de la cou- 
chée, j'ay trouvé une isle d'une lieue de long; c'est la pre- 
mière que j'aye trouvée sur la rivière. A deux lieues de l'isle, à 
la droite, j'ay trouvé un pays haut, élevé de cinquante pieds 
de terre; terre sablonneuse, comme à Estampes, pendant deux 
lieues; l'autre bord plat comme ailleurs. A six lieues et demye 
de la couchée, nous avons trouvé un ruisseau large de 
six pieds, qui vient de la rivière du Mississipy. Les Sauvages 
m'ont dit que, si je pouvois passer mes chaloupes par là, j'a- 
brégerois d'une journée de chemin. J'envoyay mon frère en 



174 MARS 1699. LA POINTE COUPEE 

canot voir si cela se pouvoit. M'ayant dit qu'ouy, avec un 
peu de travail, il y a un espace de cinq cents pas, où j'ay 
trouvé un amas de bois de trente pieds de haut, que les 
grandes eaux avoient amassés les uns sur les autres, qui en 
bouchent la sortie; je fis travailler à faire un chemin de trois 
cent cinquante pas de long, et fis le portage de tout ce que 
j'avois dans ma chaloupe, et avec des palans je les fis passer 
de l'autre costé et les jeter dans la rivière avec beaucoup de 
peine. Il pleuvoit et le pays estoit de vase, sur laquelle on ne 
pouvoit se tenir. Je finis ce travail à neuf heures du soir, 
avec flambeaux de cannes liées ensemble, et fus coucher de 
l'autre bord de la rivière, où mon frère, avec les deux canots 
d'escorce, avoit passé faire les tentes et à souper pour tout le 
monde. Nous vivons tous de bled d'Inde que j'ay acheté 
chez les Bayogoulas, dont nous faisons de la sagamité, n'ayant 
plus de vivres que deux cents livres de pain dans chaque cha- 
loupe, que je garde pour le retour. 

Le 19 e , nous avons fait aujourd'huy six grandes lieues et 
demye et sommes venus coucher à la nuit sur la gauche de la 
rivière. A trois lieues du desbarquement des Oumas, j'ay fait 
tirer un coup de boiste pour les advertir de mon arrivée pour 
ne les pas surprendre. Nous avons marché aujourd'huy treize 
heures du jour, mes gens sont très fatiguez et ne mangeant 
que la sagamité, ils jurent et pestent contre les faiseurs de re- 
lations fausses, qui sont cause que je m'engage si avant. 
!' Le 20 e , je me suis rendu au desbarquement du village des 
Oumas, à dix heures et demye du matin, distant de ma cou- 
chée de trois lieues, où j'ay trouvé cinq hommes, trois Oumas 
et Quinipissas, qui m'y attendoient avec le calumet de paix, 
estant venus du village, ayant entendu le coup de pierrier. 



MARS 1699. ACCUEIL FAIT PAR LES OUMAS 1 7 5 

Du tant loin qu'ils nous ont descouverts, ils ont chanté, et les 
Bayogoulas que j'avois chantoient pour moy. Arrivant à 
terre, nous nous sommes embrassés et caressés à leur manière 
et avons fumé ensemble. Sur les onze heures, j'ay esté au vil- 
lage, les Bayogoulas et ces gens nous escortant tout le long 
du chemin. Les députés desOumas marchoient devant, chan- 
tant tousjours, quoyque nous eussions à passer par un très 
mauvais chemin, remply de costes ou petites montagnes fort 
escarpées pendant presque tout le chemin. A une heure après 
midy, nous nous rendismes à la veue du village, où, à quatre 
cens pas, j'ay rencontré trois hommes députés pour me porter 
le calumet. Il a fallu fumer en cérémonie, assis sur la natte, 
ce qui me fatigue beaucoup, n'ayant jamais fumé. Ces trois 
nouveaux chantres m'ont conduit sur une hauteur, où il y 
avoit trois cabanes, à trois cens pas du village, où ils me 
firent arrester et envoyèrent advenir le chef de mon arrivée, 
attendant une response sur ce que nous ferions. Un homme 
vint nous advertir d'entrer. En y entrant les trois chantres 
marchoient devant, chantant, présentant au village le calumet 
de paix, élevé à la hauteur des bras. Le chef et deux des plus 
considérables vinrent au devant de moy à l'entrée du village, 
portant chacun une croix blanche à la main, me saluèrent à 
leur manière, me prenant sous le bras et me conduisirent au 
milieu de leur place sur des nattes, où tout le village estoit 
assemblé, où on fuma de nouveau, et me donnèrent beaucoup 
de marques d'amitié. Je leur fis un petit présent, en attendant 
ce que je voulois leur donner à mes chaloupes. Sur les quatre 
heures du soir, on nous donna un bal en forme au milieu de 
la place, où tout le village s'estoit assemblé ; on apporta au 
milieu de l'assemblée des tambours chychycouchy, qui sont 



I76 MARS 1699. FÊTE ET CEREMONIES 

des calebasses, dans lesquelles il y a des graines sèches, avec 
un baston pour les tenir ; cela fait un petit bruit et sert à 
marquer la cadence. Nombre des chantres s'y rendirent. 
Peu de temps après il y vint vingt jeunes gens de vingt à trente 
ans et quinze jeunes filles des plus jolies et parées magnifi- 
quement à leur manière, toutes nues, n'ayant que leurs 
brayes, sur lesquelles elles avoient par-dessus des espèces 
de ceintures larges d'un pied, qui estoient de plume et poil ou 
crin peinturé de rouge, jaune et blanc, le visage et le corps 
mataché ou peinturé de différentes couleurs, portant des 
plumes à leurs mains, qui leur servent d'esventail ou à mar- 
quer la cadence, leurs cheveux proprement nattés avec des 
bouquets de plumes. Les jeunes hommes estoient nuds, 
n'ayant qu'une ceinture comme les filles, qui les cachoit en 
partie, bien matachés et les cheveux bien accommodés avec 
des bouquets de plumes. Plusieurs avoient des chaudières en 
forme d'assiettes aplaties, deux et trois ensemble, attachées à 
leur ceinture, pendant à hauteur du genouïl, qui faisoient du 
bruit et aidoient à marquer la cadence. Ils dansèrent comme 
cela trois heures avec un air fort dispos et enjoué. La nuit 
venue, le chef nous fit loger dans sa cabanne ou maison qu'il 
avoit faite. Après avoir soupe de sagamité de bled d'Inde, 
on apporta et alluma un flambeau de cannes, longues de 
quinze pieds, liées ensemble, gros de deux pieds de tour, que 
l'on planta au milieu, bruslant par le haut et qui esclairoit 
suffisamment. Toute la jeunesse du village s'y rendit avec 
leurs arcs et flesches et casse teste et instruments de guerre, 
et quelques femmes et filles, où ils commencèrent de nou- 
veau à danser jusqu'à minuit des danses de guerre que je 
trouvay fort jolies, et se retirèrent tous, hors le chef qui resta 



MARS 169g. D'iBERVILLE QUITTE LES OUMAS 177 

et coucha avec nous dans sa cabane et tous les Bayogoulas, 
auxquels on faisoit les mesmes honneurs qu'à nous, les re- 
gardant comme François, les ayant amenés chés eux. Ces 
deux chefs se haranguèrent l'un l'autre; le Bayogoula haran- 
gua pour moy le Ouma. Ce village est sur un costeau, où 
il y a cent quarante cabanes ; il peut y avoir trois cent cin- 
quante hommes au plus, beaucoup d'enfans. Toutes les 
cabanes sont sur le bord du costeau, à double rang par en- 
droits et en figure ronde au milieu. Il y a une place de deux 
cents pas de large, fort nette. Les champs à bled d'Inde sont 
dans les vallons et sur les autres costeaux des environs. Tout 
ce pays n'est que costeaux d'assez bonne terre noire; point de 
roches; je n'en ay point encore veu depuis la mer. Ce village 
est esloigné de la rivière de deux lieues et demye au nord; 
les bois y sont francs, meslez de toute sorte de chesnes, sur- 
tout beaucoup de cannes dans les fonds. Je n'ay veu là aucun 
arbre fruitier. Ils m'y ont donné de deux sortes de noix, une, 
comme celles de Canada, des noix dures, et l'autre, petites, 
faites comme des olives et pas plus grosses. Ils n'ont encore 
rien cultivé que des melons et ont semé du tabac. 

Le 2 i e , à dix heures du matin, je suis sorty du village pour 
m'en retourner avec mes gens. Les Bayogoulas m'ont accom- 
pagné en chantant. J'ay salué ce village, en sortant, de deux 
saluts de mousqueterie, et suis arrivé à mes chaloupes à midy. 
A deux heures le chef des Oumas est arrivé avec plus de 
cent cinquante de ses gens et femmes et enfans, qui nous ont 
apporté du pain de bled d'Inde et farine pilée. Je leur ay fait 
un présent de couteaux, haches, chaudières, miroirs, alênes, 
ciseaux, aiguilles, chemises, couvertes et juste-au-corps de 
drap rouge. Leur ayant demandé du bled d'Inde, ils ont en- 

IV. 12 



I78 MARS 1699. D'iBERVILLE PART POUR LES COROAS 

voyé toute la nuit au village advertir d'en apporter le lende- 
main. Ils ont fort parlé de Tonty, qui avoit esté à leur village 
cinq jours et avoit laissé ses canots où sont mes chaloupes, 
avec quelqu'un de ses gens. Je n'ay peu apprendre des nou- 
velles de la fourche. J'ai veu des Quinipissas qui me disent que 
leur village est à sept jours d'icy et que Tonty n'y a pas esté, 
ni les François. Gela me donne un vrai chagrin et m'embar- 
rasse beaucoup. Croyant que ces gens pouvoient avoir les 
mesmes raisons que les autres de me cacher la vérité, quoy- 
qu'ils me paroissent de bonne foy, je me résolus d'aller jus- 
qu'aux Coroas. La relation du Père Récollect dit que la four- 
che est en deçà quinze lieues. 

Le 22 e , à huit heures du matin, on m'a apporté du bled 
d'Inde du village, trois barriques. Je suis party dans un ca- 
not, où il y a six Oumas et un Taensa, que j'ay pris dans ma 
chaloupe pour luy faire faire la carte du païs et voir s'il ne 
parlera pas autrement que les autres séparément. Nous 
voyant une fois partis pour y aller, il m'a asseuré que le Mal- 
banchia, c'est le nom du Mississipy, ne se fourche pas d'icy aux 
Akansas, où il a esté. Il m'a fait une carte, où il me marque 
que le troisiesme jour de nostre marche nous trouverons à 
gauche une rivière, qui se nomme Tassénocogoula, dans la- 
quelle il marque deux fourches; sur celle de l'ouest sont huit 
villages qu'il nomme Yataché, Nactythos, Yesito, Natao, 
Cachaymons, Cadodaquis, Nataché, Natsytos. Le cinquiesme 
et sixiesme de ces villages, M. Cavelier y a passé, s'en reve- 
vant des Genys par terre aux Akansas. Ils ont trouvé, des 
Genys aux Cadodaquis, cinquante-trois lieues de chemin à 
leur estime. Ce Taè'nsa me marque que des Oumas à ces vil- 
lages il pust y avoir huit jours de chemin en canot, qui font 






MARS 1699. NATIONS INDIQUEES PAR UN TAENSA 1 79 

soixante lieues. Sur cette branche qu'ils nomment Tasseno- 
cogoula, ils .nomment une nation qu'ils appellent Nyhatta. 
Ils en parlent comme d'une nation très considérable, à trois 
journées des Oumas. De cette rivière de Tassenocogoula, 
montant le Malbanchya un jour, nous nous retrouverons au 
desbarquement des Oumas, où sont les canots et où le chef se 
doit trouver et nous festiner en passant. De ce desbarquement 
au village il peut y avoir une lieue et demye. C'est un grand 
détour que le fleuve fait à l'ouest en cet endroit. De ce desbar- 
quement au village de Theloël 1 trois jours. Ces huit villages 
ensemble n'en font qu'un, dont les Nachés sont du nombre; 
les autres se nomment Pochougoula, Ousagoucoulas, Cogou- 
coulas, Yatanocas, Ymacachas, Thoucoue, Tougoulas, 
Achougoulas. Tous ces villages ensemble n'en font qu'un qui 
se nomme le Theloël. Il me dépeint ce village de trois ou 
quatre cens cabanes bien jpeuplé. Des Theloël, montant le 
fleuve un jour, à la droite, c'est la rivière des Chicachas, 
dofit je parleray après; un jour et demy au dessus de cette 
rivière est le village des Taensas. Le village est sur la droite 
en montant, qui sont sept villages ensemble, n'en faisant 
qu'un, qu'ils nomment Taensas, Ohytoucoulas, Nyhou- 
goulas, Couthaougoula, Conchayon, Talaspa, Chaoucoula. 
Le Sauvage que j'ay avec moy est un Taensa. Il est nom- 
breux en hommes et cabanes comme les Theloël, pas tout à 
fait si grand. 

De ce village à trois jours montant est les Coloa à gauche, 
et lesYachou, qui ne font qu'un village. Ils sont nommez dans 
les relations Coroas. Des Coroas aux Imahao, qui est un vil- 
lage des Akansas, ils comptent dix jours et demy sur le pied 

1. Ou Thécoel? 



l8o MARS 1699. DISTANCES DES LIEUX 

de sept lieues, que je marque valoir un de leurs jours de 
chemin en canot au plus. Sur la rivière des Ghicachas, dont 
j'ay parlé cy-dessus, il marque sept villages, qui sont les To- 
nicas, Ouispe, Opocoulas, Taposa, Chaquesauma, Outapa, 
Thysia. De Theloël aux Tonicas, quatre jours; de celuy là au 
plus esloigné des autres, deux jours ; et des Oumas, par terre 
ils y vont en six jours. Les Chicachas et Napyssas sont unis 
ensemble; leurs villages sont près les uns avec les autres. Ces 
Sauvages et les autres, que j'ay questionnez, placent les na- 
tions qui sont sur le Mississipy bien différemment de ce que 
rapporte le Père Ghrestien dans son deuxiesme tome de 
YEstablissement de la Foy, sur le rapport du Père Zenobe, 
compagnon du voyage du sieur de La Salle, qui dit que des- 
cendant à la mer ils ont trouvé : 

Des Akansas aux Taensa 80 lieues. 

Des Taensa aux Naché 12 — 

Des Nachés aux Coroas 10 — 

Des Coroas ou Coloas, à la division du fleuve 

ou fourche 6 — 

De cette division aux Quinipissas 40 — 

Des Quinipissas aux Tangibaos 2 — 

Des Tangibaos à la mer 40 — 

Qui feroit des Acansas à la mer 190 — 

Au rapport des Sauvages que j'ay bien examiné, ils esti- 
ment par rapport à sept lieues par jour de marche en mon- 
tant : 

Des Acansas aux Coroas. ... 73 lieues 1/2 
Des Coroas aux Taensas. ... 21 — 

94 — i/ 2 



MARS 1699. D'iBERVILLE RECONNAIT LE MISS1SSIPI l8l 

Report. 94 lieues. 1/2 

Des Taensas aux Nachés. ... 17 — 1/2 

DesNachés ou Theloël aux Oumas. 52 — 1/2 
De mon estimation et des deux pilotes 

que j'ay avec moy : 
Des Oumas aux Bayogoulas, suivant 

larivière 35 — 

Des Bayogoulas à la mer. ... 64 — 



263 lieues 1/2 

Ce qui feroit une différence de soixante-treize lieues et 
demye. De plus, je ne pouvois douter (sic) que tant de Sau- 
vages différents, et à qui j'avois fait faire en particulier 
des cartes, peussent mentir sur le fait de la fourche; ils me 
donnoient trop de marques certaines que c'estoit par cette 
rivière que le sieur de La Salle et Tonty avoient descendu. 
Les Bayogoulas, me voyant tousjours obstiné à vouloir aller 
chercher cette fourche, et que Tonty n'avoit point passé 
par là, me firent entendre qu'il avoit laissé au chef des Mou- 
goulachas un escrit comme celuy que je leur laissois, qui es- 
toit fermé pour le donner à un homme qui devoit venir de la 
mer. Cela me faisoit juger que c'estoit une lettre de Tonty 
pour M. de La Salle -, que, s'il estoit vray qu'il y eust une 
fourche, elle ne pouvoit tomber à Test de celle où j'estois, ou 
du moins ce n'estoit pas celle par où Tonty avoit descendu, 
attendu qu'il n'y avoit aucune rivière depuis les Apalaches 
jusques à Pensacola, qui est une baye, dans laquelle il tombe 
une rivière, dont les eaux sont claires, et que ce n'est pas un 
pays noyé. La Mobile m'a bien paru une rivière assez grosse 
pour estre le Mississipi, dont les eaux sont troubles et bour- 



182 MARS 1699. RETOUR AU DÉBARQUEMENT DES OUMAS 

beuses, avec de grands courants, mais ce ne peust estre celle 
par où nos François ont descendu, attendu que son entrée est 
large de plus d'une lieue, qu'elle fait une baye près de sa sor- 
tie à la mer, qui a plus de quatre lieues de large, où les eaux 
douces et salées sont meslées ensemble par le reflux de la 
mer pendant plus de six lieues dedans -, que les terres du bord 
de la mer sont de sable et jcouvertes de pins, aussy bien que 
les isles qui y sont. La terre ferme est un pays qui ne noyé 
pas, couvert de toutes sortes de bois francs, fort plat, à 
l'abord duquel une chaloupe ne peust approcher qu'à un 
quart de lieue du costé du ouest de la rivière, ce qui n'a nulle 
ressemblance avec ce que la relation du Père Récollect rap- 
porte du bas de la fourche du Mississipi, par où ils ont des- 
cendu, mais bien le bas de celle où je suis, quo}que il aye 
marqué dans sa relation avoir descendu par la b anche de 
V ouest. Je sçay qu'estant à la baye de Saint-Louys avec 
M. de Beaujeu, il disoit, comme M. de La Salle, que ce pou- 
voit bien estre la branche de l'ouest du Mississipy qui tomboit 
dans la baye Saint-Louis, ne la connoissant pas, ayant des- 
cendu par celle de l'est. C'est un menteur qui a déguisé toutes 
choses, que je ne peux consulter pour voir les ressemblances 
de cette rivière à celle où ils ont descendu. Voyant que le 
temps me pressoit pour m'en retourner et qu'il faudroit du 
temps à mes chaloupes pour regagner les vaisseaux du bas 
de la rivière, si elles ne trouvoient du bon vent, je retournay 
au desbarquement desOumas, de trois lieues au dessus, où je 
me rendis sur les six heures et demye du soir, où je ne trou- 
vay personne. J'envoyay mon frère et deux Canadiens au 
village, sur-le-champ, pour tascher de faire revenir les Bayo- 
goulas et ses gens, pour partir le lendemain à la pointe du jour. 



4- [ ,> 




AÏ% 







MARS 1699. LES OUMAS APPORTENT DU BLED D'iNDE l83 

Il les trouva en desbauche avec des femmes au village ; il les 
pressa de venir me trouver, ils le remirent au lendemain. 
Après plusieurs instances que mon frère leur fit, ne voulant 
pas venir, il les laissa, et paraissant mescontent d'eux, s'en- 
vint tout d'une course et se rendit à neuf heures du soir avec 
bien de la peine, n'y voyant goutte dans les cannes. A 
dix heures du soir, trois Bayogoulas et six Oumas s'en vin- 
rent, nous apportant le calumet de paix tout de nouveau, nous 
croyant faschez. Les ayant fait approcher et donner à manger, 
ils me dirent que le prompt départ de mon frère du village, le 
croyant fasché, avoit mis tout le monde en tumulte et que 
l'on les avoit envoyez pour nous apaiser ; que le chef m'en- 
voyoit huit volailles et des citrouilles, et qu'il viendroit le len- 
demain au matin. Je donnay quelques bagatelles à ces Sau- 
vages, et en renvoyay cinq sur le champ, à la clarté des 
flambeaux de cannes sèches, «dire au village que j'avois besoin 
de bled d'Inde, que l'on m'en apportast, je les payerois. A 
deux lieues au dessus du desbarquement des Oumas, il y a une 
petite isle de demy lieue de tour; c'est la troisiesme que j'aye 
veue dans cette rivière entre les Bayogoulas et les Oumas. 

Le 23 e , sur les huit heures du matin, le chef des Oumas 
vint avec quatre-vingts de ses gens et femmes en partie, char- 
gées de bled d'Inde, citrouilles et des volailles, et le chef des 
Bayogoulas et le reste de ses gens me dirent qu'ils avoient 
creu que j'estois fasché de ce qu'ils n'estoient pas venus hyer 
au soir avec mon frère, mais qu'il estoit trop tard pour cela. 
Je leur donnay quelques rassades, alênes, couteaux et ai- 
guilles pour leur bled d'Inde. Après nous estre bien fait des 
amitiez les uns aux autres et dit adieu je m'embarquay. Le 
chef des Oumas et un des principaux de ses gens me condui- 



184 MARS 1699. PETITE RIVIÈRE QUI MENE AU BILOXI 

sirent jusqu'à ma chaloupe, me tenant sous les bras, pour 
m'aider à marcher, de crainte qu'il ne m'arrivast aucun acci- 
dent sur leur terre. Le chef des Bayogoulas s'embarqua avec 
moy. C'est un homme de quarante ans, qui a de l'esprit et 
ruzé. Estant desbordé, je fis tirer trois saluts de mousqueterie 
et crier trois fois : Vive le Roy, auquel ils me respondirent 
par trois cris de joye, comme ceux que j'avois faits de : Vive 
le Roy. 

Les Oumas, Bayogoulas, Theloël, Taensas, les Coloas, 
les Chycacha, les Napissa, les Ouachas, Choutymachas, 
Yagenechito, parlent la mesme langue et s'entendent avec les 
Bilochy, les Pascoboula. 

Le chef des Oumas est un homme de cinq pieds dix pouces 
de hauteur et gros à proportion, ayant le front fort plat, 
quoyque les autres hommes de sa nation ne l'ayent pas, du 
moins très peu de vieillards. Cette mode change parmi eux. 
Il est âgé de soixante-dix ans environ, ayant un fils de vingt- 
cinq à trente ans environ, bien fait, qui luy succède à la cou- 
ronne, — les chefs ne sont pas plus maistres de leurs gens, 
que ne le sont les chefs des autres nations du costé du Ca- 
nada. J'ay remarqué seulement parmi ceux-cy plus de civi- 
lité. Ce mesme jour, nous sommes venus coucher à deux 
lieues au dessous du village. Cette rivière descend fort viste; 
mes gens nagent volontiers pour s'en retourner chercher du 
pain et du vin, au lieu d'eau et de bled d'Inde. 

Le 24 e , à trois heures de l'après midy, nous nous sommes 
rendus à la rivière qui va aux Bilochy et à la baye où sont 
les navires, où je n'ay pas peu d'apparence d'y faire passer 
les chaloupes. M. de Sauvolle a continué son chemin dans la 
chaloupe, auquel j'ay donné ordre de sonder l'entrée du 



d'iberville y entre, sauvole descend le mississipi i85 



S 



fleuve et la passe du milieu, et mon frère dans la mienne, où 
estoit le chef des Bayogoulas, qui m'a donné un Mougoula- 
cha pour me guider à la mer par cette jj gtite rivière, dans la- 
quelle fay entré, sur les quatre heures du soir, avec les deux 
canots d'escorce et quatre de mes gens et le Mougoulacha. 
J'ay fait dedans deux lieues, où j'ay couché. Cette rivière ou 
ruisseau n'a de large que huit ou dix pas, plein de bois ren- 
versés qui la barrent. Il y a trois' et quatre pieds d'eau aux 
eaux basses, aux grandes eaux deux et trois brasses. J'ay fait 
dans ces deux lieues dix portages, les uns grands de dix pas, 
les autres de trois ou quatre cents pas, plus ou moins. 

Le 25 e , j'ay couru le plus souvent à l'est; comme hyer au 
soir, j'ay peu avoir fait aujourd'huy sept lieues et cinquante 
portages par-dessus des arbres et embarras de bois, et sommes 
venus coucher à un desbarquement, où nous avons trouvé six 
canots de bois, où il se joint deux petites rivières à celle-cy, 
une qui vient du nord-nord-ouest et l'autre du sud-est, qui la 
grossissent la moitié et l'eslargissent le double. 

Le Mougo ulach a, que j'avois dans mon canot ayant des- 
barqué à trois lieues d'icy, nous faisant entendre qu'il nous 
joindrait à la fourche, ne s'y est pas rendu, et s'en est appa- Mr*, 
remment retourné à son villa ge, qui ne peust estre à plus de ^ <- 
six à sept lieues d'icy en droicte ligne. Il y a un chemin fort 
battu, qui conduit à une lieue au deçà de son village. Le lieu 
où je suis est un des plus beaux endroits que j'aye veus, N 
belle terre unie, beau bois, clair, point de cannes, où nous ( - 
entendons beaucoup de coqs d'Inde crier, sans en avoir peu 
tuer, mais tout pays noyé, de cinq et six pieds aux grandes 
eaux. Il y a beaucoup de poisson dans ces rivières et descro-i* A- 
codiles. Il seroit facile de nettoyer cette petite rivière aux 



1 86 mars 1699. d'ibervtlle continue sans guide 

eaux basses et de la rendre navigable jusqu'au Mississipy. 
Ges portages nous ont bien fatigués aujourdhuy, surtout moy, 
qui ay esté obligé de tenir le devant de mon canot et de le 
conduire de crainte de le crever, Deschiers, un de mes gens, 
estant malade. J'ay pris hauteur à trois lieues d'icy et j 1 ay 
trouvé 3 1 degrez 3 minutes. 

Le 26 e , quoyque je n'aye_ pas de gu ide, je n'ay pas laissé 
de continuer mon chemin au lieu de relascher et aller par le 
Mississipy : c'est une entreprise assez gaillarde avec quatre 
hommes, mais je ne rattraperois pas mes chaloupes, et 
j'aime mieux suivre cette rivière et faire voir aux Sauvages 
que, s ans guid e, je vas où je veux. Quelque chose qui arrive, 
je gagneray tousjours les vaisseaux, quand je devrois aller 
par terre et abandonner mes canots et en faire d'autres; ou, 
je ne trouveray à la mer d'escorce d'arbre, qui pesle bien à 
présent. 

A quatre lieues à l'est-sud-est de ma couchée, j'ay trouvé 
une rivière qui vient du nord, sur ma gauche, avec un peu 
de courant, une fois plus grosse que celle où je suis, qui n'a 
que cinquante pas de large et cinq pieds d'eau, qui se sont 
jointes ensemble, et estant jointes, j'ay trouvé deux brasses 
et demye d'eau large de .quatre-vingts pas, le pays très beau 
qui noyé d'un pied aux grandes eaux. Il y a bien des endroits 
qui ne noyent pas. A une lieue et demye de cette rivière, 
continuant de marcher à l'est-sud-est, j'en ay trouvé encore 
une, qui alloit à l'est, à ce qu'elle me paroist, avec si peu de 
courant, que j'ay eu de la peine à voir où elle alloit, et aussi 
large que celle que je suivois, où j'ay trouvé un peu de cou- 
rant et trois brasses d'eau, ce qui fait que je l'ay suivie, lais- 
sant l'autre à gauche, à quatre lieues et demie de celle là. Au 



MARS 1699. LAC. — RIVIÈRE NOMMEE D'iBERVILLE 187 

sud-est, j'en ay trouvé une à droite, qui alloit au sud avec si 
peu de courant qu'à peine le remarquoit-on, aussy large que 
la bonne, ayant trois brasses d'eau. J'ay laissé celle-ci à 
droite et suis venu coucher à une lieue et demie de là, sur la 
droite de la rivière. J'ay trouvé quatre ou cinq petites rivières 
à la gauche, dont je ne parle pas; le pays noyé en bien des 
endroits, dans les grosses eaux, d'un pied, et elles ne montent « 
de plus qu'elles ne sont à présent que deux pieds. Ces pays i ***" 
me paroissent bien plus beaux que les environs du Malban- I 
chya. J'ay fait aujourd'huy onze grandes lieues, je pourrais 
bien dire douze. Cette rivière fait beaucoup de tours. Nous 
voyons une très grande quantité de crocodiles. J'en ay tué 
un petit de huit pieds de long, qui est fort bon à manger ; la 
chair fort blanche et délicate sentant le musc, c'est une odeur 
qu'il luy faut faire perdre pour le pouvoir manger. 

Le 27 e , à six heures du matin, nous avons continué de 
descendre la rivière sur laquelle je ne trouve pas de fond, à 
vingt-trois pieds de ligne. A cinq lieues au sud-est de ma 
couchée, j'ay trouvé une bande de plus de deux cents vaches 
et taureaux, sur lesquels nous avons tiré, sans en avoir arresté 
aucun. Cette pointe faisoit la sortie de la rivière, qui tomboit 
sur un lac large de quatre lieues r six de long et en forme LAt 
'ovale. J'ay coupé droit à l'est, où il me paroist une entrée de M' 
rivière à deux lieues et demye de celle que je viens de suivre, Jc^ 
que Von a nommée depuis de mon nom. Dans la traverse de 
ce lac, j'ay tousjours trouvé huit et dix pieds d'eau et me 
suis rendu à la rivière, par où se dégorge ce lac, qui a demy 
tiers de lieue de large. Je l'ay suivy deux lieues et demye, 
allant à l'est-sud-est, où j'ay trouvé sur la gauche une branche 
de rivière de cent cinquante pas de large. De là, j'ay continué 



100 MARS ID99. LAC DE PONTCHARTRAIN 

ma route une lieue un quart; j'ay tombé sur un lac, dont la 
terre court à l'ouest-sor-ouest, que nous avons nommé de 
Pontchar train. J'ay couché sur la pointe de la gauche de la 
sortie de la rivière. Les terres des environs du lac de Pont- 
chartrain ne m'ont pas paru noyées. Je ne doute pas que du 
costé du sud du lac je trouve le premier. A aller à 
celuy de Pontchartrain, il y a plus de la portée d'un mous- 
quet, car de la sortie de la rivière d'Iberville, je voyois des 
esclaircissemens, que je croyois la mer, qui estoit le lac tra- 
versant le premier lac. Il m'a paru des fumées au nord à 
deux lieues dans les terres. J'estime que du fond de l'ouest du 
lac de Pontchartrain à aller au Malbanchia, il ne doit pas y 
avoir plus de demy lieue, et tombe dix lieues au-dessous des 
Bayogoulas. Le fond du sor-ouest du lac peut tomber à 
trente lieues dans le Malbanchia. 

Le 28 e , nous avons marché sur le bord de ce lac environ 
dix lieues à l'est un quart sor-ouest, le vent au nord-ouest. 
L'eau du lac est saumastre à n'en pouvoir boire, et suis venu 
camper sur une pointe d'herbe sans bois, assez mal, n'ayant 
pas d'eau pour boire, et beaucoup de maringouins, qui sont 
de terribles petits animaux à des gens qui ont besoin de re- 
pos. Depuis quatre lieues, il règne des prairies le long du 
lac, qui ont de large à aller au grand bois une lieue environ. 
Je ne vois point l'autre bord de ce lac. A demy lieue au large 
j'ay trouvé cinq et six pieds d'eau. Il me paroist assez pro- 
fond. 

Le 29 e , nous sommes décampés de bon matin, et à quatre 
lieues à l'est-sud-est de la couchée, je me suis rendu à la sor- 
tie du lac, qui est une passe de demy quart de lieue de large, 
entre des isles d'herbe et des prairies. Je n'y ay point trouvé 



MARS 1699. D'iBERVILLE ARRIVE AUX VAISSEAUX 1 89 

de fond à vingt-trois pieds de ligne. Le vent estant au sud-est, 
j'ay laissé la grande passe et ay suivy entre des isles, où j'ay 
trouvé une rivière d'eau douce, large de trois cents pas et 
trois brasses de profondeur, qui se fourche en deux, une 
allant dans la grande passe et l'autre courant entre des isles 
que j'ay suivies cinq lieues, où j'ay couché. Tous ces environs 
de rivière m'ont paru très beau pays, remply de belles prai- 
ries et quelques isles, propres à habiter. Je ne me suis pas 
mis en peine de suivre la sortie du desgorgement de ce lac, 
que j'estime à huit ou dix lieues des navires, que Surgères 
aura envoyé reconnoistre. 

• Le 3o e , j'ay continué ma route à l'est un quart nord-est, le 
long de la coste estant tout à fait sale. J'ay fait sept lieues et 
me suis rendu à une pointe, que j'ay reconnue pour estre celle 
où je desbarquay la première fois que je mis à terre, au nord 
des navires, le temps couvert et un peu de vent. J'ay couché 
là, où j'ay fait un grand feu pour estre veu des navires, qui 
sont à quatre lieues de moy, pour avoir les chaloupes de- 
main, en cas qu'il vente pour aller à bord. Je trouve par mes 
courses réduites que le rumb de vent, depuis Fembouchure 
de la rivière d'Iberville dans le Malbanchya à venir aux 
navires, doit estre l'est-sud et la distance de quarante-huit 
lieues, les navires par 3o degrez 9 minutes. 

Le 3 i e mars, calme. Je suis party avec mes deux canots 
pour traverser et aller à bord. A moitié chemin, j'ay rencon- 
tré les deux felouques, qui venoient voir ce que c'estoit que le 
feu que j'avois fait à terre. Je me suis rendu à bord sur le 
midy, où j'ay trouvé tous mes gens en bonne santé; seule- 
ment mon contre-maistre de mort et deux matelots de ma- 
ndes et l'autre noyé. Sur les deux heures après midy, les 



I90 MARS 1699. RETOUR DE SAUVOLE PAR LE FLEUVE 

deux biscayennes sont arrivées du Mississipi. Sau voile me 
dit n'avoir peu sonder le chenal du milieu à cause du vent, et 
qu'il n'avoit pas séjourné là pour attendre le beau temps pour 
cela, ayant peu de vivres, n'en ayant pas pris aux Bayogoulas, 
sur un petit différend que causa le Père Récollect, qui ayant 
perdu son bréviaire, s'en alla au village pleurant et s'adres- 
sant au chef des Bayogoulas, qui vint au camp assez cour- 
roucé contre le père qui faisoit toujours grand bruit, que l'on 
fut obligé de faire taire et retirer, n'ayant pas de raison. Le 
Bayogoula , estant véritablement fasché que l'on accusast ses 
gens, pendant qu'il y avoit là plusieurs Sauvages de différen- 
tes nations, qui pouvoient l'avoir fait aussybien que ses gens. 
Il fist entendre au Sieur de Sauvolle de s'en aller. Le bruit 
s'apaisa à la fin. Le chef des Bayogoulas donna à mon frère 
un petit Sauvage qu'il avoit adopté, pour marque d'amitié, et 
mon frère luy donna un fuzil et quelque munition. Nos gens 
remarquèrent que des femmes remportèrent du pain qu'elles 
a voient apporté; ils partirent sans cela, et le vent les excita 
pour s'en venir, qui ne l'est pas souvent, les vents régnant 
ordinairement à l'est-nord-est. Mon frère m'a apporté une 
lettre que le chef des Mougoulaschas avoit, que Tonty luy 
avoit laissée en montant pour M. de La Salle, dont voilà la 
copie. 

Du village des Quinipissas, le 20 avril i685. 

« Monsieur, 

« Ayant trouvé lejgoteau, où vous aviez arboré les armes du 
Roy, renversé par les boys de marées, j'en ay fait planter un 
autre au deçà, environ sept lieues de la mer, et j'ay laissé une 



LETTRE DE TONTT A CAVELIER DE LA SALLE 191 

lettre dans un arbre à costé, dans un trou de l'arrière, avec un 
escriteau au-dessus. Les Quinipissas m'ayant dansé le calu- 
met, je leur ay laissé cette lettre pour vous asseurer de mes 
très humbles respects, et vous faire scavoir que sur les nou- 
velles que j'ay receues au fort, que vous aviés perdu un basti- 
ment, et que des Sauvages vous ayant pillé vos marchan- 
dises , vous vous battiez contre eux. Sur cette nouvelle, je 
suis descendu avec vingt-cinq François, cinq Chaouanons 
et cinq Illinois. Toutes les nations m'ont dansé le calumet. Ce 
sont des gens qui nous craignent extrêmement, depuis que 
vous avez défait ce village icy. Je finis en vous disant que ce 
m'est un grand chagrin que nous nous en retournions avec le 
malheur de ne vous avoir pas trouvé, après que deux canots 
ont costoyé du costé du Mexique trente lieues, et du costé du 
cap de la Floride vingt -cinq, lesquels ont esté obligés de 
relascher faute d'eau douce. Quoyque nous n'ayons pas en- 
tendu de vos nouvelles ny veu de vos marques, je ne déses- 
père pas que Dieu ne donne un bon succès à vos affaires et à 
vostre entreprise. Je le souhaite de tout mon cœur, puisque 
vous n'avés pas un plus fidèle serviteur que moy et qui sa- 
crifie tout pour vous chercher. » 

Le restant de la lettre contient encore autant d'escri- 
ture, et des nouvelles des nations des Illinois, Chaouanons, 
Outaouas, et de la guerre qu'on se proposoit de faire aux 
Iroquois, et de la mort de plusieurs personnes, de l'arrivée de 
M. Perrot au Gouvernement de l'Acadie avec vingt-cinq sol- 
dats. Le dessus de la lettre estoit : A M. de La Salle, Gou- 
verneur général de la Louisiane. 

Par cette lettre, il n'y a pas à douter que ce ne soit le 
Mississipy que le Malbanchya, et que les Bayogoulas et Mou- 



I92 MARS 169g. PROJET D'ÉTABLISSEMENT 

goulachas ne soient les Sauvages qu'il nomme Quinipissas. 
Le Mougoulacha fit voir un livre de V Imitation de Nostre 
Seigneur, qui avoit le nom d'un Canadien dessus. Ils ont 
oublié ce nom. Ils avoient des bouteilles qu'ils disent que 
Tonty leur avoit données, qu'ils appellent le Bras Coupé ou la 
Main de Fer. Les deux matelots bretons qui s'estoient esgarés 
en montant se retrouvèrent à ce village, où des Sauvages les 
avoient amenés, les ayant trouvés. Je suis fasché de n'avoir 
esté dans les chaloupes, car j'eusse trouvé l'arbre où estoit la 
lettre, dans le trou de l'arrière, dont il parle. Il y a si peu 
d'arbres à huit lieues -de la mer, qu'il eust été facile de les 
visiter tous, et n'y en a qu'à la gauche en montant. 

Ce mesme jour 3i, j'ay envoyé les deux felouques sonder 
l'entrée de la rivière des Bilocchy, pour voir si les traversiers 
pourroienty entrer pour y faire un establissement, sur ce que 
l'on me disoit qu'il n'y avoit pas d'eau à l'entrée de la rivière 
des Pascoboulas. Le peu de vivres qui me restoient ne me 
permettant pas de faire un plus long séjour à la coste, du 
moins le Marin qui en estoit fort court, c'est pourquoy il 
falloit promptement faire un establissement et le plus près de 
nos vaisseaux qu'il nous seroit possible, afin d'en tirer une 
partie de nos équipages pour le travail du fort qu'il falloit 
faire, pour que les hommes que je laisserais fussent en seu- 
reté. En attendant le retour de nos navires de France, ils 
occuperont une partie des hommes du fort à connoistre par- 
faitement le pays et les lieux les plus propres à establir une 
colonie, si on y en veut envoyer une. Cette baye des Bilocchy 
nous paroist la plus propre, n'estant qu'à cinq lieues de nos 
navires, en lieu où les vents portent et rapportent, et nos 
chaloupes allant et venant dans un jour, et qu'il n'y a de là à 



d'iberville va sonder la rivière de son nom. 193 

aller au village des Bilocchy, Pascoboulas et Moctoby, que 
deux jours et demy, à ce que les Sauvages nous ont dit, des- 
quels on pourra facilement tirer du secours. 

Le I er avril il a fait un gros vent de sud-est; le 2, les fe- 
louques sont revenues à bord. Les officiers qui estoient dedans 
rapportent n'avoir trouvé que quatre à cinq pieds d'eau, ce 
qui n'est pas suffisant pour y entrer les traversiers chargés. 
Je suis parti à midy avec les deux felouques pour aller sonder 
l'entrée de la rivière, par où je suis venu du Malbanchya, et 
l'espace d'icy là, qui n'est qu'à huit lieues d'icy à l'ouest. De- 
puis un mois de séjour des navires icy, un peu de curiosité 
eust bien deu engager les personnes qui y ont resté défaire 
sonder les environs de cette rade, ayant des traversiers et des 
chaloupes ' . J'ay gagné, des vaisseaux, à la nage, le vent debout, 
l'entrée de la rivière sur les huit heures du matin. Du 3, d'un 
temps de brume et le vent à l'ouest-nord-ouest, à dix heures, 
j'ay sondé l'entrée de la rivière et dedans, où j'ay trouvé 
partout trente-six pieds d'eau. J'ay tousjours sondé, m'en re- 
venant à bord avec un gros vent de nord-nord-ouest; de la 
pluye et brume. Il m'a esté difficile de suivre le chenail. J'ay 
trouvé des hauts fonds, où j'ay trouvé vingt-cinq et trente 
pieds d'eau. Je me suis aperceu, ne trouvant point l'isle qui 
est à l'ouest des navires, que le vent et le courant me jetoient 
à la mer. J'ay fait nager le bout au vent, où j'ay trouvé l'isle, 
à l'abry de laquelle j'ay marché, et me suis rendu à bord à 
dix heures de nuit avec bien de la peine, au risque d'estre jeté 
à la mer. Le vent et le courant, en traversant de l'isle aux 
vaisseaux, m'avoient jeté au large la nuit. 

Le 4, il a venté tout le jour un gros vent de nord, la mer 

I. Cette phrase est rayée. 

IV. i3 



194 AVRIL 1699. CHENAL TROUVÉ A LA BATE DE BILOXI 

assez grosse. Je me suis disposé à faire l'establissement à la 
rivière de Pascoboida, sur ce qu'un officier du Marin m'a dit 
qu'il y avoit de l'eau suffisamment à l'entrée pour les traver- 
siez. Cette rivière est à neuf lieues d'icy, à l'est-nord-est, où 
nous allons facilement de nos vaisseaux, et de laquelle les na- 
vires peuvent aller mouiller à une lieue et demie de l'entrée. 
Estant dedans, elle est profonde de cinq et six brasses partout, 
sans battures, et large de cinq cents pas. 

Le 5, je suis parti à huit heures du matin dans ma felouque 
avec Surgères, Lescalette dans la biscayenne avec quarante- 
cinq hommes, Villautrey dans l'autre du Marin avec trente 
hommes, mon frère avec les deux canots d'escorce. Les deux 
traversiers nous doivent venir joindre au premier vent avec 
tout ce qui est nécessaire pour l'establissement. A six heures 
du soir nous nous sommes rendus à la rivière, que j'ay sondée 
pendant plus de deux heures pour trouver et suivre un che- 
nail entre les battures, sans en pouvoir trouver un. Cette entrée 
est barrée de bancs d'huistres, et n'ay trouvé qu'un chenail, 
où il n'y a que trois pieds d'eau. 

Le 6 e , au matin, j'ay renvoyé ma biscayenne à bord et 
l'autre à une lieue en haut dans la rivière chercher de l'eau 
douce pour s'en aller delà à bord, où je m'en retourneray 
aussy pour aller faire l'establissement sur le bord du lac de 
Pontchartrain, où les traversiers pourront aller en passant. 
J'ay esté sonder l'entrée de la baye des Bilocchy; nous y 
avons trouvé un chenail de sept pieds d'eau. J'ay envoyé la 
chaloupe advertir les traversiers qui s'en retournoient au 
vaisseau et la biscayenne du Marin de s'en venir mouiller à 
l'entrée de cette baye, dans laquelle nous avons entré, Sur- 
gères et moy, et esté coucher et chercher le lieu le plus com- 



d'iberville veut s'y établir provisoirement 195 

mode à establir. Nous avons tous jugé à propos de faire 
restablissement dans cette baye, qui n'est qu'à trois lieues de 
la rivière de Pascoboula, sur laquelle sont les trois villages 
des Bilocchy, Pascoboula et Moctoby, et que nous l'aurions 
plustost fait, pouvant tirer une partie de nos équipages pour 
y travailler, au lieu qu'allant sur le lac de Pontchartrain I 
nous n'y pouvions envoyer que les gens destinés pour la co- 
lonie, et que le temps, que je mettrais à aller et venir pour les 
y mener, suffiroit pour faire un bon fort, qui suffira en atten- 
dant que l'on voye où l'on jugera le plus advantageux de 
placer un bon establissement. 

Le 7 e , j'ay esté aux traversiers pour les entrer; le petit est 
venu jusques à la portée d'un canon du lieu choisy pour l'es- 
tablissement, et le grand, près de là-, j'en ay fait oster deux 
chaloupes pour le deschoùer. J'ay envoyé la felouque à bord 
pour advertir Lescalette de ramener la biscayenne et les 
hommes pour le travail, qui se sont rendus sur le soir. 

Le 8 e , les traversiers se sont rendus à la brise; j'ay com- 
mencé à faire défricher le lieu pour le fort et travailler à faire 
un puits. 

Les 9 e , 10 e et 11 e , on a tousjours busché; j'ay mis dix 
hommes à équarrir du bois pour les bastions, faits de pièce 
sur pièce, d'un pied et demy d'espais; j'ay fait venir du bord 
trente hommes par ma chaloupe. Le travail va doucement. 
Je n'ay pas d'hommes qui scachent buscher ; la pluspart sont 
un jour à jeter un arbre à bas, qui sont à la vérité fort gros, 
de chesne et noyer dur. J'ay fait dresser une forge pour rac- 
commoder les haches qui cassent toutes. 

Le 12 e , ma chaloupe a apporté les vaches du bord, qui sont 
à moy et à Surgères, que nous avons amenées de France. 



I96 AVRIL 1699. LE PÈRE ANASTASE VEUT S'EN RETOURNER 

Toutes celles que j'ay prises à Saint-Domingue sont mortes, 
trois à bord du François, une à bord du Marin et quatre à 
l'Isle, où on les avoit mises; la pluspart disent que c'est du 
froid, quoiqu'il n'en aye pas fait. 

Le i3 e , ma chaloupe a apporté les cochons et un taureau. 
J'ay fait brusler le bois et nettoyer la place pour le fort. 

Le 14 e , ma chaloupe a apporté de bord deux pièces de 
canon de huit et les affusts et balles. J'ay envoyé couper les 
pieux pour la palissade à demy lieue d'icy; la chaloupe en 
amène tous les jours quatre-vingts et cent; je fais travailler à 
faire un four et creuser les fossés pour faire les palissades. 
Les bastions avancent. J'ay occupé vingt-cinq hommes pen- 
dant deux jours à semer des pois, du bled d'Inde et des fèves. 

Les i5 e et 16 e , il a pieu tout le jour, on n'a peu travailler ; 
cela a recomblé nos fossés. 

Le 17 e , ma chaloupe a apporté deux canons, celle de Sur- 
gères en a amené autant. Le 18 e , ma chaloupe en a encore 
amené autant de six du Marin et les ustensiles; nos traver- 
siez sont pleins et servent de magazins. 

Les 19 e , 20 e et 2 i e , j'ay fait travailler à équarrir des pieux et 
réduire à trois pouces d'espais pour plancher les bastions que 
j'ay fait élever à neuf pieds de haut, sur lesquels j'ay mis les 
canons avec un parapet de quatre pieds. Le Père Récollect 
est venu du Marin me demander à s'en retourner à son cou- 
vent, d'où il ne veut plus sortir. J'ay destiné à sa place l'au- 
mosnier de la Badine pour rester au fort, qui est un fort 
honneste homme. Voyant que le Récollect n'y veut pas rester, 
je suis bien fasché de n'avoir pas un missionnaire Jésuite, qui 
sçauroit la langue sauvage de ce pays en peu de temps. 

Le 22 e , cinq Espagnols sont arrivés au fort, qui désertent à 



AVRIL 1699. DÉSERTEURS DE PENSACOLA 197 

pied de Pensacola pour aller à la Nouvelle-Espagne, qui ont 
trouvé des Sauvages de la Mobile qui les ont amenés. Ces 
hommes nous apprennent qu'ils sont partis de la Vera-Cruz 
le mois d'octobre pour venir faire un establissement au Mis- 
sissipy, où ils sçavoient que nous devions aller, et où nous 
prétendions trouver un beau port. N'en connaissant pas 
d'autre à cette coste, ils estoient venus droit de Pensacola, où 
ils avoient trouvé une barque de la Havanne, que l'on y avoit 
depesché là pour prendre possession, et qui les ) r attendoit de- 
puis vingt-neuf jours. Ils avoient ordre, si nous y estions les 
premiers, de ne nous rien dire, de s'en retourner. Je doute de 
cela. Quand nous y arrivasmes, ils estoient trois cents hommes, 
dont quarante estoient par force, et gens condamnez à servir 
là nombre d'années. Ils estoient tous résolus, si nous y eussions 
entré, de déserter et nous demander passage pour les retirer 
de là, où ils n'avoient que du bled d'Inde à manger, très peu 
de pain et peu de viande. Us avoient envoyé plusieurs basti- 
ments à la Havane et à la Vera-Cruz devant nostre arrivée, 
et le gouverneur luy mesme y estoit allé pour demander du 
secours, il y avoit plus de deux mois. Ils manquoient de tout, 
quand ils avoient déserté; d'autres avoient déserté pour aller aux 
Apalaches; les autres, n'osant entreprendre un si long voyage, 
ne nous sçachant pas là, meurent misérables. De trois cents 
qu'ils estoient quand nous passasmes, il n'en restoit pas sur 
pied à présent cinquante ; le reste estoit mort ou mourant. 
Ils ne doutent pas que les Espagnols n'abandonnent Pensa- 
cola, qui n'y estoient establis que pour nous obliger à nous en 
retourner, ne trouvant pas de port, ne croyant pas qu'il y en 
eust d'autres où des gros vaisseaux puissent mouiller que là. 
Les Espagnols du Nouveau-Mexique et de la Havane ont 



I98 AVRIL 1699. DÉSERTEURS DE PENSACOLA 

fait ce qu'ils ont peu pour engager des familles à se venir es- 
tablir à Pensacola ; ils n'en ont sceu trouver aucune. Il en doit 
venir des isles de Canarie pour cela, à ce qu'on leur a dit. 
Us disent que la rivière qui tombe dans la baye de Pensacola 
est -belle à habiter, et que là où ils sont placez, ce n'est que 
pour empescher l'entrée du port. J'ai sceu de ces gens qu'il y 
avoit à Pensacola un taillandier soldat, qui estoit du nombre de 
ceux qui furent envoyez pour chasser M. de La Salle et prendre le 
restant de ses gens, qui avoient esté' destinez pour demeurer 
à un fort, qu'ils avoient fait chez une nation sauvage, où il 
avoit demeuré trois ans, et que ne s'accommodant pas avec ces 
Sauvages, ils avoient esté obligez d'abandonner le fort, dans 
lequel ils avoient deux canons. Ils prétendent que de là au 
Mexique il y a un beau chemin frayé. C'est par où les Espa- 
gnols espéroient s'en aller, se croyant près de cette nation 
sauvage, dont ils n'ont sceu nous dire le nom. Us nomment 
tous les Sauvages de la Floride Chichymeque. Ils disent qu'il 
y a deux François mariez parmi ces Sauvages et qui vivent à 
leur manière. J'estime que c'est chez les Cenys que ce fort es- 
toit, qu'ils ont abandonné. Trois de ces Espagnols sont des 
métis, qui estoient par force à Pensacola \ un est des reaies 
des mines de Saint-Louis du Potosi, qui donne volontiers 
connoissance de son pays et souhaiteroit que l'on y vouleust 
aller. Il parle beaucoup de la foiblesse des Espagnols de ce 
pays là, où il fairoit beau aller chercher de l'argent, si nous 
avions guerre contre eux. Cinq cents bons Canadiens fairoient 
trembler tout ce pays là, qui est beaucoup couvert de bois et 
n'est nullement ce que l'on s'imagine en France. Avec peu de 
despense on pourroit enlever de ce pays là nombre de millions. 
Dans la capitale du Nouveau-Mexique il n'y a pas plus de 



ACHEVEMENT DU FORT, VISITE AUX ENVIRONS I99 

deux cent cinquante Espagnols. Les caravanes qui en viennent 
sont faciles à enlever ; il est aussy facile d'enlever la ville de 
Saint-Louis de Potosi. 

J'emmène ces Espagnols en France avec moy, deux sur le 
Marin et trois sur la Badine. 

Le 23 e , j'ay envoyé mon frère avec deux Canadiens, à cinq 
lieues du fort dans le fond de cette baye la visiter et les terres 
des environs, qu'il a trouvées parfaitement belles à habiter. 
J'ay esté visiter les derrières de la petite baye et j'ay entré 
avec un homme quatre lieues dans la profondeur visiter le 
pays, que j'ay trouvé très beau de pinières, avec quelques 
bois meslez par endroits, beaucoup de prairies, partout terre 
veule, sablonneuse, où j'ay veu beaucoup de chevreuils. Il 
s'en tue partout aux environs du fort. 

Le 24 e , j'ay fait monter les canons sur les bastions et fait 
achever le fort entièrement. 

Le 25 e , j'ay fait dresser les magazins et fait achever les lo- 
gemens pour la garnison. 

Le 26 e , M. de Surgères est venu au fort. J'ay fait travailler 
à descharger les traversiers et fait le recensement de toutes 
choses, et visiter entièrement les vivres et régler la garnison, 
de quatre-vingts personnes en tout. 

Le 27 e , Surgères s'en est retourné à bord avec vingt-trois 
hommes de ses gens. 

1 Dans le recensement des vivres il s'est trouvé huit barri- 
ques de pois pourris entièrement -, deux barils de lard tourné, 
c'estoit manque de saumure; deux barils de farine, qui est 
comme en poussière et devenue aigre, qu'il a fallu jeter; 
la valeur d'une barrique et demie d'eau -de -vie coulée, 

1. Ce paragraphe est rayé dans le document original. 



200 MAI 169g. SAUVOLLE, COMMANDANT DU NOUVEAU FORT 

d'une barrique de vin gasté de vinaigre, par pièce, presque 
toute l'huile d'olive coulée et qui ne se devroit pas mettre 
dans les barils pour des pays chauds. 

Ne pouvant laisser à Pestablissement moins de quatre-vingt 
personnes pour tout ce que je leur ay laissé ordre de faire, 
je me résolus d'envoyer le grand traversier à Saint-Domingue 
avec dix hommes pour demander des vivres à M. Ducasse, 
afin qu'ils n'en puissent manquer, quoyque je ne doute pas 
qu'on n'en envoyé de France, aussy tost que je seray arrivé; 
mais il peust arriver que cela manque. Je ne suis pas en 
estât d'en donner des miens, comme je i'avois creu en par- 
tant de France, n'ayant pris que pour douze mois de vivres à 
l'équipage de la Badine , sur quoy j'ay fait fournir treize 
mille deux cent vingt rations aux passagers laissés à la co- 
lonie. 

Le Marin a douze mois pour son équipage, sur quoy il a 
fourni environ deux mille cinq cents rations. 

J'ay à bord, à commencer le premier de may, les disners de 
vin et eau-de-vie retranchés à l'équipage depuis le I er mars, 
pour soixante-quinze jours. 

Le 28 e , j'ay envoyé une partie de mes gens. 

Le 29 e , ma chaloupe est revenue. 

Le 3o e , il a venté sud, je n'ay pas peu envoyer ma cha- 
loupe; j'ay fait semer des pois tout le jour. 

Le I er de may, j'ay envoyé le restant de mes gens. 

Le 2% j'ay fait recognoistre le sieur de Sauvolle, enseigne 
de vaisseau du Roy, pour commandant; c'est un garçon sage 
et de mérite, et mon frère de Bienville pour lieutenant de Roy 
et Levasseur Russouelle major. J'ay laissé soixante-dix hom- 
mes, six mousses, en tout, compris les équipages des traver- 



MAI 1699. APPAREILLAGE, DEPART 201 

siers. Je me suis rendu à bord avec le sieur de Sauvolle sur le 
midy. 

Le 3 e , sur les huit heures, les vents au sur-ouest, le sieur de 
Sauvolle s'en est retourné au fort et nous avons appareillé et 
louvoyé pour sortir. A quatre heures après midy, nous avons 
mouillé au large de l'isle à quatre brasses d'eau , où nous 
avons passé la nuit, les vents au sud-est. 



II 

RETOUR DE D'IBERVILLE EN FRANCE. 

JOURNAL DU VOYAGE DE LA BADINE 
jusqu'au DÉBOUQUEMENT DE BAHAMA 



Le 4 e , à cinq heures du matin, nous avons levé l'ancre, le 
vent au sud-sud-est, qui est un vent alizé qui dure depuis huit 
jours. Nous avons louvoyé à midi; le bout de l'ouest de l'isle 
de la rade nous reste au nord-nord-ouest à une lieue et demie. 
Nous sommes à vingt-neuf pieds d'eau, vase, par 3o degrez 
6 minutes. 

Le 26 e , à midy, je suis par la latitude de 3o degrez et est 
de mon départ de 3o minutes. Les vents ont esté au sud-est 
quart d'est, à porter les deux ris pris dans les huniers, à 
louvoyer. Je mouillay hier au soir à six heures par sept 
brasses d'eau, au nord-est de l'isle, à trois lieues à louvoyer. 
D'une isle à l'autre, on trouve quarante pieds d'eau en dimi- 
nuant, où il y a de l'une à l'autre quatre lieues. Je suis à 
quatre lieues au large du milieu de l'isle Lescalette. 



202 MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

Le 7 e , à midy, je suis par la latitude de 29 degrez 45 mi- 
nutes et de 5o minutes est de mon départ, par treize brasses 
d'eau. Les vents ont esté au sud-est. Nous voyons des fumées 
sur la Mobile, qui nous restent au nord. 

Du 7 à midy jusqu'au 10, mes courses réduites me donnent 
de latitude arrivée 28 degrez 55 minutes et de longitude est 
de mon départ de 2 degrez 40 minutes et par cent vingt 
brasses d'eau vase noire. J'estime que je suis au surouest 
du cap d'Apalachicoly dix ou douze lieues. Les vents depuis 
le 8 au sud et sud-surouest, surouest en beau temps, petit 
vent à porter les perroquets. J'ay fait route au sud-est tant 
que j'ay pu. 

Le 1 i e , à midy, je suis par 28 degrez 45 minutes nord, et 
est de mon départ de 3 degrez 48 minutes. J'ay couru ces 
vingt-quatre heures à l'est-sud-est, sondant de deux heures 
en deux heures de cent vingt brasses ; à six lieues du point 
de hier midy, soixante-quinze brasses; à une lieue, quarante, 
et suis tombé à trente-six, trente-cinq, trente-quatre et vingt- 
huit brasses, fond de sable à vingt-huit brasses. 

Le 12 e , je suis par 28 degrez i5 minutes nord, et est de 
mon départ, de 4 degrez 8 minutes depuis hier midy par 
vingt-huit brasses d'eau, faisant le sud-est, sondant toutes 
les heures; j'ay tousjours trouvé vingt-huit, vingt-cinq, 
vingt-quatre et jusqu'à dix-huit brasses, fond de coquillage, 
sable et arbrisseaux de mer. Ce vent a esté au sud-surouest 
petit vent, beau temps. 

Le i3 e à midy, je suis par 27 degrez 3o minutes nord, et 
4 degrez 58 minutes de longitude. J'ay couru ces vingt- 
quatre heures au sud-est par dix-neuf brasses, dix-sept et 
quinze. Faisant le sud, l'eau augmentoit et couroit au sud-est 



MAI 169g. NAVIGATION DE LA BADINE 203 

en diminuant; courant au sud un quart sud-est, elle restoit 
égale, le fond estoit de coquillage ; le vent au sud-surouest 
et ouest en beau temps, petit vent, sondant toutes les demi- 
heures, un fond fort égal, nous ne remarquasm.es aucun cou- 
rant. 

Le 14 e à midy, je suis par 26 degrez i3 minutes nord 
et 5 degrez est de mon méridien de départ. J'ay fait 
ces vingt-quatre heures le sud, sondant toutes les demi- 
heures et trouvant toujours quinze, seize et dix-huit et vingt, 
vingt deux brasses d'eau, fond meslé de vase à sable et co- 
quille. Je n'ay encore veu aucun oiseau de mer depuis mon 
départ. Sur les neuf heures du matin, j'ay rencontré un bri- 
gantin angiois de trente tonneaux, venant de Tabaque, 
chargé de bois de Campesche et allant à New- York. J'ay 
escrit par luy en Canada, et adressé ma lettre à son bour- 
geois, qui est un François, de Bordeaux, habitué là, nommé 
Mainvieille. Les vents ont esté nord-ouest, petit vent. 

Le i5 may, je . suis à midy par la latitude de 25 de- 
grez 35 minutes nord et de 5 degrez 12 minutes, et j'ay fait 
ces vingt-quatre heures le sud-sud-est tousjours par vingt- 
deux brasses d'eau. Je commence à voir des goélands de mer 
et des herbes. Je ne remarque point de courants par mes 
hauteurs, que je prends tous les jours; les vents ont esté du 
nord à l'est-sud-est, petit vent. 

Le 16 e à midy, je suis par la latitude de 24 degrez 
5o minutes nord, et 5 degrez 12 minutes est au méridien 
de mon départ ; le vent a esté à l'est, petit vent. Je sonde 
d'heure en heure et trouve depuis vingt-deux jusqu a vingt- 
sept brasses, fond assez uni, prenant du surouest; l'eau aug- 
mente. Nous voyons des grands goziers et des goélettes, 



204 MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

Le 17 e à midy, je suis par la latitude de 24 degrez 
35 minutes, et est de mon méridien de départ 5 degrez 
12 minutes, par vingt-neuf brasses. Sur les quatre heures 
du soir, hier, le vent du nord-est et est ayant fraischi, 
je courus au sud-est un quart sud deux lieues; je vis du 
haut des masts les isles des Tortues-Sèches au sud-est et au 
sud-sud-est et au sud à trois lieues et demie de moy. Je 
fus jusque par vingt brasses à les voir de dessus le pont à 
une lieue et demie, et courus le long par les dix-sept, dix-huit 
et dix-neuf brasses ; elles sont de sable blanc, peu élevées, je 
crois; des gros vents, la mer grosse, elle passe dessus. J'en 
comptay sept. Elles courent le surouest un quart ouest et 
tiennent l'espace de quatre lieues. Celle que je vis le plus au 
surouest est la plus petite. Je l'approchay à une lieue un 
quart par seize brasses, mais comme la nuit venoit, je n'osay 
rapprocher de plus près. Je ne crus pas devoir aller descou- 
vrir le bout de ces isles la nuit, appréhendant quelques hauts 
fonds. Je courus au nord-nord-ouest une lieue et demie, 
jusque par les vingt-cinq brasses, et mis costé en travers à 
neuf heures et demie du soir, à dériver à l'ouest, voulant les 
aller reconnoistre le matin. Ces isles sont esloignées les unes 
des autres de une lieue et demi-lieue, les unes plus sud, les 
autres plus est et sud-est. Je les ay trouvées par la latitude 
observée au jour, très bonne, celle-là plus au nord-est, estre 
par la latitude de 24 degrez 35 minutes nord et ouest de 
mon départ de 5 degrez i5 minutes; celle-là plus au sud par 
24 degrez 5o minutes et 25 degrez. Venant du nord-ouest d'elle 
par vingt-cinq brasses, vous n'en estes qu'à quatre lieues à 
l'ouest ; à peu près la mesme chose pour la doubler et estre 
plus sud que les isles par vingt-cinq brasses d'eau , ayant 



MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 2C)5 

passé par les dix-huit, dix-neuf et vingt; venant du nord par 
les vingt-sept brasses, il faut estre par 24 degrez 17 mi- 
nutes de là. Faisant le sud une lieue, vous tombez à 
cinquante-cinq brasses , demi-lieue de plus à soixante-dix, 
et demi-lieue de plus à cent vingt brasses. A l'approche de 
ces isles, où le fond est de trente brasses, vous voyez beau- 
coup d'oiseaux, de varech et de raisins de mer à fleur d'eau, 
comme ce qu'on appelle Toque Flamande, grosse comme un 
œuf. J'estime avoir passé à trois lieues à l'ouest de la der- 
nière isle par les vingt brasses de six pieds. Depuis quatre 
jours nous n'avons que des calmes le jour et la nuit, peu de 
vent d'est-sud-est. 

Le 18 e , je suis, à midy, par la latitude d'estime de 23 de- 
grez 3o minutes nord, et est de mon départ de 5 degrez 
i5 minutes; les vents ont varié de l'est au sud-est, petit 
vent avec des nuages. 

Le 19 e , à midy, je suis par la latitude d'estime de 23 de- 
grez 3o minutes nord, et est de mon départ de 5 degrez 
48 minutes; les vents ont varié de l'est-nord-est au sud- 
est; le ciel couvert de nuages, assez bon frais à ne porter que 
les huniers. 

Le 20 e , à midy, je suis par la latitude de 2 3 degrez 3o mi- 
nutes et à la longitude de mon départ de 7 degrez. A 
midy, je suis environ à sept lieues au nord du port de Ma- 
tanse, qui me paroist un cap ou montagne ronde, élevée au- 
dessus de toutes les terres des environs. A l'ouest d'elle, il y 
en a une plate, qui est un peu plus basse et fort hachée. Quand 
vous avez le port de Matanse au sud-sud-est et sud, il pa- 
roist long et scellé avec quelque coupe; l'ayant au sud-sur- 
ouest, il paroist tout rond, comme une forme de chapeau un 



20Ô MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

peu pointu. A Test de luy la terre est basse, deux lieues, où 
est l'entrée du havre. A Test, dix ou douze lieues, je vois une 
montagne assez élevée et après des terres basses ; je m'aper- 
çois que les courants m'ont porté à l'est, plus que je ne pen- 
sois, de douze lieues. 

Le 21 e , à midy, j'ay pris hauteur et me trouve par 
23 degrez 3i minutes. A midy, je vois le port de Matanse 
au sud-sur-ouest de moy à quinze lieues. Je le vois de 
dessus le pont et point d'autre terre. À quatorze lieues vous 
en descouvrez une à l'ouest d'elle; on perd de veue de dessus 
le pont, le port de Matanse de seize lieues. Je remarque que 
les courants portent au nord -est à demi-lieue par heure, de 
quinze lieues au nord-nord-est de Matanse. J'ay fait le nord- 
nord-ouest dix ou onze lieues. Je me suis trouvé à sept heures 
du matin du 22 e . à une lieue et demie d'isles de sable. Quel- 
ques unes m'ont paru boisées de petits bois. A l'ouest, il m'en 
paroist une plus au sud que les autres et qui paroist assez es- 
carpée et petite. Les vents ont varié du nord-est à l'est et sud- 
est. Je louvoyé tout le jour, courant au large et à terre, où je 
remarque plusieurs isles est et ouest assez plates, à les voir 
de dessus le pont, à trois lieues au moins; j'en ay approché 
à cinq quarts de lieue. Je ne remarque pas beaucoup de cou- 
rants. Je parlay à sept heures du soir à trois navires Anglois 
venant de la Jamaïque, qui ont remonté par le nord de Cuba, 
ayant passé à l'est pour débouquer; nous naviguons en- 
semble. 

Le 22 e , à midy, je peux estre par 24 degrez 22 minutes 
nord d'estime. A minuit je mis costé en travers, dérivant à 
l'ouest quatre heures, je reconnus à sept heures du matin et 
louvoyay tout le jour. 



MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 207 

Le 23 e , à midy, je suis par la latitude d'estime de 25 de- 
grez et est de mon méridien de 8 degrez. Je louvoyay ces 
vingt-quatre heures, le vent tousjours à l'est-nord-est et sud- 
est avec des brouillards de pluye et vent, tonnerre et esclairs. 
Les terres du cap de la Floride me restent à l'ouest quart 
sur-ouest; à une lieue et demie venant de l'ouest, les terres 
courent au nord-est, et nord-est quart nord. Pendant six 
ou sept lieues je remarque au large des isles, environ une 
lieue, des roches qui brisent. On en approche assez près ; à 
un quart de lieue point de fond. Ces terres sont basses à voir 
de dessus le pont de trois lieues. Il y en a où vous remarquez 
des arbres dessus; les vents sont au nord-est; nous louvoyons. 
Venant du cap de la Floride, je remarque une grande isle, à 
ce qu'il me paroist au nord quart nord-est et plus encore 
à l'est. Au bout du nord il paroist un assez grand enfonce- 
ment à l'ouest. Cette isle peut avoir de long quinze lieues ou 
dix-sept; il paroist des bois dessus. Je remarque que les cou- 
rants portent au nord-est, assez forts. 

Le 24 e , à midy, je peux estre par la latitude de 27 de- 
grez et 8 degrez 10 minutes est de mon méridien. J'ay 
louvoyé toutes ces vingt-quatre heures, les vents au nord- 
nord-est assez bon frais, la mer grosse. Je remarque que les 
courants portent au nord-nord-est, à faire une lieue par 
heure. Je suis venu revirer à deux lieues de terre, près des 
isles qui paraissent, et derrière la terre ferme je vois des feux 
à dix lieues au nord. Sur les sept heures du soir, je vois une 
pointe, où la terre fuit au nord-ouest et fait un enfoncement. 
A l'ouest et au sud de cette pointe deux lieues, je vois une 
isle de deux lieues de long et à une lieue de celle-là au sud 
une autre ronde; il paroist des bois sur ces isles. 



208 MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 

Le 25 e , à midy, je suis par la latitude de 27 degrez 
45 minutes nord et 8 degrez 20 minutes. Les vents ont 
esté au nord et nord-est en orage \ nous avons esté tous- 
jours aux basses voiles et à la cape, la mer très grosse. Sur 
les six heures du soir, ne voyant point de terre du haut des 
masts, nous avons sondé dessus le banc, qui est marqué sur 
les cartes, au bas du débouquement, le long de la coste de la 
Floride, sur lequel nous avons trouvé dix-huit brasses d'eau 
vase. Nous avons couru au sud-sud-est une lieue et demie et 
trouvé vingt-cinq brasses au sud-est, une lieue, vingt-huit et 
trente brasses à l'est-sud-est, deux lieues trente et trente-cinq, 
quarante, cinquante et soixante brasses fond de vase. Nous 
nous sommes aperçus que la mer n'estoit pas si grosse sur ce 
banc de dix-huit brasses d'eau. Il nous restoit au nord-ouest 
à une demi-lieue un fond blanc, sur lequel il n'y avoit pas 
grande eau en apparence, la mer y paroissant fort blanche. 
Ailleurs elle est fort bleue. Je remarque que les courants 
m'ont dérivé, à faire une lieue un quart par heure au plus, 
sans vent, ils auroient pu faire une demi-lieue par heure. Ils 
peuvent porter au nord-nord-est, estant à. quatre lieues au 
large et plus à terre jusqu'à une lieue et demie. La pointe, 
que je marque cy-dessus, peut estre environ à vingt-cinq lieues 
au sud de ce banc. 

Le 26 e , ces vingt-quatre heures, les vents ont esté à l'est- 
nord-est, un brouillard de pluye. Je suis par la latitude de 
28 degrez 27 minutes nord et 297 degrez 37 minutes de longi- 
tude. Comme elle est marquée sur les cartes réduites, j'ay 
louvoyé et couru plusieurs bords. 

Du 26 jusqu'au 3i may, mes courses réduites m'ont donné 
de latitude observée et de longitude corrigée 3o3 degrez 



MAI 1699. NAVIGATION DE LA BADINE 209 

21 minutes. Depuis le 26, les vents ont varié de Test-sud-est 
au sud en brouillard de pluye. J'ay trouvé des courants qui 
m'ont porté au nord-est de plus que mon estime quatre- 
vingts lieues. 

Je ne mets point icy la copie de mon journal depuis le dé- 
bouquement de Bahama jusqu'à l'île d'Aix, estant une na- 
vigation connue. Vous trouverez beaucoup de fautes sur tout 
ce journal, qui a esté copié sur le mien, du voyage jour par jour, 
qui avoit besoin d'estre rectifié devant que de vous l'en- 
voyer. Je n'ay absolument pu le faire, n'ayant pas esté en 
estât de travailler à mon retour, et trouvant que vous trou- 
veriez bon que je vous l'envoyasse comme cela, je l'ay fait. 

Signé: D'Iberville. 
A bord de la Badine. 



IV. H 



V 
JOURNAL DE LA FRÉGATE LE MARIN 



5 SEPTEMBRE 1698-2 JUILLET 1699.) 



I 



JOURNAL DU VOYAGE 

FAIT A L'EMBOUCHURE DE LA RIVIERE DU MISSISSIPI 

PAR DEUX FRÉGATES DU ROY, 

LA BADINE, COMMANDÉE PAR M. D'iBERVILLE, ET LE MARIN 

PAR M. LE CHEVALIER DE SURGÈRES, 

QUI PARTIRENT DE BREST LE VENDREDY 2A. OCTOBRE 1698, 

OU ELLES AVOIENT RELASCHÉ, ESTANT PARTIES DE LA ROCHELLE 

LE 5 SEPTEMBRE PRÉCÉDENT. 



Le vendredy 24 octobre 1698, nous levasmes l'ancre de 
devant Brest à sept heures du matin, la Badine ayant tiré le 
coup de partance à six heures et demie. Quand nous avons 
esté hors du Goulet, nous rencontrasmes quatre vaisseaux de 
guerre, YEsclatant, Y Oiseau, la Dauphine et Y Hercule : 
c'estoit l'escadre de M. de Coè'tlogoh, chef d'escadre, qui a 
envoyé sa chaloupe à bord de la Badine, qui luy a tiré sept 
coups de canon quand elle a desbordé. M. de Coëtlogon luy 
en a rendu cinq. Nous avons fait gouverner à l'ouest quart 
de sud-ouest pour nous élever des bas fonds. Sur les cinq 
heures du soir du mesme jour, nous avons relevé Ouessant, 
qui nous restoit sept lieues au nord-nord-est. J'ay pris mon 



214 OCTOBRE 1698. NAVIGATION DU MARIN 

premier point, qui est par 48 degrez 12 minutes de latitude 
nord et 10 degrez 40 minutes de longitude. J'ay fait depuis 
ce tems-là le sud-ouest d'un vent de nord-est beau frais, 
accompagné de quelques petits grains qui haloient les vents 
à l'est; sur le matin, nous avons eu connoissance de huit 
navires, qui sortoient de la Manche, qui faisoient le sud- 
sud-ouest. Pour reconnoistre le cap Finistère, j'ai cinglé au 
sud-ouest depuis les cinq heures du soir jusqu'à midi. 

Le mercredy 29 e , nous eusmes connoissance de deux na- 
vires qui forçoient de voiles sur nous, que nous prismes pour 
des Salétins. Sur les dix heures, nous avons arboré pavillon 
de signal pour la Badine, qui nous a attendus. Quelque tems 
après, ces deux navires ont fait porter au sud; une heure 
après, nous avons eu connoissance d'un autre qui faisoit la 
mesme route. A trois heures après midy, nous avons adverty 
la Badine que nous n'osions forcer de voiles, parce que nous 
faisions quatre pouces d'eau par horloge. 

Le jeudy 3o e , les vents ont varié depuis l'ouest jusques 
au nord. Sur les sept heures du soir, nous avons veu un feu 
qui estoit, à ce que nous creusmes, le petit traversier, duquel 
l'amarre avoit rompu deux jours auparavant. Le matin nous 
n'avons peu voir que le grand. Le commandant a arboré pa- 
villon rouge. Nous l'avons rangé sous le vent; il nous de- 
manda quand nous avions perdu de veue le petit traversier ; 
nous luy respondismes que nous avions veu le 1 1 un feu au 
vent à nous, immédiatement après un grain, où il a venté 
beaucoup, et plu et fait des esclats de tonnerre. Il nous a 
demandé nostre longitude, nous luy avons dit... Il a arrivé 
vent arrière au sud-sud-ouest pourvoir s'il ne trou veroit pas. 
Après avoir cinglé quelque temps, il amis au plus près. 



NOV.-DÉC. 1698. NAVIGATION DU MARIN. LEOGANE 2l5 

Le lundy 3 e novembre, sur les six heures du matin, nous 
avons mis notre navire à la bande pour le visiter à bâbord, 
qui faisoit un peu d'eau, quand la mer estoit haute, par une 
cheville des haubans. A midy, nous avons eu un bastiment 
à la veue au vent à nous, que nous avons pris pour nostre 
traversier. Sur les quatre heures nous reconneusmes que ce 
n'estoit pas luy. 

Le mardy 4% sur les huit heures du matin, nous eusmes 
connoissance de Porto-Santo de Madère, qui nous restoit à 
l'ouest-sud-ouest. 

Le vendredy 7 e , nous passasmes entre Porto-Santo et 
Madère. 

Le samedy 8 e , Madère nous restoit au sud-est quart de sud, 
environ dix lieues. 

Le mercredy 19 e , nous passasmes le tropique du Cancer, 
à huit heures du soir. 

Lejeudy 20 e ,sur les neuf heures etdemie,on fît la Cérémonie. 

Le mardy 2 e décembre, nous vismes la terre de l'est de 
Saint-Domingue. 

Le mercredy 3 e , nous eusmes connoissance du Cap... 
Nous rangeasmes la coste. 

Le jeudy 4 e , à sept heures du matin, nous estions par le 
travers de Léogane; nous mouillasmes à quatre heures et de- 
mye après midy au Cap François. Le major nous dit que 
M. Ducasse, gouverneur, nous avoit attendus longtemps; 
qu'il estoit au Port de Paix, à quatorze lieues de là. 

Le vendredy 5 e , on luy envoya le traversier avec M. des 
Jourdis pour l'amener. 

Le mercredy 10 e , le traversier revint. M. des Jourdis nous 
dit que M. le gouverneur estoit malade. 



2l6 DEC. 1698. VISITE FAITE A M. DUCASSE. PORT DE PAIX 

Lejeudy 11 e , nous aperceusmes le François et le Wesp ; 
le mesme soir, M. de Grucy, enseigne du François, coucha 
à nostre bord. Il partit à deux heures, avec le pilote de la 
Badine, pour aller faire entrer le François. Il entra à deux 
heures après midy ce mesme jour; le Wesp, qui ne le sui- 
voit pas assez près, toucha, sans se faire cependant peine. • 

Le dimanche 14 e , nous désabouchasmes pour aller au Port 
de Paix. Quatre chaloupes des vaisseaux du Roy remor- 
quèrent nostre vaisseau hors de danger. A cinq heures du 
soir, nous arrivasmes au Port de Paix. En sortant du Cap, 
nous vismes nostre petit traversier, qui s'estoit escarté de 
nous. Un canot du Port de Paix vint à nous pour nous mon- 
trer le mouillage, croyant que nous ne le sçavions pas, à cause 
que nous avions tiré un coup de canon un peu devant que 
d'arriver. M. le chevalier de Surgères, M. L'Esquelet, lieute- 
nant de la Badine, et M. de Sau voile furent voir M. le Gouver- 
neur, qui les receut fort bien, leur promit toute sorte de 
secours. Aussitost il escrivit à M. le Major du Cap de fournir 
à M. d'Iberville des volailles et ce dont il auroit besoin ; il 
'escrivit aussi à M. de Graff de s'embarquer dans le bord de 
M. de Chasteaumorant, pour le venir trouver à Léogane, pour 
faire le voyage avec nous, d'autant qu'il connoissoit parfaite- 
ment la coste. On escrivit aussi à M. de Chasteaumorant, 
pour le prier de venir trouver M. Ducasse, qui luy donnerait 
toute sorte de satisfaction. On envoya un nègre porter ces 
paquets par terre. 

Le mardy 16 e , M. Ducasse, gouverneur, s'embarqua à 
sept heures du matin; aussitost nous mismes à la voile pour 
Léogane. 

Le mercredy 17 e , au soir, nous vismes un vaisseau. Aussi- 



MOUILLAGE A LEOGANE. DUCASSE A BORD DU MARIN 21 7 

tost on appresta les canons, mais le calme nous empescha 
d'approcher. 

Le vendredy 1 9 e , à neuf heures du matin, nous mouillasmes 
à Léogane. Tous les principaux de la coste vinrent saluer 
M. Ducasse à nostre bord, où ils disnèrent à deux heures. Il 
partit avec tous nos messieurs -, en desbordant, on tira neuf 
coups de canon. Les deux vaisseaux marchands respondirent 
de six et de trois. On en fit de mesme à terre. Aussitost, 
M. Ducasse donna ordre de donner à l'équipage du pain 
frais, et deux fois de la viande par jour. Nos officiers furent 
chez luy. On fit préparer du bled d'Inde, des hommes nègres 
et toutes les choses nécessaires pour le voyage. En attendant 
la Badine, qui faisoit faire du biscuit et d'autres choses né- 
cessaires au Cap, les chaleurs, les fruits, les desbauches ont 
causé quelques maladies à bord. 

Le mardy 23 e , M. Leclerc, escrivain du Roy, mourut à 
terre, administré des sacrements. 

Le jeudy 25 e , le François, commandé par M. le marquis 
de Chasteaumorant, la Badine, les traversiers, arrivèrent. Ils 
mouillèrent au soir-, ils soupèrent au Marin. Ils nous ap- 
prirent que M. Berthier, commissaire, estoit mort au Gap 
le 1 7 e . Ils amenèrent M. de Graff, qui devoit faire le voyage 
avec nous. On dit que les Anglois, qui avoient dit en Europe 
qu'ils alloient au Mississipi, estoient à l'isle proche Porto- 
Bello. 

Le jeudy i er janvier, jour de l'année 1699, à une heure 
après minuit, nous avons fait porter à toute voile à ouest 
quart de nord-ouest, d'un vent de nord-est beau frais, pour 
attraper nos navires qui estoient devant nous. Sur les neuf 
heures du matin, le François tira un coup de canon par le 



2l8 JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. 

travers du petit Goave pour advertir un officier qui y estoit 
allé. Sur les six heures du matin, il arriva à bord. .Nous avons 
resté en panne jusqu'à huit heures et demie que nous avons 
fait forcer pour attraper ceux qui estoient devant nous. Sur 
les dix heures, M. d'Iberville a envoyé la biscayenne à Nippe 
pour advertir le petit traversier qu'il avoit envoyé des rafrais- 
chissemens. Sur les cinq heures du soir, la Badine tira un 
coup de canon pour son traversier et la biscayenne. Toute la 
journée les vents ont esté variables et calme presque tout 
plat; nous avons fait porter tousj ours sur le François à petites 
voiles. Sur les huit à neuf heures du soir, le petit traversier a 
fait tirer un coup de canon pour respondre à la Badine. Sur 
le minuit nous avons mis l'amure à tribord, mis trois feux, 
tiré un coup de canon pour advertir le François de mettre en 
travers à cause de la Badine, que nous avions laissée devant 
Nippe en panne jusques à quatre heures du matin, d'un 
petit vent de nord-est, que nous trouvant trop proches de la 
pointe des Caymans, nous avons largué nostre misaine avec 
nos deux huniers pour nous élever de dessus la terre. 

Le vendredy 2% à la pointe du jour, la Badine nous de- 
meuroit à l'est, presque à la veue; pour le François, nous ne 
le vismes pas. Ayant fait servir toute la nuit, la pointe du 
petit Goave nous demeuroit au nord-est quart d'est. Ayant 
fait porter quelque temps sur la Badine, nous reconneusmes 
son traversier et sa biscayenne à la voile, qui faisoient route 
pour la Badine. Sur les onze heures, nous fismes servir ; à 
une heure après midy, nous fismes embarquer nostre cha- 
loupe; nous eusmes toute la journée calme; sur les dix 
heures les vents sont venus de terre, nous avons gouverné au 
nord-ouest pour accoster la Badine. 



JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. 219 

Le samedy 3 e , sur les six heures du matin, nous avons re- 
levé le Goave, qui nous restoit à Test quart de nord-est neuf 
lieues, et les Caymans du sud; nous avons veu en mesme 
temps le François au nord-ouest de nous, à la veue. Sur les 
deux heures, les vents ont un peu affraischi au nord-nord- 
ouest; nous avons gouverné à Pouest-nord-ouest. Nous avons 
reconnu le Môle de Saint-Nicolas, qui nous restoit au nord- 
nord-est douze lieues. Sur les six heures du soir, nous avons 
relevé le cap Dalmarie, qui nous restoit douze lieues à l 1 ouest- 
sud-ouest ; nous avons montré le feu pendant la nuit par 
trois ou quatre fois, de peur de nous séparer. Nous avons eu 
les vents de nord-est, de nord-nord-est, qui ventoient et cal- 
moient par intervalles; nous avons fait petite voile à cause du 
grand traversier qui ne pouvoit nous suivre. 

Le dimanche 4% sur les huit heures du matin, le cap Dal- 
marie nous restoit au sud-ouest quinze lieues, le Môle de 
Saint-Nicolas au nord-est quart de nord quinze lieues. La 
Badine estoit loin derrière nous, à cause du grand traversier 
qu'elle attendoit, et le François estoit par nostre travers. 
Nous aperceusmes que les courans nous avoient entraisnés à 
l'est. Toute la journée a esté presque calme, avec de grandes 
chaleurs. Au soleil couchant, nous avons relevé la pointe de 
l'est de Cuba, qui nous restoit au nord-nord-ouest douze lieues, 
le Môle de Saint-Nicolas douze lieues au nord-est, le cap Dal- 
marie au sud quart de sud ouest quinze lieues, et Tisle de 
l'Ananas ouest-sud-ouest dix lieues. Dans la nuit, les vents 
ont aifraischi au nord-est, petit vent ; nous avons gouverné à 
petites voiles à Touest-nord-ouest. 

Le lundy 5 e , à six heures du matin, nous estions au sud- 
sud-ouest de la pointe de Cuba et au nord-nord-ouest du cap 



220. JANVIER 169g. NAVIGATION DU MARIN. PORTILLO 

Dalmarie. Le François a forcé de voiles, est arrivé sous le 
vent à nous et a mis en travers devant la Badine, qui a tenu 
le vent pour luy parler. Ensuite il a attendu le grand traver- 
sier qui estoit de l'arrière, à qui il a donné une remorque. La 
Badine nous a crié d'en faire autant au petit. Nous avons 
ensuite forcé à toutes voiles du petit vent de nord-est ; nous 
nous sommes aperceus que les courants nous avoient fait 
dériver au sud. Au soleil couchant, le cap le plus est du port 
de Palme nous restoit au nord-ouest quart d'ouest quinze 
lieues, et la pointe la plus à Test douze lieues au nord- est 
quart de nord, le milieu de la baye directement au nord-ouest 
et la pointe la plus ouest de l'île de Saint-Domingue au sud- 
est vingt lieues. Toute la nuit, il a venté de l'est et. du nord- 
est beau frais -, nous avons fait l'ouest quart de nord-ouest. 

Le mardy 6 e , sur les huit heures du matin, nous avons 
relevé la pointe la plus à Test de la baye de Saint-Jacques, 
qui restoit au nord-est quart d'est six lieues, et l'autre pointe 
de ladite baye au nord-ouest quart d'ouest huit lieues. Sur 
les dix heures, nous estions par le travers de la forteresse, 
qui sont deux tours dans le milieu de la baye, au bord de la 
mer, qui paroissent blanches. Nous avons fait l'ouest toute la 
journée. Sur les six heures du soir, nous relevasmes le cap 
de Sevilla, qui nous demeuroit entre l'ouest quart de nord- 
ouest douze lieues. Les vents ont affraischy sur le soir à l'est. 
Nous avons fait toute la nuit l'ouest-sud-ouest pour éviter les 
caps qui avançoient. Sur les quatre heures du soir, nous 
eusmes connoissance de trois navires qui couroient la bande 
du sud. 

Le mercredy 7% sur les six heures du matin, la pointe du 
Porty nous restoit au nord-ouest quart d'ouest, distante de 



JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. LES CAÏMANS 221 

huit lieues, et le cap... au nord-est quart d'est douze lieues. 
Nous avons fait d'un petit vent d'est, depuis six heures du 
soir jusqu'au 8 à la mesme heure, vingt lieues, ce qui nous 
fait conjecturer que les courans portent à l'ouest. 

Jeudi 8 e , sur les huit heures du matin, nous avons relevé 
la pointe de l'est de la baye de Machenil (Manzanilla?), qui 
nous restoit à l'ouest quart de nord-ouest sept lieues. Sur 
les dix heures, les vents ont anraischy à l'est quart de sud- 
est, environ les quatre heures du soir ; la pointe nous res- 
toit trois lieues au nord, au bout de laquelle il y a 

qui portent une demi-lieue à l'ouest-sud-ouest. Nous avons 
eu connoissance d'un navire qui estoit sous voiles dans la baye; 
la Badine a arboré un pavillon espagnol. Tout le jour, nous 
avons fait nord-ouest à toutes voiles d'un bon vent d'est. Sur 
les six heures du soir, nous relevasmes la pointe de Mache- 
nil, qui nous demeuroit au nord-nord-est cinq lieues. Dans 
la nuit, les vents se rangèrent à l'est quart de sud-est; nous 
avons fait l'ouest quart de sud-ouest, les vents au sud-ouest, 
pour courir au sud des isles du Cayman. 

Le vendredy 9 e , les vents ont continué à l'ouest quart de sud- 
est jusqu'à midy, qu'ils ont varié jusqu'au sud, calme presque 
tout plat avec de la pluye ; ensuite ils sont revenus au sud-est 
quart d'est. Sur les deux heures après midy, nous eusmes les 
Petits Caymans trois lieues à l'ouest-nord-ouest de nous, qui 
est une terre qui s'estend cinq lieues sur l'est et nord-ouest, 
dont la pointe du sud-est est fort basse. Nous arrivasmes au 
nord-ouest pour en passer sous le vent. Sur les six heures du 
soir nous en estions six lieues à l'est, par la latitude de 19 de- 
grez 40 minutes. Depuis le vendredy 9 e jusqu'au samedy 10 e 
à midy, les vents ont varié depuis le sud jusqu'au sud-ouest, 



222 JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN 

gros vents qui nous ont fait prendre les ris dans nos huniers. 
Nous nous sommes aperceus par nostre hauteur que les cou- 
rants nous avoient entraisnés au nord-ouest, la route ne nous 
ayant valu que l'ouest-nord-ouest 4 degrez ouest, sur la- 
quelle nous cinglasmes trente lieues; latitude observée, 20 de- 
grez 5 minutes ; longitude, 292 degrez 45 minutes. Sur le 
midy, nous vismes un navire qui couroit la bande de Test, à 
qui la Badine arbora pavillon espagnol. 

Depuis le samedy 10 e , à midy, jusqu'au dimanche 11 e , à 
midy, les vents ont continué au sud-ouest, gros vent jusqu'à 
cinq heures du soir, qu'ils ont sauté tout d'un coup à l'ouest- 
nord-ouest. Nous arrivasmes lof pour lof; ensuite nous 
prismes les deux autres ris dans nos huniers. Quelque temps 
après, ils sont venus au nord-ouest et au nord-nord-est, gros 
vents, la mer grande, extrêmement courte. Toutes ces diffé- 
rentes routes ont valu, pendant les vingt- quatre heures, 
l'ouest quart de sud-ouest, sud-ouest ; fait à ladite route dix- 
sept lieues; latitude observée, 19 degrez 5o minutes; longi- 
tude, 291 degrez 56 minutes. 

Depuis le dimanche 1 I e à midy jusqu'au lundi 12 e , les vents 
ont varié depuis le nord jusqu'au nord-est, beau temps. 
Nous larguasmes les ris de nos huniers. Nous fismes plusieurs 
routes qui nous ont valu, selon la hauteur et l'estime, le 
nord-ouest quart d'ouest, 3 degrez plus nord, cinglé dix-sept 
lieues. Latitude observée, 20 degrez 20 minutes; longitude, 
291 degrez 1 1 minutes. 

Depuis le lundy 12 e jusqu'au mardi i3 e àmidy, les vents 
ont continué au nord-est et au nord-nord-est, qui nous ont 
obligés de reprendre les deux ris dans nos huniers. Il venoit 
de temps en temps des rafales comme si nous eussions esté sous 



NAVIGATION DU MARIN. CAP DE CORIENTES 22 3 

terre. Nous fismes le nord-ouest. Latitude, 21 degrez 6 mi- 
nutes-, longitude, 290 degrez 17 minutes. 

Depuis le mardy i3 e à midy jusqu'au mercredy 14 e , la 
Badine a forcé de voiles dès le matin pour reconnoistre la 
terre. Les vents ont varié depuis le nord-nord-est jusqu'à 
l'est, beau frais. Nous courusmes au nord-ouest jusqu'à 
huit heures du soir; nous arrivasmes lof pour lof. Nous 
mismes le cap au sud-est, les deux ris dans nos huniers \ sur 
les quatre heures du matin, nous remismes à l'autre bord, à 
petites voiles. La pluspart du temps nostre petit hunier bras- 
soit au vent. 

Mercredy 14 e , nous forçasmes de voiles sur les six heures du 
matin, d'un vent de nord-est, le cap au nord-nord-ouest. Sur 
les huit heures du matin, nous vismes la terre, qui estoit le 
bout de l'est du cap Corientes, dix lieues à nord-nord-est de 
nous. C'est une terre extrêmement basse, où il ne paroist que 
des arbres, quand on est seulement trois lieues au large, mais 
sur laquelle il y a plusieurs montagnes qu'on voit de fort loin* 
Nous arrivasmes au nord-ouest et à l'ouest-nord-ouest pour 
chercher le bout de l'ouest, le dit cap de Corientes qui nous 
restoit, sur les trois heures, une lieue au nord-nord-est. Nous 
le rangeasmes à cause d'une terre basse qui en est cinq 
lieues au large. Elle paroist comme une isle, ne voyant que 
les bouts et que la terre qui en est au nord-est, si plate qu'on 
ne voit que des arbres à cause d'un grand enfoncement, qui 
couvre à l'est-nord-est. De la pointe de l'ouest du cap, à soleil 
couchant, il nous restoit au nord-ouest quart d'ouest sept 
lieues. A la mesme heure, Olivier Lagarenne, de Lorient, est 
mort, que nous jetasmes. A sept heures au soir, nous ran- 
geasmes la coste qui court au cap Saint-Antoine, à petite 



224 JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN 

voiles. A une lieue près, sur les dix heures du soir, nous 
mismes à travers d'un vent d'est, le cap au sud, jusqu'à 
quatre heures du matin que nous arrivasmes à lof pour lof 
pour mettre l'amure à stribord, le cap au nord, pour chercher 
le cap Saint- Antoine, que nous vismes sur les six heures du 
matin au vent à nous. 

Le jeudi i5 e , au matin, ledit cap nous restoit à nord quart 
de nord-est deux lieues ; nous le rangeasmes à une lieue près, 
à cause d'un haut fond, qui est cinq lieues à l'ouest-nord- 
ouest du dit cap, un point entre le récif du cap Catoche qui 
fait le commencement du golfe et le danger. Il n'y a que 
vingt-cinq lieues de passage; à midy ledit cap Saint-Antoine 
nous restoit au sud-est, six lieues. Sa route nous valut nord- 
quart d'ouest, d'un vent de nord-est, ayant arresté nostre 
point, qui est par 22 degrez 6 minutes latitude observée-, lon- 
gitude, 288 degrez 28 minutes. 

Levendredy 16 e , à midy, jusqu'au samedi 17 e , les vents 
ont varié depuis l'est jusqu'au sud; nous gouvernasmes les 
vingt-quatre heures au nord. Cependant la route n'a valu que 
le nord quart de nord-est, les courants nous ayant entraisnez 
au sud-est dix lieues; latitude observée, 23 degrez 56 mi- 
nutes. 

Le samedy 17 e , à midy, jusqu'au dimanche 18 e à midy, 
les vents ont continué au sud, beau temps. Nous fismes le 
nord quart de nord-ouest jusqu'à minuit, et le nord-nord- 
ouest jusqu'à midy, fait par l'estime vingt-six lieues, et par la 
hauteur on a trouvé vingt et une lieues, ce qui fait encore 
conjecturer que les courants continuent de nous traisner au 
sud-est. La route ne nous a valu que le nord quart de nord- 
est; latitude observée, 24 degrez. 



JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN. 225 

Le dimanche 18 e , à midy, jusqu'au lundy 19 e à midy, les 
vents ont varié depuis l'ouest-sud-ouest jusqu'au sud, beau 
temps. Nous fismes le nord-nord-ouest depuis minuit jusqu'à 
quatre heures. Nous baissasmes notre petit hunier sur le 
mast pour attendre le François, qui estoit derrière; nous cin- 
glasmes au nord-nord- ouest vingt lieues; latitude observée, 
25 degrez 55 minutes. 

Le lundy 19 e , à midy, jusqu'au mardy 20 e à midy, mesme 
vent. Sur les cinq heures, il s'est levé une brume, qui a duré 
trois heures. Sur les neuf heures du matin, nous sondasmes 
sans avoir trouvé fond, calme presque tout plat, Il s'est levé 
aussitost un brouillard au nord-est, où les vents ont sauté 
tout d'un coup, qui nous ont fait prendre les ris dans nos hu- 
niers, sans discontinuer jusqu'après midy. La route a valu, 
selon l'estime, 26 degrez 54 minutes; le chemin, vingt lieues. 
Le mardy 20 e , à midy, jusqu'au mercredy 21 e à midy, les 
vents ont varié depuis le nord-est jusqu'au sud-ouest. Nous 
fismes petites voiles avec les deux basses voiles sur les dix 
heures du soir. Le François a mis en travers pour sonder ; 
nous fismes de mesme sans avoir trouvé fond. Nous mismes 
nostre grand hunier, les deux ris dedans. Sur la nuit, le temps 
s'est couvert, avec tonnerre et esclairs continuels, qui ont duré 
jusqu'à six heures du matin, que nous avons serré nostre 
grand hunier et largué nostre grande voile. Quelque temps 
après, les vents ont sauté au sud-est-sud-sud-ouest. Dans un 
grain tourmenté, des vents avec de la pluye à verse qui nous 
a fait larguer nostre misaine et mis en travers à sec; le ciel 
estoit si couvert qu'à sept heures il ne paroissoit pas de jour. 
Ensuite les vents ont modéré au sud-ouest et à l'ouest-sud- 
ouest. Nous avons fait servir avec nos basses voiles, la mer 

IV. i5 



22Ô JANVIER 1699. NAVIGATION DU MARIN 

un peu grande; la route n'a valu que le nord quart de nord- 
ouest trente-trois lieues; latitude observée, 28 degrez 33 mi- 
nutes. 

Le mercredy 21 e à midy, jusqu'au jeudy 22 e à midy,les 
vents ont esté ouest-sud-ouest jusqu'à cinq heures du soir, que 
nous arrivasmes. 

Un vent d'ouest et de nord-ouest toute la nuit. Il a esté si 
calme que le navire avoit de la peine à gouverner. Sur les 
trois heures du matin, nous remismes à l'autre bord. Les 
vents estant revenus au sud-ouest, nous fismes plusieurs 
routes qui n'ont valu que le nord; cinglé trois lieues, latitude 
estimée : 28 degrez 38 minutes. 

Le jeudy 22 e , à midy, jusqu'au vendredy 25 e à midy, les 
vents ont régné au sud-est; à soleil couchant, nous mismes 
en travers pour sonder. Sans fond. Sur les dix heures du soir, 
nous resondasmes par soixante-dix brasses d'eau, fond de 
vase avec un peu de sable fin. Sur les trois heures du matin, 
nous retournasmes, l'amure à bâbord, et portasmes toute la 
nuit le feu, à cause de la brume qui estoit fort espaisse; nous 
restasmes en travers toute la nuit. Sur les six heures du ma- 
tin, M. d'Iberville a fait chasser les traversiers, que nous 
attrapasmes quelque temps après. Depuis six heures du 
matin, les vents ont varié depuis l'ouest-nord-ouest jusqu'au 
nord, qui n'ont pas duré. Toutes les routes, pendant les 
vingt-quatre heures, n'ont valu que le nord quart de nord- 
ouest. Nous sondasmes soixante brasses d'eau, mesme fond, 
vase, sable «fin, fait vingt lieues; latitude estimée, 29 degrez 
38 minutes. 

Le vendredy 23 e , à midy, jusqu'au samedy 24 e , les vents 
ont esté nord-nord-ouest, petit vent. Sur les deux heures, 



JANV. 1699. VUE DE LA TERRE. ON RANGE LA COTE 227 

nous sondasmes quarante brasses, fond sable gris, un peu 
plus gros avec de petits coquillages ; à quatre heures, trente 
brasses, mesme fond, mais plus gros. Sur les cinq heures du 
soir, la Badinez arboré un pavillon hollandois pour mouiller; 
nous eusmes en mesme teins connoissance de la terre, qui 
paroissoit toute basse. Nous en pouvions estre à six lieues. 
Nous rangeasmes la Badine, qui nous a crié de forcer de 
voiles sur la terre, pour la mieux reconnoistre, ce que nous 
flsmes. Ensuite nous sommes venus mouiller par son travers 
par les trente brasses; mesme fond. Nous vismes un feu au 
nord-nord-ouest, qui dura toute la nuit, fait par les Indiens 
de la Floride. Toute la nuit, il a venté bon vent d'est-nord- 
est, qui estoit extrêmement froid. Latitude : 29degrez 57 mi- 
nutes. 

Le samedy 24 e , sur les six heures du matin, nous appro- 
chasmes d'un vent de nord-est. Nous courusmes au nord- 
ouest et à l'ouest-nord-ouest, sur le petit traversier, qui estoit 
trois lieues sous le vent à nous. Le François et la Badine ont 
mis au plus près du vent pour mieux reconnoistre la terre. Sur 
les dix heures du matin, nous donnasmes la remorque au 
petit traversier. Ensuite nous fismes le nord quart de nord- 
ouest pour rejoindre nos vaisseaux. Nous sondasmes trente 
brasses, fond de vase avec du sable noir. Deux heures après, 
fond de sable gris, vingt-huit brasses; une heure après, fond 
de petit corail avec ponce ; à quatre lieues de terre, vingt- 
deux brasses; à trois lieues, dix-neuf et dix-huit brasses, fond 
de sable fin. Depuis midy que nous joignismes nos vaisseaux, 
nous rangeasmes la coste à deux lieues près. A soleil cou- 
chant, nous mouillasmes par les dix-huit brasses. 

Le dimanche 25 e , sur les sept heures du matin, nous 



228 JANVIER 1699. MOUILLAGE DES NAVIRES 

appareillasmes d'un vent d'est ; nous tinsmes le vent au plus 
près ; la biscayenne alla à terre pour reconnoistre un cap au 
dedans duquel il paroissoit une rivière, où il n'y avoit pas 
d'entrée. Nous arrivasmes à l'ouest ; nous sondasmes douze 
brasses; nous descouvrismes plus de quinze lieues de terre 
plate, qui s'estend au nord-est et ouest-sud-ouest. Il paroist 
dessus des sables fort fins, que nous prismes pour des brillants, 
tant ils sont blancs. Sur les dix heures du matin, nous des- 
couvrismes un grand lac, qui couroit l'ouest, au dedans du- 
quel il paroist une terre, qui est couverte de quantité d'arbres 
fort hauts. Toute la journée les vents ont régné à l'est; beau 
temps. Les deux traversiers ont rangé la coste tout du long à 
la portée d'un boucanier; ils ont tousjours trouvé cinq brasses 
d'eau. Sur les six heures du soir, nous mouillasmes par les 
douze brasses, sable fin. Toute la nuit, les vents ont continué 
à l'est avec de la brume. Les marées portent à l'ouest, et dans 
le port elles portent nord et sud. La coste gist est et ouest. 
Le lundy 26 e , sur les six heures du matin, nous fismes 
servir du mesme vent d'est avec de la brume. Sur les neuf 
heures, nous vismes un cap tout bas, à l'ouest duquel il pa- 
roissoit une passe, dans laquelle nous vismes deux navires. 
Une heure après, la brume s'augmentant de plus en plus, le 
François a tiré cinq coups de canon, pour mouiller par les 
dix brasses, fond de sable fin. Nous tirasmes plusieurs coups 
de mousquets pour respondre aux traversiers, qui tiroient 
également, de crainte qu'ils ne s'escartassent de nous dans la 
brume. Les deux navires que nous vismes dans le lac tirèrent 
deux coups de canon et ont détaché une chaloupe pour nous 
venir reconnoistre, qui est venue à une demi-lieue de nous. 
Elle s'en retourna, lorsque nous arborasmes notre pavillon. 



JANV. 1699. SANTA - MARIA DE GALVEZ DE PENSACOLA 229 

Toute la nuit les vents ont battu à l'est, beau temps avec de la 
brume fort espaisse. 

Le mercredy 27 e , M. de Lesquelet, lieutenant de la Badine, 
alla reconnoistre les deux frégates, qui estoient espagnoles, 
Tune de dix-huit et l'autre de vingt canons, qui estoient là 
depuis quatre mois pour establir une colonie. Le comman- 
dant le receut très bien. Il leur dit que le Roy avoit oùy dire 
que cinq à six cents Canadiens estoient descendus pour s'em- 
parer des mines ; que nous estions venus pour les arrester, 
que nous avions pris ces deux traversiers qui estoient four- 
bans, et qu'ayant appris d'eux qu'il y en avoit un autre de 
cinquante à soixante pièces, le François, qui estoit à Saint- 
Domingue, s'estoit joint à nous, qu'il demandoit pour faire de 
l'eau et du bois, qu'il estoit expédient pour cela que nous en- 
trassions. Le commandant dit qu'il avoit ordre de ne laisser 
entrer personne, néantmoins il permit d'entrer à M. de Les- 
quelet, et le major avec sa chaloupe revint. En desbordant, 
on tira trois coups de canon pour le salut. Ils ont un fort de 
pieux, et ils sont environ trois cents hommes, deux Augus- 
tins et deux Recollectz. M. de Lesquelet et le major espa- 
gnol arrivèrent sur les deux heures après midy au François, 
avec quelques présens pour M. le marquis de Chasteaumorant, 
qui leur envoya quelques dames jeannes de vin. Le major 
s'en retourna; en desbordant, on tira sept coups de canon 
pour le salut. 

Le mercredy 28 e , les canots de nos trois navires sont allez 
sonder l'entrée de la rivière nommée par les Espagnols 
Santa-Maria de Galves de Pensacola. Ils ont trouvé un très 
beau port, le moins d'eau estant de vingt pieds, par le rap- 
port de MM. Surgères et d'Iberville, qui y furent eux-mesmes. 



23o JANVIER. 1699. BAIE DE LA MOBILE. 

Sur le midy, une chaloupe des deux frégates, dans laquelle 
estoit le capitaine, est allée à bord du François, qui a apporté 
un ordre, par lequel il ne permettoit pas d'entrer. Nous 
avions desjà levé l'ancre, que nous laissasmes tomber aussi- 
tost. Ils dirent que nous n'avions qu'à mouiller devant, qu'ils 
nous apporteroient de l'eau et du bois; apparemment que 
leurs matelots apprirent au François que nous estions venus 
à la coste pour nous establir. Nos messieurs jugèrent à pro- 
pos de passer outre. C'est asseurément un très beau port, 
aussy beau au moins que Brest, et que nous perdismes par 
nostre retardement. Il y a des masts pour en fournir toute la 
France. Sur les six. heures du soir, nous mismes notre felou- 
que à bord, en regrettant un si bel endroit. 

Le jeudy 29 e , calme tout plat avec de la brume conti- 
nuelle, des vents variables, qui nous ont empesché d'appa- 
reiller. 

Le vendredy 3o e , sur les sept heures et demie, nous fismes 
voile d'un vent d'est-nord-est pour reconnoistre la baye de la 
Mobile. Nous n'approchasmes la terre que de trois lieues. 
Nous fismes le sud-ouest quart d'ouest et l'ouest-sud-ouest 
sur les quatre heures du soir, nous gouvernasmes au sud- 
ouest, n'ayant trouvé que cinq brasses d'eau. Le François, 
qui estoit en ce tems là au large de nous, nous dit qu'il n'a- 
voit trouvé que cinq brasses. Il a tenu le vent pour courir au 
large. Quelque temps après, il se rallia à nous; nous mouil- 
lasmes sur les six heures du soir par les neuf brasses, fond de 
. sable fin. 

Le samedy 3i% sur les sept heures du matin, nous fismes 
porter à l'ouest, quart de nord-ouest à midy; nous descouvris- 
mes un lit de marée, qui sortoit de la baye de la Mobile. Nous 



FÉVRIER 1699. SONDAGE DE LA BAIE 23 1 

mismes aussitost en travers, croyant que c'estoit quelque 
haut-fond; nous envoyasmes sonder nostre chaloupe, qui 
trouva huit brasses, ensuite nous fismes servir; après que 
nous eusmes repassé le lit, nous mouillasmes par la mesme 
eau, bon fond. On détacha M. de Villautrey, avec un pilote, 
pour sonder la Mobile avec les deux traversiers. Sur les six 
heures du soir, le grand s'est eschoué, la marée l'ayant em- 
mené sur un banc de sable. Il a tiré plusieurs coups de canon, 
dont nous ne vismes que le feu. Quelque temps après il s'en 
est osté. Toute la nuit, les vents ont battu au sud-est; deux 
heures avant le jour, ils sont venus au sud-sud-ouest avec de 
la pluye à verse. Nous ne pusmes tenir debout au vent, quoy- 
qu'il ventast assçz fort, par les grands courans, qui partoient 
au sud-est. 

Le dimanche i er février, sur les dix heures du matin, nostre 
felouque, estant revenue de la descouverte, nous a dit qu'il 
n'y avoit pas d'eau, selon le rapport que leur en a fait M. de 
Lesquelet. Luy, estant arrivé à son bord, dit qu'il y avoit 
cinq brasses d'eau, ce qui a esté cause que M. d'Iberville y 
alla luy-mesme avec M. de Sau voile. Ces deux traversiers ont 
esté obligés de mouiller à cause des courans et des vents de 
sud-ouest, qui les portoient à terre. Nous appareillasmes 
avec nos huniers pour nous mettre au large, estant mouillés 
trop proche d'un rescif, qui va joindre la grande terre et brise 
presque partout, en dedans duquel il y a un petit islet tout 
noyé, qui gist est et ouest du cap, qui fait la baye de la Mobile 
et deux autres grands islets qui sont un peu plus enfoncés, 
esloignés de la grande terre plus de trois lieues. Dans les 
vingt-quatre heures, les vents ont esté variables avec beau- 
coup de pluye, ayant fait durant la nuit plusieurs esclairs et 



232 FÉVRIER 1699. BAIE DE LA M °BILE 

des nuages qui s'élevoient au sud, qui nous présageoient du 
mauvais temps. 

Le lundy 2 e , les vents furent toujours à l'est et à l'est-sud- 
est avec de la pluye continuelle au soir aux sud-est-sud et 
sud-ouest. Il a commencé à venter depuis minuit* à l'ouest, 
gros vent; nous filasmes un câble et demy. 

Le mardy 3 e , les vents continuèrent à l'ouest. Mauvais 
temps, la mer fort grande avec du froid sur le midy ; ils sont 
venus à l'ouest, quart du nord-ouest, qui se sont un peu mo- 
dérés sur le soir au nord-ouest, où ils ont resté toute la 
nuit. 

Le mercredy 4 e , les vents ont esté nord et nord-ouest pe- 
tits vents. A onze heures, M. d'Iberville est arrivé à son bord, 
dont il estoit party dès le dimanche, que le mauvais temps 
avoit empesché de venir, qui a rapporté n'avoir trouvé que 
deux pieds d'eau dans le plus profond de la passe qui est fort 
serpentante; en dedans cinq brasses, un grand lac et une ri- 
vière qui se descharge dedans, qui a flux et reflux, dont les 
marées sont nord-ouest et sud-est. Cette rivière a une si 
grande rapidité que son eau en est toute bourbeuse, entrais- 
nant des pins, les plus propres pour faire des masts d'une 
hauteur et grosseur prodigieuses. Nos gens tuèrent plusieurs 
outardes et ont trouvé plusieurs cabanes de Sauvages ; sur un 
de ces islets, une grande pirogue eschouée, plusieurs pots de 
terre. Ils trouvèrent aussy plus de soixante testes dans le 
sable et plusieurs ossemens, apparemment qu'ils s'estoient 
battus. Ces Sauvages, qui sont au long de la coste, sont va- 
gabonds; quand ils sont saouls de viande, ils viennent à la 
mer pour manger du poisson, où il est en abondance. Nos gens 
en prirent quelques-uns, qui pesoient au moins vingt livres. 



FÉVRIER 1699. APPAREILLAGE. 233 

A une heure après midy, la Badine a arboré un pavillon os- 
tendois pour nous faire appareiller. Nous levasmes nostre 
ancre touée, qui estoit au sud-est, que nous avions portée, 
de peur d'embarrasser notre grande ancre. Entre deux et 
trois heures, nous estions sous voiles d'un petit vent de nord, 
temps fort serein. Nous fismes l'ouest et l'ouest quart de sud- 
ouest. Sur les quatre heures, les vents sont venus à l'ouest- 
ouest-sud-ouest. Nous portasmes au plus près. Quelque tems 
après, ils sont venus au nord : au soleil couchant, nous ob- 
servasmes la variation, qui estoit d'un degré. Sur les six 
heures, nous mouillasmes par les quatorze brasses, fond de 
sable vaseux. Sur les trois heures après midy, on prit hau- 
teur à l'estoile polaire, qui estoit l'heure qu'elle passoit à son 
méridien au-dessus du pôle. Nous estions pour lors près de 
trois lieues au sud du bout de l'ouest de la baye de la Mo- 
bile. Toute la nuit, les vents ont battu au nord ; petits vents, 
tems serein et froid. La baye de la Mobile, ainsi nommée par 
les Espagnols, est, selon les observations que nous en avons 
faites, par la latitude de 3o degrez et la longitude de 28 de- 
grez 26 minutes. 

Le jeudi 5 e , nous appareillasmes d'un petit vent de nord; 
nous fismes l'ouest et l'ouest quart de sud-ouest, et à midy 
on prit hauteur 29 degrez 5o minutes. Sur les trois heures, 
les vents sont venus tout d'un coup à l'ouest-sud-ouest. 
Nous courusmes bande du nord-ouest. Sur les cinq heures 
du soir, le François a mis à l'autre bord pour courir au 
large, se trouvant trop proche de la terre. Au soleil cou- 
chant, on monta en haut, on vit depuis les islets de la baye 
de la Mobile jusqu'à une isle, dont le bout paroist comme un 
cap tout plat, qui est esloigné environ une lieue de la grande 



234 FÉVRIER 1699. RECHERCHE D'UNE PASSE 

terre qui court est et ouest de la baye de la Mobile, quinze 
lieues entre les deux islets, à trois lieues au large. Sur les cinq 
heures du soir, nous mouillasmes par les dix brasses, fond 
de sable vaseux, quatre lieues au sud-est de cette isle. Toute 
la nuit, les vents ont esté à la bande de l'ouest, beau temps; 
les courants ont porté au sud-est. Quand on prit hauteur, on 
estoit quatre lieues au large de la terre. 

Le vendredy 6 e , sur les six heures du matin, la biscayenne 
de la Badine est allée reconnoistre une passe qui paroissoit 
entre les islets, dont nous partons, et la grande terre; le 
François et les traversiers, qui estoient derrière nous, ont 
mis dans ce temps-là sous voile pour nous rejoindre. Sur 
les six heures, nous appareillasmes d'un petit vent de nord le 
cap à l'ouest, ensuite au nord-ouest et l'ouest-nord-ouest. 
Sur les quatre heures, nous fismes l'ouest-sud-ouést d'un 
vent du sud-est pour nous mettre au large de la terre. Au 
soleil couchant, la pointe de cette isle nous restoit au nord- 
nord-ouest quatre lieues. Nous mouillasmes sur] les six 
heures par les onze brasses, fond de vase sableuse; les vents 
ont esté variables; la biscayenne a touché à terre de cet islet, 
afin d'aller de plus grand matin reconnoistre d'autres, au 
dedans desquels nous voulions mouiller. Cet islet, dont nous 
avons parlé ci-dessus, est par la latitude de 3o degrez et la 
longitude de 282 degrez 34 minutes. 

Le samedy 7% à sept heures du matin, nous appareillasmes 
d'un vent d'ouest-sud-ouest, beau temps; nous courusmes 
au nord-ouest sur la terre jusqu'à neuf heures qu'on mit à 
l'autre bord, le cap au sud. Nous vismes un islet au sud- 
ouest tout à la veue, et la biscayenne qui couroit entre les 
deux islets pour sçavoir s'il y avoit une passe. Sur les dix 



FÉVRIER 1699. EXPLORATIONS ET SONDAGES 235 

heures et demie, nous rebandasmes de bord, le cap au nord- 
ouest et à l'ouest-nord-ouest, d'un mesme vent d'ouest-sud- 
ouest et de sud-ouest. Entre onze heures et midy, la bis- 
cayenne arriva à bord de la Badine, qui n'avoit rien descouvert, 
à ce que nous dit M. d'Iberville. On vit un islet au nord- 
ouest de nous, quatre lieues, et d'autres au sud-ouest qui 
formoient un grand enfoncement. Nous trouvasmes tousjours 
dix brasses; on prit hauteur : 29 degrez 55 minutes. Une 
heure et demie après midy, nous virasmes de bord d'un vent 
d'ouest quart de nord-ouest, le cap au sud-ouest quart de 
sud. Sur les trois heures, les vents estant venus à la bande du 
sud-est, nous arrivasmes sur l'islet qui nous restoit au nord- 
ouest. Nous mouillasmes, sur les cinq heures, par huit 
brasses et demie d'eau, fond de vase, bonne tenue. Trois lieues 
au sud-est du dit islet, nous trouvasmes les marées est et ouest ; 
toute la nuit les vents ont battu à l'ouest, beau frais. 

Le dimanche 8 e , sur les six heures du matin, M. de Sur- 
gères est allé dans la petite felouque reconnoistre un islet qui 
nous restoit à l'ouest-nord-ouest et un autre qui nous restoit 
au sud. Nous trouvasmes les marées est et ouest; les vents 
ont esté variables. 

Le lundy 9 e , sur les neuf heures du matin, nous appa- 
reillasmes d'un vent d'est avec nostre petit hunier et nostre ar- 
timon, pour aller mouiller à l'abry d'un islet qui nous restoit 
au sud, qui est le vent le plus à craindre dans cette coste. 
Nous mismes en travers, pendant une horloge, en attendant 
que le petit traversier fust allé sonder devant nous. Sur le 
midy, nous mouillasmes par les sept brasses fond de vase, à 
une lieue et demie dudit islet, au sud. 

Le mardy 10 e , sur les huit heures du matin, les vents estant 



2 36 FÉVRIER 1699. EXPLORATIONS ET SONDAGES 

à l'est, petit vent, nous avons appareillé pour aller mouiller au 
nord de cetislet, que M. le chevalier de Surgères avoit esté son- 
der les jours précédens. Nous avons fait le nord-ouest quart de 
nord pour aller chercher le grand traversier, qui avoit mouillé 
dans lapasse; ensuite, la pointe de l'ouest de l'islet, que nous 
avons rangé à la portée d'un boucanier. Nous mismes nos 
chaloupes de l'avant pour nous tirer, tant à cause du calme 
que des marées, qui nous dérivoient à l'ouest. Nous estions 
pour lors au large de la pointe, et quand nous avons esté en 
dedans, nous avons trouvé des contre-marées, qui nous por- 
toient à Test. Nous n'avons pas trouvé moins de quatre 
brasses d'eau dans la route, ce qui a obligé le François de 
mouiller par les cinq brasses, ne voulant pas se risquer à 
entrer, quoyqu'il ne tire que dix-sept pieds d'eau, plus de 
demi-lieue au large de ladite isle. Comme les vents se haloient 
toujours au sud-est avec une brume fort espaisse, nous avons 
mouillé, et ensuite nous nous sommes trouvés près d'une 
demi-lieue directement au sud-est quart d'est. Sur les six 
heures du soir, nous avons mouillé par les vingt-deux pieds 
d'eau, fond de vase molle, où nous sommes affourchés sud- 
est et nord-ouest. La pointe de l'est de l'islet, sur laquelle il y 
a quantité d'arbres, nous restoit à l'est-nord-est, et l'autre 
pointe, qui est toute plate, nous restoit au sud-ouest quart 
d'ouest. On est à l'abry, dans cette rade, depuis l'est-nord- 
est jusqu'au sud-ouest par le mesme islet, et des vents d'ouest 
par un autre islet, qui en est esloigné d'environ deux lieues. 
Les deux islets gisent est et ouest, prenant un peu du nord- 
ouest, et sont par latitude de 3o degrez, où nous sommes 
mouillés, et l'autre islet, le plus à l'ouest, est par la longitude 
de 282 degrez, et, du costé du nord, on est à couvert d'une 



FÉVRIER 1699. PISTES DE SAUVAGES. 2 < b"] 

grande isle, qui semble estre la grande terre, n'en voyant point 
de bout, qui peut estre par la latitude de 3o degrez 22 mi- 
nutes, estant au nord de Tislet, où nous sommes mouillés 
quatre lieues, en sorte que nous sommes entourés de l'isle de 
tous costés; les marées sont sous cette isle est-ouest. 

Le mercredy 11 e , nous commençasmes, dès la pointe du 
jour, à mettre le bois de notre biscayenne à terre pour la 
monter et y faire une tente, où nos gens travaillèrent. Le jour 
les vents battirent au sud, beau temps ; sur le soir, le temps 
se couvrit. Il fit quelques coups de tonnerre et quantité 
d'esclairs; dans la nuit, ils vinrent à l'ouest et commencèrent 
à venter, et après minuit, au nord et au nord-ouest qui 
estoient extresmement froids et ventoient beaucoup. 

Le jeudy 12 e au matin, on mit masts de hune bas, et nous 
appareillasmes nos vergues; sur le midy, beau temps, les 
vents s'estans beaucoup modérés; le soir, la Badine tira trois 
coups de canon pour advertir les Sauvages, qui faisoient du 
feu; dans la nuit, les vents continuèrent tousjours. A la bande 
du nord-est il faisoit grand froid. 

Le vendredy i3 e , M. dlberville ayant veu le 12 les feux à 
la grande isle, à trois lieues de luy au nord, prit le Père 
Anastase avec luy pour y aller. Il avoit sa biscayenne et un 
petit canot d'escorce, parce que nos Canadiens avoient des- 
cendu avec la mesme voiture. Nous arrivasmes à deux 
heures après midy. Nous vismes les pistes des Sauvages, qui 
n'estoient sortis que du matin. Nous y cabanasmes; le feu 
s'estant pris aux herbes, les Sauvages virent nostre fumée. 

Le samedy 14 e , après avoir desjeuné, nous allâmes au long 
de la coste ; M. d'Iberville et son Sauvage aperçeurent aussitost 
les pistes de deux Sauvages qui estoient venus à la descouverte. 



2 38 FÉV. 1699. D 1 IBERVILLE ET LE PERE ANASTASE A TERRE. 

M. d'Iberville retourna à nostre feu, mit deux haches, quatre 
couteaux, de la rassade, du vermillon et deux pipes remplies 
de tabac pour leurs présens, et pour faire voir que nous ve- 
nons en paix. Ensuite la chaloupe et le petit canot d'escorce 
allèrent costoyant la coste. M. d'Iberville, son Sauvage et le 
Père Anastase au long de la terre ayant fait une demy-lieue, 
M. d'Iberville et son Sauvage aperceurent trois Sauvages. Ils 
les poursuivirent; voyant qu'ils ne pouvoient pas les joindre, 
et qu'ils s'embarquoient dans leurs canots, il attendit son ca- 
not, qui, par malheur, estoit resté derrière. S'estant mis dans 
son canot, il les obligea de mettre à terre et d'abandonner ce 
qu'ils avoient. Il resta un vieillard malade, auquel il fit des 
présens, luy fit connoistre qu'il ne venoit pas en guerre, mais 
en paix. Il comprit fort bien ce qu'il luy dit et fut fort con- 
tent. Ensuite il luy dit qu'il alloit cabaner à un quart de 
lieue de là. Ce mesme soir, nous fusmes le voir. Il nous fit 
entendre par signes de le desbarquer et de luy faire faire du 
feu. Nous le fismes avec plaisir. Il avoit une jambe pourrie. 
Nos gens, qui estoient à la chasse , surprirent une vieille 
femme qui estoit cachée; ils l'emmenèrent au vieillard, où 
nous estions. Elle croyoit que c'estoit son dernier jour. On 
luy fit des présens. Elle fut tesmoin de la charité, que nous 
avions rendue au vieillard, qui nous promit qu'aussitost que 
ses gens seroient de retour, il nous feroit piler du blé d'Inde 
pour nous festiner. Nous les laissasmes ensemble, et retour- 
nasmes chez nous. La vieille alla chez ses gens le mesme soir, 
et leur fit un récit entier de ce qui s'estoit passé. 

Le dimarfthe i5 e au matin, M. d'Iberville et le Père 
Anastase furent derechef voir le vieillard; par malheur, le 
feu avoit pris aux herbes qui estoient proche de luy, en sorte 



FEV. 1699. PREMIERS RAPPORTS AVEC LES INDIENS 2?)^ 

qu'il eut de la peine à se retirer; nous l'esteignismes et le 
mismes sur une peau d'ours. Ce pauvre malheureux expira 
une demy heure après devant nous. Nous entendismes que 
les autres venoient à nous chantant. Nous les attendismes 
quelque temps, mais la peur les prit; ils n'osèrent approcher. 
Nous retournasmes à nostre cabane. Sur les dix heures, 
ils rencontrèrent nos chasseurs, qui les affermirent tellement, 
qu'ils les amenèrent à nous chantant avec un baston à la main, 
fait en manière de pipe; nous les embrassasmes, frottant 
leurs ventres. On leur donna à fumer et des présens de toute 
manière. Ensuite M. d'Iberville envoya à la cabane quérir la 
chaudière; nous mangeasmes ensemble. Deux vieilles piloient 
en mesme temps du bled d'Inde pour nous festiner ensuite, 
ce qu'ils firent. Ils nous nommèrent leurs alliés, et nous ap- 
prismes quelques mots de leur langue, ensuite nous nous re- 
tirasmes chez nous. 

Le lundy 16 e , la chaloupe alla costoyer. M. d'Iberville, 
son frère, le Père Anastase et quelques autres, nous allasmes 
à leurs cabanes, que nos gens avoient veues le jour aupara- 
vant. Nous trouvasmes des marais assez difficiles. Deux de 
nos gens, qui devançoient, les ayant trouvés, tirèrent deux 
coups de fusil qui estoient le signal ; aussitost nous y allas- 
mes. Le temps estoit extrêmement beau. Les ayant trouvés, 
on fit des présens à ceux que nous n'avions pas encore veus. 
On leur proposa, s'ils vouloient venir avec nous dans une cha- 
loupe qui estoit là, que nous leur laisserions trois de nos 
gens à leur place, ce qu'ils acceptèrent. M. d'Iberville laissa 
son frère, nommé M. de Bienville, garde de marine; aussitost 
nous nous embarquasmes dans la chaloupe avec trois Sau- 
vages. Nous arrivasmes à nos vaisseaux à trois heures après 



24O FÉV. 1699. PREMIERS RAPPORTS AVEC LES INDIENS 

midy. On les régala, on leur fit des présens considérables. 
Ils y couchèrent, les Sauvages estans à une portée de pistolet 
des vaisseaux. Le chef chanta la chanson de paix. 

Le mardy 17 e , on leur fit voir toutes les manœuvres du 
vaisseau et les canons, on en tira mesme à balles devant eux. 
Ils ne pouvoient assez considérer ce qu'ils voyoient. Après 
midy, M. d'Iberville s'embarqua avec eux pour les ramener. 
Il faisoit un bon vent de sud, et, en arrivant, il trouva tous les 
Sauvages qui l'attendoient pour luy présenter le calumet; il 
leur fit des présens de toute façon. Ils luy firent connoistre 
qu'ils haïssoient les Espagnols. Il passa le mercredy 18 e avec 
eux; ils luy promirent qu'ils iroient avec luy. Ils luy nommè- 
rent leurs alliés, qui sont les Ommas et Tangibaos, desquels 
nos gens eurent connoissance en descendant le Mississipi. 
Ils dirent à M. d'Iberville qu'ils alloient à la chasse pour tuer 
des bestes pour luy faire festin, qu'ils luy apporteroient des 
bœufs, animaux qui sont fort nombreux, ou des chevreuils et 
des coqs d'Inde, qu'ils alloient à dix lieues delà, qu'ils revien- 
draient dans trois jours, qu'aussitost qu'ils seraient arrivés de 
la chasse, ils feraient une grande fumée; que luy, quand il la 
verrait, il tirerait trois coups de canon. Aussitost M. d'Iber- 
ville, le vent estant bon nord, mit à la voile; il arriva le 
jeudi 19 à midy à bord. Il nous dit toutes ces nouvelles, qui 
nous ont resjouis. Ils admirèrent, entre autres choses, la longue 
veue. Ils ne pouvoient comprendre comment on voyoit loin 
d'un costé, et de l'autre fort près. L'eau-de-vie, qui brusloit et 
qu'après on la buvoit, les estonnoit aussi. Ils promirent qu'a- 
près le festin, ils viendraient avec nous à Mississipi. Ils 
dirent qu'ayant entendu tirer du canon, ils estoient venus, 
qu'ils avoient la guerre avec les Quinipissas, qui sont vingt- 



FÉVRIER 1699. RIVIÈRE DES PASCOBOULAS 241 

cinq lieues dans le Mississipi. Ils sçavoient que M. de La 
Salle s'estait battu contre eux. 

Le samedy 21 e , M. le marquis de Chasteaumorant mit à 
la voile à six heures du matin pour Saint-Domingue. A midy 
nous vismes la fumée au mesme endroit que les Sauvages 
nous avoient marqué; aussitost M. d'Iberville, qui disnoit au 
Marin, fit tirer trois coups de canon; au soir on en tira en- 
core deux. On disposa les deux biscayennes pour partir. 

Le dimanche 22 e au matin, M. d'Iberville, M. de Les- 
quelet, lieutenant de la Badine, et tous les Canadiens de son 
bord, M. de Surgères, M. de Sauvolle, enseigne du Marin, 
avec les Canadiens du mesme bord, partirent pour le festin 
à sept heures du matin, avec un vent d'est. 

Le lundy 23 e et le mardy 24 e , grand vent de nord, ce qui 
fut cause que les Sauvages ne vinrent pas, nos messieurs les 
ayant attendus. 

Le mardy 25 e , M. de Surgères, M. de Lesquelet et M. de 
Sauvolle revinrent à quatre heures du soir, M. d'Iberville es- 
tant resté pour attendre. Les Sauvages estant arrivés, on dis- 
posa les deux felouques pour partir de grand matin pour 
aller reconnoistre la Rivière des Pascoboulas, avec des vivres 
pour dix ou douze jours. M. de LaVillautrey,desJourdis, en- 
seignes, et Cateau, pilote, sondèrent autour de nos vaisseaux; 
on trouva dix-sept pieds d'eau au large, et plus à terre jusqu'à 
cinq brasses. 

Le jeudi 26 e , M. de La Villautrey, des Jourdis, enseignes, 
avec deux pilotes, partirent dans les deux felouques pour aller 
reconnoistre la rivière ci-dessus, qui est à l'est de nos navires. 
Il ont esté à la grande terre trouver M. d'Iberville pour 
prendre ses ordres. Cette rivière est dix lieues à l'est-nord- 

IV. 16 



242 FÉV. 1 699. DÉPART DE 5 I HOMMES DANS DEUX BISCAYENNES 

est de l'isle où nous sommes mouillés. On trouve au nord- 
est d'icy une isle qui s'estend sud-est et nord-ouest une lieue, 
en dedans de laquelle il y a trois brasses d'eau, et les navires 
peuvent y estre à l'abry de tous vents, qui est dans la route de 
cette rivière. On y peut faire de Peau et du bois, et elle ne peut 
estre esloignée de la grande terre que de deux lieues, et de là 
à cette rivière il n'y a presque pas d'eau. Elle a environ une 
grande lieue d'emboucheure. Elle se descharge à la mer 
par quatre branches qui sont formées par deux islets qu'elle 
a à son emboucheure. M. d'Iberville revint de la terre, où il 
estoit resté avec sa biscayenne pour tascher de trouver quel- 
ques Sauvages, afin de pouvoir avoir quelque connoissance 
de la rivière de Mississipi, ceux qui luy avoient promis de le 
régaler dans quatre jours luy ayant manqué de parole, soit 
à cause des mauvais temps qu'il fit pendant cet intervalle, ou 
peut-estre que leur chasse ne fut pas bonne. 

Le vendredy 27 e , M. d'Iberville, son frère et vingt hom- 
mes s'embarquèrent dans la biscayenne. M. de Sauvolle, lieu- 
tenant du Marin, avec le Père Anastase, Récollect, Gâteau, 
pilote, et vingt hommes, s'embarquèrent dans l'autre bis- 
cayenne, ce qui faisoit en tout cinquante et un hommes, tant 
Canadiens que flibustiers, que nous avions pris à la coste 
de Saint-Domingue, qui dévoient rester là, en cas que nous 
eussions trouvé un terrain propre pour un establissement. 
Nous avions pour vingt jours de vivres, et nous estions tous 
armés de fusils, pistolets, sabres, bayonnettes, espées, et deux 
pierriers dans chaque biscayenne, pour nous défendre des in- 
sultes des Sauvages au cas qu'ils se fussent opposez à nostre 
descouverte. 

Le mesme jour, sur les neuf heures du matin, nous mismes 



FÉVRIER 1699. EXPLORATION. NOMBREUX ILETS 243 

à la voile avec un canot cTescorce chacun à la remorque, d'un 
vent de sud-est assez fort, temps couvert. Nous fismes sud- 
ouest quart d'ouest pendant une horloge. Ensuite nous tins- 
mes au plus près, les vents se halant au sud-sud-est, et pour 
passer au large d'une isle qui est deux lieues à l'ouest de nostre 
isle où nous sommes mouillés. Au sud de cette isle nous 
trouvasmes un haut fond, où la mer rouloit beaucoup. Con- 
tinuant nostre route au sud-ouest et au sud-ouest quart de sud, 
nous trouvasmes quatre petits islets, qui ne sont que des sables, 
fort près les uns des autres, qui s'estendoient au nord et au sud, 
où nous nous traisnasmes plus d'un quart de lieue, n'y ayant 
que deux pieds d'eau. La mer estoit fort belle, quoyqu'il ven- 
tast beaucoup, estant à l'abry des autres islets qui sont au 
large ; les vents sautèrent tout d'un coup au nord-est. Nous 
gouvernasmes au sud près d'un islet, nous donnasmes plu- 
sieurs acculées, n'y ayant que deux pieds et demy d'eau. Ayant 
fait depuis cet islet deux lieues au sud-est, nous descouvris- 
mes un autre enfoncement, et la terre, qui couroit à l'est-sud- 
est, qui est fermée par plusieurs islets que la mer couvre des 
mauvais temps. Ensuite nous fismes trois lieues, depuis le 
sud-ouest quart d'ouest jusqu'au sud-sud-ouest, pour nous pa- 
rer de quantité d'islets que nous trouvions dans nostre route. 
Sur les cinq heures et demie, nous mismes à terre à la pointe 
d'une isle qui s'estend nord et sud, où nous cabanasmes sans 
trouver d'eau douce. 

Le samedy 28 e , sur les six heures du matin, nous nous 
embarquasmes d'un temps de brume que l'on ne voyoit 
presque pas, qui se dissipa quelque temps après. Nous fismes 
plusieurs routes entre le sud et l'ouest pour nous parer d'une 
quantité d'islets que nous trouvions, jusqu'à un enfoncement 



244 FÉVRIER 1699. L'ON CABANE SUR UN ILET 

que formoit une grande isle noyée, où nous voulions avoir 
passage. Nous mismes pied à terre. Nous y trouvasmes quan- 
tité d'huistres, qui ne sont pas si bonnes qu'en Europe, l'eau 
estant saumastre entre les islets, à cause des eaux du fleuve 
qui s'y respandent dans les mois d'avril et may. Nous res- 
tasmes une heure; n'ayant peu trouver de passage, nous re- 
tournasmes sur nos pas. Estant hors de cet enfoncement, 
nous fismes le sud-est tout le long du fleuve, qui paroist dans 
son milieu contigu à la grande terre, et a deux branches 
dont l'une court au sud-est et l'autre au nord-ouest, en dedans 
desquelles il y a un lac. A la pointe du sud-est de cette isle il 
y a un petit lac qui traverse tout, par lequel nous voulusmes 
passer, ayant abrégé nostre chemin; mais nous n'y trouvasmes 
pas assez d'eau, ce qui nous obligea de continuer nostre route. 
A la mesme pointe il y a un petit islet, qui n'en est esloigné 
que de la portée d'un boucanier ; nous passasmes entre les 
deux. Après avoir doublé cette pointe, nous avons veu la 
terre qui couroit à l'ouest-nord-ouest, et une autre au sud- 
ouest quart d'ouest, qui n'est autre chose que des islets que 
la mer couvre des mauvais temps, et qui tremblent mesme 
sous les pieds quand on laisse tomber quelque chose de 
pesant. Nous fismes de là l'ouest-sud-ouest, les vents estant 
pour lors au sud. Nous vismes une passe entre des islets, en 
dedans desquels nous entrasmes sur les quatre heures du soir, 
où nous cabanasmes. Sur les cinq heures il s'éleva un orage 
au nord-ouest. Il tonna et fit de grands esclairs avec une pluye 
continuelle toute la nuit, et gros vents variables. Nous ten- 
dismes nos voiles et pavillons pour faire de l'eau, n'en ayant 
pas et ne s'en rencontrant pas dans l'isle, et ne sçachant pas 
le chemin que nous avions à faire. 



MARS 1699. LABYRINTHE D'iLETS. CONSTERNATION 245 

Le dimanche i er jour de mars, le mauvais tems continua 
avec la pluye jusqu'à midy, que les vents sautèrent à l'ouest- 
nord-ouest, tems sombre, petits vents sur le matin du mesme 
jour. M. d'Iberville fit couper la tige de petits arbrisseaux 
qui viennent sur ces isles, pour mettre dans les cabanes, 
y ayant plus d'un demy-pied d'eau dedans et mesme par 
dessus toute Pisle, en sorte que nous estions obligés de nous 
tenir debout le long du feu pendant la pluye. On creusa par 
toute l'isle pour trouver de l'eau, mais elle estoit tousjours 
saumastre. On y tua plusieurs chats sauvages-, nous res- 
tasmes jusqu'au lundy dedans ce triste endroit. 

Lundy, sur les six heures du matin, nous mismes à la voile 
d'un vent du nord assez fort. Nous fismes plusieurs routes, 
entre le sud-ouest et le sud-est, pour sortir d'un labyrinthe 
d'islets dont nous estions enveloppés. Après avoir doublé une 
pointe, où nous donnasmes une acculée, nous vismes la 
grande terre qui couroit au sud -sud-est, nous la rangeasmes 
tout le long ; la mer estoit si grande que nous fusmes obligés 
de mettre nos faignes, qui estoit une toile goudronnée d'en- 
viron un pied de haut, au-dessus de nostre bord, que nous 
estions obligés de tenir pour empescher la mer de s'embar- 
quer. Nous arrivasmes pendant un moment pour tenir la 
terre de plus près, et de crainte aussy de repasser la rivière. 
Nous vismes la terre, qui couroit encore au sud-sud-est et au 
sud-est ; nous tinsmes les vents au plus près, avec les ris dans 
nostre grande voile, pour tascher de nous élever de la coste, les 
vents y battant tout à fait. Après avoir esté pendant deux 
heures au plus près à battre la mer, qui nous mangeoit, et 
craignant que quelque coup de mer nous comblast, à cause 
d'un canot d'escorce que nous avions mis dedans, M. d'Iber- 



246 MARS 1699. DÉCOUVERTE DES 3 PASSES DU MISSISS1PI 

ville arriva vent arrière sur la coste, et nous ensuite, résolus 
cTeschouer nos petits bastiments à la coste et de tascher de 
les hâler en haut pour nous en retourner à nos vaisseaux, ne 
pouvant y aller par d'autre voye , la terre estant tout inon- 
dée et remplie de lacs. Nous aperceusmesune passe entre deux 
buttes de terre qui paroissoient comme de petites isles. Nous 
vismes changer Peau, que nous goustasmes, nous la trouvasmes 
douce, ce qui nous causa une grande consolation dans la 
consternation où nous estions. Peu de tems après, nous aper- 
ceusmes Peau fort espaisse et toute changée. A mesure que 
nous approchions, nous descouvrions les passes de la rivière, 
qui sont au nombre de trois, et une rapidité de courant si 
grande que nous ne pouvions presque pas avancer quoyqu'il 
ventast. Nous passasmes entre ces buttes de terre. Nous 
vismes, dans le milieu de cette passe, un brisant, sur lequel 
nous pensasmes nous perdre, ayant de la peine à le doubler, 
nous en estant aperceus trop tard. Ce brisant gist nord-est et 
sud-ouest des buttes de terre, qui sont le plus dans la rivière 
du costé du bas bord, en entrant. L'entrée de cette rivière 
court est-sud-est et ouest-nord-ouest, et peut avoir environ 
un quart de lieue de large à son emboucheure, et la coste court 
au mesme rumb de vent, qui n'est autre chose que deux 
langues de terre de la portée d'un boucanier de large, de 
sorte qu'on avoit la mer des deux costez de la rivière, qui court 
le long de la coste, ce qui fait qu'elle est si inondée. Sur les 
quatre heures du soir, nous mismes à terre une lieue et demie 
dans la rivière, parmi des roseaux dont la coste est bordée 
des deux bords, si espais qu'on a de la peine à y voir et qu'il 
est impossible d'y passer à moins que de les casser, et le 
dedans de la coste est remply de marescages impraticables. 



MARS I 699. ON RETRANCHE LE PAIN. CHANT DU TE DEUM lâfj 

La coste est aussi bordée de quantité d'arbres d'une longueur 
prodigieuse de racines, que la rapidité du courant entraisne à 
la mer. Il est impossible de mettre pied à terre sans passer 
par-dessus, qui n'ont pas plus d'un demi-pied au-dessus de 
l'eau. Nous avons trouvé deux petits bras d'eau, grands 
comme nos ruisseaux en France, qui se perdent dans la mer 
du costé du nord. Nous eusmes de l'eau en abondance pour 
vivre, mais, en eschange, on retrancha le pain, ne mangeant 
que de la bouillie avec un peu de lard. Il y avoit tousjours 
des hommes en faction, de crainte de quelque surprise. Nous 
ne trouvasmes qu'environ douze pieds d'eau dans la passe, et 
il peut y avoir près de deux pieds de levée, un fond très doux, 
et en dedans douze à quinze brasses, de sorte que les navires 
peuvent aller le beaupré sur la terre, qui est toute escore. 

Le mardy 3 e , sur les sept heures du matin, on dit la messe 
et on chanta le Te Deum en connoissance du fleuve de Mis- 
sissipi. Ensuite on desjeuna fort succinctement, voulant es- 
pargner les vivres, n'ayant que deux barriques de pain, peu 
de pois et un quart de farine pour les deux biscayennes. Nous 
mismes à la voile d'un vent d'est. Nous trouvasmes un grand 
bras d'eau, qui couroit au nord-nord-est etbrisoit presquepar- 
tout. Sur les neuf heures du matin, nous demastasmes d'une 
raffale de vent au travers des deux bras d'eau, dont l'un court 
au sud-est et l'autre au sud-ouest, qui sont près l'un de 
l'autre et ne sont esloignez que de trois lieues de l'embou- 
cheure. Nous mismes aussitost à terre pour ajuster nostre 
mast, où nous trouvasmes à terre des framboises en quantité, 
qui estoient presque meures, et quelques arbres çà et là de 
moyenne grandeur. Les deux bords de la rivière courent de- 
puis l'ouest jusqu'au nord-ouest. A cinq lieues de son em- 



248 MARS 1699. CANOTS FAITS DE CANNES 

boucheure, elle n'a que la portée d'un boucanier de large ; elle 
a de petits arbrisseaux le long de sa coste des deux bords, 
principalement du costé de stribord. En entrant, ses bords 
paroissent plus noyés, ne voyant pas de terre du tout. Nous 
vismes le long de la coste quantité de gibier, canards, ou- 
tardes, sarcelles et autres. Nous aperceusmes aussi un loup 
cervier qui couroit le long de la coste, et un rat sarrigue, qui 
est un animal qui porte ses petits dans une bourse qu'il a sous 
le ventre. Entre cinq et six heures du soir nous mismes à 
terre, où nous cabanasmes. Quelques uns de nos gens furent 
à la chasse, qui descouvrirent plusieurs sortes de bestes, 
cerfs, chevreuils et bœufs; un assez beau pays. Les vents 
furent toute la journée à l'est-nord-est, beau frais et un froid 
fort piquant. Nous fismes huit lieues, la voile nous ayant 
beaucoup aidés. 

Nous pouvions estre à dix lieues de l'emboucheure; on fit la 
chaudière pour souper, comme à l'ordinaire. Les Canadiens 
et les flibustiers firent le quart toute la nuit, estant alternatifs 
avec les matelots. On fit la chaudière deux heures avant le 
jour pour desjeuner. 

Le mercredy 4 e , jour des Cendres, on donna des cendres à 
tout ie monde, et ensuite on dit la messe. Après avoir planté 
une croix et desjeuné, sur les sept heures nous nous embar- 
quasmes. Le vent estant tout calme, nous ramasmes environ 
deux lieues. La rivière monte au nord-ouest et au nord- ouest 
quart d'ouest, ensuite elle va au nord-ouest quart de nord 
et au nord-nord-ouest. Nous vismes des canots qui sont faits 
avec trois paquets de cannes liés ensemble, avec de petits bois 
par le travers dessus et dessous, apointés par le bout, afin de 
traverser plus facilement. Les Sauvages se servent de ces ca- 



MARS 1699. CANOT FAIT D'UN TRONC D'ARBRE 249 

nots, quand ils sont en chasse, pour traverser d'un costé à 
l'autre. Sur les six heures du soir nous mismes à terre, où 
nous cabanasmes. Nous montasmes sur des arbres, nous 
aperceusmes la mer à une demie-lieue de nous. Nous trou- 
vasmes la rapidité du courant plus forte qu'à l'ordinaire. Un 
de nos canots d'escorce, avec trois hommes qui avoient resté 
derrière à la chasse, a veu, en montant, trois crocodiles au 
bord de la rivière. Nous fismes cette journée huit lieues parce 
que la voile nous servit beaucoup. Les bois commençoient 
à grossir et n'estoient pas fort espais. On pouvoit voir à tra- 
vers un pays fort marescageux en dedans. Nous faisions dix- 
huit à dix-neuf lieues dans la rivière. 

Le jeudy 5 e , trois de nos gens allèrent à la chasse dès la 
pointe du jour ; ils virent beaucoup de pistes et entendirent 
des hurlemens de bestes. On planta une croix et on fit plu- 
sieurs marques à des arbres. On tira aussi un coup de pierrier 
pour advertir les Sauvages. On desjeuna à l'ordinaire de la 
bouillie qui avoit esté faite avec de l'eau et du lard. On réser- 
voit le lard pour desjeuner. Nous vismes un crocodile de la 
grosseur de la cuisse au bord de l'eau, au soleil. Nos gens 
prirent aussitost le canot d'escorce que nous avions à la re- 
morque et luy tirèrent un coup de fusil ; il se jeta aussitost 
dans la rivière. Sur les onze heures nous vismes une grande 
fumée que les Sauvages qui viennent à la chasse avoient faite, 
tant pour renouveler l'herbe sèche qui est dans les prairies 
que pour faire sortir le bestail, pour le tirer plus facilement. 
A midy nous mismes à terre pour disner, le vent nous estant 
contraire. Sur les trois heures nous vismes, en montant la 
rivière, un canot d'un tronc d'arbre creusé par le feu. Nous 
l'eussions halé en haut s'il n'eust pas esté fracassé. La rivière 



250 MARS 1699. RENCONTRE DE SAUVAGES 

court au nord-ouest et au nord-ouest quart d'ouest. Entre les 
cinq et six heures nous mismes à terre en dedans d'une pointe, 
où nous cabanasmes et fismes la chaudière à l'ordinaire. Nostre 
journée valut six lieues, et nous pouvions estre vingt-quatre 
lieues dans la rivière. 

Le vendredy 6 e , on distribua deux corbillons de pain à 
vingt-six avec de la bouillie; on tira ensuite un coup de pier- 
rier. Sur les sept heures nous nous embarquasmes d'une 
brume si espaisse qu'à peine pouvait-on voir. La rivière con- 
tinue son cours au nord-ouest et au nord -ouest quart d'ouest, 
qui est à vingt-sept lieues de son emboucheure. Ensuite elle 
serpente depuis le nord-ouest jusqu'à Test et vient par l'est- 
nord-est au nord-ouest. Au soleil couchant nous mismes à 
terre, où nous cabanasmes. On fit monter un homme à la des- 
couverte sur un arbre, qui ne vit rien. Deux de nos gens, qui 
s'estoient embarqués dans l'un des petits canots d'escorce, 
nous dirent avoir veu trois crocodiles, dont il y en avoit un 
d'une grosseur prodigieuse. Sur les sept heures du soir on 
tua un bœuf; nous nous faisions à trente lieues dans l'em- 
boucheure. 

Le samedy 7% sur les sept heures du matin, nous nous em- 
barquasmes, après avoir planté des croix et en avoir fait aux 
arbres. Calme plat. Sur les neuf heures, en rangeant la coste, 
nous vismes trois bœufs couchés proche la rivière. Nous mis- 
mes cinq hommes à terre pour les suivre, ce qu'ils ne peurent 
faire, s'estant aussitost perdus dans les bois et les roseaux. Un 
peu de temps après, au détour d'une pointe, nous vismes un 
canot avec deux Sauvages qui mirent à terre; dès qu'ils nous 
aperceurent ils s'enfuirent; une portée de fusil dans les bois 
plus loin, nous en vismes cinq qui firent la mesme chose, à 



MARS 1699. MANQUE DE VIVRES. ACHAT DE VIANDE 25 1 

l'exception d'un qui nous attendit au bord de l'eau, auquel 
nous parlasmes par signes. M. d'Iberville luy donna un cou- 
teau, de la rassade et autres babioles; il nous donna en 
eschange du bœuf et de l'ours boucané. M. d'Iberville fit em- 
barquer tous nos gens dans nos biscayennes, de crainte de les 
intimider, et fit entendre au Sauvage d'appeler tous ses cama- 
rades, ce qu'il fit en chantant leur chanson de paix. Peu de 
temps après, ils s'approchèrent de nous en faisant la mesme 
chose, en estendant les bras vers le soleil et en se frottant le 
ventre, qui est une marque de leur admiration et de leur 
joye, et lorsqu'ils furent proche de nous, ils nous passèrent la 
main sur le ventre, et estendirent les bras sur nous, ce qui est 
une grande amitié parmy eux. M. d'Iberville leur demanda 
par signes si les Sauvages que nous avions veus à la grande 
Passe, qui estoit vis à vis de nos navires, estoient arrivés. Ils 
nous firent entendre qu'ouy et qu'ils avoient monté par un 
petit bras d'eau qui sort de ce fleuve et se descharge à la mer, 
en ce mesme lieu où il les avoit trouvés. Il leur demanda si 
leur village estoit bien esloigné; ils luy firent entendre qu'il y 
avoit cinq journées, en nous montrant depuis le lever le soleil 
jusqu'à la nuit, ce qui nous consterna bien, car nous com- 
mencions à nous fatiguer et manquions de vivres. M. d'Iber- 
ville leur donna de la rassade, des couteaux et miroirs ; ils luy 
donnèrent en eschange de l'ours et du bœuf boucané qu'ils 
avoient dans leurs canots. Nos gens mesme en trafiquèrent 
pour des bagatelles. Un bon vieillard estendit sa viande lot 
par lot, comme on fait dans nos marchés en Europe, et s'assit 
auprès. Deux de nos gens furent à luy, ils luy donnèrent 
chacun un couteau et emportèrent toute la viande. Il pouvoit 
y avoir cent livres, ils parurent tous trois fort contents. 



252 CROCODILE MANGE. SERPENT A SONNETTES TUE 

M. d'Iberville leur demanda s'ils vouloient monter avec nous 
à leur village. Ils nous firent entendre qu'ils alloient à la 
chasse, et qu'ils ne pouvoient pas aller avec nous. Il promit à 
un d'eux une hache pour venir avec nous, ce qu'il accepta de 
bon cœur, car ils les estiment beaucoup. On leur demanda 
s'ils avoient entendu deux coups. Après en avoir tiré un de- 
vant eux, on vit des gens tomber dans de grands estonnemens, 
n'en ayant jamais entendu de semblables. Après avoir resté 
près de deux heures avec eux, nous nous embarquasmes dans 
nos chaloupes et un Sauvage avec nous, auquel on donna 
une chemise devant ses camarades, qui n'en parurent pas 
jaloux, tant ils sont indifférents. La rivière court depuis nostre 
couchée au nord-ouest, à l'ouest et au sud-ouest. Aune heure 
après midy nous mismes à terre pour disner. Elle court en- 
suite au sud-sud-ouest et au sud une demi-lieue; après elle 
revient au nord-ouest par l'ouest. Sur les six heures du soir 
nous mismes à terre, où nous cabanasmes, et nos gens firent 
le quart à l'ordinaire. Nous fismes dans nostre journée cinq 
lieues, trente-cinq lieues de l'emboucheure. 

Le dimanche 8 e , après la messe, nous nous embarquasmes 
sur les sept heures. La rivière court depuis le sud-ouest jus- 
qu'au nord-ouest. Nous trouvasmes les courans plus rudes 
qu'à l'ordinaire. Il nous falloit chercher les détours des pointes, 
en traversant la rivière trois ou quatre fois. Il fit pendant la jour- 
née une très grande chaleur. Sur les cinq heures du soir il 
s'éleva un orage qui nous obligea de mettre à terre pour ca- 
baner à cause de la pluye. Nos gens tuèrent un crocodile, 
auquel on osta la peau, ensuite on le mit au pot pour man- 
ger. Ils tuèrent aussi un serpent à sonnettes de plus de six 
pieds de long, dont la morsure est fort à craindre, estant mor- 



MARS 1699. ON CONTINUE DE MONTER LE MISS1SSIPI 253 

telle. Il venta toute la nuit un gros vent du nord et fist un très 
grand froid; nous fismes dans notre journée quatre lieues, 
trente-neuf lieues de l'emboucheure. 

Le lundy 9 e , sur les sept heures du matin, après avoir fait 
des croix à l'ordinaire, nous nous embarquasmes. A midy 
nous mistnes à terre pour disner, ce que nous faisions ordi- 
nairement lorsqu'il ne ventoit pas. Nous vismes en mesme 
temps une fumée du costé de bas bord de la rivière, en mon- 
tant, ce qui nous fit croire que le village n'estoit pas loin; 
mais nous nous trompions fort, en estant encore esloignés de 
près de vingt lieues, comme nous le vismes dans la suite. Les 
courans continuoient leur rapidité comme le jour précédent, 
ce qui nous obligea à traverser trois fois la rivière pour pren- 
dre les détours des pointes, la rivière serpentant depuis le 
nord jusqu'au sud par l'ouest. A soleil couchant nous caba- 
nasmes. Nous fismes cinq lieues, à quarante-quatre lieues de 
l'emboucheure. 

Le mardy 10 e , sur les sept heures du matin, nous nous 
embarquasmes. La rivière court depuis le nord-ouest jus- 
qu'au sud-ouest; ensuite elle revient à l'ouest-nord-ouest. Sur 
les dix heures, nous vismes une autre fumée du costé de bas 
bord, que nous creusmes estre la mesme du jour précédent; 
mais nous vismes ensuite le contraire. Sur le midy nous 
mismes à terre pour disner, n'y ayant point de vent du 
tout. 

A mesure qu'on monte dans la rivière, on trouve les arbres 
plus gros et plus touffus et la terre plus haute que dans le 
bas, jusqu'à quatre et cinq pieds de hauteur, qui inonde dans 
les desbordemens près d'un pied au-dessus de la terre, dont 
les marques paroissent aux arbres. Sur cinq heures du soir, 



2 54 MARS 1699. DEUX MATELOTS S'ÉGARENT. 

nous cabanasmes. Nous fismes dans notre journée six lieues, 
cinquante lieues de l'emboucheure. 

Le mercredy 11 e , la pluye continua tousjours, qui nous 
empescha de partir. L'après midy, la pluye ayant cessé, plu- 
sieurs de nos gens allèrent à la chasse; entre autres, deux ma- 
telots bretons allèrent dans le bois avec chacun leur fusil, qui 
s'y enfoncèrent si avant qu'il leur fut impossible de retrouver 
leur chemin, le bois estant trop touffu et les cannes trop 
espaisses. Sur les sept heures, lorsque nous vismes qu'ils ne 
revenoient point, on tira quelques coups de mousquets, par 
intervalles, du costé qu'ils estoient allez. La pluye recommença 
sur le soir, qui dura toute la nuit. 

Le jeudy 12 e , sur les cinq heures du matin, M. d'Iberville 
fit tirer un coup de pierrier, et destacha quatre hommes qu'il 
envoya dans le bois pour descouvrir leurs pistes, et leur dit de 
tirer quelques coups de fusil quand ils seroient avancez dans 
le bois, ce qu'ils firent. Après avoir entré une lieue, ils s'en 
revinrent et rapportèrent qu'ils avoient entendu un coup dans 
le bois fort loin, qu'on ne voyoit pas leurs pistes à cause de la 
pluye qu'il avoit fait pendant toute la nuit. Sur les dix heures 
du matin, il destacha huit hommes avec chacun leur boussole, 
qu'il envoya à plusieurs rumbs de vent. Il leur fit prendre du 
pain au cas qu'ils les trouvassent, leur défendit de revenir que 
lorsqu'il feroit tirer un coup de pierrier. Il envoya aussi la 
chaloupe deux lieues le long de la rivière pour voir s'ils ne 
les trouveroient point. Entre quatre et cinq heures, il fit tirer 
un coup de pierrier pour faire revenir ces gens. Le temps fut 
fort sombre pendant tout le jour. 

Le vendredy i3% sur les sept heures du matin, nous nous 
embarquasmes. La rivière fait plusieurs détours; sur les cinq 



d'iberville achète du millet a DES SAUVAGES 255 

heures du soir, nous trouvasmes deux canots chargez de mil- 
let. Nous fusmes à eux-, M. d'iberville leur donna de la ras- 
sade, des couteaux et autres choses pour leur millet, dont ils 
parurent fort contents. Il y en avoit un de la nation Nacha et 
l'autre Bayogoulas, qui retourna le mesme soir au village. 
Nous montasmes un moulin de fer, que nous avions pour 
moudre du bled d'Inde. Ayant mangé le baril de farine, que 
nous avions en bouiilie, et ayant fort peu de pain, nous com- 
mençasmes à faire de la sagamité, qui n'est autre chose que 
du bled d'Inde moulu ou escrasé, bouilli avec de l'eau et un 
peu de gras de lard fondu pour assaisonnement, sans autre 
chose que cela pour nous sustenter, avec de l'eau pour boire, 
Teau-de-vie ayant manqué. J'avois obmis de dire que sur les 
trois heures nous trouvasmes un grand bras d'eau qui court 
au sud-est, dans lequel il y a plusieurs nations de Sauvages 
habituées, qui peut estre à cinquante lieues de la rivière. 
Nous fismes cette journée-là six lieues, n'ayant pas trouvé les 
courans si violens, à cause de ce bras d'eau qui les diminuoit 
beaucoup. 

Le samedy 14 e , sur les six heures et demie, nous nous em- 
barquasmes pour le village, que nous sçavions n'estre pas 
esloigné, à ce que nous firent entendre les Sauvages, que nous 
avions veus vendredy au soir. Nous ramasmes à force afin d'ar- 
river plus tost. La rivière serpente par plusieurs détours, que 
nous trouvions. Sur les deux heures après midy nous vismes 
un canot dans lequel il y avoit quatre Sauvages, sçavoir, deux 
hommes et deux enfans, avec un homme de vingt-cinq à 
trente ans, et un vieillard auquel on avoit enlevé la chevelure, 
ayant esté pris en guerre. Il estoit couvert d'une peau d'ours, 
le visage tout barbouillé de boue, croyant estre plus beau, 



256 MARS 1699. ARRIVÉE A UN VILLAGE 

tenant en sa main un calumet d'environ trois pieds de long, 
enrichy de plusieurs plumes d'oiseaux de diverses couleurs. Il 
estoit député du chefdesMougoulachas; nous nous envinsmes 
ensemble, sans nous arrester aux cérémonies du calumet, qui 
sont très longues, comme on le verra par la suite. Lorsque 
nous fusmesprès le village, l'ambassadeur et ses associez chan- 
tèrent plusieurs chansons de paix, en faisant quantité de hur- 
lemens. Les Sauvages s'assemblèrent sur une éminence, au 
bord de l'eau, d'environ six pieds de hauteur, dont ils avoient 
coupé les cannes pour nous recevoir. Sur les quatre heures 
du soir nous arrivasmes à ce lieu de plaisance, où nous trou- 
vasmes les cannes coupées, qui ont plus de vingt-cinq pieds 
de hauteur, droites comme un jonc, grosses d'un pouce et 
demi, si touffues, qu'il est difficile de marcher dedans. Le 
chef avoit plus de soixante Sauvages, parmi lesquels il y avoit 
quelques femmes, ce qui est la plus grande marque d'amitié 
quand ils les amènent. M. d'Iberville fut salué à la manière 
des ^Sauvages-, ils commencèrent à lever les mains au soleil, 
comme par admiration, puis ils passèrent les mains douce- 
ment sur le ventre, ce qui est une très grande caresse parmi 
eux. Ils en firent de mesme à MM. de Sauvolle et de Bien- 
ville, et au Père Anastase, ensuite à nos gens. Nous leur ren- 
dismes la pareille. Ils nous firent asseoir sur des cannes, sur 
lesquelles ils avoient estendu une peau d'ours; ils présen- 
tèrent le calumet de paix, que nous acceptasmes. Le chef 
s'assit au milieu de nous, les autres Sauvages firent la mesme 
chose à nos gens, les uns après les autres, et les firent tous 
fumer. On apporta ensuite quantité de bled d'Inde, différem- 
ment appresté, dont il y en avoit en pain tant rond que long, 
qu'ils font cuire sous la cendre après que les femmes ont pilé 



MARS 1699. ACCUEIL FAIT AUX FRANÇAIS i$J 

le millet, d'autre cuit avec la graisse d'ours, et d'autre en sa- 
gamité avec des fèves molles parmi, et d'autres en farine 
cuite. Nous en mangeasmes un peu de chaque sorte, et don- 
nasmes le reste aux équipages, qu'ils portèrent aux chaloupes. 
M. d'Iberville leur donna de l'eau-de-vie, parmi laquelle il 
avoit meslé de l'eau, dont chacun but un coup fort petit, la 
trouvant trop forte, n'ayant jamais bu de cette sorte de liqueur. 
Ensuite il leur donna de la rassade, des aiguilles, des miroirs, 
des couteaux et autres bagatelles, qu'ils portèrent tous un 
peu à chacun. Toutes ces cérémonies, aussy bien que le repas 
magnifique, durèrent jusqu'à six heures du soir, que le chef fit 
chanter toute la jeunesse, tenant chacun une gourde à la main 
avec de petites graines dedans, qu'ils accordoient fort bien à 
leur voix en les maniant. A la fin de leurs chansons, qui ne 
sont pas fort longues, et répétant presque les mesmes mots, 
quoyqu'ils les mettent sur différents airs, ils font des hurle- 
ments affreux, qui retentissent plus d'une lieue dans les bois. 
Cette douce harmonie ayant duré plus de deux heures, le 
chef s'en estoit allé pendant cet intervalle; il nous dit adieu à 
sa manière. Nous luy flsmes entendre que nous irions le 
lendemain à leur village; ils allumèrent des flambeaux, qui 
sont des fagots de cannes sèches auxquels ils mettent le feu, 
et puis ils les plantent debout dans le milieu de la place, ce 
qui esclaire fort bien. Puis ils se levèrent quatre debout, qui 
dansèrent en chantant et en hurlant de tems en tems, 
estendant leurs bras et frappant des pieds à tout mo- 
ment de toutes leurs forces , ce qui dura plus d'une heure. 
Ils s'en allèrent presque tous, peu de temps après, à l'ex- 
ception de quatre ou cinq qui restèrent avec nous. M. d'Iber- 
ville leur demanda si la fourche estoit encore beaucoup esloi- 
iv. 17 



258 mars 1699. d'jberville s'informe de la fourche 

gnée; ils nous firent entendre qu'il n'y en avoit pas. Nous 
creusmes qu'ils nous disoient cela afin que nous nous fussions 
establis parmy eux, ce qui estoit impossible, estant trop avan- 
cés dans la rivière, outre qu'elle serpente d'une si grande 
force qu'en six lieues de chemin il faut faire presque le com- 
pas. Nous marquions la rivière sur du papier avec du crayon, 
ce qu'ils concevoient assez bien. Ensuite nous leur donnions 
le crayon pour marquer la fourche à l'endroit où l'on croyoit 
qu'elle estoit, en leur montrant le lieu où nos vaisseaux es- 
taient, qu'ils appellent en leur langue Pinanis, qui signifie ca- 
nots; ils persévérèrent toujours à nous dire le contraire et 
qu'il n'y avoit pas de fourche. A la fin, lassés de nos deman- 
des, ils nous firent entendre qu'il y en avoit une par laquelle 
• ils avoient monté, mais qu'il n'y avoit pas d'eau, et qu'il leur 
avoit fallu porter plusieurs fois leurs canots. Enfin, sur les 
onze heures, ils firent un feu proche nos tentes pour se cou- 
cher, à cause du froid, n'ayant presque rien pour se couvrir-, 
nous nous retirasmes jusqu'au lendemain matin. J'avois ou- 
blié de dire que le calumet que M. d'Iberville avoit donné au 
chef des Bayogoulas, à la grande terre à quatre lieues de nos 
vaisseaux, estoit de trois à quatre pieds de long, fait d'acier, 
et à l'endroit où l'on mettoit le tabac, sur le bout duquel il y 
avoit un pavillon blanc, on avoit gravé les armes du Roy. 
Ils mirent du tabac dedans, qu'ils allumèrent et le présentè- 
rent pour fumer à M. d'Iberville, après à M. de Sauvolle, à 
M. de Bienvilleet au Pèfe Anastase, qui feignit de fumer. Ils 
firent deux petites fourches, de la grosseur du doigt et de la 
hauteur de trois pieds, sur lesquelles ils le posèrent. Ils firent 
aussy un sac de peau pour le mettre ; enfin ils ont une très 
grande estime pour ce calumet. Je vais présentement faire 



MARS 1699. PORTRAIT DES SAUVAGES 269 

voir leurs manières, leurs mœurs, leur nourriture et leurs ha- 
billements. Entre autres, celui du chef des Mougoulachas, qui 
estoit vestu d'un capot bleu à la Canadienne, ses bas pareils 
avec une cravate d'une vilaine estoffe rouge, qui luy avoit 
servi autrefois de brayer, le tout donné par M. de Tonty, qui 
avoit descendu le fleuve pour trouver M. de La Salle. Il estoi* 
d'une fierté inconcevable, ne rioit jamais, et regardoit fixe- 
ment les gens. Pour ce qui est des autres, ils ne sont vestus 
que d'une meschante peau de chevreuil ou d'ours, qui les 
couvre depuis les genoux jusqu'aux espaules, selon que la peau 
est très grande. La pluspart sont tout nuds, pas mesme leurs 
nudités cachées, avec un peu de mouches autour de leurs 
verges, dont je n'ay peu descouvrir la cause. Pour ce qui est 
des femmes, elles ont une grande peau d'ours qui les couvre, 
outre une espèce de brayer, qui les prend depuis la ceinture 
jusqu'aux genoux, ayant toutes leurs seins, ventre et gorge 
descouverts. Ils ont tous les cheveux coupés et mesme arra- 
chés autour du front aussi bien que la barbe; ils lais- 
sent seulement une petite poignée de cheveux au haut 
de la teste, où ils attachent plusieurs plumes d'oiseaux 
de diverses couleurs. Ils en mettent encore au-dessus 
de leurs fesses, qui sont comme des queues de che- 
vaux, qui leur pendent par-derrière avec des grelots et de 
meschants morceaux de cuivre, comme des pattes de nos 
chandeliers, mais beaucoup plus minces-, de sorte que, quand 
ils dansent, cela fait un bruit que l'on diroit que ce seroit un 
messager qui arrive dans une ville. Ils ont encore autour de 
leurs bras quantité de manilles; outre cela, ils ont le visage 
tout barbouillé, le tour des sourcils rouge de vermillon, la 
moitié d'une joue noircie et le nez percé, auquel il pend un 



2Ô0 MARS 1699. ARRIVÉE DE TROIS CHEFS CONSIDERABLES 

morceau de corail de la grosseur du doigt, aussi bien que les 
oreilles, dans lesquelles ils mettent un certain morceau 
de bois de la grosseur du petit doigt. Quant à leur nourri- 
ture, ils ne vivent que de pain de bled d'Inde et fort peu 
de viande, n'en mangeant que lorsqu'ils vont à la chasse aux 
bœufs et aux ours, qui sont quelquefois esloignés de leurs 
villages de plus de vingt lieues au bas de la rivière. Les chefs 
ont leur terrain borné pour la chasse, et lorsqu'on vient anti- 
ciper sur leurs terres, ils se font la guerre. Nous tirasmes, sur 
le soir, un coup de pierrier, qui les fit tous tomber en admi- 
ration. Leur village peut estre esloigné de l'embouchure 
de soixante lieues. Ils disent à tout moment : « Affero », qui 
signifie leur estonnement. 

Le dimanche i5 e , sur les quatre heures, trois Sauvages des 
principaux d'entre eux vinrent de leur village, chantant et 
hurlant une chanson avec leur calumet, qu'ils présentèrent à 
M. d'Iberville pour fumer, ensuite aux autres Messieurs et à 
tous ceux qui se trouvèrent là. Il leur fit boire à chacun un 
coup d'eau-de-vie. Sur les six heures on dit la messe. Ayant 
desjeuné, nous allasmes au village voir le chef avec des pré- 
sens, que nous luy portasmes, comme un juste-au-corps d'es- 
carlate avec un galon d'or faux, des bas rouges, deux che- 
mises, des haches, des couteaux, rassade et miroirs. Estant 
arrivés au village, ils nous firent asseoir sur des nattes. Après 
avoir fumé, ils nous apportèrent du bœuf, de l'ours boucané 
et du pain, dont nous mangeasmes un peu ; ensuite nous al- 
lasmes voir le village et le temple, dans lequel ils tiennent un 
feu qu'ils entretiennent continuellement-, il y a des figures 
de bestes dessus, quelques marques de leurs sacrifices, deux 
chevelures de leurs ennemis, qui y pendent pour marque de 



MARS 1699. MŒURS ET USAGES DES SAUVAGES 26 1 

leurs trophées. Nous retournasmes à nos cabanes sur les 
onze heures. Sur le midy, ils vinrent à nos tentes avec le chef 
qui avoit vestu l'habit que M. cTIberville luy avoit donné. 
Quelque temps après, les Sauvages arrivèrent en foule au 
bord de l'eau, qui apportoient du bled d'Inde en plusieurs 
manières, en espis et en pain, ce qui nous fit beaucoup de 
plaisir, parce que nous n'avions pas de vivres, et ne savions 
pas le chemin que nous avions à faire. Tous nos gens allèrent 
au village, qui trafiquèrent des peaux d'ours et de chevreuil 
passées pour des couteaux et autres bagatelles qu'ils leur don- 
nèrent. Je vis dans le milieu du village, qui est comme une grande 
place d'armes, deux grands pieux, de la hauteur de quarante 
pieds, devant leur temple, sur lesquels deux chevelures es- 
taient posées. Il y a un chef, qui a soin du feu du temple. Le 
village est composé de quatre à cinq cents personnes des deux 
sexes, tant grands que petits, avec de grandes huttes faites en 
dôme, dans lesquelles ils couchent plusieurs sur des nattes, 
qui sont soulevées de quatre piquets, de la hauteur de trois 
pieds de terre, sous lesquelles ils mettent du feu pour la nuit, 
afin de tenir leurs maisons ou cases chaudes, parce que les 
nuits y sont très froides et qu'ils n'ont que quelques peaux 
remplies de pièces pour se couvrir. Leurs champs, où ils font 
leur mil, sont auprès de leurs villages, qu'ils beschent avec 
des os de bœufs; ils passent la pluspart de leur temps à jouer 
dans cette place avec de grands bastons, qu'ils jettent après 
une petite pierre, qui est presque ronde, comme un boulet. 
Quand il leur meurt du monde, ils les portent à cinquante pas 
de leur village, sur quatre piquets, où ils mettent le corps, 
couvert de nattes dessus et dessous, fait comme un cercueil 
haut de quatre pieds de terre, auxquels ils portent à manger. 



2Ô2 LAC PAR LEQUEL ON SE REND A LA MER 

Le village est composé de deux nations, qui sont les Mou- 
goulachas et les Bayogoulas , qui ont la mesme langue et 
ont deux chefs, dont celuy des Mougoulachas paroist le prer 
mier. Ils ne sont esloignés de la rivière que d'un quart de 
lieue. Sur le soir, nous fismes une grande croix, sur laquelle 
on mit les armes de France. 

Le lundy 16 e , entre cinq et six heures, nous plantasmes 
nostre croix. Tous les Sauvages du village avec le chef vin- 
rent nous voir embarquer, et huit d'entre eux s'embarquè- 
rent dans un de leurs canots, et le chef des Bayogoulas, avec 
M. d'Iberville, pour nous conduire au village des Ommas. 
La rivière serpente beaucoup et a un grand courant, qui 
augmente lorsque le vent va comme elle. Ayant parti à neuf 
heures, nous fismes dans nostre journée cinq lieues sur les 
cinq heures et demie. Nous cabanasmes près d'un lieu au- 
dessus d'un bras, qu'ils disoient à leur village estre la fourche, 
qui n'est autre chose qu'un lac, par lequel ils se rendent à 
quatre et cinq lieues de nos vaisseaux, faisant plusieurs por- 
tages de leurs petits canots. Nous dismes au chef des Sau- 
vages, avant de partir de leur village, que deux de nos hom- 
mes estoient escartés dans le bois, estant allés à la chasse. 
Nous leur fismes entendre de leur donner de quoy vivre, et 
que nous leur rendrions en passant, ce qu'ils conceurent fort 
bien. 

Le mardy 17 e , sur les sept heures du matin, nous embar- 
quasmes; la rivière serpente par le mesme détour que le jour 
précédent, mais son courant n'est pas si rapide. A trois lieues 
de nostre couchée, nous laissasmes les deux canots d'escorce 
et celuy des Sauvages avec du monde pour la chasse, parce 
que nous n'avions qu'un peu de viande, que nous réservions 



MARS 1699. MAI HAUT DE TRENTE PIEDS 263 

pour la mer, en retournant à nos bords. Sur les trois heures 
après midy, nous mismes à terre près d'une petite rivière, qui 
est comme un lac, où les Sauvages nous firent entendre qu'il 
y avoit beaucoup de poisson; nous y trouvasmes plusieurs 
cabanes, couvertes de lanières, faites par les Ommas, qui y 
viennent en chasse et à la pesche. Ils y avoient mesme planté 
un bois de trente pieds de hauteur avec des arestes de pois- 
son. Nous mismes nos filets dans le lac, que nous ne levas- 
mes que le lendemain. Quelques uns de nos gens furent à la 
chasse. Ils virent des bœufs et des chevreuils, qui disparurent 
dans les cannes. Deux de nos gens, que nous avions laissés à 
la chasse deux lieues plus bas, vinrent par terre à nos cabanes, 
qui nous dirent avoir veu un crocodile d'une grosseur prodi- 
gieuse. Nous fismesdans nostre journée cinq lieues, parce que 
les vents nous favorisèrent beaucoup. 

Le mercredy 18 e , nos canots et celuy des Sauvages vinrent 
nous joindre. Nous partismes aussitost après avoir levé nos 
filets, dans lesquels nous ne trouvasmes qu'une barbue. Pour 
nos gens, qui estoient restés deux lieues plus bas, ils trouvè- 
rent un ours, que les Sauvages leur montrèrent dans le creux 
d'un arbre. Un des Sauvages monta au haut de l'arbre avec 
un tison qu'il laissa tomber dans le creux et descendit à bas; 
l'ours aussitost, sentant le feu, monta au haut de l'arbre. 
M. de Bienville tira quelques coups de fusil et le tua. Des 
Sauvages le prirent, luy faisant entendre qu'ils luy avoient 
montré. Il le leur céda facilement. La rivière serpente depuis 
l'ouest jusqu'au nord-est; ensuite elle vient à l'ouest par le 
nord. Sur les trois heures, les Sauvages nous montrèrent une 
petite rivière, dont l'eau ne couroit point, par laquelle ils 
nous disoient que nous eussions abrégé nostre chemin de plus 



264 MARS 1699. POINTE COUPEE 

d'une journée et demie. M. d'Iberville s'embarqua dans un 
petit canot d'escorce, pour voir s'il y avoit lieu d'y passer, 
n'y ayant que quelques arbres qui bouchoient le passage. Il 
fît mettre tous les Canadiens avec des haches à terre, et le 
reste à haler avec des cordes les chaloupes. On fit un chemin 
en aplanissant la terre le plus qu'on peut. Ensuite on pré- 
senta les palans, de sorte que nous halasmes nos chaloupes 
de l'autre costé; il pouvoit y avoir trente pas de terrain et 
soixante- dix d'eau, qui accourent de plus de six lieues, 
comme nous le vismes en descendant. Pendant ce temps -là, 
nous envoyasmes nos canots d'escorce avec nos chaudières 
faire de la sagamité de l'autre costé de la rivière. Sur les 
neuf heures, nous traversasmes la rivière, après avoir embar- 
qué ce que nous avions à terre. A treize lieues du village des 
Mougoulachas , nous vismes une terre fort haute, ce que 
nous n'avions pas encore veu, depuis que nous estions dans 
la rivière. Peu de temps après, nous vismes une isle qui s'es- 
tend un quart de lieue nord-ouest et sud-est. La rivière court 
depuis le petit canal que nous trouvasmes au sud. Nous 
fismes ce jour-là près de cinq lieues. 

Le jeudy 19 e , sur les huit heures du matin, nous nous em- 
barquasmes. La rivière fait plusieurs détours. Sur le midy, 
nous mismes à terre pour disner,qui n'estoit autre chose que 
du pain de bled d'Inde, fort aigre et pesant avec un petit 
morceau de lard. Entre une et deux heures, nous embar- 
quasmes -, nous trouvasmes la rivière plus large qu'à l'ordi- 
naire. Les gens de nos canots, ayant mis à terre pour tascher 
de trouver quelque chose, virent un chevreuil fraischement 
mort, qui avoit esté apparemment estranglé par quelques loups 
cerviers. M. d'Iberville le fît partager aux deux chaloupes, et 



MARS 169g. VILLAGE DES OMMAS 2Ô5 

nous le mangeasmes, quoyque le ventre commençast desjà à 
sentir. Les Sauvages firent aussi boucaner l'ours, que M. de 
Bienville avoit tué le mardy précédent, et nous en donnèrent, 
ce qui fit faire un bon repas à nos gens. Sur les six heures du 
soir, nous cabanasmes à trois lieues des Ommas. Nous tiras- 
mes un coup de pierrier pour les advenir. Nous fismes dans 
nostre journée six lieues. 

Le vendredy 20, après avoir fait des marques, comme 
nous avons fait partout où nous avons couché, nous nous 
embarquasmes de grand matin. Le fleuve serpente depuis 
Test-nord-est jusqu'à l'ouest par le nord. La brume estoit si 
espaisse, que nous ne peusmes pas voir une isle qui est envi- 
ron une lieue plus bas que les Ommas. Sur les dix heures, 
nous arrivasmes au bord de la rivière, où les Ommas atten- 
doient. Nous trouvasmes trois des principaux de leur nation, 
qui chantoient, tenant à la main un calumet; ils présentèrent 
à nos messieurs à fumer, ensuite à nos gens. Nous partismes 
à onze heures avec les Sauvages, M. d'Iberville, Sauvolle, 
Bienville, le P. Anastase et quatre Canadiens, pour le village. 
Le chemin est très difficile : la première demi lieue des can- 
nes est fort espaisse; ensuite il fallut marcher une demi lieue 
dans Teau; après, des montagnes fort hautes et difficiles à 
descendre, estant obligez de marcher fort viste pour suivre 
les Sauvages, qui, n'ayant rien qui les embarrasse, marchent 
fort bien. Estant sur une montagne, à la veue du village, 
nous nous reposasmes, estant tous en sueur à cause de la cha- 
leur et de la vistesse dont nous avions marché. Ils nous don- 
nèrent à fumer, et celuy qui nous avoit dit d'arrester courut 
au village; il revint un moment après, nous fit signe que 
nous pouvions entrer. Aussitost nous nous mismes en 



2Ô6 MARS 1699. D'iBERVILLE CHEZ LES OMMAS 

marche. Estant arrivez aux premières cabanes, comme il pleu- 
voit, nous nous mismes un moment à l'abry. Estant passés, 
nous entrasmes; estant à la grande place, nous vismes les 
trois chefs qui vinrent au milieu de la place nous recevoir 
avec chacun une croix à la main. Ils nous menèrent dans le 
temple à cause de la pluye, nous firent asseoir sur des nattes, 
nous donnèrent à fumer; ensuite ils nous apportèrent à man- 
ger du bled dinde et des citrouilles, et firent protestation 
d'amitié. M. d'Iberville leur donna des haches, de la rassade 
deux chemises, une couverte, des couteaux, miroirs, aleines 
et grelots, leur fit entendre qu'il leur donneroit autre chose, 
quand ils iroient au canot, ce qu'ils comprirent fort bien. Ils 
se levèrent tous pour le remercier, criant trois fois : « Hou ! 
hoû! hou! » et estendant les bras, ce qu'ils n'obmettent ja- 
mais, quand ils se donnent quelque chose les uns aux autres. 
Le chef distribua les présents, le remerciant tout de mesme. 
La pluye estant finie, on estendit des nattes sur la place pro- 
che la cabane du chef, où ils nous donnèrent à fumer de mo- 
ment en moment et apportèrent ensuite à manger. On dis- 
posa tout pour nous donner le divertissement. Ils dansèrent 
plusieurs danses les castagnettes à la main, les femmes et 
les filles meslées avec la jeunesse, matachées et accommodées 
à leur façon, lesquelles, quoyque Sauvages, faisoient fort bien. 
Le soir estant venu, ils entrèrent dans la cabane du chef, où 
ils plantèrent un fagot de cannes sec, dansant jusqu'à minuit, 
en nous donnant à fumer continuellement, le chef ne nous 
quittant pas. Cestoit un vénérable vieillard de soixante ans. 
Ils nous laissèrent seuls dans la cabane à minuit. J'ay oublié 
de dire qu'estant party à quatre heures et demie pour m'en 
retourner, ils me vinrent prendre par le bras pour me faire 



MARS 1699. d'iBERVILLE CHEZ LES OMMAS 267 

rester, disant que je n'avois pas de temps assez. En effet, ils 
sont à deux ou trois grandes lieues de la rivière. Nous les in- 
terrogeasmes sur la fourche de la rivière sans pouvoir rien 
apprendre, ce qui nous attrista beaucoup, ne sachant quel 
party prendre, croyant tousjours qu'ils nous vouloient 
tromper. 

Le samedy 21 e au matin, nous les interrogeasmes encore 
pour apprendre des nouvelles de la fourche, sans pouvoir rien 
apprendre. Nous voulions partir du matin, mais ils nous dirent 
d'attendre, que les femmes piloient du mil pour nous, qu'ils 
descendroient au bord de l'eau, d'abord qu'elles l'auroient 
pilé. En mesme temps, six de nos gens armés arrivèrent, es- 
tant en peine de nous. Nous partismes entre dix et onze. 
En sortant de la cabane du chef, on tira cinq coups. 
Estant aux dernières cabanes, on fit une seconde descharge, 
et sur la hauteur où nous reposasmes, on en fit une troisiesme 
de toutes nos armes. Les Sauvages vinrent nous accompa- 
gner, et toutes les femmes aussi, qui pleuraient nostre sortie. 
A une heure après midy, nous arrivasmes à nos cabanes. 
Nous informasmes nos gens de tout ce qui s'estoit passé le 
jour précèdent à nostre réception. Ils offrirent des femmes à 
nos messieurs, dont ils les remercièrent, ce qui est une mar- 
que de bonne amitié et de l'alliance, qu'ils veulent faire avec 
nous. Deux heures après que nous fusmes arrivez à nos ca- 
banes, le chef avec quantité de Sauvages vinrent chargés de 
bled d'Inde accommodé comme auparavant. Les chefs, te- 
nant à la main chacun une croix de bois, firent le tour de la 
croix que nous avions plantée processionnellement, jetant du 
tabac dessus et autour, chantant à leur manière. Ensuite ils 
présentèrent le calumet à nos messieurs; un des principaux 



2Ô8 MARS 1699. D'iBERVILLE CHEZ LES OMMAS 

harangua pendant une demy heure M. d'Iberville, où tout le 
monde parut fort attentif, quoyque nous ne sceussions ce 
qu'il disoit. Toute la jeunesse dansa au feu du flambeau, 
qu'ils allumèrent jusqu'à minuit, au bruit de deux morceaux 
de bois qu'ils frappoient l'un contre l'autre. Sur le soir, 
M. d'Iberville fit quantité de présens , comme un beau tapis 
d'escarlate brodé tout autour, avec des haches, des couteaux, 
de la rassade, des miroirs et autres choses; ils le remercièrent 
à leur manière, comme j'ay dit cy-dessus. Us luy avoient fait 
présent auparavant de quantité de peaux de chevreuil et 
d'ours. Dans la nuit, le chef partagea aux Sauvages princi- 
paux tout ce que M. d'Iberville leur avoit donné. Pendant la 
nuit, plus de quarante Sauvages des deux sexes furent à leur 
village chercher du bled d'Inde qu'ils nous apportèrent, avec 
quantité de citrouilles et quelques volailles qu'ils apportè- 
rent le lendemain. 

Le dimanche 22 e , le chef des Bayogoulas, qui estoit venu 
avec nous de son village, harangua M. d'Iberville, et celuy 
des Ommas aussi; ensuite ils chantèrent autour de nostre 
croix et luy jetoient du tabac de temps en temps, comme s'ils 
l'eussent voulu encenser. Le jour précédent, M. d'Iberville 
leur demanda s'il y avoit encore loin jusqu'à la fourche. Ils 
nous firent entendre qu'il n'y en avoit point, comme j'ay 
desjà dit. On leur traça la rivière avec un crayon, et on leur 
marqua les nations qui sont dessus. Ils persistèrent toujours 
à nous dire le contraire. Nous creusmes que le chef des 
Bayogoulas leur avoit défendu pour les raisons que j'ay 
desjà dit. Nous leur demandasmes s'il y avoit loin pour aller 
aux Coroas, qui est une nation au-dessus, marquée dans la 
Relation de M. de La Salle. Ils nous firent entendre qu'il y 



MARS 1699. UN TAENSA FAIT UNE CARTE DE LA RIVIERE 269 

avoit neuf journées. Nous feignismes d'y vouloir aller, à 
cause qu'il y avoit un Sauvage qui devoit venir avec nous, qui 
estoit Taensa, nation plus haut dans la rivière, auquel nous 
avions fait des présens pour nous dire où estoit la fourche. 
Sur les dix heures du matin, nous nous embarquasmes. Le 
chef des Ommas avec quelques principaux d'entre eux vin- 
rent conduire M. d'Iberville sous les bras, jusque dans sa 
chaloupe; ceux des Bayogoulas firent de mesmeàM. de Sau- 
volle, à qui ils avoient donné un calumet; le matin, les 
Ommas la mesme chose à M. de Bienville. Us s'embarquè- 
rent huit dans un canot, parmi lesquels estoit la femme du 
chef, qui venoit nous conduire jusques auxChelouels, qui leur 
sont amis. M. d'Iberville prit dans sa chaloupe le Taensa, afin 
de luy faire descouvrir la fourche, qui persista toujours à 
dire qu'il n'y en avoit pas. Il nous fit entendre que ceux des 
Ommas nous attendoient dans trois jours à leur village, où 
ils vouloient nous régaler, de l'autre costé de la rivière, n'en 
estant esloignés que de deux petites lieues, tant la rivière ser- 
pente, y ayant dix-huit lieues à faire par eau et pas quatre 
par terre. Il luy fit la carte de toute la rivière, des nations qui 
sont dessus, et des rivières qui se rendent dedans avec les na- 
tions qui sont dessus. Ayant fait une lieue, nous mismes à 
terre tant pour disner que pour interroger les Sauvages sur 
cette branche; ils nous dirent qu'il n'y en avoit point. 
Après deux heures de reflexion, M. d'Iberville, voyant qu'il 
estoit inutile de monter plus haut, résolut de redescendre le 
fleuve et retourner à nos vaisseaux par où nous estions ve- 
nus. Sur les trois heures, nous nous embarquasmes dans nos 
chaloupes, et nous mismes pied à terre aux Ommas. Aussi- 
tost que nous fusmes arrivés, M. de Bienville avec deux 



27O MARS 1699. RETOUR CHEZ LES OMMAS 

Canadiens montèrent au village, qui est esloigné du bord de 
l'eau de deux lieues et demie ou trois lieues par des chemins 
fort difficiles. Nonobstant cela, ils y arrivèrent sur les six 
heures, où il trouva les Bayogoulas, que nous avions laissés 
au bord de l'eau quand nous partismes, auxquels il demanda 
s'ils vouloient venir avec nous à leur village, et que nous 
partirions de grand matin, et que nous avions mis à terre aux 
Ommas pour les prendre. Ils promirent qu'ils se rendroient 
de grand matin au bord de la rivière, et que nous descen- 
drions avec eux à leur village. Ils partirent sur-le-champ, et 
ils arrivèrent à nos tentes sur les huit heures du soir. Ils nous 
dirent que les femmes avoient pleuré nostre départ, et la peine 
que nous avions dans un si long voyage. Les femmes pleurè- 
rent en nous voyant, se ressouvenant de leurs pauvres morts. 
Trois femmes arrivèrent peu de temps après, chargées de 
citrouilles, à qui M. d'Iberville donna des grelots; elles pro- 
mirent de retourner le lendemain matin. Trois Bayogoulas 
arrivèrent chantant, qui nous firent mille protestations 
d'amitié. 

Le lundy 23, le chef des Ommas, avec deux des princi- 
paux, vinrent avec une petite croix de bois, chantant autour 
de nostre croix, jetant du tabac dessus, et tous ceux du vil- 
lage arrivèrent ensuite^ les uns chargés de pain de bled 
dTnde, les autres du bled en grain que nous agréasmes; em 
suite le chef présenta le calumet à nos messieurs à l'ordi- 
naire. M. d'Iberville leur donna des haches, couteaux, ras- 
sade, miroirs et d'autres choses en récompense de leur bled 
d'Inde^ dont ils le remercièrent à leur manière, qui est de crier 
par trois fois debout : « Ho! ho! ho! » fort long et fort bas. 
Ce village est composé de six à sept cents personnes, qui sont 



MARS 1699. VIOLENCE DU MISSISSIPI 27I 

beaucoup plus civilisées et honnestes que les premiers. M. de 
Tonty y a passé quand il a descendu pour trouver M. de La 
Salle Tannée 1686, dans le mois d'avril. Ils mettent 
leurs morts sur des piquets, comme ceux de l'autre vil- 
lage, et lorsque quelqu'un tombe malade, il y a deux hom- 
mes qui chantent pour chasser le mauvais esprit. L'endroit 
où nous mismes à terre pour aller au village est élevé de dix 
à douze pieds de hauteur, qui inonde dans les desbordemens 
de plus d'un pied par-dessus la terre par la grande quantité 
d'eau qui vient d'en haut, quand les neiges fondent, qui est 
ordinairement à la fin d'avril ou au commencement de may, 
et par plus de trois cents rivières, qui se deschargent dedans 
le fleuve. Il déracine tous les arbres qu'il rencontre dans son 
chemin; nous le vismes assez par ceux que nous rencon- 
trasmes dans la rivière, qui descendent au gré du courant et 
sur une multitude d'islets noyés, qui sont plus de deux lieues 
à l'est de son emboucheure, qui sont couverts d'arbres morts, 
que les vents et les courants jettent dessus. Nous y avons 
mesme trouvé l'eau saumastre autour de ces islets , tant sa 
rapidité est grande. En ce temps-là, tout le pays que nous 
avons veu en montant la rivière inonde. Sur les dix heures, 
nous nous embarquasmes dans nos chaloupes. Ils condui- 
soient M. d'Iberville et Sauvolle par-dessous les bras. Nous 
leur criasmes trois fois : « Vive le Roy! » Ils nous respon- 
dirent à leur manière. Nous fismes dans nostre journée dix 
lieues-, nous vismes que nous avions abrégé le chemin, par le 
portage que nous fismes le 18, de plus de six lieues, quoy^- 
qu'il n'y eust que cent pas à traverser de l'autre costé de la 
rivière. Sur les six heures du soir, nous cabanasmes; nous 
fismes la chaudière d'un chevreuil, que nos canots d'escorce 



272 MARS 169C). ROUTES DIFFERENTES POUR LE RETOUR 

avoient tué traversant la rivière. Il plut presque toute la 
journée, ce qui fut cause que le canot des Sauvages Bayo- 
goulas qui venoient avec nous s'arresta sur les deux heures 
après midy, et un de nos canots d'escorce douze lieues plus 
bas, au portage que nous avions fait, où ils trouvèrent quan- 
tité de crocodiles, et le feu que nous avions fait en passant 
n'estoit pas encore esteint. 

Le mardy 24 e , sur les six heures du matin, nous nous em- 
barquasmes. Après quatre lieues de chemin, nous trouvas- 
mes le canot des Sauvages, qui s'estoit arresté le jour précé- 
dent à cause de la pluye, et nostre canot d'escorce un peu plus 
loin, qui avoient tous deux passé par le portage et avoient 
par conséquent beaucoup abrégé leur chemin. Sur les trois 
heures du soir, nous trouvasmes une petite rivière qui est 
comme un lac, n'ayant aucun cours, que les Sauvages nous 
montrèrent et nous dirent que c'estoit le bras d'eau par où 
ils avoient descendu à la mer vis-à-vis de nos vaisseaux, mais 
qu il leur avoit fallu faire plusieurs portages- nous mismes 
pied à terre à son emboucheure. M. d'Iberville s'enfonça un peu 
dedans pour voir s'il y avoit lieu d'y pouvoir passer nos cha- 
loupes-, mais la voyant beaucoup embarrassée par les arbres 
morts qui avoient tombé dedans, il résolut de nous envoyer par 
où nous estions venus, et luy prit le party de se rendre à la 
mer par le canal avec nos deux canots d'escorce. Il prit un 
N Sauvage avec luy et ordonna de donner des présents au chef 
des Bayogoulas. Il porta avec luy des présens pour donner 
aux Ananis et aux Mouloubis qui sont dans cette rivière, 
afin de faire alliance avec tout le monde. Ce petit canal et 
son emboucheure est-sud-est et ouest-nord-ouest est à quatre 
heures au-dessus du village des Mougoulachas; la pointe de 



MARS 1699. ARRIVÉE CHEZ LES MOUGOULACHAS 2^ 

stribord, en entrant, peut avoir dix pieds de hauteur, sur le bout 
de laquelle il y a un grand arbre; la pointe de bâbord est 
beaucoup plus basse, n'ayant qu'environ cinq pieds de hau- 
teur, et est beaucoup plus enfoncée et à vingt pas au large de 
la pointe. Il y a plusieurs arbres dans l'eau, que la rapidité 
de la grande rivière a entraisnés. La terre est formée comme 
un petit enfoncement; elle peut avoir dix pas de large. Lors- 
qu'on est à son entrée, le fleuve a une portée, qui reste à 
l'ouest quart de nord-ouest à la pointe d'un boucanier. Son 
milieu court droit au nord jusque par delà cette pointe en 
montant, et à ouest quart de sud-ouest, en descendant plus 
d'une demi-lieue. Sur les sept heures du soir, nous arrivas- 
mes aux Mougoulachas, où nous tirasmes, en arrivant, un 
coup de pierrier, pour advenir les Sauvages de nostre arri- 
vée, quoyque ceux qui estoient avec nous montèrent au village 
quelque temps après. Plusieurs Sauvages vinrent aussitost à 
nos tentes chantant; ils présentèrent le calumet à M. de Sau- 
volle. Ils nous dirent que nos deux hommes estoient à leur 
village, ce qui nous causa une joye qu'on ne sçauroit exprimer, 
les croyant morts dans le bois. Dans cet intervalle, on prit la 
besace du Père Anastase, dans laquelle estoient son bréviaire 
et un petit manuscrit de tout ce qui s'estait passé dans le 
voyage. Il crut qu'elle avoit esté desrobée par un Sauvage, 
qui s'estoit embarqué avec luy aux Ommas, parce qu'il avoit 
tousjours les yeux dessus, quand il disoit son bréviaire. Cela 
le rendit inconsolable. 

Le mercredy 25 e , jour de l'Annonciation de la Vierge, sur 
les six heures du matin, le Père Anastase alla avec nos Mes- 
sieurs au village, eux pour des vivres et le Père pour son 
bréviaire; il se plaignit au chef que les gens qui estoient ve- 

IV. 18 



274 MARS 169g. NOTES DU P. ANASTASE PERDUES 

nus hier au soir à nos tentes, qu'ils appellent Scouquas, luy 
avoient volé son bréviaire. Il conçut aussitost la chose. Il fit 
crier trois fois pour les faire assembler tous, ce qui fut fait 
dans un instant, et leur demanda à tous s'ils ne l'avoient pas 
trouvé. Durant ce temps-là, le Père pleuroit afin de les tou- 
cher davantage. Ces pauvres gens parurent si déconcertés de 
cette demande, qu'ils s'entre-regardoient sans rien dire ; enfin 
on ne le put trouver, quelque recherche qu'on en fist. Il fut 
obligé de s'en retourner, après avoir esté à toutes les cabanes 
pleurant. Parce qu'on vouloit partir, on fit entendre au chef 
que nos Messieurs l'attendoient au bord de l'eau. Il fît signe 
qu'on piloit du bled d'Inde pour nous faire du pain, ce 
qu'on dit à M. de Sauvolle, qui estoit commandant en l'ab- 
sence de M. d'Iberville. M. d'Iberville, pendant ce temps-là, 
traita un Sauvage de douze à treize ans esclave pour un fusil, 
une corne de poudre, un tire-bourre et quelques balles. Ce 
pauvre enfant avoit si grand regret de quitter ces Sauvages, 
qu'il pleuroit incessamment sans pouvoir l'empeschen Le 
matin que nos Messieurs furent au village, le chef des Mou- 
goulachas donna à M. de Sauvolle une lettre de M. de Tonty, 
escrite des Quinipissas, au mois d'avril t 686, à M. de La Salle, 
par laquelle il marquoit qu'il avoit descendu le fleuve avec 
Vingt-cinq François, cinq Illinois et cinq Chaouanons, deux 
nations habituées dans la rivière des Illinois, où M. de La 
Salle avoit fait bastir le fort Saint-Louis. Ils faisoient en tout 
trente-cinq hommes. Il luy marquoit qu'ayant appris qu'il 
avoit un vaisseau perdu, et qu'il avoit guerre avec les Sau- 
vages de la mer, il estoit descendu pour luy donner secours, 
et luy mandoit toutes les nouvelles du Canada. Il luy disoit 
ensuite qu'il avoit fait[ la paix avec toutes les nations de la 



AVRIL l686. LETTRE DE TONTY A CAVELIER DE LA SALLE 2y5 

Rivière dans le golfe du Mexique, ayant atterré au-dessus, 
comme nous vismes par le journal d'un pilote qui estoit avec 
luy. Il ne la reconnut pas, estant descendu dans le temps que 
le pays estoit noyé, et ne Testant pas, lorsqu'il arriva par la 
mer, ce qui fit qu'il alla plus de quatre-vingts lieues à l'ouest, 
cause de l'erreur de M. de La Salle, parce que les habitants de 
Saint-Domingue luy avoient dit que les marées portoient à 
l'est dans le canal de Bahama, ce qui est vray; mais lors- 
qu'on est enfoncé dans le golfe, elles portent à l'ouest, ce qui 
fut cause de son erreur et de son malheur. Enfin, n'en ayant 
peu apprendre des nouvelles, il s'en retourna, se contentant 
de laisser cette lettre et une autre à huit lieues de la mer dans 
un arbre, ayant envoyé deux de ses canots l'un à l'ouest et l'autre 
à l'est, lesquels ayant fait vingt-cinq à trente lieues, selon leur 
récit, l'eau douce leur manquant, furent obligés de retour- 
ner. Le chef avoit aussi quelques images ou un Nouveau 
Testament, un fusil, avec la lettre qu'il conservoit fort pré- 
cieusement. M. de Sauvolle luy donna quelques haches et cou- 
teaux pour avoir la lettre, luy laissa le Nouveau Testament 
et les images, et il luy donna mesme de la poudre qu'il luy 
demanda. Il ne voulut point nous montrer cette lettre, en 
montant le fleuve, nous prenant pour des Espagnols, à ce qu'ils 
nous firent entendre. Sur les dix heures, nous nous embar- 
quasmes dans nos chaloupes pour descendre le fleuve et re- 
tourner à nos navires; nous leur criasmes trois fois : « Vive 
le Roy ! » Nous emmenasmes nos deux hommes, que des chas- 
seurs avoient trouvés au bord de la Rivière, au retour de leur 
chasse. Nous avions veu les mesmes chasseurs, en montant. 
Nous perdisrttes les deux hommes, le sept du mois, comme 
je l'ay marqué cy-dessus, qui furent deux jours dans le bois et 



276 MARS «699. LES HOMMES ÉGARES RETROUVÉS 

dans les cannes, sans pouvoir venir à bout de l'eau, ne sça- 
chant quel chemin prendre, tant la rivière serpente et les 
cannes sont espaisses. Ils mangèrent des serpents, auxquels 
ils coupèrent la teste et la queue, n'ayant rien de quoy subsis- 
ter. Au bout de deux jours, ils trouvèrent nostre cabane. Ils 
y demeurèrent jusqu'au lendemain matin. Ensuite ils mar- 
chèrent le long de la rivière en montant, parce qu'ils sça- 
voient qu'il y avoit un village un peu plus haut, à ce que nous 
avoient dit les Sauvages que nous avions rencontrés, qui s'en 
alloient en chasse. Sur les trois heures, en marchant, ils virent 
deux canots, qui descendoient le fleuve-, ils les appellèrent; 
les Sauvages vinrent à eux, qui leur donnèrent quinze espys de 
bled d'Inde et de la farine de ce mesme bled, et leur dirent de 
rester là sans en branler, et qu'ils les prendroient dans trois 
jours, ce qui arriva le mercredy 18 e , et ils les emmenèrent à 
leur village, où ils vinrent le vendredy 20 e . Ils leur donnèrent 
de la sagamité à chacun un 'pain de bled d'Inde et une ci- 
trouille cuite dans la braise. Ils leur faisoient signe de ne guère 
manger, crainte que cela ne leur fist mal. Il estoit pour lors 
cinq heures, et sur les sept heures ils mangèrent encore un 
peu de sagamité qu'ils leur donnèrent. Plus de quatre-vingts 
Sauvages se rendirent chez le chef, où ils estoient, qui firent un 
bruit espouvantable, toute la nuit, avec des hurlemens affreux, 
afin de s'assembler tous pour faire une espèce de four, que le 
chef avoit dans le milieu de sa case, où estoient les osse- 
mens d'un cadavre. La femme du chef entra dans le four, et 
puis tira les ossemens et la teste, qu'elle offrit par trois fois à 
son mary, qui la prit et la mit entre ses jambes, ensuite il 
renversa le four, et ils bruslèrent le bois qui le composoit; 
ensuite ils mirent tous les ossemens et la teste dans un pa- 



MARS 1699. SOINS QUE LES SAUVAGES ONT PRIS D'EUX 277 

nier, que quatre hommes portèrent en chantant devant leurs 
mosquées, tous les Sauvages suivant, où ils firent plusieurs 
tours devant la porte et ensuite s'en retournèrent. Après, le 
chef mit trois pots d'eau dans une cruche, avec des feuilles 
de laurier, qu'il fit tiédir. Ensuite, il en prit une tasse qu'il 
but et se mit le doigt dans la bouche pour s'exciter à vomir 
l'eau qu'il avoit prise. Il fit cela par différentes fois, jusqu'à 
ce que le pot fust vide. Quatre vieilles femmes en firent au- 
tant; c'estoient apparemment celles qui avoient touché le ca- 
davre; ils buvoient cette eau afin de se purifier. Le lende- 
main, un autre chef du mesme village en fit autant à un petit 
enfant, qu'il avoit chez luy dans un autre four. Je crois qu'il 
n'y a que les chefs qui ont droit de le faire. Le chef des Sau- 
vages traita nos deux hommes avec la plus grande douceur du 
monde et s'offrit luy-mesme avec un vieillard de les mener 
dans un de leurs canots jusqu'à nos navires. Il leur fit cette 
offre en cas que nous n'eussions pas passé par là. Sur les six 
heures du soir, nous cabanasmes près de deux lieues plus bas 
que l'endroit où nous avions perdu nos gens. Nous fismes 
cette journée douze lieues en descendant. 

Le jeudy 26 e , sur les quatre heures du matin, nous nous em- 
barquasmes dans nos chaloupes, où nous desjeunasmes avec de 
la sagamité, que nous avions fait cuire pendant la nuit pour 
espargner nostre pain de .bled d'Inde, que nous avions pris 
aux Ommas pour nostre disner. Sur les cinq heures et de- 
mie, nous mismes à terre du costé du stribord en descendant; 
nous fismes cette journée dix-neuf lieues. 

Le vendredy 27, sur les six heures, nous nous embar- 
quasmes après avoir desjeuné comme à l'ordinaire. Sur les 
cinq heures du soir, nous cabanasmes; le pain que nous 



278 MARS 1699. PASSES DU MISSISSIPI 

mangions estoit si aigre et si gasté qu'il estoit presque impos- 
sible d'en manger. Nous fismes seize lieues ce jour. 

Le samedy 28 e , sur les six heures du matin, nous par- 
tismes sur les dix heures. Nous trouvasmes deux bras d'eau 
qui s'entre-touchoient presque, dont l'un couroit au sud-est 
et l'autre au sud-ouest, par le travers desquels M. deBienville 
mit en travers pour nous attendre. Il demanda à M. de Sau- 
volle s'il ne vouloit pas sonder et descendre à la mer. Il luy 
respondit qu'il n'estoit pas nécessaire, parce que nous voyions 
la mer du costé de l'ouest, où ils se perdent. Les embou- 
cheures paroissent toutes barrées par une infinité d'islets, et 
mesme des arbres eschoués. Il dit que M. son frère luy avoit 
bien donné ordre de sonder un bras d'eau, mais que c'estoit 
celuy qui se deschargeoit du costé de Test, qui estoit une 
demy lieue plus bas, que nous trouvasmes une demy heure 
après, qui court droit au nord-nord-est, et il paroissoit deux 
passes; nous prismes celle de l'ouest. Comme nous donnions 
dedans, nous sondasmes, nous trouvasmes huit brasses d'eau. 
Un moment après, nous touchasmes^nostre chaloupe vint aus- 
sitost par le travers par la rapidité du courant qui se descharge 
à la mer; l'autre chaloupe qui nous suivoit rama dans la 
rivière et fut à terre. Un de nos gens se jeta à l'eau et alla 
porter une amarre à ceux de l'autre chaloupe, qui nous halè- 
rent à flot. Nous restasmes là quelque temps pour prendre 
la hauteur pour sçavoir la latitude de l'emboucheure de la ri- 
vière, qui n'estoit pour lors esloignée que de deux lieues et 
demie, et que la rivière couroit presque est et ouest 28 de- 
grez 41 minutes. Nous descendismes une demy lieue plus 
bas et à une lieue de son emboucheure, où nous mismes à terre 
pour faire nos tentes. A une heure après midy, nos gens 



MARS 1699. PASSES DU MISSISSIPI 279 

furent à la chasse, tuèrent quelques canards, en attendant le 
lendemain matin pour mettre dehors. Cette rivière court, en 
montant, à l'ouest-nord-ouest et au nord-ouest. La coste 
a plus de douze à quinze lieues, et n'a qu'une langue de 
terre des deux costés, ce qui fait qu'elle est inondée, n'ayant 
pas un pied de terre au-dessus de l'eau. Les deux pointes de 
cette rivière portent plus de vingt-cinq lieues au large, comme 
nous vismes par la hauteur, et forment un grand enfonce- 
ment des deux costés, qui sont remplis d'une multitude in- 
nombrable d'islets noyés, parmi lesquels il n'y a rien dessus, 
que quelques joncs piquants ou de meschantes herbes, des 
arbres morts, que les vents et courants jettent dessus. Nous 
y trouvasmes des chats sauvages, un peu plus grands que 
ceux d'Europe, qui ont la teste comme un renard. On les 
tuoit à coups de baston. Ils sentent beaucoup le marescage 
et le poisson, ne vivent presque que de cela et de quelques 
oiseaux qu'ils peuvent attraper. Je crois qu'ils sont amphi- 
bies. 

Le dimanche 29 e , sur les cinq heures du matin, nous nous 
embarquasmes d'un petit vent d'est presque tout calme. 
A mesure que nous nous approchions de la passe, nous trou- 
vions qu'il assomissoit(P) peu à peu comme six, quatre, trois 
brasses, ensuite quatorze, treize, douze et onze pieds d'eau 
dans le milieu de la passe, qui brisoit des deux costés, qui n'a 
pas ses brisans plus de la portée d'un pistolet de large. Nous 
gouvernasmes droit à l'est pour sortir, il nous parut huit 
passes. Les deux, qui sont du costé du nord, nous parurent 
brisées partout, ce qui nous obligea de prendre celle du sud, 
où je crois que, de mer haute, elle peut avoir environ douze 
pieds d'eau, mais il y a presque toujours deux pieds de levée, 



280 MARS 1699. ROUTE ENTRE DES BRISANS 

la mer y estant presque toujours grosse en son emboucheure 
à cause des hauts-fonds et de sa rapidité. En sortant de la 
passe, on trouve quinze et seize pieds d'eau. Quand nous 
fusmes un peu au large, nous fismes le nord tout le long des 
buttes de terre, qui semblent barrer presque toute l'embou- 
cheure, qui gist nord et sud. Nous descouvrismes un enfon- 
cement, qui couroit à l'ouest et à l'ouest-nord-est. Nous gou- 
vernasmes au nord-ouest deux lieues. Les vents se rangeant à 
l'est et à l'est-nord-est, beau temps, nous gouvernasmes au 
plus près. Environ midy, nous vismes un islet, du bout du 
mast, dont nous ne pouvions passer au vent. A une 
lieue, près de cette isle, à la pointe de l'ouest, nous avons veu 
quantité de brisans qui couroientau sud-oue§t, et quand nous 
fusmes à la portée d'un bon boucanier de la pointe de l'ouest 
de cette isle, n'estant embarrassés par les brisans, ne voyant 
pas de terre sous le vent, quoyque le tems fust fort beau et la 
pointe de l'est estant plus d'une grande lieue au vent, nous 
résolusmes de passer entre les brisans, et au cas que nous 
eussions touché, de nous jeter tous à la mer pour pousser nos 
chaloupes, ce qui, grâces au Seigneur, ne nous est pas arrivé, 
car nous passasmes fort facilement, quoyqu'en touchant. On 
monta en haut de notre mast, pour sçavoir si l'on ne verroit 
point d'autres isletspour y cabaner à la nuit. On ne vit qu'une 
isle, qui jparoissoit très-grande, et remplie de plusieurs lacs. 
Nous y allasmes, mais nous eusmes beaucoup de peine à 
aller à terre. N'y ayant pas d'eau, nous eschouasmes nostre 
chaloupe à quinze pas de terre ; nos gens vinrent à l'eau ; un 
porta M. de Sauvolle. En s'en retournant, ils virent plusieurs 
poissons qui ont un dard; un piqua un de nos matelots; la 
piqûre est si dangereuse qu'il pensa perdre la jambe, et ne 



MARS 1699. ON COUCHE SUR UNE ILE 28 1 

sera sur pied de deux mois. Cette isle, dans son milieu, ne 
gist que nord-est sur dix lieues de l'emboucheure de la ri- 
vière. 

Le lundy 3o e , dès la pointe du jour, les équipages des deux 
chaloupes poussèrent les deux chaloupes au large, l'une après 
l'autre, qui estoient couchées, la mer ayant perdu plus d'un 
demi-pied. Nous les poussasmes plus de quatre fois leur lon- 
gueur. Nous nageasmes directement au nord, n'ayant pas de 
vent du tout et sans voir de terre. Sur les huit heures, nous 
vismes une grande isle devant nous. Entre neuf et dix, nous 
estions par son travers. Cette isle est esloignée de celle où 
nous couchasmes, nord et sud, quatre grandes lieues. Elle 
s'estend près de trois lieues au nord, et elle a une autre pointe 
qui court plus de deux lieues au nord et nord-est quart d'est, 
ce qui nous obligea de gouverner à l'est-nord-est pour la dou- 
bler d'un petit vent de sud, qui commença à venter sur le 
midy; ensuite nous usines le nord-est pour passer entre de pe- 
tites isles noyées, dont nous en laissasmes deux à stribord de 
nous. Sur les quatre heures, nous arrivasmes au nord-nord- 
ouest, sur une isle qui nous paroissoit à deux lieues. Nous 
laissasmes plusieurs islets à bâbord de nous à la veue, qui ne 
sont autre chose qu'une contre-coste, qui semble comme la 
grande terre. Comme nous approchions cette isle, nous vismes 
une pointe qui portoit au large. Nous gouvernasmes au nord, 
au nord-est pour la doubler, ensuite nous fismes le nord quart 
de nord-ouest sur une isle, qui estoit deux lieues devant nous, 
où nous arrivasmes sur les six heures du soir. Les vents ayant 
beaucoup rafraischi, nous mismesà terre à la pointe qui porte 
le plus au large, qui est haute de sept pieds, de coquillages et 
de sable, que la mer y avoit jetés dans les mauvais temps, et 



282 MARS 1699. ARRIVÉE AUX FREGATES 

tout autour l'isle est inondée. Nous y fismesun abri-vent pour 
y passer la nuit, où les maringouins pensèrent nous manger. 
Sur les neuf heures, nous vismes un grand feu à nord-ouest 
quart d'ouest de nous, qui ne nous paroissoit pas beaucoup 
esloigné. Nous ne sçavions s'il estoit sur quelque isle ou sur la 
grande terre. Nous fistnes plusieurs routes ce jour là, qui ne 
nous ont guères valu que le nord, cinglé quinze lieues. 

Le mardy 3i e , sur les six heures du matin, nous mismes à 
la voile, d'un petit vent d'est-sud-est; nous fismes le nord- 
est-nord-ouest, de peur de passer au large de nos' vaisseaux 
et afin de reconnoistre la rivière. Après une lieue de route, 
au mesme aire de vent, à la rame et à la voile, nous vismes 
plusieurs islets, qui formoient un grand enfoncement et entre 
lesquels il ne paroissoit pas de passe, qui sembloit une autre 
contre-coste, estant presque contiguè' à la grande terre, celle 
qui estoit au nord-est paroissoit haute avec de grands arbres 
dessus. Nous la reconnusmes pour une isle qui n'est que deux 
lieues à l'ouest de nos vaisseaux, ce qui nous donna une très 
grande joye, estant près de trouver \&jiride la misère que 
nous avons soufferte pendant un si pénible ouvrage. Après 
que nous eusmes doublé l'isle, nous vismes nos deux navires 
à l'est de nous, ce qui nous obligea de mettre tout bas, à 
cause que le vent estoit contraire et fort et la mer grande. 
Nous ramasmes debout à nos navires, où nous arrivasmes 
un peu après midy. Nous apprismes que M. d'Iberville estoit 
arrivé le matin à la frégate avec les deux canots d'escorce, 
qui nous avoit quittés plus de soixante lieues dans le fleuve, 
par un petit bras d'eau, qui se deschargeoit vis à vis nos 
navires, qui n'est autre chose qu'un lac. Ils furent obligés de 
faire plus de quatre-vingts portages à cause d'une grande 



MARS-AVRIL 1699. RECHERCHE D'UN LIEU POUR S'ÉTABLIR 283 

quantité d'arbres qu'ils ont trouvés dans le petit canal, en- 
tassés les uns sur les autres. Il nous dit qu'il avoit couru de 
très-grands risques à cause d'un nombre infiny de crocodiles 
qu'il avoit trouvés dans les lacs. Il nous dit aussi qu'il avoit 
veu plus de deux cents taureaux sauvages. 

Le mesme jour, M. d'Iberville détacha M. de Villautrey et 
des Jourdis, enseignes, pour aller sonder une seconde fois 
une rivière, qui est à dix lieues à Test de nostre isle, où nous 
estions mouillés, afin d'y pouvoir establir nostre petite colonie, 
n'ayant rien peu faire du costé du fleuve, à cause de ses des- 
bordemens et que le pays est presque tout inondé. 

Le mercredy i er avril, sur les dix heures du matin, les 
deux felouques arrivèrent de leurs descouvertes à bord du com- 
mandant, auquel ils dirent qu'il n'y avoit pas d'eau. Les vents 
furent au midy-sud-est avec une brume fort espaisse, qui ré- 
gnèrent toute la journée jusqu'à ouest, et la nuit ils vinrent 
au nord. 

Le jeudy 2 e , M. d'Iberville et de Sauvolle, avec les deux- 
felouques, partirent après midy pour aller sonder la coste et 
la rivière, qui est à l'ouest de nous, par où il avoit descendu, 
lorsqu'il nous quitta dans le fleuve. Les vents continuèrent 
jusqu'à midy, ensuite sautèrent au sud avec de la brume. 

Le vendredy 3 e , vents d'est-sud-est, avec une brume fort 
espaisse, qui ont calmé sur le midy et qui ont sauté au nord 
avec une brume continuelle. Sur les dix heures du soir, ils 
arrivèrent à bord avec bien de la peine, s'estant escartés plu- 
sieurs fois à cause de l'obscurité, et ayant pensé passer au 
large de l'isle où nous estions mouillés, sans le feu que nous 
portions dans nos haubans de misaine. La mer estoit si grande 
qu'ils manquèrent de se perdre avec les petits bastimens. 



284 AVRIL 1699. CONSTRUCTION D'UN FORT 

Le samedy 4% les vents continuèrent au nord, beau frais, 
qui empescha nos deux biscayennes de partir et les deux tra- 
versiers pour cette rivière, qui est dix lieues à l'est de nous, 
n'ayant rien trouvé de l'autre costé. 

Le dimanche 5 e , sur les sept heures du matin, M. d'Iber- 
ville, de Surgères et autres officiers majors, partirent dans deux 
petites felouques et quarante hommes de chaque vaisseau, 
tant soldats que charpentiers et matelots avec plusieurs 
haches et autres ferremens, pour couper des arbres dans la 
rivière que M. de Villautrey avait dite. 

Le lundy 6 e , MM. de Lesquelet, lieutenant de la Badine, 
Bienville, garde marine, revinrent et rapportèrent qu'on n'y 
pouvoit pas faire d'habitation, à cause qu'il n'y avoit pas 
d'eau sur la terre pour entrer les chaloupes, ce qui désola 
M. d'Iberville et ces Messieurs. 

Le mardy 17 e , MM. d'Iberville et Surgères, visitant pour 
trouver un endroit, trouvèrent une petite élévation, qui pa- 
roissoit fort commode. Ils sondèrent la baye pour y entrer; 
ils y trouvèrent sept à huit pieds d'eau, ce qui les fit résoudre 
à y faire entrer les traversiers pour y faire un fort, ne trou- 
vant pas d'endroit plus commode, et ne pouvant en cher- 
cher à cause des vivres, dont plusieurs s'estoient trouvés 
gastés. 

Le mercredy 8 e , on commença à abattre pour construire le 
fort ; tous nos gens travaillèrent si vigoureusement qu'à la fin 
du mois le fort fut achevé. Les chaloupes transportoient pen- 
dant ce tems les poudres, les canons, les balles, les vaches, 
cochons, taureaux, moutons, poules d'Inde, etc., en sorte 
que les vaisseaux leur laissèrent tout ce qu'ils peurent, ne se 
réservant que le nécessaire pour retourner. Les officiers es- 



AVRIL 1699. DANGER D'UNE CHALOUPE 285 

toient tous les jours à tout ; dans les chaloupes, il y avoit 
tousjours un officier major. 

Le dimanche 12 e , jour des Rameaux, le Père Anastase 
partit avec M. de Beauharnois, enseigne, à quatre heures du 
matin, pour aller dire la messe aux gens qui travailloient; 
mais le vent devint si grand qu'ils furent obligés de relascher. 
Sur les onze heures, le vent s'estant molli, il partit avec la 
chaloupe. Sur les deux heures après midy, M. de Surgères 
revint avec sa felouque. 

Le jeudy 16 e , jour du Jeudi-Saint, le Père Anastase, après 
avoir dit la messe, partit avec M. de Beauharnois pour faire 
faire les Pasques à ceux qui travailloient au fort. La cha- 
loupe estoit chargée de canons et de balles, nous ne fusmes 
pas à une lieue de nos vaisseaux que le vent s'éleva bien fort; 
ensuite la pluye vint avec tant d'abondance, qu'il falloit deux 
hommes pour jeter l'eau. Il ne s'en falloit pas deux doigts 
que la chaloupe n'emplist. Nous aurions souhaité estre aux 
vaisseaux; nous continuasmes cependant nostre route, en 
sorte que nous arrivasmes sur les deux heures au fort. La 
pluye continua le vendredy 17 e jusqu'au samedy 18 e à midy, 
comme si on l'avoit jetée par seaux du ciel, de sorte que la 
baye, qui a huit lieues de large, devint douce pendant huit 
jours de tems, ce qui paroist presque incroyable et est cepen- 
dant très vrai. 

Le jour de Pasques 19 e , le Père Anastase confessa ceux 
qui se présentoient, ensuite dit la messe, et Taprès midy les 
vespres et le sermon. 

Le lundy 20 e , sur les onze heures du matin, le Père Ana- 
stase, après avoir achevé de confesser, partit avec M. de Les- 
quelet pour les vaisseaux pour faire faire les Pasques à ceux qui 



286 MAI 1699. ADIEUX DE M. DE SAUVOLLE 

ne les avoient point faites -, on continua à travailler fortement 
au fort et à déterminer ceux qui y dévoient demeurer. On 
choisit pour cela les meilleurs hommes des deux détache- 
mens de soldats, pour mettre avec les Canadiens les ouvriers 
et les matelots qui dévoient servir aux traversiers,M. de Sau- 
volle, lieutenant de compagnie et enseigne de vaisseau, pour 
y estre gouverneur; M. de Bienville, garde de marine, après 
luy, et M. Levasseur, Canadien. 

Le vendredy i er jour de may et le samedy 2 e , on ramena 
ceux qui avoient travaillé au fort. Il y a quatre bastions; deux 
sont faits de pièces de bois quarrées, de deux à trois pieds 
de large, les unes sur les autres, avec des embrasures pour 
mettre des canons et un fossé à Tentour. Les deux autres bas- 
tions sont faits de pieux gros, en sorte qu'il falloit quatre 
hommes pour les porter. Il y a douze pièces de canon mon- 
tées à Tentour. 

Le dimanche 3 e , M. de Sauvolle vint dire adieu à bord, sur 
les huit heures du matin. Il s'embarqua dans sa biscayenne. 
En desbordant, on cria trois fois : Vive le Roy! Après sa sor- 
tie, M. d'Iberville déferla son petit hunier, et aussitost nous 
appareiilasmes , quoyque le vent fust contraire. Nous 
mouillasmes au soir. Nous continuasmes nostre route fort 
lentement, estant obligés de faire lof de tems en temps. Il ne 
se passa rien de considérable jusqu'au 20 e , sinon que nous 
vismes un petit vaisseau anglois ; nous vismes ensuite les 
Tortues-Sèches, et puis Matanzas. 

Le vendredy 22 e , nous aperceusmes trois vaisseaux, Nous 
les attendismes pour les suivre, parce que personne de nous 
n'avoit encore passé le canal de Bahama. Estant proches de 
nous, ils arborèrent le pavillon anglois, et nous pavillon 



MAI 169g. RENCONTRE DE VAISSEAUX ANGLOIS 287 

françois. Leur amiral mit la flamme et vint sur nous. Estant 
proche, il nous demanda d'où nous venions ; nous lui respon- 
dismes de Saint-Domingue. Il nous demanda si le capitaine 
du Roy, qui avoit péri, estoit sur nostre vaisseau . Il alla ensuite 
à l'autre vaisseau. Il leur demanda d'où ils venoient, si nous 
estions ensemble. Ils luy respondirent qu'ils venoient de 
Mississipi, autrement Malbanchya. Voyant que nous respon- 
dions ainsi différemment, ils nous prirent pour des fourbans. 
Le soir s'approchant, il tira un coup de canon pour advertir 
les deux autres vaisseaux de se tenir auprès de luy et d'estre 
pendant la nuit sur leurs gardes. 

Le samedy 23 e , M. d'Iberville voulant s'approcher de luy, 
il fit signe qu'il tireroit du canon, s'ils'approchoit davantage. 
En effet les boutefeux estoient prests; ils auroient esté bien 
accommodés, s'ils avoient commencé. A la fin ils nous recon- 
nurent et nous firent toutes sortes d'amitiés, s'offrant de nous 
rendre service en ce que nous aurions besoin. Depuis ce tems 
là nous les suivismes, ayant tousjours vent devant et estant 
obligés de virer de bord toutes les horloges. 

Le lundy 2 5 e , gros vent devant; nostre gouvernail cassa 
à midy. Aussitost nous abordasmes pavillon rouge; en moins 
d'une heure il fut raccommodé. L'amiral anglois envoya 
aussitost sa petite frégate pour nous demander ce que nous 
avions. Il nous fit offre de tout ce dont nous aurions besoin, 
qu'il estoit prest à nous rendre service en tout. Nous luy 
dismesque nostre gouvernail avoit cassé, mais qu'il estoit rac* 
commode, que nous le remerciions. Nous apprismes un peu 
après que M. d'Iberville avoit eu le mesme malheun 
Nous n'en fusmes pas quittes pour cela. A cinq heures et 
demie du soir, comme nous allions souper, nous entendismes 



288 MAI-JUIN 1699. VIOLENTE TEMPÊTE 

tirer trois coups de canon par l'amiral des Anglois, pour nous 
advenir que nous allions tomber sur des bancs de sable. En 
effet, nous n'eusmes que le tems de virer de bord. Voyant le 
banc de sable, nous eusmes à la vérité grand peur, et, sans 
gasconnade, nous fusmes trop heureux d'estre en la compa- 
gnie des Anglois, ayant fait, durant le canal, la mesme ma- 
nœuvre qu'eux. 

Le mardy 26 e , nous vismes que nous estions passés et en 
remerciasmes Dieu, tous nos gens ayant esté extrêmement 
fatigués, parce qu'ils avoient tousjours esté debout. Le vent 
devint ensuite favorable ; nous quittasmes bientost les Anglois, 
nos frégates allant beaucoup mieux que les leurs. Nousfismes 
presque toujours l'est-nord-est, beau tems jusqu'au mer- 
credy 10 e juin. 

Le mercredy 10 e juin, vent de sud-ouest; depuis minuit, il 
devint fort violent, en sorte que le matin, ayant cargué tous 
les huniers, on laissa seulement les deux grandes voiles. Sur 
le midy, le vent augmenta tellement qu'on serra la grande 
voile et on prit les ris dans la misaine et fismes vent arrière. 
Sur les deux heures, le vent fut si violent que le vaisseau ne 
gouvernoit plus, la mer passant par dessus, tout nageoit entre 
deux ponts, les matelots si fatigués qu'ils n'en pouvoient plus. 
On jeta toute la dunette à la mer; ensuite on vira au cabestan; 
on auroit jeté les canons, si on n'avoit craint d'enfoncer le 
vaisseau. Enfin, après avoir trois quarts d'heure esté entre 
deux eaux, sans pouvoir gouverner le vaisseau, il commença 
à arriver et se relever. Nous creusmes tous que c'estoit nostre 
dernier jour. Jamais on n'a eu plus de peur. Deux de nos gens 
moururent à cause de l'eau qui avoit esté entre deux ponts. 
La Badine n'eut pas le mesme malheur que nous, ce qui a 



JUILLET 1699. ARRIVÉE A ROCHEFORT 28q 

fait que nous nous séparasmes et ne la revismes qu'à Roche- 
fort. 

Depuis ce temps là, nous eusmes tousjours bon vent; nous 
mouillasmes à la rade de Chefdebois le mardy dernier jour 
de juin. 

Le mercredy I er juillet, on transporta nos malades, dans 
une barque, à l'hospital de Rochefort. Il estoit temps d'arri- 
ver; les deux tiers de nos gens estoient hors d'estat de tra- 
vailler. 

Le jeudy 2% sur les dix heures, nous levasmes l'ancre et 
allasmes mouiller à Tisle d'Aix, et ensuite nous entrasmes à 
Rochefort. 



IV. 



19 



VI 



IMPRESSIONS DIVERSES ET JUGEMENTS 

PORTÉS SUR LE PREMIER VOYAGE DE d'iBERVILLE. 



I 

APPRÉCIATIONS DÉSOBLIGEANTES DE BEAUJEU 



Extraits de lettres de Beaujeu à Cabart de Villermont. 

Au Havre, ce 8 novembre 1698. 

Je sçavois aussi les relaschemens de d'Iberville, qui ne luy 
peuvent faire que plaisir, car il estoit party deux mois plus- 
tost qu'il ne falloit, qui estoit la mesme faute que nous avions 
faite. Dieu veuille qu'il réussisse, mais j'appréhende bien que 
ce ne soit comme M. de La Salle. 



Au Havre, 19 novembre 1698. 

Je ne vous dis pas ce que je pense sur l'affaire de d'Iber- 
ville, mais je n'ay pas bonne opinion non plus, quoyque tous 
ses relaschemens aient meillioré son affaire, car il estoit party 
:rois mois plustost qu'il ne falloit, lesquelz il luy auroit fallu 
casser à Saint-Domingue à manger ses vivres, et lorsqu'il 
>eroit arrivé dans le golfe de Mexique, il luy auroit fallu son- 

er à s'en revenir ; l'eau luy jouera aussi un meschant tour, 

'il n'y prend garde. 



III 

VUES DE PONTCHARTRAIN 

DANS L'ENVOI DE D'iBERVILLE A L'EMBOUCHURE DU MISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine à M. Ducasse, 
gouverneur de Saint-Domingue. 

A Versailles, le 8 avril 1699. 

Je reçois votre lettre du i3 janvier, et j'ay estimé néces- 
saire de profiter de l'occasion de la Thêtis pour respondre 
aux articles plus importans. Et je commenceray par vous 
dire que le Roy n'a point en veue jusques à présent de former 
un establissement dans l'emboucheure du Mississipi, mais 
seulement d'y faire une descouverte exacte et d'empescher 
les Anglois de s'y placer. 



IV 

OBJECTIONS DE DUCASSE 
contre l'établissement des français sur le mississipi. 



Extrait d'une lettre de Ducasse au Ministre de la Marine 

10 avril 1699. 
Monseigneur, 

Le vaisseau le François arriva de Michichipy le 2 de ce 
mois. M. le marquis de Chasteaumorant et les lettres de 



JALOUSIE DES ESPAGNOLS. 2g5 

M. d'Iberville vous informeront de ce qui s'est passé dans la 
descouverte. La nouvelle que j'avois l'honneur de vous escrire 
que les Espagnols estoient allés en prendre possession s'est 
trouvée véritable, et le port dont m'avoit entretenu le capi- 
taine que le Vice-Roy avait envoyé au Cap, a esté trouvé par 
la position que je leur avois indiquée. Je prendray la liberté 
de vous dire, Monseigneur : qu'on ne doit pas tirer une consé- 
quence du mérite de ce pays-là par la précipitation que le 
Conseil d'Espagne a eue de le faire occuper. Ils feront de 
mesme dans tous les lieux des Indes où nostre voisinage 
pourra leur donner de l'ombrage. 

■ Si le feu sieur de La Salle avoit sérieusement réfléchy sur 
les conséquences de cet establissement, il n'y auroit jamais 
embarqué le Roy. Il ne suffit pas de dire que cela estoit une 
possession dans le golfe du Mexique ; il faut examiner qu'il 
est esloigné de ce qu'on appelle la Nouvelle-Espagne de plus 
de quatre cents lieues par terre. Cette séparation est habitée par 
des millions de peuples barbares, par des rivières et des bois, 
ce qui le rendra moralement inaccessible. Je suppose qu'il ne 
le fust pas et qu'il y eust la mesme facilité que d'aller de 
Normandie à Rome, et j'aplanis la difficulté de ces peuples 
barbares, peut-il tomber sous le sens d'aucun homme d'expé- 
rience qu'une colonie formée en ce lieu-là peut jamais pro- 
mettre aucun progrès? Il est d'une notoriété publique que les 
Espagnols peuvent mettre cent mille hommes blancs sous les 
armes sans une infinité des naturels du pays qui leur sont 
sujets, et peut-on croire que le Conseil d'Espagne n'em- 
ployast pas tousjours ses forces pour ruiner dans la nou- 
veauté ces sortes d'establissemens? 

Je crois M. d'Iberville un très honneste homme et bien in- 



296 JALOUSIE DE SAINT-DOMINGUE. 

tentionné pour le service du Roy, mais peut-estre, agissant 
sur les maximes du sieur de La Salle, il ne réfléchira pas sur 
tous les évènemens. Il croiroit avoir parfaitement réussy en 
trouvant une communication avec le fleuve de Saint-Laurent 
et un port pour la seuretê des vaisseaux. Selon mon senti- 
ment, j'en ferois très peu de cas. Peut-estre mon opinion 
est-elle erronée et que vos veues sont différentes de ce que 
je pense, et, à moins qu'il n'y ait dans ce continent quelque 
matière précieuse, il me paroist qu'il seroit tout à fait inu- 
tile de s'embarquer dans le projet d'une colonie, qui peut- 
estre mesme ne réussiroit pas dans la fabrique de denrées, qui 
se font ailleurs, par la froideur du climat II y a en outre à ob- 
server une grande difficulté pour le retour des vaisseaux, par 
contrariété des vents, et si les Espagnols du Mexique n'a- 
voient pas le port de la Havane, où ils entrent en revenant de 
la Nouvelle-Espagne, ils se trouveroientfort dérangez d'estre 
obligez d'aller en Espagne en droiture. Et lorsqu'il s'agit de 
former un establissement, il est bon de balancer les avan- 
tages et les desavantages, et de mettre en évidence la crainte 
et l'espérance, et il me paroist que le sieur de La Salle n'a- 
voit pas suivi cette mesure. 

M. d'Iberville a tiré sur moy, en faveur de M. le marquis 
de Chasteaumorant, 3, 112 livres pour vivres, que mon dit 
sieur de Chasteaumorant a fourny pour le compte de Sa Ma- 
jesté à luy appartenant, lesquels il a remplacé en ce lieu. 
Comme vous m'avés ordonné, Monseigneur, de fournir tout 
ce qu'il auroit besoin, j'ay acquitté avec plaisir la lettre de 
change; je vous supplie d'ordonner mon remboursement. 



IV 



PONTCHARTRAIN NE FONDERA PAS DE COLONIE 

SANS ÊTRE ASSURÉ DE SON UTILITE. 



A M. Ducasse. 

A Versailles, le i er juillet 1699. 

M. le marquis de Chasteaumorant est arrivé avec le sieur 
chevalier de Galiffet. Il faut attendre le retour du sieur 
d'Iberville et le rapport qu'il fera de Testât et de la disposi- 
tion du pays à la descouverte duquel il est employé à pré- 
sent, pour juger de son utilité, et vous pouvez bien compter 
que le Roy ne se déterminera point à l'occuper qu'elle ne 
soit apparente, et les avantages que ses sujets en pourront 
tirer bien certains. 



LES NOUVELLES RAPPORTEES PAR CHASTEAUMORANT 
SEMBLENT INSUFFISANTES. 



Le Ministre de la Marine à M. le M is de Chasteaumorant. 

A Versailles, le i er juillet 1699. 

Monsieur, j'ay receu la lettre que vous m'avez escrite le 
23 du mois passé de la rade de Groye, pour m'informer de la 
navigation, que vous avez faite avec le sieur d'Iberville pour 



: _"À DEMANDE DES LETTRES DE D'iBERVILLE. 

chercher remboucheure de la rivière du Mississipi, et j'en ay 
rendu compte au Roy. Sa Majesté a approuvé que vous 
Payez quitté pour revenir à Saint-Domingue et ensuite en 
France, lorsqu'il vous a marqué n'avoir plus besoin de vostre 
secours. Mais il eust esté à désirer que vous n'eussiez pas ou- 
blié de joindre à vostre lettre celles du sieur dTberville, par 
lesquelles le Roy eust pu apprendre plus particulièrement les 
raisons qui l'ont déterminé à rester dans une des isles de 
Saint- Diegue, et l'espérance qu'il peut avoir de trouver cette 
emboucheure par les connoissances qu'il tirera des Sauvages 
qu'il a rencontré dans la terre ferme. Il est nécessaire que 
vous me les envoyiez incessamment. 
Je suis, etc. 



VI 

VILLERMONT SE TIENT AU COURANT 

DES AFFAIRES ÙU MISSISSIPI. 



M. Bégon à M. de VilUrmont. 

La Rochelle, 5 juillet 1699. 

Je n'ay pas grand chose à vous dire du voyage de M. dTber- 
ville, qui a très bien exécuté ses ordres -, je vous entretien- 
dray sur cela à loisir, n'y ayant rien de pressé. On m'a pro- 
mis des pians, que je n'auray qu'à mon retour. Je n'ay veu 
M. de Chasteaumorant qu'au jourd'huy. 



VII 

BEAUJEU CHERCHE A METTRE EN DOUTE 
l'heureux succès de d'iberville et de son établissement. 



Beaujeu à Villermont. 

Au Havre, ce i3 juillet 1699. 

J'ay veu tout ce que vous me mandez de la descouverte 
du Mississipi. J'ay veu aussi ce qu'on en a mandé à nostre 

intendant Je ne sçay que dire, car il y a si peu de seu- 

reté à faire sur tout ce que disent les Canadiens, qu'on ne 
peut asseoir un véritable jugement sur leurs relations, qui sont 
le plus souvent pleines de hâbleries et de menteries; l'événe- 
ment nous fera connoistre ce qui en sera. Mais je doute que 
les Espagnols et les Sauvages nous laissent habiter là, et j'ap- 
préhende fort que les quatre-vingts hommes que dTberville 
y a laissés n'ayent le mesme sort que ceux de La Salle, et 
qu'on n'y trouve personne, si on y renvoyé. 



VII 
DEUXIÈME VOYAGE DE D'IBERVILLE, 

COMMANDANT LA FRÉGATE LA RENOMMÉE, 

AVEC LE CHEVALIER DE SURGÈRES, 

COMMANDANT LA FLUTE LA GIRONDE. 



D IBERVILLE REMONTE LE MISSISSIPI JUSQU AUX NATCHEZ. 

IL ÉTABLIT UN POSTE SUR LE FLEUVE, 

A DIX-HUIT LIEUES DE SON EMBOUCHURE. 

TONTY SE JOINT A D'iBERVILLE. 



BIENVILLE, ENVOYE PAR SON FRERE AUX CENIS 

AVEC VINGT-DEUX CANADIENS, 

DÉCOUVRE LA RIVIÈRE ROUGE. 



ANGLAIS DE LA CAROLINE ET PROTESTANTS FRANÇAIS 
SUR LE MISSISSIPI. 



MAI 1 69 9 - JUIN 1700} 



I 

NÉCESSITÉ DE CONTRECARRER 

l'envoi d'une colonie que les anglais se proposent de faire 

au mississipi. 



Extrait dune lettre de M. de Callières au Ministre 
de la Marine. 

2 may 169g. 
Le sieur Dubuisson, François, qui dit estre né gentil- 
homme, ayant demeuré depuis vingt-sept ans à la Nouvelle- 
York, et estant venu, l'hiver passé, pour s'y establir avec sa fa- 
mille, m'a dit avoir appris, par un des principaux d'Orange, 
Hollandois de nation, mal content du gouvernement des 
Anglois, avoir eu nouvelle d'Angleterre et de Hollande qu'il 
se préparoit des vaisseaux de l'un et de l'autre Estât pour 
aller habiter l'esté prochain le Mississipi avec des familles 
angloises et hollandoises, sur la relation du Père Louis Hen- 
nepin, Recollect, qui y a esté avec le sieur de La Salle. 
Comme c'est un beau pays, qui pourroit estre utile, par la 
suite, au service du Roy, si Sa Majesté jugeoit à propos de 
profiter de la descouverte qu'elle en fit faire par le sieur de 
La Salle il y a quinze ans, je crois qu'il seroit nécessaire de 
les prévenir et d'envoyer par mer occuper l'emboucheure de 
ce fleuve, afin de leur en empescher l'entrée, qu'on trouve- 
roit aisément par les mémoires et les cartes qu'on pourra 



304 VUES DES ANGLAIS SUR LE MISSISSIPI 

avoir du sieur Cavelier, que mon frère connoist, qui a ac- 
compagné feu M. de La Salle, son frère, dans cette descou- 
verte. Il sçait aussy le nom d'un pilote, qu'on m'a assuré qui 
demeure à la Tremblade, qui conduisoit l'un des vaisseaux 
qui les accompagnèrent dans ce voyage , et qui pourroit 
encore bien servir à cette entreprise. 



II 



VUES DES ANGLAIS SUR LES ILLINOIS. 

IL EST DANGEREUX POUR LES FRANÇAIS D'ABANDONNER MISSILIMAKINAK 
ET DE NE PAS RÉTABLIR LES CONGÉS. 



Extrait d'une lettre de M. de Callieres au Ministre 
de la Marine. 

2 juin 1699. 

Ayant envoyé le nommé Destalys à Orange pour tascher 
de descouvrir par le moyen de ses connoissances ce qui s'y 
passoit, il m'a rapporté, vers le 10 may, que, sur la démarche 
que les Anglois ont sceu que les Iroquois ont fait le mois de 
mars pour la paix avec nous, ils leur avoient mandé de les ve- 
nir trouver à Orange, ce qu'ils n'ont pas voulu faire. Sur 
quoy ils ont envoyé cinq Anglois à Onnontagué pour tascher 
de les destourner de venir. 

Ilm'aadjousté que dans l'embarras où les Anglois estoient 
de faire subsister les François de la Religion, le Roy Guil- 
laume avoit envoyé, l'automne passé, trois vaisseaux remplis 



JUIN 1699. LE ROI VEUT Y ENVOYER LA RENOMMÉE 3o5 

pour prendre possession du Mississip3 r , afin de les y faire ha- 
bituer et de s'en défaire par ce moyen. 

Il m'a encore dit que plus de vingt Anglois de la Nouvelle- 
York sont partis pour aller aux Illinois, prétendant que le 
pays du costé du sud leur appartenoit, et que quelques gens 
d'Orange leur ont dit que, sur la nouvelle qu'ils ont eue qu'il 
y avoit ordre aux François de se retirer de Missilimakinac, 
ils dévoient y aller et faire un establissement à Niagara. Si 
cela estoit, ce seroit une mauvaise affaire pour le pays, où je 
ne vois pas qu'il y eust d'autre remède pour empescher 
ces entreprises que le restablissement des congés, qui servi- 
roient de garnison dans ces quartiers-là. 



III 

LE ROI A BESOIN DE PLUS DE LUMIÈRES 



SUR LE MISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine à M. Alberville. 

A Versailles, le i5 juin 1699. 

Le Roy a résolu d'envoyer incessamment la frégate la Re- 
nommée avec un bastiment de charge au Mississipi, y porter 
des vivres pour la garnison que vous y avez laissée, et y por- 
ter les Canadiens que vostre frère a ramenés de la baye 
d'Hudson, Sa Majesté estant persuadée que ces gens servi- 
ront plus utilement que d'autres à une pareille entreprise. 
Mais, comme il est question de prendre en ce voyage une 
dernière résolution sur cet establissement, soit pour le con- 

IV. 20 



3o6 juin 1699. d'iberville commandera la renommée 

server ou l'abandonner, Sa Majesté désire que vous com- 
mandiez cette frégate, parce que vous jugerez mieux qu'un 
autre du mérite des descouvertes qu'auront fait les gens que 
vous y avez laissé, sur les ordres que vous leur en avez donné. 
J'estime qu'il est à propos que vous passiez dès le commen- 
cement de septembre. Ainsy, je donne les ordres de préparer 
dès à présent ces bastimens, et je charge M. Duguay de pren- 
dre vostre ad vis sur la nature des vivres qu'il faudra envoyer; 
c'est ce que je» vous prie d'examiner avec luy. 

A l'esgard des Espagnols que vous avez amené avec vous, 
Sa Majesté veut bien s'en servir, pourveu que ce soient des 
gens dont on puisse tirer quelque utilité. Je donne ordre au 
sieur Duguay de m'en envoyer une liste qui explique ce qu'ils 
sont et l'usage qu'on en peut faire, et je vous prie d'y travail- 
ler de concert avec luy. 



IV 

PONTCHARTRAIN 

DIRA CE QUE LE ROI AURA DÉCIDÉ SUR L'ÉTABLISSEMENT 
AU MISSlSSIPI. 



Le Ministre de la Marine au sieur Alberville. 

A Versailles, le 8 juillet 1699. 

J'ay esté bien aise d'apprendre, par la lettre que vous m'a- 
vez escrite le 29 du mois passé, vostre arrivée à La Rochelle, 
et de voir la relation que vous m'envoyez du voyage que vous 
venez de faire, dont j'ay esté très satisfait. Je rendray compte 



JUILLET 1699. LE CHEVALIER DE SURGÈRES 3c>7 

incessamment au Roy de cette affaire, après quoy je vous 
feray sçavoir les intentions de Sa Majesté et la résolution 
qu'il prendra sur l'establissement que vous avez fait. Il est 
nécessaire que vous remettiez à M. Duguay, qui ordonne à 
présent à Rochefort, un estât de tout ce que vous avez laisse 
dans cet establissement de canons, armes, munitions de 
guerre, vivres et marchandises, et de ce qui en a esté em- 
ployé à faire des présens aux Sauvages; faites-luy sçavoir 
aussy ce que sont devenus les bastimens que vous avez avec 
vous. Envoyez-moy, en response de cette lettre, une liste des 
gens que vous avez laissés dans le fort, distinguez par qualitez 
de soldats, matelots, Canadiens et flibustiers, et faites-moy 
sçavoir combien il y a actuellement de Canadiens à La Ro- 
chelle de ceux qui sont revenus de la baye d'Hudson. 



V 
D'IBERVILLE A RENDU UN BON COMPTE 

DU CHEVALIER DE SURGERES. 



Le Ministre de la Marine au sieur chevalier de Surgeres. 

Versailles, le i5 juillet 1699. 
J'ay receu la lettre, que vous m'avez escrite le 3o du mois 
passé. J'ayesté bien aise d'apprendre vostre arrivée aux rades 
de La Rochelle. Le sieur d'Iberville m'a rendu compte de tout 
ce qui s'est passé dans le voyage que vous venez de faire, et 
je suis satisfait de la bonne conduite que vous y avez tenue. 
J'auray soin d'en faire souvenir le Roy dans les occasions qui 
se présenteront de vous faire plaisir. 



VI 

UNE COLONIE FRANÇAISE SUR LE MISSISSIPI 

PERMETTRAIT DE SE SAISIR DU NOUVEAU-MEXIQUE 

ET IL EST NÉCESSAIRE d'y DEVANCER LES ANGLAIS, 

QUI DEVIENNENT TROP PUISSANTS. 



Mémoire de la Coste de la Floride et d'une partie 
du Mexique. 

Ayant recherché avec soin tous les mémoires que j'ay peu 
avoir qui parlent de ce pays, et après avoir pris la connois- 
sance des personnes qui y ont esté, tant François prison- 
niers que Espagnols et Anglois flibustiers, je commenceray 
par les Apalaches, qui est un establissement que les Espa- 
gnols ont à la Floride, à cent cinquante lieues droit au nord 
du cap Saint-Antoine de Cube, qui fut fait en i564 par 
des marchands de la Havane, pour commercer avec les 
Sauvages, sur ce qu'ils voyoient que des brigantins y alloient 
pour cela, et par les suites il s'y est estably plusieurs familles 
de bonne volonté. Quelques familles, par punition, y ont esté 
envoyées. Les habitans de la Havane y font à présent un 
commerce de farine, de lard, de bœuf, de jambons et volaille, 
qu'ils portent à la Havane. Les terres y sont très belles, le 
long d'une rivière, où elles sont habitées par la latitude de 
3o degrez. Les uns m'ont dit que des navires de trois cents 
tonneaux pouvoient y aller, et d'autres m'ont dit que non, et 
qu'ils alloient seulement à trois lieues d'une pointe qui en est 
à l'est. Il peut y avoir à présent aux Apalaches quatre ou 



RIVIÈRE APACHICOLY. — PENSACOLA. 3(X) 

cinq cents hommes en tout establis, un couvent de Récollects 
et Jacobins. 

Depuis treize années, on m'a asseuré que de la Havane 
on a fait un establissement à une rivière, qu'ils nomment 
Apalachicoly, à l'ouest des Apalaches, de trente-six à qua- 
rante lieues, où il y a un gouverneur et trente à quarante 
soldats, et où il commence à y avoir quelques habitans, que 
l'on fait travailler à des mines d'estaim, qui s'y trouvent. Ils 
en tirent fort peu, faute d'hommes pour y travailler, les 
Sauvages ne voulant pas s'adonner au travail. On m'a asseuré 
qu'il y a de l'eau, à l'entrée de la rivière, pour des bastimens 
de deux cents tonneaux et peut-estre plus grands. Un de 
cette grandeur y a entré il y a cinq ans. J'ay sceu cela d'un 
Espagnol, qui m'a dit y avoir esté il y a trois ans. Cette ri- 
vière est distante de la Havane de cent soixante-six lieues et 
par la latitude de 3o degrez 25 minutes nord. 

D'Apalachicoly venant à l'ouest, quinze lieues, il y a une 
rivière assez grande ou descharge d'un lac d'eau salée, qui est 
barrée par des bancs de sable. De Pensacola, en chaloupe, 
en dedans de la baye, les Espagnols ont esté à six lieues à 
l'est dans le fond d'une baye, d'où ils ont fait un portage de 
leurs canots par-dessus une langue de terre de trois quarts de 
lieue, et tombé dans un lac d'eau salée, qui va près d'Apala- 
chicoly, qui en des endroits a six à sept lieues de large et en 
d'autres une et deux, séparé de la mer par une langue de terre 
de une lieue et demie, plus ou moins. Ils furent à la chasse 
aux bœufs, qu'ils appellent Cibola, dans une baye de ce lac, 
qui va dans la profondeur : ils y trouvèrent quelques mines 
d'argent, qui à l'espreuve s'en fut en poussière, et elles ne se 
sont pas trouvées bonnes. Dans le Mexique, il s'en trouve de 



3 10 LA MOBILE ET FERNAN SOTO. 

semblables parmi les bonnes : ils croyent qu'il s'en pourroit 
trouver de bonnes parmi celles-là , en cherchant. Pensacola 
est un beau port, où les Espagnols sont venus habiter sur 
l'advis qu'ils avoient eu que les François dévoient le faire à 
cette coste. Ils estiment ce port le plus beau de toute la Floride, 
qui est environ à cent quatre-vingts lieues au nord-nord- 
ouest du cap Saint-Antoine. Il y a sur la barre, à l'entrée, 
vingt-deux et vingt-trois pieds d'eau le inoins, et dedans 
quarante pieds et plus; les terres du bord de la mer sont de 
sable, couvertes de pins; le pays, aride. A trois lieues de l'en- 
trée, il y a une rivière qui tombe dans la baye, qui est très 
belle à habiter et où ils prétendent faire la colonie. Ils ne con- 
noissent pas bien le dedans du pays, ny les nations sauvages 
qui l'habitent; ils nomment tous les Sauvages de cette partie 
de la Floride Ghichimèques. 

A treize lieues à l'ouest un quart sor-ouest de Pensacola est 
la Mobile, qui est une baye de plus de seize lieues de tour, 
dans laquelle il tombe une grosse rivière d'eau assez trouble. 
Les terres y sont très belles, couvertes de toutes sortes de 
bois meslés. Si cette rivière court au nord dans les terres, les 
Bayogoulas et les Oumas m'ayant dit que les Quinipissas 
estoient à l'est d'eux, à sept ou huit jours de marche, que 
j'estime environ soixante lieues, ils ne devroient pas estre bien 
loin de cette rivière, quoyqu'ils m'ayent dit qu'ils n'estoient 
point sur le bord de la rivière. Sur la barre, à l'entrée de la 
Mobile, il y a douze à treize pieds d'eau, pas moins ; dedans, 
beaucoup d'eau. C'est sur cette rivière où Fernan Soto 
donna cette fameuse bataille, dont il est parlé dans son His- 
toire de la congueste de la Floride, contre les habitans de la 
Mobile. Le port d'Acusy, dont il est parlé, est Pensacola. 



BAIE DU BILOXI. — LAC PONTCHARTRAIN. 3 1 I 

A quinze lieues à l'ouest de la Mobile, il y a plusieurs isles, à 
trois lieues et demie au large de la terre ferme, où, au nord 
d'une, nous avons mouillé nos navires fort près de terre, par 
vingt-six et trente pieds d'eau, à l'abry des vents d'est, de 
sud-est, sud-sud-ouest et ouest, par uneisleàdeux lieues, et 
du nord-ouest et nord et nord-est, par la terre, à trois lieues 
et demie. Cette isle peut avoir deux lieues de long : le milieu, 
couvert de bois de pins et quelques chesnes; les deux pointes 
sont de sable, couvertes d'herbe en partie et petits haziers. 
A quatre lieues au nord-nord-est de cette rade, il y a une 
baye des Bilocchys, qui peut avoir une lieue de large et pro- 
fonde de cinq lieues, couverte par une isle de deux lieues de 
long. Il n'y a, pour entrer dans cette baye, que sept pieds 
d'eau, où fay fait Vestablissement. A quatre lieues à Test, il 
y a une rivière des Pascoboulas, qui est profonde dedans et 
à l'entrée est barrée de bancs d'huistres, sur lesquels il n'y a 
que trois pieds d'eau. Cette rivière court au nord-ouest et 
ouest, sur laquelle il y a trois villages sauvages nommés Pas- 
coboula, Moctoby et Bilocchy. Le pays y est parfaitement 
beau, plein de chasses aux bœufs, chevreuils et coqs d'Inde. 
A ce que les Sauvages nous ont fait connoistre, il communique 
au Mississipi par des lacs et petites rivières. Au sud-sud- 
est, à quatre lieues de la rade, où on mouille, il y a des isles 
sans nombre pendant dix-huit lieues, jusqu'à dix lieues au 
nord du Mississipi, qui forment une baye avec la terre du 
nord, qui court à ouest environ huit lieues, dont je ne sçais 
pas la largeur, ne l'ayant jamais traversée. Je l'estime de sept 
à huit lieues. Cette baye se communique par une rivière de 
trois lieues de long à un lac, que nous avons nommé de Pont- 
chartrain, qui court à l'ouest vingt ou vingt-cinq lieues, et est 



3 12 LAC MAUREPAS. — RIVIERE D'iBER VILLE. 

séparé du Mississipi par une langue de terre d'un quart de 
lieue. Je ne fais nul doute que ce lac ne se communique à la 
baye par d'autres entrées que celle par où j'ay passé, l'eau 
estant salée dans ce lac, ou du moins saumastre, et qui ne 
vient point de la mer. Par où j'ay passé, le courant du lac en 
sort très fort. A douze lieues, le long de la coste du nord du 
lac, il y a une rivière profonde de deux brasses et demie, par 
où se dégorge un autre lac de six lieues et demie de long et 
trois de large, d'eau douce, dans lequel il y a sept et huit pieds 
d'eau partout, l'ayant traversé. Du fond de ce lac au Mississipi, 
il ne peut pas y avoir plus de demi-lieue environ. Le bord de 
ce lac est un beau pays, de bonne terre. A deux lieues avant, 
dans le lac, du costé du nord, il y a une rivière assez profonde, 
qui serpente beaucoup, et qui vient du Mississipi, dans 
laquelle il en tombe plusieurs qui viennent de dedans les 
terres. Il y a peu de courant; le pays des deux bords est le 
plus beau que j'aye veu dans ce pays là. Le commencement 
de cette rivière est fort petit, venant du Mississipi, au dessus 
des Bayogoulas, qui est barré en plusieurs endroits d'amas 
de bois et d'arbres renversés, qui en empeschent la naviga- 
tion l'espace de six à sept lieues; ce qui seroit facile à nettoyer 
avec un peu de despense, après quoy on pourroit venir de la 
rade où l'on mouille les vaisseaux, avec des bastimens qui 
tireroient cinq et six pieds d'eau, jusques à soixante-dix lieues 
dans le haut du Mississipi, sans trouver de courant. 

Le Mississipy, que nous ne nommons plus que le Malban- 
chya, est le nom sous lequel il est connu de tous les Sau- 
vages de ce pays. L'entrée est par la latitude de 28 degrés 
3o minutes et par 284 degrés 3o minutes, ouest et nord et sud 
dufort de Maurepas. A vingt-huit lieues, à sa sortie à la mer, 



LE MTSSISSIPI ET SES AFFLUENTS INFERIEURS. 



3i3 



elle se fourche en trois branches également larges d'environ 
trois cents ou quatre cents toises, dans lesquelles il y a 
dix brasses d'eau. A une lieue au large, elle est barrée par 
des roches de bois pétrifié et devenu en pierre noire, qui 
résiste à la mer. Il se trouve de ces roches hors de l'eau, 
sans nombre, entre lesquelles il y a d'espace cent pieds, plus 
ou moins, et douze et treize pieds d'eau. Les bas des 
deux bords de la rivière sont des pays noyés, couverts de 
roseaux et joncs jusques à dix et quinze lieues en montant. 
Elle tournoyé beaucoup, et le courant est fort grand, à faire 
une lieue un tiers par heure, quelquefois plus ou moins selon 
les vents, large ordinairement de cinq cents toises et profonde 
de quinze, et dix-huit, et vingt brasses d'eau. Du bas de la mer 
à aller à soixante-quinze lieues dedans, on ne remarque pas 
sur le bord aucun lieu qui ne noyé; il faut entrer dans les 
terres, pour trouver le pays haut, à une demie lieue et tiers de 
lieue. La première rivière qui tombe dedans, que l'on trouve 
en montant, est celle des Ouachas, à soixante lieues à l'ouest 
de la mer, qui n'est pas considérable, sur laquelle il y a trois 
nations différentes fort petites. Environ à cent vingt lieues de 
la mer, on trouve la rivière que les Sauvages nomment Tas- 
senocogoula, nommée par M. de La Salle de Seignelay, qui 
est à sept lieues du village des Oumas,qui se fourche en deux 
branches, une court à Touest-nord-ouest et au nord-nord- 
ouest _, sur lesquelles sont plusieurs villages sauvages, au 
nombre desquels sont les Gadodaquis, distants des Cenys de 
cinquante-deux lieues à l'est un quart sud-est. Il se trouve à 
ce village des chevaux et assez beau chemin jusques aux Ce- 
nys. La rivière, en cet endroit, est large comme la Seine de- 
vant Paris. Peu de courant. Les Oumas comptent, de chez 



3 14 CENIS ET CADODAQUIS. 

eux à aller à ce village en canot, dix jours en chassant avec 
leurs familles. Cela peut faire une distance de soixante-cinq 
lieues, ce qui me paroist assez juste. 

M. de La Salle avoit trouvé que lesCenysestoient au nord- 
nord-ouest de son establissement, et à 3 degrés 1 5 minutes 
de différence nord. Les Espagnols ne comptent que soixante- 
dix lieues. 

Son establissement estoit par 29 degrés 3o minutes, et de 
longitude 278 degrés 3o minutes. 

Les Cenys, par 32 degrés i5 minutes, et de longitude 
276 degrés 3o minutes. 

Les Cadodaquis, par 33 degrés 40 minutes, et de longitude 
278 degrés 3o minutes. 

Les Oumas, par 32 degrés i5 minutes, et de longitude 
281 degrés 2 5 minutes. 

Ces latitudes supposées, je trouverois que le rumb de vent 
des Oumas aux Cadodaquis seroit l'ouest 35 degrés nord- 
ouest, et la distance quarante-six lieues, ce qui a assez de 
rapport à toutes les estimations. Il peut y avoir dix lieues, 
plus ou moins, de distance. 

Jeneparleray point des situations où doivent estre tous les 
pays que nous possédons dans les Outaouas, Illinois etSioux, 
qui sont placés tous trop ouest sur toutes les cartes, qui ont 
esté faites jusques à présent par des gens qui ne sçaventpasce 
que c'est que degrés de latitude ou longitude, ou qui les ont 
fait faire sur les distances d'un lieu à l'autre, que l'on aaccous- 
tumé de compter, sans examiner que tous les tours et détours 
diminuent considérablement les distances en longitude. Par 
exemple, on compte ordinairement de Montréal à Mataouan 
cent dix lieues. Quand j'ay esté à la baye d'Hudson par là, 



FAUSSES POSITIONS DONNÉES PAR LES CARTES. 3l5 

je n'ay trouvé, faisant ma navigation comme sur mer, que 
quatre-vingts lieues à l'ouest, prenant 1 6 degrés du nord, qui 
ne me donneroient que 5 degrés de différence ouest, et eux en 
donnent 8 et plus. Si sur chaque cent lieues ils font de pa- 
reilles erreurs, il s'ensuivroit que Michilimaquina ne devroit 
estre que par 298 degrés, au lieu qu'on le marque par 289, 
plaçant Montréal par 307 degrés eu égard à Québec, que l'on 
marque par 3 10 degrés, quoyqu'il soit plus est de beaucoup : 
ce qui a fait que M. de La Salle, quoyque homme qui passoit 
pour habile, a marqué le basduMississipi, sur la carte qu'il a 
faite, par 273 degrés, d'autres plus nouvelles, par 275 de- 
grés, quoyque nous l'ayons trouvé par 284 degrés 3o mi- 
nutes. Je crois que cela vient de la grande envie qu'il avoit 
de se voir près des mines du Nouveau-Mexique, et engager 
par là la cour à faire des establissemens en ce pays, qui ne 
pourront par les suites qu'estre très-avantageux. De l'esta- 
blissement que j'ay fait à aller par terre aux Akansas il ne 
peut y avoir plus de quatre-vingts lieues, où il se feroit facile- 
ment des chemins, les Sauvages en ayant desjà d'une nation 
à l'autre par terre. C'est à quoy les commandans des nouvelles 
colonies se doivent appliquer pour plusieurs raisons très né- 
cessaires, et ce qu'on ne fait jamais, ne l'ayant pas encore veu 
dans aucune que nous ayons, quoyque ce soient des choses 
faciles à faire, quoyqu'il s'y trouve des montagnes. Des 
Akansas à aller en haut du Mississipi, je n'en peux rien dire, 
seulement que, si ceux qui en ont parlé ont menty comme 
sur le bas, on n'y peut adjouster foi. 

De la rivière du Malbanchia, suivant la coste de la mer jus- 
ques à la baye Saint-Louis, il y a plusieurs rivières et bayes. 
Les rivières qui s'y trouvent ne doivent pas estre fort grosses, 



3l6 BAIE SAINT- LOUIS. 

nos François, s'en revenant par terre, n'en ont trouvé que 
des petites, à soixante lieues dans les terres, qui se peuvent 
grossir, tombant à la mer en se joignant à d'autres. 

On sçait assez ce que c'est que la baye Saint-Louis, dont 
l'entrée, à ce que l'on prétend, est belle, sur la barre de la- 
quelle il y a dix pieds d'eau, et dedans beaucoup; il tombe 
dans cette baye plusieurs rivières, dont il n'y en a qu'une de 
considérable, que l'on nomme rivière aux Cannes, dans 
laquelle il y a beaucoup d'eau. Des bastimens de soixante 
tonneaux monteroient dedans plus de quatre-vingts lieues, à 
ce que l'on m'asseure. 

De la baye Saint-Louis montant dans les terres au nord- 
nord-ouest et nord-est, il y a nombre de nations différentes. 
La plus nombreuse est les Cenys et Asenys, qui ne font qu'un 
village et mesme nation, au sentiment du Canadien qui a de- 
meuré plusieurs années chez eux, estimant qu'ils ne sont pas 
plus de six à sept cents hommes -, les Quélancouchis, qui ha- 
bitent les bords de la mer des environs de la baye Saint- 
Louis, sont quatre cents hommes. 

Les Chomans sont une nation qu'ils croyent aussi nom- 
breuse que les Cenys ; ils disent que cette nation est devers le 
nord-ouest des Cenys, environ à cent vingt lieues près des 
Espagnols, à ce qu'ils leur ont fait entendre. Plusieurs parlent 
un peu espagnol et ne sont pas bons amis avec eux, voilà tout 
ce qu'ils en sçavent. J'ay sceu d'ailleurs que les Espagnols du 
Nouveau-Mexique ont une nation à l'est d'eux, qu'ils nomment 
Xoumanes, qui sont les Chomans, qui sont joints à d'autres 
qu'ils nomment Sinapans, Ismiquilpas, Outoupas, qui leur 
ont fait abandonner des mines les plus riches qu'ils ayent eues, 
qu'ils disent estre à quatre-vingts lieues du Nouveau Mexique; 



DU MEXIQUE A LA BAIE SAINT- LOUIS. 3 17 

par conséquent elles ne doivent pas estre à plus de cent lieues 
des Cenys. Le Nouveau-Mexique est par 2>-] plegrez 20 mi- 
nutes, et 264 degrés 3o minutes de longitude; de manière 
qu'il n'y auroit pas, sur ce pied là, des Cenys au Nouveau- 
Mexique, la capitale de la province, que cent quatre-vingt- 
douze lieues à l'ouest, 17 degrés nord, et la distance de deux 
cents lieues du Vieux-Mexique au Nouveau. Les Espagnols y 
comptent six à sept cents lieues. Un courrier envoyé de l'un 
à l'autre est vingt-huit à trente jours à y aller. Les trois quarts 
du chemin ne sont point habités. Seulement sur le chemin il y 
a des métairies, des auberges, où logent les allants et venants, 
qui sont souvent pillés par les Sauvages. Il y a beaucoup 
d'endroits où on prend trois ou quatre soldats pour escor- 
ter à cinquante lieues de là, où d'autresVous escortent autant 
de chemin. Quand les Espagnols ont esté prendre les débits 
de M. La Salle , ils ont passé de Mexique à Saint-Louis 
de Potosi, qui en est soixante-dix lieues au nord. L'espace 
entre deux est assez peuplé. On ne trouve sur le chemin que 
Zete,qui est un village de cent familles, et Samiel Grande {sic), 
où il y a deux cent vingt familles espagnoles et mulastres et 
métises. On y trouve des métairies, à droite et à gauche, 
assez esloignées les unes des autres. A Saint-Louis, il peut y 
avoir deux cents familles espagnoles, peu d'autres. On y raf- 
fine de l'argent, que l'on tire des mines qui en sont à deux 
lieues, fort abondantes. Cette ville est au nord de la province 
de Zacatecas. De Saint-Louis ils passèrent par Caouïl, qui 
est un bourg à soixante-quinze lieues au nord, habité par en- 
viron trente cinq ou quarante familles espagnoles, qui culti- 
vent du bled d'Inde, font des sucres, du coton, et nourrissent 
des bestiaux. Près de ce village, il y a un bourg sauvage d'en- 






3l8 LES ESPAGNOLS CHEZ LES CENIS. 

viron cent familles au plus, au pied de montagnes fort hautes. 
De ce village à aller à Saint- Louis le pays est toujours mon- 
tagneux. On ne trouve sur le chemin que quelques métairies 
de Sauvages, qui élèvent des bestiaux et cultivent du coton ; 
le pays, peu peuplé. A vingt-cinq à trente lieues, en tirant du 
costé de Test de Caouïl, ils trouvèrent une assez grosse ri- 
vière, large d'une portée de mousquet, qu'ils passèrent en ca- 
not fait de peau de bœuf, que des Sauvages leur firent là. Ils 
la nommèrent Rivière Verte, parce que les eaux paroissent 
vertes. 

De la Rivière Verte, à quarante ou cinquante lieues à l'est, 
ils en trouvèrent une autre, large comme la Charente, où il 
n'y avoit pas tant d'eau, qu'ils passèrent sur des cayeux, et 
de là ils marchèrent de trente à quarante lieues tousjours à 
l'est-nord-est à peu près et trouvèrent la baye Saint-Louis. 

De la baye Saint-Louis, ils furent aux Cenys où ils firent 
trois maisons, et y laissèrent trois moines et six soldats. J'ay 
sceu des Espagnols, que les Sauvages les avoient chassés et 
renvoyés depuis par le mesme chemin par où ils estoient 
venus. Les Espagnols avoient aussi à la baye de Saint Louis 
deux navires de dix-huit canons pour ayder à chasser M. de 
Lassale (sic) ; ils en emportèrent le canon qui y estoit. 

De la baye Saint Louis, tirant au sud, il n'y a de rivières 
considérables le long de la coste que deux, une, à environ 
vingt lieues, où ily a beaucoup d'isles de sable avec peu d'ar- 
bres; à six lieues dedans le pays est haut, plein d'arbres. 

Environ à vingt-cinq ou trente lieues de celle-là, il y en a 
une, qu'ils nomment de plusieurs noms, qui est la rivière 
Bravo, qui est à soixante lieues au nord de Tampique. Les 
habitants de la ville vont à cette rivière pescher et faire du 



RIO BRAVO OU RIVIÈRE DU NORD. 3lO, 

poisson sec dans de certaines saisons. On m'asseure qu'il y a 
beaucoup d'eau dedans, et à l'entrée le pays y est haut, 
montagneux. Cette rivière est la rivière du Nord, qui change 
de nom en plusieurs endroits. A Caoiïil, on la nomme Ri- 
vière Verte, elle vient du Nouveau-Mexique, et passe au nord 
de toutes les montagnes de ce pays-là , hors à deux cent 
cinquante lieues du Mexique, où les caravanes la passent à 
Noël et janvier sur les glaces, le tout au rapport des Espa- 
gnols, que j'ay bien questionnés sur cela. Tanpique ou Pa- 
nuco est une belle rivière; les Espagnols m'ont asseuré que 
de gros vaisseaux y peuvent entrer. Il y a une petite ville, 
aune lieue de l'entrée, dans laquelle il peut y avoir cent famil- 
les. Ordinairement, dans la saison de la pesche, il s'y rend 
nombre de Sauvages pour pescher de toutes parts ; c'est le 
plus grand commerce de tout ce pays-là. Les environs en sont 
peuplés. Quelques métairies assez esloignées les unes des au- 
tres, à une lieue, à deux et quatre, et sept et huit, les unes 
des autres. 

De Tanpique à la ville de Mexique, il y a quatre-vingts 
lieues par de mauvais pays montagneux, peu peuplés. On 
fait souvent sept, huit et dix lieues sans trouver de maisons, 
que quelque cabane d'Indiens misérables. 

De Tanpique à Saint-Louis de Potosi, soixante-dix lieues, 
pays peu peuplé que de petits villages sauvages et métairies 
qui cultivent du coton; la province qui est au nord de la 
rivière de Tanpique, est nommée par les Espagnols Laous- 
teque. Ils nomment les Senys du mesme nom; c'est par les 
Sauvages de la province de Laousteque que sont faits tous 
les beaux ouvrages de coton que l'on voit du Mexique. S'il est 
vrayqu'ilyaitde l'eau à l'entrée de la rivière de Tanpique pour 



320 LES ESPAGNOLS HAÏS DES SAUVAGES. 

de grands navires, il n'y auroit point de difficulté de prendre 
ce pays-là en temps de guerre et se fortifier au nord de la 
rivière. Tous les Sauvages du pays seroient aussitost de 
nostre party, qui sont mescontens des Espagnols, qui sont 
les plus foibles dans ce pays-là. S'ils s'y maintiennent, ce 
n'est que parce qu'ils n'ont qu'un port de mer sur toute la 
coste, qui est la Vera-Crux, et qu'il n'est permis à aucun 
navire espagnol d'aller dans d'autres, de crainte d'y attirer 
les Sauvages sur le bord de la mer, qui sont tous dans les 
terres et ils ne les souffrent pas s'y establir ailleurs, de peur 
qu'ayant des communications avec d'autres nations, ils ne 
les attirassent et ne les joignissent à eux pour les chasser du 
pays. Le commerce de tout ce pays-là ne se fait que par terre 
d'une place à l'autre, en transportant sur des mulets toutes 
leurs denrées et effets à la ville du Mexique ou la Poible et 
de là à la Vera-Crux. Les estrangers trouvés dans le pays 
sont menés dans le Nouveau-Mexique ou dans les provinces 
les plus esloignées. Ils traitent très rudement tous les naturels 
du pays. Les Indiens ou Sauvages qui sont sous la domina- 
tion espagnole payent, par année, au Roi 22 reaies par 
teste; les mulastres qui ne sont pas d'Espagnols payent 
12 reaies; les femmes payent autant que les hommes. 

Si la France avoit une colonie à ces costes, en peu de 
temps elle y deviendroit puissante et seroit en estât de se 
saisir du Nouveau-Mexique avec peu de forces. Un parti de 
quatre à cinq cents hommes, Canadiens et autres, seroit 
plus que suffisant pour cela. — Une colonie en ce pays-là 
sera bien plus facile à faire qu'en tout autre pays, par le peu 
de maladies qu'il y aura en se précautionnant pour cela. 

Je n'ay pas remarqué que le pays fournisse aucun com- 



COMMERCE A FAIRE 321 

merce de luy mesme sans estre cultivé ; je n'y vois que des 
pelleteries qui sont peu de chose. En deux ou trois années 
de résidence, on y pourroit traiter des Sauvages deux à trois 
mille peaux d'ours, quelque autre menue pelleterie peu con- 
sidérable, car, pour en avoir, il faudra envoyer chez les na- 
tions du Nord, ce qui n'en vaut pas la peine et deviendroit 
par les suites fascheux, attendu que les meilleurs hommes 
de la colonie se débanderoient comme ils font en Canada 
pour aller au loin quérir ce que les Sauvages apporteroient 
eux mesmes. Il y auroit un commerce de castors à faire, plus 
grand que celuy qui sort du Canada ; mais il n'y a pas d'ap- 
parence que l'on le permette sans vouloir destruire le Canada 
et ruiner le fermier, joint à ce que je dis que cela feroit dé- 
bander tous les meilleurs hommes pour les aller chercher et 
feroit un tort très considérable et la ruyne de la colonie. Il 
n'est rien de si avantageux pour l'avantage d'une colonie, 
que d'empescher dans les commencemens ces sortes de com- 
merces, qui empeschent son avancement et par un très grand 
nombre d'hommes et les meilleurs qui se débandent et ne 
cultivent point les terres, ni ne se marient. Il y auroit nombre 
de raisons à dire là-dessus, qui demanderoient un meilleur 
escrivain que moy pour les bien détailler. Tout ce que je 
viens de dire là est contre le sentiment de bien des gens, qui 
ont des intérests particuliers à faire, que les commerces 
soient libres. Plusieurs ont de grandes idées de commerce 
de peaux de bœufs sauvages qui se peut faire ; je ne sçais 
qu'en dire. Il est constant qu'il y a beaucoup de ces animaux 
dont les peaux sont très difficiles à transporter sur le bord 
des rivières par leur grande pesanteur. Il n'est point de Sau- 
vage qui en puisse rapporter une de trois à quatre lieues 

IV. ai 



322 PARTI A TIRER DE LA COLONIE 

dans les bois, estant verte. De croire que le Sauvage restera 
sur les lieux à la faire sécher sur-le-champ, c'est de quoy je 
doute. Je connois les Sauvages, qui ne sont pas assez attachés 
à leur interest pour cela. Par les suites, ils le pourront faire, 
mais ce n'est pas une affaire d'une année ni de deux. Des mines 
de plomb, dont on a parlé, du haut du Mississipi, ce n'est 
pas un si grand avantage, à ce qu'il me paroist, de faire des- 
cendre du plomb de six cents lieues du haut d'une rivière, le 
tirer de la mine, quoyqu'on le fasse facilement. Cette facilité se 
peut trouver pour vingt, et trente, et quarante milliers, et cela 
devient par les suites difficile, ce qui ne me paroist pas fort 
avantageux dans le commencement que le pays n'est pas 
peuplé d'hommes. Je suis persuadé que le plomb rendroit bien 
Pestain par ce qu'il cousteroit, de manière que je ne vois pas 
que les personnes qui enverront là dans l'espérance de gros 
retours, les premières années, ne se trompent. Il faudra qu'ils 
ayent d'autres veues et fassent cultiver de tout ce qu'on cul- 
tive aux isles de l'Amérique, et acheter des Sauvages les 
peaux de bœufs et les pelleteries qu'ils apporteront à la co- 
lonie, sans s'embarrasser de les quérir dans les bois. Ce sera 
un commerce seur, et qui ne les consommera pas dans des 
despenses sans retour, et ne débandera pas les hommes de la 
colonie. Je n'en connois pas un meilleur et qui puisse réus- 
sir mieux que dans ce pays là, qui me paroist d'autant plus 
avantageux que, si la France ne se saisit de cette partie de 
l'Amérique, qui est la plus belle, pour avoir une colonie 
assez forte pour résister à celle de l'Angleterre qu'elle a dans 
la partie de l'est depuis Pescadoué jusques à la Caroline, la 
colonie anglaise, qui devient très considérable, s'augmentera 
de manière que dans moins de cent années elle sera assez forte 



BARRIÈRE A OPPOSER AUX PROGRÈS DES ANGLAIS 32 3 

pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les 
autres nations. Car, si on fait réflexion, on verra que nous 
n'augmentons pas dans les isles à proportion des Anglois, 
qui sont des gens qui ont l'esprit de colonie, et quoy- 
qu'ils s'y enrichissent, ne retournent pas en Angleterre 
et restent et font fleurir par leurs richesses et grandes 
despenses ; au lieu que les François les abandonnent , 
et se retirent si tost qu'ils y ont un peu gagné de biçn, ce qui 
vient que ce sont de mauvais pays et qui ne valent pas la 
France. Cela n'arrivera pas, je crois, de la coste de la Flo- 
ride, si la France l'establit, qui est un pays parfaitement 
bon, qui se peuplera promptement, les hommes que l'on y 
enverra n'y mourant pas comme aux Isles, et par là devien- 
dront puissants et, en moins de cinquante ans, joints aux 
Sauvages du pays, seront en estât de tenir en bride toute la 
Nouvelle- Angleterre, qu'il leur sera facile mesme de prendre, 
sans quoy les Anglois de la Nouvelle-Angleterre, s'augmen- 
tant, se jetteront insensiblement dans la coste de la Floride, 
qui est séparée de leur pays par les montagnes des Apala- 
ches, qui est une chaisne de hautes montagnes qui court du 
nord au sud à trente ou quarante lieues dans les terres de la 
Nouvelle-Angleterre. Il se trouve, à la coste de la Floride, 
des perles dans des moules en assez grande quantité dans les 
rivières ; si elles se trouvoient bonnes, cela aideroit au com- 
merce. Je crois que le meilleur et le plus seur est celuy que 
l'on pourra faire avec les Espagnols du Nouveau-Mexique, 
si cette affaire est bien conduite. Il est à croire que les Espa- 
gnols, dans cette appréhension, se feront un establissement 
sur la baye Saint-Louis et aux Genis , croyant par là nous 
empescher d'aller au Mexique : c'est leur seule appréhension. 



322 PARTI A TIRER DE LA COLONIE 

dans les bois, estant verte. De croire que le Sauvage restera 
sur les lieux à la faire sécher sur-le-champ, c'est de quoy je 
doute. Je connois les Sauvages, qui ne sont pas assez attachés 
à leur interest pour cela. Par les suites, ils le pourront faire, 
mais ce n'est pas une affaire d'une année ni de deux. Des mines 
de plomb, dont on a parlé, du haut du Mississipi, ce n'est 
pas un si grand avantage, à ce qu'il me paroist, de faire des- 
cendre du plomb de six cents lieues du haut d'une rivière, le 
tirer de la mine, quoyqu'on le fasse facilement. Cette facilité se 
peut trouver pour vingt, et trente, et quarante milliers, et cela 
devient par les suites difficile, ce qui ne me paroist pas fort 
avantageux dans le commencement que le pays n'est pas 
peuplé d'hommes. Je suis persuadé que le plomb rendroit bien 
l'estain par ce qu'il cousteroit, de manière que je ne vois pas 
que les personnes qui enverront là dans l'espérance de gros 
retours, les premières années, ne se trompent. Il faudra qu'ils 
ayent d'autres veues et fassent cultiver de tout ce qu'on cul- 
tive aux isles de l'Amérique, et acheter des Sauvages les 
peaux de bœufs et les pelleteries qu'ils apporteront à la co- 
lonie, sans s'embarrasser de les quérir dans les bois. Ce sera 
un commerce seur, et qui ne les consommera pas dans des 
despenses sans retour, et ne débandera pas les hommes de la 
colonie. Je n'en connois pas un meilleur et qui puisse réus- 
sir mieux que dans ce pays là, qui me paroist d'autant plus 
avantageux que, si la France ne se saisit de cette partie de 
l'Amérique, qui est la plus belle, pour avoir une colonie 
assez forte pour résister à celle de l'Angleterre qu'elle a dans 
la partie de l'est depuis Pescadoué jusques à la Caroline, la 
colonie anglaise, qui devient très considérable, s'augmentera 
de manière que dans moins de cent années elle sera assez forte 



BARRIÈRE A OPPOSER AUX PROGRÈS DES ANGLAIS 32 3 

pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les 
autres nations. Car, si on fait réflexion, on verra que nous 
n'augmentons pas dans les isles à proportion des Anglois, 
qui sont des gens qui ont l'esprit de colonie, et quoy- 
qu'ils s'y enrichissent, ne retournent pas en Angleterre 
et restent et font fleurir par leurs richesses et grandes 
despenses-, au lieu que les François les abandonnent, 
et se retirent si tost qu'ils y ont un peu gagné de bien, ce qui 
vient que ce sont de mauvais pays et qui ne valent pas la 
France. Cela n'arrivera pas, je crois, de la coste de la Flo- 
ride, si la France l'establit, qui est un pays parfaitement 
bon, qui se peuplera promptement, les hommes que l'on y 
enverra n'y mourant pas comme aux Isles, et par là devien- 
dront puissants et, en moins de cinquante ans, joints aux 
Sauvages du pays, seront en estât de tenir en bride toute la 
Nouvelle- Angleterre, qu'il leur sera facile mesme de prendre, 
sans quoy les Anglois de la Nouvelle-Angleterre, s'augmen- 
tant, se jetteront insensiblement dans la coste de la Floride, 
qui est séparée de leur pays par les montagnes des Apala- 
ches, qui est une chaisne de hautes montagnes qui court du 
nord au sud à trente ou quarante lieues dans les terres de la 
Nouvelle- Angleterre. Il se trouve, à la coste de la Floride, 
des perles dans des moules en assez grande quantité dans les 
rivières ; si elles se trouvoient bonnes, cela aideroit au com- 
merce. Je crois que le meilleur et le plus seur est celuy que 
l'on pourra faire avec les Espagnols du Nouveau-Mexique, 
si cette affaire est bien conduite. Il est à croire que les Espa- 
gnols, dans cette appréhension, se feront un establissement 
sur la baye Saint-Louis et aux Cenis , croyant par là nous 
empescher d'aller au Mexique : c'est leur seule appréhension. 



IX 

LE COMMANDEMENT DE LA GIRONDE 

PROPOSÉ A M. DE SURGERES. 



Le Ministre de la Marine au chevalier de Surgères 

A Versailles, le 5 aoust 1699. 

Vous avez esté informé que le Roy renvoyé le sieur d'Iber- 
ville à la coste de la Floride; mais, comme Sa Majesté ne juge 
à propos d'y renvoyer qu'une frégate, elle ne vous a pas 
nommé pour faire encore ce voyage avec luy. Cependant, si 
vous estiez bien aise d'y aller, soit en second avec ledit sieur 
d'Iberville ou avec le commandement de la fluste la Gironde, 
qui sera jointe à cette frégate, Sa Majesté vous en donneroit 
Tordre; mais vous pouvez vous dispenser de prendre aucun 
de ces deux employs sans craindre qu'elle le trouve mau- 
vais. Faites-moy sçavoir ce que vous serez bien aise de faire 
à cet esgard, aussytost que vous aurez receu cette lettre. 



X 

DISPOSITIONS POUR LE DÉPART DE DTBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

Versailles, le 5 aoust 1699. 

J'ay receu les lettres, que vous m'avez escrites des 25 e et 
28 e aoust du mois passé. 



LA RENOMMÉE ET LA GIRONDE Zl'] 

J'escris à M. du Guay de faire faire à la Renommée le 
gaillard d'avant, que vous avez demandé, afin de pouvoir y 
placer les cuisines; mais je luy recommande de le faire le plus 
léger qu'il se pourra, afin qu'on puisse l'oster sans embarras, 
quand cette frégate sera destinée à d'autres usages qu'à des 
voyages de long cours. 

Je luy marque aussy de préparer la fluste la Gironde, afin 
qu'elle puisse vous suivre. C'est un bon bastiment, qui sera 
mesme en estât de se défendre avec les Canadiens qui sont à 
la Rochelle et qu'il faudra y faire embarquer. Le sieur du 
Guay vous donnera les deux felouques que vous demandez. 
Faites avec luy un estât de tous les vivres qu'il faudra que 
vous portiez, afin d'en laisser pour un an à la garnison, qu'il 
sera à propos de composer de cent hommes. Marquez-y 
aussi ce que vous jugerez à propos de porter de munitions 
pour le fort. 

Sa Majesté trouve bon que vous meniez avec vous l'Espa- 
gnol de Saint-Louis du Potosy que vous avez amené, et j'es- 
cris au sieur du Guay de le faire passer sur le pied des Cana- 
diens. 

Pour ce qui est des autres Espagnols dont vous ne vous 
souciez pas, j'escris au sieur du Guay de les envoyer à Saint- 
Domingue et de leur donner quelques mauvaises hardespour 
se couvrir. 

Je ne doute pas que vous ne rapportiez à vostre retour des 
mémoires exacts et fidèles, qui mettront le Roy en estât de 
décider avec certitude s'il luy convient ou non de garder cet 
establissement. 

Vous ne devez pas douter que je ne fasse valoir vos ser- 
vices auprès d'elle, et que je ne profite avec plaisir des 



328 PLAN DE D'iBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 

occasions que j'aurois de vous procurer votre avancement. 
J'attends tousjours la carte de la coste de la Floride que 
vous devez nVenvoyer. 



XI 



CE QUE D'IBERVILLE SE PROPOSE DE FAIRE 

DANS SA CAMPAGNE. 



D'Iberville au Ministre de la Marine. 

n aoust 1699. 
Monseigneur, 

Voylà un estât des choses nécessaires, tant pour le fort de 
Maurepas que pour ce qu'il faudra dans ce dernier voyage. 
Il sera nécessaire pour l'achat de ce mémoire d'environ dix 
mille livres. Je l'ay supputé à peu près; il est difficile de le 
sçavoir au juste, car il y a des choses qui coustent plus une 
année que l'autre et d'autres moins. Il me paroist qu'il est 
à propos dans ce voyage, pour bien connoistre ce pays-là, d'y 
avoir un bon fort, le plus près de la rivière qu'il se pourra, de 
connoistre le dedans des terres et tous les lieux habités tant 
par les Sauvages que des Espagnols, et des facilités pour y 
aller par terres et par rivières. 

Mon dessein pour cela seroit d'aller au fort de Maurepas en 
droiture d'icy, sans arrester à aucune des isles en passant, où 
estant arrivé, je feray partir aussitostmon frère de Bienville, 
que j'ay laissé au fort avec cinquante Canadiens, pour monter 



PLAN DE d'ïBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 329 

le Mississipy avec les felouques et canots d'escorce, jusqu'à la 
rivière de Tassenocogoula (sic), qu'il remontera jusqu'aux 
Cadodaquis, auquel je donneray ordre d'envoyer un canot 
d'escorce dans chacune des branches que cette rivière fait, 
avec trois hommes dans chaque canot et un Sauvage pour 
guide, pour remonter ces deux branches jusques où elles se- 
ront navigables et voir les nations qui sont dessus, et s'infor- 
mer s'il ne trouvera point de mines, lesquels descendront aux 
Cadodaquis attendre le retour de mon frère, auquel je donne- 
ray ordre d'acheter des chevaux à ce village et aux Genis, où 
il se rendra par terre, prenant le plus de connoissance qu'il 
pourra du pays et de l'esloignement des habitations espagnoles, 
et des facilités d'y aller par terre et par rivière. Je luy donne- 
ray rendez- vous à la baye Saint- Louis, à l'habitation que 
M. de La Salle avoit faite, distante du Mississipi de cent trente 
lieues environ, à deux mois du jour de son départ du fort, où 
nous nous attendrons l'un l'autre dix ou douze jours, et moy 
je m'occuperay à connoistre le Mississipi et ses environs, s'ils 
ne sont pas connus, et à chercher un bon port et suivre la 
coste jusqu'à la rivière de Panuco ou Tampique, pour prendre 
connoissance de toute cette coste et des havres, si vous croyez 
que ce soit une chose nécessaire et qui puisse servir par les 
suites, et que cela ne donne point de jalousie aux Espagnols 
de nous voir sonder la coste, qui retourne au sud depuis la 
baye Saint-Louis jusqu'à Panuco, qui est leur dernier esta- 
blissement sur le bord de la mer, en tirant au nord de laVera- 
Cruz. Ils en ont de plus nord dans les terres, à soixante ou 
huitante lieues. Faisant cette tournée en revenant de Panuco, 
je me rendray à la baye Saint- Louys au rendez-vous, où, sur 
les nouvelles que mon frère me donneroit, j'irois voir moy- 



330 PLAN DE D'iBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 

mesme ce qu'il auroit veu, ou autre chose qu'il n'auroit pas 
veu et appris des Sauvages, et de là m'en reviendray joindre 
les felouques aux Cadodaquis pour me rendre aux vaisseaux, 
que j'auray renvoyez à la rade de Maurepas de la baye Saint- 
Louis, et de là en France. 

Si vous ne jugez pas à propos que je fasse cette tournée 
avec les vaisseaux, j'iraymoy-mesmedans les terres avec mon 
frère voir ce que je dis ci-dessus. 

Allant avec les vaisseaux où je dis, j'aurois bien besoin 
d'une petite frégate de cinquante à soixante tonneaux qui 
allast bien ; les traversiers que j'ay là ne sont bons que de vent 
arrière ; ils ne vont point à la bouline. Je seray obligé d'en 
amener un, auquel il faudra bien du temps à remonter de 
Panuco au fort ; cela fait souvent bien perdre du temps et fait 
un très grand tort. Si vous agréez de m'en donner une, il y en 
a une à vendre à La Rochelle, de dix canons, bastie près de 
la porte de Charente depuis deux ans, qui coustera entre six 
à huit mille livres, très bonne voilière, faite pour la course. 

Je serois bien aise d'emporter pour la Renommée dix mois 
de vivres, car je compte d'estre à la coste au moins quatre 
mois; j'en chargeray pour cela dans la Gironde ce que je 
ne pourray porter. 

Si la Gironde ne reste pas à la coste après s'estre deschar- 
gée des effets pour le lieu, il luy suffira de luy donner huit 
mois de vivres. 

Je vous prie, Monseigneur, de vouloir me donner vos ordres 
sur la conduite que j'auray à tenir avec les Espagnols : si, en 
arrivant là, je trou vois qu'ils eussent pris le fort, s'ils l'a voient 
attaqué et qu'ils se fussent retirés, ce que j'auray à faire à l'es- 
gard de Pensacola dans ce cas, et si je ne leur rendray pas 



PLAN DE D'iBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 33 1 

la pareille et les chasseray de là, m'emparant du port, estant 
le meilleur ; s'ils Font abandonné et qu'il se trouve le meilleur 
du pays, si je ne m'en empareray point pour le garder, de 
crainte qu'ils se ravisassent, sçachant que nous n'en au- 
rions pas de bon. 

S'ils ont fait un nouvel establissement aux Genis, pour 
nous empescher par là la connoissance de leurs mines. 

Ces Cenis sont connus par M. de La Salle quatre ans de- 
vant que les Espagnols y ayent esté, et où ils ont pris nos 
François, quoyque dans la guerre, par le traité de paix, il me 
paroist qu'ils doivent tout rendre. Si on ne les veut pas 
chasser ouvertement, on le pourroit faire faire par les Sau- 
vages, si vous le jugez à propos, sans que nousparoissions. 

Si vous prévoyez, Monseigneur, que je puisse avoir 
quelque démeslé avec le fort de Pensacola, ne seroit-il point 
bon que j'emportasse avec moy quelques bombes et un ou 
deux mortiers et les choses qui y conviennent, portatifs 
comme ceux que j'avois au Nord, pour avoir et réduire ces 
gens-là sans exposer mes équipages ; le lieu est assez avan- 
tageux pour eux. 

La Renommée est carénée d'un bord, demain on luy ca- 
rénera l'autre. Je la fais doubler de sapin, six virures de cha- 
que bord pour conserver le franc-bord. Ayant remarqué que 
le Marin et la Badine avoient esté piqués de vers, j'en feray 
faire autant à la Gironde. 

Je ne vois pas estre en estât de partir des rades devant le 
quinziesme de septembre, et me rendre au fort au commen- 
cement de décembre. 

Je feray le mémoire des vivres de cent hommes de gar- 
nison pour une année, un peu fort en farine et en légumes, 



332 PLAN DE D'iBERVILLE POUR SON SECOND VOYAGE 

car dans ces commencements cTestablissement on a des vi- 
sites de Sauvages. On ne peut pas se dispenser de leur don- 
ner à manger, comme ils nous le donnent quand nous allons 
chez eux, et il est mesme à propos de le faire pour leur donner 
de nous une idée plus avantageuse que celle qu'ils ont des 
Espagnols. Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir ordon- 
ner à M. du Guay, si je luy demande quelque chose que j'au- 
rois oublié de marquer sur le mémoire que je vous envoyé, 
de me le donner. Je ne crois pourtant pas avoir rien oublié 
de marquer de ce qui m'est nécessaire. 

J'ay donné ordre à M. Remy, qui copie la carte de la ri- 
vière du Mississipi et des environs, de vous l'envoyer de La 
Rochelle, aussitost qu'elle sera faite. Je ne doute pas que 
vous ne l'ayez à présent. 



Monseigneur, 

Je supplie très humblement Vostre Grandeur de ne trouver 
point mauvaises mes importunités continuelles pour mon 
avancement, que je vous supplie très humblement de m'ac- 
corder avant mon départ, et de considérer qu'il me feroit 
faire un si long voyage avec plus de plaisir et de satisfaction, 
et de connoistre, Monseigneur, par cette grâce, que vous 
estes content de moy et de mes services, vous promettant, 
Monseigneur, que je continueray à faire tout mon possible 
pour que vous le soyez encore davantage à mon retour. 

Je suis, avec un très profond respect, Monseigneur, votre 
très humble et très obéissant serviteur. 

D'Iberville. 



XII 

DOUBLAGE DES BATIMENTS 

ENVOYÉS AU MISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine à M. du Guqy. 

Versailles, ce 19 août 169g. 

J'approuve que vous fassiez donner à la Renommée et à la 
Gironde un doublage de cinq ou six virures à la flottaison. 
Il faut aussy que ces deux bastimens puissent partir au 
commencement de septembre. Faites avec le sieur d'Iber- 
ville, qui le doit commander, un estât des vivres et hardes 
qu'il faut pour la garnison, de ce qu'il faut aussy pour le fort 
et des présens à faire aux Sauvages, dont on aura besoin 
pour faire la descouverte du pays, et envoyez-le-moy avec 
l'estimation, afin que je vous en fasse remettre les fonds; 
cependant commencez à préparer le tout pour éviter qu'il n'y 
ait aucun retardement. 

Je vous envoyeray au premier jour la liste des officiers qui 
doivent commander ces deux bastimens. 

Cependant, je suis bien aise de vous faire sçavoir que Sa 
Majesté a donné le commandement de la Gironde à M. le 
chevalier de Surgères. Il est nécessaire que vous y mettiez 
pour escrivain le nommé Legrand, l'un des entretenus extra- 
ordinairement au port de Rochefort. 



XIII 
AVIS DE PROJET D'ÉTABLISSEMENT DES ANGLAIS 

a l'embouchure d'une rivière 
qui mène du lac ériê au golfe du mexique. 



Le Ministre de la Marine à M. d'iberville. 

Versailles, 19 aoust 1699. 

Il m'a esté remis une carte, que je vous envoyé, d'une 
rivière qui court presque nord et sud d'auprès du lac Erié 
au golfe du Mexique, à l'emboucheure de laquelle on prétend 
que des François réfugiez en Angleterre ont dessein de s'es- 
tablir. 

Je vous envoyé aussy une lettre qui m'a esté escrite sur ce 
sujet. Faites-moy sçavoir si vous avez eu quelque connois- 
sance de cette rivière, soit par le Canada, soit par le golfe du 
Mexique, et si vous croyez qu'on doive adjouster foy à cet 
advis, et, en ce cas, laquelle des rivières que vous avez veues 
en costoyant la coste de la Floride vous croyez que ce soit. 
Marquez-moy tout ce que vous penserez sur ce sujet, et vous 
pouvez mesme garder cette carte pour vérifier ce qui en est , 
quand vous serez sur les lieux, si vous avez occasion de le 
faire. 

J'escris à M. du Guay de commencer l'achapt des choses 
que vous estimez nécessaires pour le voyage que vous devez 
faire, et de préparer aussy les vivres et les habits de la gar- 
nison. Il faut que vous vous mettiez en estât de partir dans le 
quinze de septembre au plus tard. 



OFFICIERS DES DEUX NAVIRES ET DE LA COLONIE 335 

XIV 

Marly, du 24 aoust 1699. 
Liste des officiers de marine choisis par le Roy pour servir 
sur les frégate et Jluste cy-après nommées, armées à 
Rochefort. 

La Renommée : 

Le sieur d'Iberville, capitaine de frégate, commandant. 
Le sieur de Ricouart, lieutenant de vaisseau. 
Le sieur Duguay, enseigne. 
Le sieur Desjordy-Moreau, enseigne en second. 
Le sieur de La Haute-Maison , autre enseigne , et de la 
compagnie de Rossel. 

De Sainte-Hermine, garde de la marine. 
Soldats, 25. De Rossel. 

La Gironde : 

Le sieur chevalier de Surgères, capitaine de frégate. 
Le sieur de Villautreys, enseigne de vaisseau. 
Le sieur de Courserac, id. en second. 



Versailles, 3o aoust 1699. 

Sa Majesté ayant fait choix du sieur de Sauvolle, enseigne 
de vaisseau, pour commander dans le fort de la baye de 
Biloxy et aux environs, elle luy ordonne de faire les fonctions 
de commandant jusqu'à nouvel ordre, et aux officiers, sol- 
dats et autres qui y sont entretenus, de le reconnoistre en 
ladite qualité, et de luy obéir en tout ce qu'il leur ordon- 
nera concernant le service de Sa Majesté, etc. 

Fait, etc 



336 ARMEMENT DE LA RENOMMÉE ET DE LA GIRONDE 

Sa Majesté ayant fait choix du sieur de Bienvilie, garde de 
la marine, pour commander dans le fort de Biloxy et aux en- 
virons, sous les ordres et en l'absence du sieur de Sauvolle, 
commandant dudit fort, elle mande audit sieur de Sau- 
volle de le faire reconnoistre en qualité de commandant en 
second dans ledit fort des officiers, soldats et autres qui y 
sont entretenus. Voulant Sa Majesté qu'ils luy obéissent, 
lorsqu'il sera chargé des ordres dudit sieur de Sauvolle et en 
son absence. 

Fait, etc. 



XV 

PRÉPARATIFS POUR LE DÉPART. 



Le Ministre de la Marine à M. du Guay. 

A Marly, le 26 août 169g. 

Il est nécessaire que vous fassiez travailler sans perte de 
temps à l'armement de la Renommée et de la Gironde. Je 
fais remettre à Rochefort les fonds nécessaires pour la levée 
de leurs équipages, et je vous envoyé la liste des officiers qui 
les doivent commander. Elles porteront, outre leurs équipa- 
ges, les Canadiens, qui sont à Rochefort et qui y seront dis- 
tribuez comme les sieurs d'Iberville et de Surgères le con- 
viendront entre eux. 

Je fais remettre aussy à Rochefort une somme de dix mille 
livres à compte des achapts qu'il faudra que vous fassiez 
faire pour ce pays, qui consisteront en vivres et hardes pour 



COMPTE DES HOMMES RESTES AU BILOXI 33y 

la garnison, suivant les advis dudit sieur d'Iberville, en 
quelques présens pour les Sauvages et quelques ustensiles 
et munitions nécessaires pour le fort, à la réserve du canon 
et des boulets et de la poudre, que vous prendrez dans les 
magazins, suivant l'ordre que vous en trouverez ci-joint. 

Je vous envoyé le rôle, que ledit sieur d'Iberville m'a 
remis des officiers-majors, officiers mariniers et matelots, 
Canadiens, flibustiers, ouvriers, engagez, soldats et mousses, 
qu'il a laissés dans le fort qu'il a fait construire dans la baye 
de Biloxi. 11 est nécessaire que vous leur fassiez leur des- 
compte à tous pour le reste de cette année, à commencer 
par les officiers-majors, du 2 de may que ledit sieur d'Iber- 
ville les a fait reconnoistre sur le pied de 200 livres par mois 
pour le commandant, de 100 livres pour le commandant 
en second et 75 livres pour celuy qui fait les fonctions de 
major, et, à l'esgard de tous les autres, vous en ferez faire le 
descompte du jour qu'a deu commencer la solde d'un chacun, 
en suivant le différent pied de leurs engagemens. Vous en 
arresterez ensuite le montant, et vous me l'envoyerez pour 
pouvoir en faire le fonds, sur lequel sera prise la despense 
des habits et hardes qu'il faudra leur envoyer et la subsis- 
tance de ceux qu'ils devront faire nourrir sur leur solde, et 
c'est ce qu'il faudra que vous m'expliquiez par cet estât. 

Je vous envoyé aussy un mémoire, que ledit sieur d'Iber- 
ville m'a remis, de ce qu'il a fait payer aux flibustiers qu'il 
a pris à Saint-Domingue, pour vous en servir et faire le des- 
compte. A l'esgard des munitions nécessaires pour le fort et 
pour les présents à faire aux Sauvages, vous trouverez cy- 
joint Testât, que ledit sieur d'Iberville m'en a envoyé, que 
vous rectifierez avec luy. 

IV. 22 



338 VIVRES ET MUNITIONS POUR LE BILOXI 

Je vous envoyé encore un autre estât de ce que ledit sieur 
d'Iberville a laissé dans la baye de Biloxi, certifié par l'offi- 
cier qui y commande ; vous le remettrez au magasin général 
pour y avoir recours en cas de besoin. 

Je vous feray remettre aussi quelques fonds d'avance pour 
les Canadiens qui doivent s'embarquer sur ces frégates : en- 
voyez-m'en le rôle et marquez-y ce que chacun d'eux gagne 
par mois. 



Munitions de guerre pour le fort de Biloxi, qui seront 
tirées des magasins de la marine à Rochefort . 

Deux pièces de canon de fer, du calibre de 12 livres. 

Six de 8. 

Trois cents boulets de 12. 

Douze cents boulets de 8. 

Quatre cents paquets de mitraille de 12 et de 8. 

Cinq cents boulets de 6 livres. 

Sept milliers de poudre à mousquet. 

Dix-huit.... 



XVI 
LE ROI NOMME D'IBERVILLE 

CHEVALIER DE SAINT-LOUIS, AINSI QUE SURGÈRES. 



Le Minisire de la Marine à M. d'iberville. 

A Versailles, le 26 aoust 1699. 

Je suis bien aise de vous donner advis que le Roy vous a 
fait chevalier de Saint-Louis, aussy bien que M. le chevalier 
de Surgères, qui a fait avec vous le voyage du Mississipy. 
Vous devez estre persuadé qu'en continuant de bien servir 
je vous procureray avec plaisir de nouvelles grâces de Sa 
Majesté. 

Je donne ordre à M. du Guay de faire préparer sans perte 
de temps les vivres nécessaires pour la garnison que vous 
avez laissée au fort de la baye de Biloxi, qu'il faudra aug- 
menter jusqu'à cent hommes, suivant qu'il vous sera plus 
amplement expliqué par vostre instruction. Je crois qu'il 
sera nécessaire que vous laissiez à ces cent hommes pour un 
an de vivres, en cas que le pays n'en puisse pas produire 
pour une partie de leur subsistance. C'est sur quoy vous ré- 
glerez l'achapt de ces vivres avec ledit sieur du Guay. Il faut 
aussi porter quelques hardes à ceux qui sont restés dans le 
pays, et c'est encore ce que vous examinerez et que vous ré- 
glerez avec ledit sieur du Guay. 

A l'esgard des munitions que vous demandez pour le fort 
et pour faire des présens aux Sauvages, j'escris audit sieur 
du Guay de les achepter, suivant vostre advis, mais je vous 



340 LE SUEUR S'EMBARQUE AVEC D'iBERVILLE 

prie de n'en prendre que le moins que vous pourrez, afin d'en 
diminuer les despenses et de donner de si bons ordres sur les 
lieux, qu'il ne s'en fasse aucune dissipation. 



XVII 



D'IBERVILLE AUTORISE A RECEVOIR 

SUR SON BORD LE SUEUR, QUI PASSE AUX SIOUX. 



Le Ministre de la Marine au sieur Alberville. 

A Versailles, le 26 aoust 1699. 

Le sieur Lesueur, du Canada, ayant engagé quelques pai- 
ticuliers de Paris à s'intéresser avec luy dans la recherche 
de quelques mines, qu'il prétend avoir trouvées dans le pays 
des Sioux, Sa iMajesté luy permit, il y a deux ans, d'y aller 
et d'y mener quelques Canadiens ; mais, Sa Majesté ayant 
jugé à propos de révoquer cette permission, ledit sieur Le- 
sueur a demandé à y aller par l'emboucheure de la rivière du 
Mississipy, en la remontant jusqu'au pays des Sioux. Sa Ma- 
jesté a bien voulu le luy accorder, et son intention est que vous 
le fassiez recevoir sur les vaisseaux que vous commandez, 
avec les hommes nécessaires pour l'équipage de deux canots, 
quelques ouvriers et quelques munitions, qui luy seront néces- 
saires, et en cas qu'il n'ayt pas assez d'hommes avec luy pour 
les deux canots , elle désire que vous lui permettiez d'en 
prendre de gré à gré le nombre qu il luy faudra parmy les 
Canadiens que vous devez mener avec vous, ou ceux qui 
pourront s'estre rendus au fort que vous avez fait bastir. 



XVIII 

Le Ministre de la Marine au sieur du Guay. 

A Versailles, le 26 août 1699. 

Le Roy a permis au sieur Lesueur, du Canada, de s'em- 
barquer avec huit ou dix hommes sur les vaisseaux qui vont 
au Mississipi. J'escris au sieur d'Iberville de les y recevoir 
avec les choses qui luy sont nécessaires pour monter au pays 
des Sioux. Il payera la solde et la subsistance de ces hommes, 
et il faut que vous l'en fassiez convenir avec le commis du 
munitionnaire. 



XIX 



PROJETS D'ETABLISSEMENT DES ANGLAIS 

SUR LE MISSISSIPI. 



D'Iberville au Ministre de la Marine. 

La Rochelle, ce 3o aoust 1699. 

Monseigneur, 
J'ay receu la carte que vous m'avez fait l'honneur de m'en- 
voyer de la rivière du Saint-Esprit; je ne sçay qu'en penser 
et de la descouverte des Anglois et François réfugiés. J'ay 
bien connoissance qu'il est party de New- York des gens 
pour cela, il y a sept années, au nombre de douze hommes, 



342 SUR LA RIVIÈRE DESCENDUE PAR LES ANGLAIS 

et des Maheingans, qui sont des Sauvages que nous nom- 
mons Loups, pour remonter la rivière des Andaste, qui est 
dans la province de Pensylvanie, jusqu'à la rivière Ohio, que 
Ton prétend qui se joint à la rivière Ouabache et tombe 
ensemble dans le Mississipi. C'est le sentiment de tous les 
François que nous avons , qui ont voyagé en ces quartiers, 
auxquels je n'adjouste nulle croyance, n'ayant jamais appro- 
ché de la rivière Ohio pour la connoistre, que les Sauvages 
disent estre fort belle, où sont souvent les Sonnontouans en 
chasse. 

Il n'est point venu à ma connoissance qu'il tombe dans le 
Mississipi de rivière considérable, venant de l'est, que la ri- 
vière des Chicachas, qui est peu de chose, et je suis bien cer- 
tain que le nommé Sailly n'a pas descendu sur le Mississipi. 

Si ce que l'on me marque de son voyage et de la sortie de 
cette rivière du Saint-Esprit dans le golfe du Mexique est vray, 
et que l'emboucheure est à environ huitante à cent lieues à 
l'est de la baye du Saint-Esprit, elle devroit tomber dans 
la rivière des Apalaches, et ce seroit celle, apparemment, 
par où Fernan Soto monta dans les terres pour la conqueste 
de la Floride, suivant les mémoires qui en ont paru, qui me 
paroissent fabuleux. 

Les Espagnols estant habitués dans la baye des Apala- 
ches, selon les apparences, dans la meilleure rivière qui y 
tombe, qu'ils y occupent depuis nombre d'années, ne laisse- 
ront pas prendre possession de cela à d'autres, le fond de 
cette baye des Apalaches n'ayant pas plus de dix lieues de 
large est et ouest. 

Je ne vois pas que cette rivière descouverte par le nommé 
Sailly puisse estre autre que celle de la Mobile ou celle 



SUR LA RIVIÈRE DESCENDUE PAR LES ANGLAIS 343 

d'Apalachicoli, qui est à environ soixante-cinq lieues à Test du 
Mississipi et à vingt-cinq ou trente lieues à l'ouest des Apala- 
ches, sur laquelle j'ay l'honneur de vous escrire et vous mar- 
quer que des Espagnols de la Havane l'avoient habitée de- 
puis treize années. Il se pourroit qu'il n'y auroit pas cela et 
qu'ils ne l'auroient occupée que sur l'advis qu'ils auroient eu 
que les Anglois l'auroient descendue et descouverte par les 
terres, comme nous avons fait du Mississipi, de crainte 
qu'ils ne la vinssent occuper par mer, comme ils ont voulu 
faire du Mississipi, ayant sceu que nous le devions faire. On 
m'a asseuré que cette rivière d'Apalachicoli estoit grande. Il 
est à croire que les Espagnols s'y opposeront. 

Je ne vois pas que ce puisse estre celle qui tombe dans la 
baye de Pensacola, dont les Espagnols occupent l'entrée. 

La rivière de la Mobile est bien assez grande pour cela et 
vient du nord-nord-est. Je n'ay pas remarqué que l'entrée eust 
aucun rapport avec celle du Saint-Esprit de dessus la carte 
que j'ay; elle est si près du fort de Maurepas que je se- 
rois en estât de les chasser de là, et j'en aurois eu quelque 
connoissance pendant mon séjour là. Mon sentiment sur 
cette rivière est que c'est celle d'Apalachicoli. Il ne seroit pas à 
souhaiter que les Anglois l'occupassent, car cela feroit un tort 
considérable à l'establissement que l'on a dessein de faire 
à cette coste. Je crois bien que les Espagnols s'y opposeront; 
mais ce sont des gens si peu capables de cela, que je crois 
qu'ils auront besoin d'aide, ce que je pourrois faire, sans que 
cela parust prémédité, en passant par-là, ce qui ne me des- 
tourne pas de mon chemin. On pourroit leur offrir nos ser- 
vices pour les chasser d'une place qui ne leur appartient 
pas, en aidant les Espagnols à s'y maintenir, ce qui ne pourra 



344 ANGLAIS ET PROTESTANTS RÉFUGIES 

estre désavantageux à nostre establissement d'avoir les 
Espagnols là. 

Depuis mon arrivée, j'ay escrit à Londres pour sçavoir des 
nouvelles des navires partis l'année dernière de Londres 
pour aller establir cette rivière, qu'ils disent estre Mississipi. 
On me mande que l'on attend de jour en jour le retour de 
deux navires partis l'année dernière pour cela, qui ont deu 
relascher à la Caroline, d'où ils sont repartis pour continuer 
leur voyage. L'un est commandé par un capitaine nommé 
Bank, que j'ay pris deux fois à la baye d'Hudson, qui est un 
estourdy peu capable-, l'autre, sur lequel roule l'entreprise, 
s'appelle Leu, qui est François. Un nommé Lamale est à 
Londres, prest à partir, à la première nouvelle de leur arri- 
vée, avec deux bastiments, et disent mesme que sans nouvelle 
ils partiront au mois d'octobre, ce que je ne crois pas. Ils ne 
parlent à Londres que du Mississipi; que si je me mets d'un 
bord, ils se mettront de l'autre. Je vois bien qu'ils ne disent 
cela que pour cacher leur dessein d'habiter la rivière qu'ils 
nomment du Saint-Esprit. 

Si vous avez dessein, Monseigneur, de me faire passer au 
cap Saint-Antoine à la rivière d'Apalachicoli, pour voir ce 
qui se passe, et si ce n'est pas là où les Anglois habitent, je 
pourrois détacher du cap Saint -Antoine la Gironde pour 
aller droit au fort de Maurepas, et moy faire la route d'Apa- 
lachicoli, et de là au fort. Si vous aviez dessein que j'aidasse 
les Espagnols en quelque chose, il seroit absolument néces- 
saire que j'eusse une petite frégate de huit ou dix canons, 
avec quarante hommes. Il y en a une à La Rochelle très 
bonne et neuve, qui ne coustera pas plus de 6 à 7,000 livres, 
et très propre pour cela 



EMBARRAS QUE CAUSERAIT LEUR ÉTABLISSEMENT 345 

Je vous demande, s'il vous plaist, dans mes instructions, un 
article sur ce que je feray, en cas que je trouve ces François 
réfugiés ? 

M. du Guay fait travailler à Tachât des choses dont j'ay 
besoin; je n'ay pas sorti la Renommée de la rivière, quoy- 
qu'elle soit preste à partir, n'ayant encore pas d'officiers 
nommés. Elle sera en estât de sortir en tout temps de la ri- 
vière, ne tirant que quatorze pieds d'eau. 

Il sera nécessaire d'armer les Canadiens que j'emmène 
chacun d'un bon fusil. M. du Guay ne le fera pas sans un 
ordre. Si ceux qui ont fait cette carte de la rivière du Saint- 
Esprit avoient mis les noms de quelque nation sauvage, je 
verrois au juste où elle est; si on pouvoit savoir cela, ce se- 
roit avantageux. 

Je suis avec un très profond respect, Monseigneur, vostre 
très humble et très obéissant serviteur. 

D'Iberville. 



1 Si je trouvois à la rivière d'Apalachycoly les Anglois, ou 
Franses réfugiés, et que vous ne jugiés pas à propos que je les 
chasse seulle de là où ils seront, et suposé qu'il soit à d'austre 
rivière, ne pourroige pas envoyer aufrir mes servisse pour 
sela aux Espagnolle d'Apalache ou les plus près deux, 
pour les engager à les chasser, en leur aidant ? 

Le tout suposé que sela ne manpesche pas la découverte 
du dedans des terre et des mines Espagnolle, car il me paret 
que s'est une des prensipalle chose à connoistre de ses pais, 

I. On a reproduit dans ce postscriplum la manière d'écrire de d'Iberville. 



34-6 EMBARRAS QUE CAUSERAIT LEUR ÉTABLISSEMENT 

quoyqu'il soit de la dernière conséquance de ne pas lesser 
establir d'autre nations que les Espagnolle à Test de nous, 
parcequ'il seroient ennestat de nous atendre pour le retour à 
laterage de la sonde des tortue sèche, qui est une chose à 
connoistre pour la ceureté du retour de sete navigation pour 
Baama ou à la rivière de Carlos. 

De les léser s'establir à l'ouest de nous, sela nous genneroit 
dans le commerce que nous pourrons faire avec les Espagnolle 
du Mexique et nous austroit la facilité du commerce des 
mines, de manière que mon santimant est qu'il ne faust pas 
apsolument les lesser établir à sète causte et les en chasser, 
sou quelque prétexte de querelle entre eux et moy, et sy la 
rivière qu'il aucupe est la meilleure, l'aucuper, sannetant 
rendu le mestre, se que je pourois faire faire par mes Gan- 
nadiens, comme des jeans sans aveu et qui coure les bois. 

Un mot d'avis sur cela me suffirat, sans que cela paresse 
dans mes ordre. 

Je seres bien aise d'avoir un mortié et 1 5o bombe et se 
qui y convien. Il nancouste point d'homme. Je trouveré bien 
le moyen de leurs faire avoir sela, sans qu'il parut que je 
leurs use donné et qu'il me l'orest anlevez. 

D'Iberville. 



XX 

REMONVILLE AUTORISÉ A ACCOMPAGNER 
D'IBERVILLE. 



Le Minisire de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Fontainebleau, le i5 septembre 1699. 
Le sieur de Rémonville, qui est connu de vous, estant bien 
aise de vous accompagner dans le voyage que vous allez faire 
au Mississipy, il est nécessaire que vous le receviez sur vostre 
vaisseau avec un valet. Il s'accommodera avec vous pour sa 
subsistance. Comme c'est un homme qui m'est recommandé 
et que je considère, vous me ferez plaisir de le traiter le plus 
favorablement que vous pourrez. 



XXI 



PASSAGE ACCORDE A UN MISSIONNAIRE 

ENVOYÉ AUX AKANSAS 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Fontainebleau, le i5 septembre 1699. 
Le Supérieur des Missions Estrangères, ayant demandé 
passage, sur les vaisseaux que vous commandez, pour un 
missionnaire qu'il envoyé aux Akansas, espérant qu'il join- 
dra plus aisément par le Mississipy que par Québec ceux qui 



348 INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 

sont desjà parmy cette nation, le Roy a bien voulu le luy 
accorder, et il faut que vous le receviez sur vostre frégate et 
que vous luy donniez vostre table, dont vous serez payé 
comme d'un officier surnuméraire. 



XXII 



Mémoire pour servir d'instruction au sieur d'iberville, 
capitaine de frégate légère, commandant la Renommée. 

Fontainebleau, 22 septembre 1699. 

La descouverte que le sieur d'iberville a faite de l'embou- 
cheure de la rivière du Mississipi et la confiance que Sa Ma- 
jesté prend en luy, l'ont engagée à le choisir encore pour 
commander les vaisseaux qu'elle veut renvoyer en ce pays 
pour perfectionner et s'asseurerla possession de l'establisse- 
ment qu'il y a fait. Sa Majesté a approuvé le choix qu'il a fait 
des officiers qu'il a nommés pour commander dans le fort 
qu'il a basty, et il trouvera cy-joints des ordres pour leur en 
confirmer le commandement, en attendant qu'elle connoisse 
plus particulièrement ce qu'il y aura à faire pour ce pays. 
Elle a aussy réglé leurs appointemens, de manière qu'ils 
auront sujet d'estre contens. 

Il a esté informé des ordres, qui ont esté donnez au sieur 
du Guay , de faire embarquer sur la frégate qu'il commande, 
et sur la fluste qui la doit suivre, les munitions nécessaires 
pour ce fort et pour une année de vivres à sa garnison, avec 
des hardes et des habits pour ceux qui la composent. 



INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 34g 

Sa Majesté a estimé nécessaire de charger un escrivain prin- 
cipal de marine de ces munitions, vivres et hardes, et de le 
laisser en ce fort pour en faire la distribution. Elle a choisy, 
pour cet effet, le sieur de Raucourt, auquel elle désire qu'il 
donne tous les secours et la protection dont il aura besoin 
pour pouvoir faire ses fonctions. 

Sa Majesté a aussy donné les ordres pour faire embarquer 
sur ces bastimens les Canadiens qui ont ci-devant servi avec 
luy dans la baye d'Hudson et qui sont actuellement à la 
Rochelle, estant persuadée qu'il pourra les employer utile- 
ment pour son service. 

Elle ne doute pas que le tout ne soit embarqué, quand il 
recevra ce mémoire. Ainsy elle désire qu'il mette aussitost à 
la voile. 

En cas qu'on n'ayt pu luy donner à Rochefort tout le vin 
nécessaire pour sa campagne, à cause de la mauvaise qualité 
de celuy de cette année, et qu'on ayt jugé à propos de luy en 
faire prendre à Madère ou dans quelqu'une des isles Açores, 
Sa Majesté trouve bon qu'il y aille, mais elle luy recommande, 
en ce cas, de ne s'y pas arrester et de n'y faire de séjour 
qu'autant qu'il faudra pour prendre le vin dont il aura besoin. 

Il se rendra ensuite à la rade de Biloxy, sans toucher à la 
coste de Saint-Domingue ny ailleurs, à moins d'y estre forcé 
par les vents ou d'autres besoins imprévus. 

Aussytost qu'il sera arrivé devant ce fort, il mettra pied à 
terre pour se faire rendre compte, par le sieur de Sauvolle 
qui y commande, de tout ce qui se sera passé en ce pays de- 
puis qu'il en est party, et en cas que sur les connoissances 
que ledit sieur de Sauvolle aura prises des environs, il juge à 
propos de transporter ce fort dans un endroit plus conve- 



3Ô0 INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 

nable, il y mènera ses vaisseaux, après avoir embarqué tout 
ce qui restera dans ce fort et l'avoir entièrement destruit. 

Sa Majesté ne luy prescrit rien sur la manière de construire 
ce nouveau fort, ny sur les augmentations à faire à celuy de 
la baye de Biloxy, s'il juge à propos de le conserver, s'en 
remettant entièrement à luy. 

L'intention de Sa Majesté est d'avoir une connoissance 
parfaite de ce pays, d'estre informée des plantations qu'on y 
peut faire, des marchandises qu'on en peut tirer et de celles 
du royaume qui y peuvent estre consommées. Comme ledit 
sieur de Sauvolle aura sans doute exécuté les ordres qu'il luy 
a donnés de s'en instruire, et qu'il pourra rester en ce pays 
assez de temps pour vérifier les connoissances qu'il en aura 
prises, Sa Majesté espère qu'à son retour il la mettra en 
estât de décider avec certitude sur les partis qu'il y aura à 
prendre pour retirer de cet establissement toute l'utilité qu'on 
en peut attendre. Un des grands objets qu on a cy-devant 
donnés à Sa Majesté, lorsqu'on l'a engagée à faire descouvrir 
l'emboucheure du Mississipi, a esté de tirer de la laine des 
bœufs de ce pays. Il faut qu'il fasse en sorte d'en apporter 
plusieurs peaux pour en faire des espreuves et s'asseurer des 
différents employs qu'on en peut faire, et, Comme il faudroit 
domestiquer ces animaux pour pouvoir en tirer la laine, il 
est nécessaire qu'il fasse en sorte d'en avoir des petits, qu'il 
amènera auprès du fort, où il fera faire un parc pour les en- 
fermer. Il seroit mesme à désirer qu'il en pust apporter 
quelques-uns en France, en observant qu'il y ait des masles 
et des femelles^ mais plus de Ces dernières que des autres. 
Quoy que les perles qui luy ont esté données par un Sauvage 
ne paroissent pas d'une belle eau, ny d'une belle figure, il ne 



INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 35 1 

faut pas laisser d'en rechercher avec soin. Il s'en pourra 
trouver d'autres, et Sa Majesté désire qu'il en apporte le 
plus qu'il pourra. Il faut aussy qu'il s'asseure des endroits 
où la pesche s'en peut faire, qu'il en fasse pescher en sa 
présence, et qu'il fasse des mémoires les plus exacts qu'il 
pourra sur ce qu'il y aura à observer dans cette pesche. 

On a asseuré Sa Majesté que ce pays estoit couvert de très 
beaux meuriers, et, comme c'est la nourriture ordinaire des 
vers à soye, elle désire qu'il examine si on pourroit en faire 
des establissemens; en ce cas, si on pourroit y appliquer les 
femmes et les enfants des Sauvages et ce qu'il y auroit à faire 
pour cela. Il examinera avec soin la nature des bois de ce 
pays, pour sçavoir l'usage qu'on en peut faire, soit en meu- 
bles, soit en construction de bastimens de terre et de mer. 

Enfin, Sa Majesté désire qu'il examine avec soin tout ce 
que ce pays produit, et qu'il apporte avec luy les plus grandes 
quantités qu'il pourra de ses productions, afin de voir en 
France l'usage qu'on en peut faire, et qu'on puisse prendre 
des mesures pour en tirer autant qu'on en pourra con- 
sommer. 

Mais la grande affaire est la descouverte des mines. Celles 
que les Espagnols ont sur la mesme latitude, et dans des 
terres de la mesme qualité, nous peuvent faire croire qu'il y 
en a aux environs du Mississipy. 

En Cas qu'il en trouve, comme il y a lieu de l'espérer, il en 
prendra de la matière, pour l'exporter en France, en la plus 
grande quantité qu'il pourra, afin d'en faire plusieurs essays. 
Il prendra possession de ces mines au nom de Sa Majesté. 
Il en dressera des actes aussy authentiques qu'il pourra. 
Il les fera mesme autoriser par les Sauvages dans les terres 



352 INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 

desquels il les trouvera, et il examinera sur les lieux ce qu'il 
y auroit à faire pour employer ces Sauvages à les fouiller, 
et ce qu'il faudroit leur donner en payement de leur travail 
pour les y engager. Il s'appliquera aussy fortement à prendre 
des connoissances exactes de la coste voisine du Mississipi, 
qu'il descouvrira, est et ouest, le plus loin qu'il pourra, en ob- 
servant cependant de ne point aller jusqu'aux endroits où 
les Espagnols sont establis, pour esviter de leur donner de la 
jalousie. Il rectifiera les cartes qui en ont esté faites, fera 
en mesme temps des observations sur les dangers de cette 
coste pour les esviter et sur ce qu'il y aura à observer pour 
y naviguer seurement. Il a esté informé que Sa Majesté a 
permis au sieur Lesueur de s'embarquer avec luy pour re- 
monter le Mississipi jusqu'au pays des Sioux, où il y a un 
establissement. Sa Majesté luy a aussy fait escrire de luy 
permettre de prendre le nombre de huit ou dix Canadiens de 
ceux qu'il mène avec luy ; mais, en cas qu'il en soit venu 
d'autres du Canada, il peut luy permettre d'en engager un 
plus grand nombre de gré à gré, et sans y obliger personne. 

Il donnera au sieur Lesueur les ordres qu'il jugera à pro- 
pos pour faire des observations le long de la rivière, et luy 
donnera ordre de les envoyer au secrétaire d'Estat ayant le 
département de la marine par les premières occasions qu'il 
aura. 

Après avoir pris toutes les connoissances de ce pays, ainsy 
qu'il luy est expliqué cy dessus, à quoy Sa Majesté veut 
bien luy permettre d'adjouster ce qu'il jugera à propos, il 
choisira cent bons hommes parmy les Canadiens, flibustiers, 
matelots et soldats qui seront sous son commandement, tant 
de ceux qui sont sous son. commandement dans ce pays là, 



INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 353 

que de ceux qui seront sur ses vaisseaux pour rester en ce fort 
jusqu'à l'année prochaine, sous le commandement des officiers 
qu'il a proposés et dont Sa Majesté a confirmé le choix, et leur 
laissera les vivres que le sieur Duguay a fait embarquer sur 
les vaisseaux, que Sa Majesté compte devoir estre suffisans 
pour tout le cours de Tannée 1700 et mesme pour une partie 
de 1701, à cause des légumes et de la viande fraische que 
le pays leur fournira, et de ceux que le sieur Ducasse y a 
envoyés de Saint-Domingue. 

Tl fera reconnoistre par les officiers et la garnison du fort 
le sieur de Raucourt, escrivain principal de la Marine, qui 
fera les fonctions de commissaire, et expliquera au sieur de 
Sauvole que l'intention de Sa Majesté est qu'il luy donne 
toute la protection et le secours dont il aura besoin pour 
faire ses fonctions, et qu'il le fasse entrer dans les conseils, 
où Sa Majesté veut qu'il occupe la seconde place. 

Il establira pareillement pour aumosnier dans ce fort le 
Jésuite qui aura servy en la mesme qualité sur la frégate la 
Renommée, et ramènera en France l'aumosnier qu'il y a 
laissé. 

Et après avoir exécuté tout le contenu en la présente in- 
struction, Sa Majesté désire qu'il revienne en France avec 
toute la diligence qu'il pourra. 

Elle ne croit pas que les Espagnols veuillent rien tenter 
contre cet establissement et ne luy paroit pas qu'ils ayent 
sujet de s'en plaindre; cependant elle est bien aise de luy dire 
qu'elle veut qu'il esvite avec soin d'avoir aucune affaire 
avec eux, et pour ne leur donner aucun sujet de plainte, elle ne 
veut pas mesme qu'il se poste à Pensacola, s'ils s'en estoient 

retirez. 

iv. 23 



354 INSTRUCTIONS POUR LE SECOND VOYAGE 

Mais, en cas que les Espagnols ayent, depuis le départ du 
sieur d'Iberville, attaqué le fort de Biloxi et mesme qu'ils 
l'ayent pris, Sa Majesté veut qu'il fasse en sorte de rassem- 
bler les François, qui pourront estre parmy eux ou dispersez 
sur la coste pour les remettre dans le fort, qu'il fera de nou- 
veau. — Elle luy défend d'user d'aucune voye de fait contre 
eux, se réservant à s'en faire raison comme elle jugera à 
propos. — Cependant, si ces Espagnols l'attaquoient, elle 
trouve bon qu'il repousse la force par la force, et qu'il fasse 
tout ce que les loix d'une bonne et juste défense peuvent 
permettre. 

Comme il est du service de Sa Majesté d'esviter avec soin 
tout ce qui pourroit apporter quelque obstacle à l'exécution 
des ordres dont le sieur d'Iberville est chargé, Sa Majesté 
ne veut pas qu'il demande le salut à aucun vaisseau de quel- 
que nation qu'il soit. Elle ne veut pas non plus qu'il les 
salue. Cependant, s'il trouvoit quelque escadre d'Espagne ou 
d'Angleterre où il y eust des pavillons d'officiers généraux, 
Sa Majesté trouve bon qu'il la salue. 



VIII 

SECOND VOYAGE ET LETTRES 

DE D'IBERVILLE. 

( 1699- 1700.) 



PROJETS D'ETABLISSEMENT DES ANGLAIS 

A LA CÔTE DE LA NOUVELLE-ESPAGNE. 



Ducasse, gouverneur de Saint-Domingue, au Ministre 
de la Marine. 

Léogane, 29 octobre 1699. ' 

J'ay esté informé que les Anglois avoient envoyé cinq à 
six cents hommes d'Angleterre pour former une colonie dans 
la baye de Spiritu-Santo à la coste de la Nouvelle- Espagne, 
il qu'on y avoit aussy envoyé nombre de familles de la Nou- 
velle-Angleterre. Je ne trouve pas de convenance dans cet 
istablissement, quoyque je croye parfaitement connoistre le 
bndement de s'approcher du Mexique*, ils pouvoient trouver 
les terres bien plus proches. C'est sans doute le port qui 
es a obligés de profiter de ce lieu. Les Espagnols conserve- 
'ont l'establissement de Pensacole de Galve ; il servira d'ob- 
itacle aux desseins des Anglois. Ils envoyent du monde par 
outes les colonies. Il est apparent que cette nation songe à y 
aire des conquestes et à profiter des désordres de la monar- 
:hie d'Espagne, s'il en arrive. 



II 

NAVIGATION DE D'IBERVILLE 

jusqu'au cap français. 

projets des anglais et des espagnols. 



D'iberville au Ministre de la Marine. 

Du Cap, à bord de la Renommée y 19 décembre 1699. 

Monseigneur, 

J'ay l'honneur de vous rendre compte de mon voyage par 
le vaisseau du Roy YOpiniastre. Nous mismes à la voile des 
rades de La Rochelle le 1 7 septembre, à huit heures et demie 
du matin . Ayant attendu jusqu'à ce temps le sieur de Raucourt, 
ne le voyant point paroistre , nous ne crusmes pas devoir 
perdre le beau temps plus longtemps; nous nous sommes 
rendus au cap François. Le 1 1 décembre, à cinq heures du 
soir, nous sommes entrés pour y faire de Peau et du bois et y 
prendre des rafraischissemens. La quantité des malades des 
fièvres que nous avons embarqués à Rochefort nous les a 
consommés. Aucun de ceux que nous avons embarqués ma- 
lades n'a guéri à la mer; nous les avons mis, en arrivant, à 
l'hospital d'icy, où plusieurs se restablissent. J'ay quatre de 
mes matelots, que je seray obligé de laisser icy pour les ren- 
voyer par les premiers vaisseaux du département de Roche- 
fort. Ils me sont à charge et tousjours malades, me consom- 
mant tous mes remèdes. On ne peut avoir de plus mauvais 
équipage que celuy que nous avons. Ce sont la pluspart des 



LES ANGLAIS A LA BAIE DE CARLOS 35o, 

hommes malsains, que le moindre travail rend malades. Me 
trouvant icy, j'ai cru, Monseigneur, que vous trouveriez bon 
que je prisse six vaches pleines et un taureau affranchi, ac- 
coustumé dans les habitations. Nous emportons de ce qui se 
cultive icy, afin d'essayer si cela viendra au Mississipi. 
M. de Galiffet me dit que M. Ducasse luy a mandé que les 
Espagnols de ce pays armoient pour nous chasser de la Flo- 
ride. Si cela est, je crois qu'ils commenceront par les An- 
glois, qui se sont establis dans la baye de Carlos, dont on a 
nouvelle icy, qui est entre le cap de la Floride et les Apala- 
ches. C'est cette rivière que les Anglois nomment du Saint- 
Esprit. Je suis bien asseuré qu'ils ne se seront pas establis là 
sans avoir eu quelque différend avec ceux de la Havane, qui 
ont dans l'entrée de cette rivière des métairies où ils élèvent 
des troupeaux de bestiaux très nombreux. Les Espagnols 
ont, à trente lieues au nord-nord-ouest, l'establissement d'A- 
palache, et à la sortie du debouquement de Bahama le chas- 
teau de Saint-Augustin, sur la rivière du mesme nom, qui 
est par 3o degrez de latitude nord, environ à quatre lieues à 
l'est des Apalaches. Ce chasteau est un lieu où ils ont ordi- 
nairement une garnison, où il y a peu d'habitans ; c'estoient 
leurs limites du costé du cap de la Floride. Nous partirons 
d'icy le 21 e au matin pour le fort de la baye des Biloxi, où 
j'espère me rendre le 10 janvier. Je ne perdray aucun mo- 
ment pour y exécuter ce que vous m'ordonnez et sçavoir le 
dessein des Espagnols sur cet establissement et sur celuy des 
Anglois réfugiés, qu'ils ont à la baye de Carlos. Cela pourra 
me servir de prétexte pour envoyer les traversiers dans les 
establissemens espagnols , sondant leurs coste et havres, en 
leur offrant mes services, de manière que j'espère que vous 



36o 1699. d'iberville part du cap français 

serez content de ma conduite. Il m'est mort dans la traver- 
sée trois Canadiens des fièvres, et deux que je suis obligé de 
laisser à "l'hospital d'icy, qui sont très malades et hors d'es- 
tat d'en tirer du service. 

Voilà un estât de ce que j'ay pris icy pour la colonie, que 
j'ay payé sur les fonds des gages que j'ay pour la garnison, 
dont je leur feray bon en les payant. Je pars de ce havre sans 
aucun malade, Dieu mercy. 

Je suis avec un profond respect, 
Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

D'Iberville. 



III 

NOUVELLES DE L'ENTREPRISE 

DEPUIS LE 22 DÉCEMBRE JUSQU'AU 26 FÉVRIER. 

TENTATIVES D'ÉTABLISSEMENT DU CAPITAINE BANK. 

ÉTAT DES ESPAGNOLS A PENSACOLA. 

POSTE SUR LE MISSISSIPI. 

LESUEUR VA REMONTER LE FLEUVE AVEC DES FELOUQUES. 



Lettre de d'Iberville au Ministre de la Marine. 

Des Bayogoulas, le 26 e février 1700. 

Monseigneur, 

J'ay eu l'honneur de vous rendre compte de mon voyage 
de La Rochelle au cap François par le vaisseau YOpiniastre 



LES ANGLAIS A 25 LIEUES DANS LE MISSISSIPI 36 1 

et un navire marchand de La Rochelle, le 17 e et le 22 e dé- 
cembre, que j'appareillay au matin pour suivre la route de la 
rade de la baye de Biloxi, où nous sommes arrivés le 8 e , et 
avons affourché nos vaisseaux par vingt pieds d'eau. 

Le 9 e au matin, le sieur de Sauvolle vint à bord, qui me 
dit qu'une corvette angloise de douze canons, commandée 
par le capitaine Bank, estoit entrée dans la rivière du Mis- 
sissipi devers la fin de septembre, ou mon frère de Bienville, 
avec cinq hommes dans deux canots d'escorce, estant pour 
en sonder les entrées, avoit trouvé ce bastiment à vingt-cinq 
lieues dedans, auquel il avoit déclaré de se retirer, à faute de 
quoy il l'y contraindroit. Ce capitaine n'hésita pas et prit la 
route de la mer. Ils sceurent de luy qu'il estoit party de Lon- 
dres en 1698, au mois d'octobre, trois" navires pour venir 
establir le Mississipi, qu'il avoit relasché à la Caroline, d'où 
il estoit reparty deux bastimens, un de vingt-quatre canons 
et l'autre de douze. 

Ayant esté au fond du golfe chercher le Mississipi où les 
relations le plaçoient, à près de cent lieues plus à ouest, ils 
n'avoient trouvé aucun port que dans une baye à quatre- 
vingts lieues à l'ouest d'icy, entre des isles, où il avoit trouvé 
de l'eau pour de grands bastimens , mais point de rivières, 
qu'une coste de sable assez boisée, près d'où il y avoit un esta- 
blissement espagnol sur le bord d'une petite rivière. De là ils 
ont suivi la coste, venant à l'est sans trouver aucun port jus- 
qu'au Mississipi, dans lequel le petit bastiment avoit entré, le 
grand ayant retourné du costé du Panuco, et s'estoient donné 
un rendez-vous à la rivière des Indios ou cap Blanc. 

Le capitaine Bank s'informa beaucoup, si on n'avoit point 
de connoissance de plusieurs Anglois qui dévoient estre dans 



3Ô2 ANGLAIS DE LA CAROLINE CHEZ LES CHICACHAS 

la hauteur des terres, venus de la Caroline, avec lesquels il se 
vouloit aboucher. 

Il menaça mon frère qu'il reviendroit avec des bastimens 
propres à entrer dans la rivière, où il n'avoit trouvé que dix 
à onze pieds d'eau, pour y faire un establissement sur un des 
bords, qu'il dit que les Anglois avoient descouvert et pris 
possession il y avoit plus de cinquante années. Je ne crois 
pas que cette menace aboutisse à grand'chose. 

Plusieurs Anglois de la Caroline sont aux Chicachas, où 
ils font commerce de peaux de chevreuil et d'esclaves sau- 
vages. Ils y viennent de la Caroline en remontant une rivière, 
le bout de laquelle aboutit à de hautes montagnes par-dessus 
lesquelles ils font portage, et de là ils transportent avec des 
chevaux leurs denrées aux Chicachas. C'est ce qu'un prestre 
missionnaire, venu de Canada à une nation sauvage nom- 
mée les Tonicas, qui sont sur les bords d'une rivière qui 
tombe dans le Mississipi, à vingt lieues au-dessus des Taen- 
sas, a rapporté, y ayant esté avec un de ces Anglois, qui 
estoit venu aux Tonicas pour voir s'il n'y auroit point de 
Canadiens qui auroient des castors à luy vendre. Ces Anglois 
sollicitèrent les Chicachas à tuer ce missionnaire , ce qu'on a 
sçeu depuis par d'autres Sauvages de nos alliés. Je vais pren- 
dre des mesures pour faire prendre ces Anglois, en les atti- 
rant hors de chez les Chicachas, sous prétexte de commerce. 
Je n'oserois pas le faire chez les Chicachas, qui sont de nos 
amis, de crainte de les choquer. Mon frère, avec quatre 
hommes, fut au mois de juin à Pensacola, où sont les Espa- 
gnols. Il y avoit dans le havre un navire de cent cinquante 
tonneaux; il ne remarqua pas qu'ils eussent avancé leurs tra- 
vaux plus que quand j'y passay. Il ne leur parla pas. 



d'iberville va irendre possession du MISSISS1PI 363 

M. de Sauvole aura l'honneur, Monseigneur, de vous 
rendre compte de tout ce qui s'est passé au fort, où il n'y a 
rien eu d'extraordinaire. Il y est mort quatre hommes. J'ay 
passé le mois de janvier dans des allées et venues en différens 
lieux, pour sonder et voir des endroits propres à establir 
un havre, sans en avoir pu trouver de bon et commode. 
MM. d'Avion et de Montigny, prestres missionnaires de 
Québec, qui se sont placés aux Taensas, estant venus au fort 
Testé dernier avec douze hommes canadiens, qui s'estoient 
joints à eux aux Acansas, où s'en estant retournés, les Sau- 
vages Oumas et Bayogoulas rapportèrent que les Natchez 
avoient tué M. de Montigny et un de ses gens, qui avoient 
esté dans leur village. Cette nouvelle me fit beaucoup de 
peine de nous voir en guerre en ce pays et de voir les Oumas 
et les Bayogoulas, qui se l'estoient déclarée. Gela m'ostoit la 
liberté d'envoyer du monde en seureté dans le haut de la 
rivière et nous bouchoit la communication des Illinois à la 
mer. Ce que voyant, j'ay cru qu'il estoit nécessaire de se rac- 
commoder avec les Natchez et faire faire la paix entre les 
Bayogoulas et Oumas, pour pouvoir aller plus facilement et 
seurement descouvrir le dedans des terres, pour connoistre 
les advantages du commerce que Ton peut faire en ce pays. 

J'ay cru, Monseigneur, qu'il estoit à propos de prendre 
possession du Mississipi par un petit establissement, de 
crainte que les Anglois n'y en vinssent faire un, sçachant que 
nous n'y en avons pas, et que ce ne leur fust un prétexte pour 
s'y maintenir. Pour cela, je suis party le premier de février 
dans le grand traversier et deux felouques avec soixante 
hommes et tout ce qu'il me falloit pour mon voyage des 
terres. Le troisiesme février, à neuf heures du matin, j'entray 



364 ÉTABLISSEMENT A l8 LIEUES DANS LE MISSISSIPI 

dans la rivière d'un gros vent de sud-est, par la branche de 
Test, où je n'ay trouvé que onze pieds d'eau et l'entrée très 
difficile, le chenal n'ayant de large qu'environ vingt pas; dans 
les deux autres passes, il n'y a que sept et huit pieds d'eau. 
Sur la minuit, je joignis mon frère de Bien ville et six hommes, 
qui estoient à dix-huit lieues avant dans la rivière, à un en- 
droit le plus près de la mer qui ne noyé point, qu'un Bayo- 
goula, qu'il estoit allé quérir au village, luy estoit venu mons- 
trer sur la droite en montant, où il se trouve six à sept lieues 
de pays, qu'il nous asseurene noyer pas aux grandes eaux. Il y 
a sur le bord une lisière de bois de cinquante pas de chesnes, 
fresnes, ormes, plaines (sic), peupliers, et les derrières sont 
des prairies de quinze lieues de profondeur, parmi lesquelles 
on trouve des bouquets de bois. J'y ay fait travailler à abattre 
les bois et équarrir pour y faire une maison carrée de vingt- 
huit pieds sur chaque face, à deux estages et à mâchicoulis, 
avec quatre pièces de canon de quatre livres de balles et 
deux de dix-huit livres, avec un fossé de douze pieds de large; 
j'y laisseray mon frère de Bienville, pour y commander, 
avec quinze hommes. 

Le 10 e , j'ay envoyé mes felouques, chargées de vivres, 
monter la rivière devant jusqu'aux Bayogoulas. Il fait cet 
hiver très mauvais, souvent de gros coups de vent de sud, 
avec de grosses pluyes qui me retardent beaucoup mon tra- 
vail. 

Le 16 e , M. de Tonty est arrivé icy dans un canot et deux 
hommes à luy et dix-neuf autres Canadiens dans cinq canots 
qui se sont joints à luy; les uns sont habitans aux Tamaroas, 
mariés, et aux Illinois. Ils ont apporté quelques castors, qu'ils 
ont laissés aux Bayogoulas. Ils avoient compté de trouver 



FÉVRIER I7OO. ARRIVÉE DE TONTY 365 

icy des marchandises et de se défaire de leurs castors, dont ils 
sont fort embarrassés. J'ai sceu de M. de Tonty qu'il n'estoit 
pas vrav que les Natchez eussent tué M. de Montigny, et qu'ils 
estoient de nos amis, aussi bien que les autres nations. 

Me trouvant prest à partir pour monter dans la rivière de 
la Sablonnière, j'ay engagé M. de Tonty à le faire avec moy, 
ce qu'il a fait avec plaisir, voyant que c'estoit le service du 
Roy. J'ay déterminé les autres Canadiens à le faire aussi, en 
les payant, comme les autres Canadiens, pour le temps que je 
m'en serviray, en poudre et autres marchandises, que j'ay 
icy pour des présens, dont je me serviray pour les satisfaire; 
j'espère, Monseigneur, que vous le trouverez bon. J'avois 
besoin de ce secours, n'ayant que trente Canadiens, que je 
peusse mener avec moy de ceux que j'ay icy, en ayant laissé 
au fort vingt de malades et les autres à l'establissement que 
j'ai fait faire sur cette rivière. 

M. de Tonty me sera d'un grand secours, sçachant parler 
illinois , et de ces Canadiens parlant des langues de ces na- 
tions, ce qui me donnera des interprètes. 

M. de Tonty désavoue fort d'avoir jamais fait de rela- 
tion de ces pays là, et dit que c'est un aventurier de Paris qui 
l'a fait sur de faux mémoires, le tout pour gagner de l'argent. 

Ce renfort de bons hommes fera que je pousseray bien 
plus avant que je n'aurois fait et que je seray du moins dans 
ce voyage deux à trois mois, afin de bien connoistre le pays. 
De crainte de me trouver court de vivres, n'en ayant que pour 
tout le mois de juillet, j'escris à M. de Surgères qu'il est à 
propos qu'il prenne la route qu'il pourra et me laisse un mois 
de ses vivres et plus s'il peut, en ayant, comme moy, pour 
tout le mois de juillet. 



366 FÉVRIER I7OO. LESUEUR VA REMONTER LE M1SSISSIPI 

Les 17 e et 18 e , il a verglassé tout le jour et fait grand froid. 

Le 19 e , je suis party avec le sieur de Tonty pour aller 
joindre mes felouques à quarante lieues dans le haut de la 
rivière, à un portage d'une lieue, qu'il y a du fond du lac de 
Pontchartrain, pour tomber dans cette rivière, où j'ay fait 
amener le sieur Lesueur et tous ses effets par les deux grandes 
biscayennes ; il va faire à ce portage des pirogues pour re- 
monter le fleuve. 

Le sieur de Tonty et les autres François ne croyent pas 
qu'il puisse aller en seureté aux Sioux, sans estre pillé des 
Illinois, qui sont résolus de ne pas souffrir qu'aucun François 
aille porter aux Sioux, leurs ennemis, des munitions de guerre. 
Ils ont pillé onze François, qui en revenoient le mois 
d'octobre dernier avec 3 3, 000 livres de castor. 

J'envoye le grand traversier pour sonder la coste jusques 
aux Apalaches, et voir s'il est vray que les Anglois s'esta- 
blissent à la baye de Carlos. J'escris en passant au gou- 
verneur de Pensacola et luy fais offre de mes services, et à 
celuy d'Apalache. 

Le petit traversier ayant bruslé le 10 e de janvier, sans que 
l'on ait sceu qui y avoit mis le feu, cela m'a empesché d'en 
envoyer un à l'est et à l'ouest; j'ay cru qu'il valoit mieux en- 
voyer du costé des Apalaches sçavoir ce qui s'y passe, à 
cause des Anglois, qui connoissent une rivière dans les 
terres et sur le bord de laquelle ils sont, qui tombe à la mer 
aux environs d'Apalache. 

L'establissement espagnol que les Anglois ont trouvé, en- 
viron à quatre-vingt-dix lieues à l'ouest du Mississipi, est où 
M. de La Salle avoit esté, d'où ils n'aiment pas voir appro- 
cher d'autres nations. J'en sçauray des nouvelles aux Genis, 



FÉVRIER J7OO. D'iBERVILLE AUX BAYOGOULAS 36^ 

où je crois qu'ils se seront aussi establis. De la manière que 
les gens d'en haut parlent, ils prétendent qu'il y a des mines 
de plomb et de cuivre au deçà des Tamaroas, qui sont abon- 
dantes. Si j'avois pu en envoyer quérir pour avoir de la 
monstre pour l'emporter cette année avec moy, je l'aurois 
fait. J'en feray descendre pour l'année prochaine et y enverray 
un homme de confiance pour bien examiner cela. Les Tama- 
roas sont à quatre cent quatre-vingts lieues du bord de la mer, 
dans le haut de la rivière; les Sioux, où va le sieur Lesueur, 
à huit cents lieues. Au sentiment de quinze hommes qui y 
ont esté, suivant ce fleuve, ils estiment que Lesueur ne s'y 
pourra rendre cette année. 

J'espère, Monseigneur, que devant que je parte d'icy, je 
connoistray ce pays assez bien pour pouvoir vous en faire un 
fidèle rapport. 

Le 2 3 e , je me suis rendu au portage, d'où j'envoye mon 
frère avec trois hommes aux Taensas pour avoir un Choues- 
non, qui y est, qui sçait parler la langue des Sauvages, qui 
sont sur la rivière de la Sablonnière, lequel me rejoindra au 
travers des terres aux Cadodaquis. 

*Le 26 e , j'arrive aux Bayogoulas, où je joins mes felou- 
ques, que je renvois pour remener dix garde-marine et de 
mes jeans quy ne sont pas propre pour le voyage des terres» 
Ses Canadiens ont environ 4,000 livres dé castor gras et sec. 
Je suis avec un très profond respec, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très aubéissant serviteur. 

D'Iberville. 

1. De l'écriture de d'Ibervillé. 



368 MAI I7OO. d'iBERVILLE A LA ROCHELLE 

Je reçu des lestre de M. de Montigny, missionnere au 
Taensa pour M. Tramble, prestre et procureur de ses mis- 
sions au seminere des Missions estrangere, a Paris, que je luj 
envois par la Gironde. Se missionnere poura avoir eu des 
connoissansedesepais, pandans Tannée qu'il a resté isy,donl 
il informera son supérieur et que vous pouré savoir de luy. 

En montans sete rivière, je trouve plusieurs coques de vers 
à soues, quy sont blanche et dont la soues parest belle; ils 
estois attachez a des solle, quy ont la feille tout taffet tandre. 
Il y a des meuries blanc en plusieurs endres (endroits?). Je 
nan né pas encore veu. Mes jeans en nont trouvé en chasse 
dans la profondeur. 



IV 

COMMISSION DE MAJOR 

DONNÉE AU SIEUR DE BOISBRIANT. 
D 1 IBERVILLE NE PEUT SE DEFAIRE DE LA FIEVRE. 



D'iberville au Ministre de la Marine. 

- 

A La Rochelle, le 7 mai 1700. 
Monseigneur, 
J 1 eus Thonneurde vous escrire, Tannée dernière, au sujet^ 
des officiers que j'avois laissés au fort de la baye de 
Biloxi, 'en vous demandant des commissions pour eux, dej 
vouloir bien, si vous le jugiez à propos, laisser des com-^ 
missions de major en blanc pour la remplir du nom du sieui| 
Le Vasseur ou de Boisbriant , sur ce que je ne croyois pas^ 
que Temploy de major convinst au Vasseur, qui n'a voit ja- 



ÉLOGE DE BOISBRIANT. 36o, 

mais servy, que celuy d'officier canadien luy conviendroit 
beaucoup mieux. Comme vous luy aviez donné un ordre 
pour servir dans ladite qualité, que si en arrivant dans ce 
pays-là M. de Sauvole trouvoit que Temploy de major lui con- 
vinst, on rempliroit la commission à son nom. J'en parlay 
au sieur de Sauvole, qui me dit beaucoup de bien de luy et 
en estoit très content, propre à beaucoup de choses, mais 
non pour estre major, dont l'employ demande qu'on sache le 
service et se fasse bien obéir et respecter dans un pays esloi- 
gné, où l'on n'a pas toute la main forte qu'on a ailleurs. Ce 
qui fit, Monseigneur, que nous remplismes la commission du 
nom du sieur de Boisbriant, qui avoit servy dans les troupes 
de Canada depuis dix années en qualité d'enseigne, ayant fait 
longtemps la fonction de garçon major, et venoit de la baye 
d'Hudson, où il commandoit le détachement de vingt-cinq 
soldats que j'avois menés, d'où, estant venu à la Rochelle, 
vous l'avez destiné pour aller servir au Mississipi. C'est un 
gentilhomme de vingt-neuf années, qui a beaucoup de mérite 
et est très capable de remplir cet employ. J'ai cru en cela faire 
le bien du service. 

Le sieur de Raucour ne s'estant pas embarqué, j'ai cru 
ne pouvoir laisser le fort sans une personne chargée de la 
conservation des effets du Roy. Pour cela j'ai laissé le sieur 
Crasse, escrivain du Roy, servant sur la Renommée et entre- 
tenu au port de Rochefort depuis plusieurs années. 

J'ay une fièvre dont j'ay bien de la peine à me défaire. D'a- 
voir un peu'travaîllé depuis hier, elle m'a repris; j'espère 
qu'elle ne durera pas. La Renommée a esté rendue aux ofïi 
ciers du port; c'est un très bon bastiment, qui navigue bien. 

Sur les fonds que j'avois emportés l'année dernière pour la 

IV. 24 



370 APPRÊT DE PEAUX DE BŒUFS SAUVAGES. 

paye de la garnison, fay 122 livres 10 sous de revenant bon, 
provenu des gens morts devant le jour de Tan; j'attendray 
vos ordres pour cela, comme de ce que je feray des peaux de 
bœufs sauvages. Si vous souhaitez que Ton en fasse faire des 
espreuves à Paris et à Niort, pour en essayer de quelques- 
unes à faire mettre à un apprest pour des buffles, je le feray 
faire à Niort, où Papprest de ces buffles se fait mieux que en 
tout autre endroit. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

DIberville. 



V 



COMPTE RENDU DU VOYAGE DE D'IBERVILLE. 

il m'a pas détruit le fort de biloxi. 

il a établi un poste au mississipi. 

nécessité d'occuper la mobile. 



D'Alberville au Ministre de la Marine. 

7 septembre 1700. 
Monseigneur, 

Je n'ai peu en arrivant vous rendre compte de mon voyage 
comme je devois; je le feray à présent que la fièvre m'a quitté 
depuis cinq jours. 

Vous aurés veu, par mon journal, que je n'ay pas trouvé 
de havre à trente lieues aux environs du Mississipi. Il est à 



FORT MAUREPAS. 3^1 

croire qu'à l'ouest il n'y en a pas. Les Espagnols nous en ont 
assez asseuré et dit qu'ils lauroient occupé. Les Anglois qui 
ont couru la coste en disent autant. 

M. de Beaujeu avec M. de La Salle aborda cette coste à 
cinq ou six lieues du Mississipy, et la suivit à l'ouest tout le 
long, sans en avoir remarqué que la baye Saint-Louis, qui 
est du Mississipi à quatre-vingt-dix lieues. 

Je ne vois pas que Ton puisse mouiller des navires qui tire- 
ront plus de douze pieds d'eau, à l'abry des vents, plus près 
du Mississipy que la rade où nous avons coustumede mouiller 
depuis le mois d'avril jusques au mois de décembre. On les 
pourroit mouiller à deux tiers de lieue et demy-lieue de l'en- 
trée du chenal du milieu de la rivière, où ils seroient à descou- 
vert des vents depuis le sud-sor-ouest jusques au sud-est, qui 
sont de la mer, très forts en hyver, que j'estime durer quatre 
mois pour ce qui regarde le vent, car pour le froid, il n'en fait 
que quand le vent est nord et nord-ouest, autant que l'on en 
peut souhaiter pour se bien porter. 

Je n'ay pas creu devoir destruire le fort de la baye de 
Bilocci à cause de la rade, sans sçavoir l'intention du Roy sur 
ce pays, s'il jugera à propos de le faire establir. En ce cas, je 
croy qu'il sera bon de le garder, surtout dès le commence- 
ment, à cause des malades qu'il pourroit y avoir dans le 
nombre des personnes que l'on enverra là, qui auront besoin 
d'estre mis à terre en lieu commode, afin de les restablir par 
le moyen des rafraischissemens, que l'on aura là plus commo- 
dément, joint à ce que, n'ayant pas trouvé d'endroit plus beau 
ni plus commode, par rapport à la rade et à la communication 
facile que l'on a au Mississipi par le moyen du lac de 
Pontchartrain, je n'ay pas cru devoir occuper mes gens 



372 AVANTAGES D'UN ÉTABLISSEMENT A LA MOBILE. 

à la bastisse d'un autre, joint à plusieurs autres raisons qui 
demandent trop d'escritnre et dont j'auray l'honneur de 
vous entretenir. 

Comme je n'ay trouvé dans l'entrée du Mississipy que la 
mesme quantité d'eau que l'année dernière, qui est onze à 
douze pieds, je me suis seulement contenté de faire un petit 
establissement pour en avoir la possession, de crainte qu'une 
autre nation ne nous la vinst disputer et l'occuper. Les An- 
glois, qui y entrèrent l'année dernière, menacèrent d'y venir 
en occuper un costé. Pendant notre séjour à New- York, 
plusieurs marchands y ont receu des lettres de Londres, par 
lesquelles on leur marquoit que trois navires estoient partis 
pour aller faire un establissement au Mississipi ; d'autres 
disoient que c'estoit où M. de La Salle avoit fait le sien. Ce 
que je ne crois pas, car les Espagnols l'ont occupé. S'ils 
connoissoient la rivière de la Mobile, ce seroit le meilleur 
poste qu'ils peussent occuper sur cette coste, par rapport à 
la branche qui va au nord-est et prend sa course aux mon- 
tagnes d'Apalache, qui séparent la Caroline d'avec la Flo- 
ride, et par laquelle branche il a descendu des Anglois, qui 
sont venus trois au village de la Mobile et des Toomes, il y a 
deux ou trois années, à ce que j'ai sceu des Sauvages, mais je 
n'ay pas de connoissance qu'aucun Anglois y ait esté à l'en- 
trée. Si la France establit ce pays-là, je crois qu'il sera bon 
d'occuper la Mobile, par laquelle on fera un bon commerce et 
on communiquera facilement par terre dans tout le haut du 
Mississipi jusques aux Illinois. M. Fleury, que j'avois veu à 
Londres s'en revenant, fut à bord d'un vaisseau de trente- 
deux canons, où estoit le capitaine Bank, maistre. C'est luy 
qui estoit au Mississipi l'année dernière. Ce navire estoit prest 



RIVALITÉ DES ANGLAIS ET INQUIÉTUDES DES ESPAGNOLS. 3 73 

à partir avec deux autres, l'un de vingt-quatre canons, l'autre 
de six, tous bastimens assez bien bastis et neufs. Ils disoient 
devoir aller ensemble jusques à une certaine hauteur, où ils 
disoient se devoir séparer, luy aller à la mer du Sud et les 
autres du costé du golfe du Mexique. Ils pouvoient estre en 
tout, dans ces trois bastimens, deux cent cinquante hommes 
au plus. Le départ de ces vaisseaux avoit quelque rapport aux 
nouvelles qu'en avoient receues les marchands de New-York. 
Ceux-cy disoient qu'ils estoient quatre à cinq cents hommes. 
S'ils ont esté à la coste de la Floride faire un establissement, 
on en aura des nouvelles en Angleterre ce mois cy ou le pro- 
chain. 

S'ils sont allés au Mississipi et qu'ils s'y soient establis, il 
ne sera pas difficile de les en chasser et à peu de despense avec 
des moyens bastimens. 

Vous aurez veu, Monseigneur, la sommation que m'ont 
faite les Espagnols. Je suis persuadé qu'ils n'estoient pas par- 
tis de chez eux pour cela seulement, comme ils l'ont voulu 
faire entendre, mais bien pour nous obliger de force de nous 
retirer de cette coste, ce qu'ils n'ont osé entreprendre, nous 
voyant les plus forts. 

Je crois bien qu'ils n'en demeureront pas là, car ils regar- 
dent l'establissement des François dans le Mississipi comme 
la ruine du Nouveau Mexique et des provinces de Qui vira, qui 
en sont à l'est, où sont les plus riches mines qu'ils ayent à 
présent et d'où ils ont esté chassés par les Sauvages, il y a 
bien sept années, et où plusieurs nègres et forçats se révol- 
tèrent et ont occupé une place où ils se sont maintenus. C'est 
ce que j'ay sceu de plusieurs Espagnols. Je ne doute pas que 
la place occupée par les nègres ne soit le lieu que les Naoua- 



374 ÉTABLISSEMENT ESPAGNOL AUX NAOUADICHES. 

diches nomment Canessy, qui peut estre à trente-cinq à qua- 
rante lieues des Naouadiches. J'estime le Canessy environ de 
cent quarante-cinq à cent cinquante lieues plus ouest que 
l'entrée du Mississipi, ce qui a beaucoup de rapport à la lon- 
gitude de la province de Quivira ou Xoumanes. qui sont les 
Chomans, dont nous avons à présent connoissance. 

L'establissement espagnol qui est aux Naouadiches n'a pas 
esté fait pour d'autre raison que pour nous oster la connois- 
sance de l'esloignement de ces provinces et nous empescher 
de passer outre; car cet establissement est comme dans un 
pays perdu, où ils ne font aucun commerce. Mon frère en au- 
roit esté bien plus près qu'il n'a fait, sans l'appréhension 
qu'il eut de leur donner quelque jalousie de nostre approche. 
J'ay laissé ordre au sieur de Sauvol d'envoyer, au commen- 
cement d'aoust, le sieur de Saint-Denis et sept hommes remon- 
ter la rivière de Marne. J'ai escrit au dernier au Mississipi, où 
il estoit, qu'il estoit de conséquence de faire en sorte, estant 
chez les Thacanhé (sic), nation sauvage à quatre jours au- 
dessus des Cadodaquis, de se faire conduire par eux chez les 
Canoatinos, qui sont en guerre contre les Espagnols, et faire 
alliance avec eux et leur proposer de faire la paix avec les Ca- 
dodaquis, afin que nous puissions aller chez eux facilement, 
sans donner de jalousie aux Cadodaquis, et d'acheter d'eux des 
esclaves espagnols, ne faisant nul doute qu'ils n'en ayent 
plusieurs, par lesquels nous pourrions estre instruits du 
pays. 

A l'esgard des entreprises que peuvent faire les Espagnols 
de Mexique sur le fort et baye de Biloxi, je ne crois pas qu'ils 
soyent en estât d'en faire de suffisantes pour enlever le fort 
qu'au printemps prochain, s'ils n'ont d'autres forces que 



LES ESPAGNOLS NE PRENDRONT PAS LA MOBILE. \?>^5 

celles qu'ils avoient cette année, qui seroient suffisantes, mais 
ils avoient autre chose à faire. Nous avons sceu d'eux que la 
maladie avoit fait mourir la pluspart de leur équipage, et 
qu'un matelot coustoit jusques à quarante livres par mois et 
qu'on n'en trouvoit pas; que l'armadille et la flotte devoit 
partir à la fin de may. L'armadille, composée de quatre na- 
vires, deux de quarante-six à cinquante canons, et deux autres 
de dix-huit à vingt-quatre, avoit sa tournée à faire par 
la Havane, Porto-Rico, Saint-Domingue et autres places, 
et se rend de là à la Vera-Crux, en octobre, d'où ils ne 
sortent pas à cause de l'hyver ; ils en pourraient bien faire 
sortir les petits bastimens, mais cela ne suffirait pour porter 
le monde. De croire que l'armadille le fist en revenant de 
faire sa tournée, je ne crois pas qu'elle soit en estât de cela, à 
moins qu'elle ne prist du monde en repassant à la Havane. 
Ce que je ne crois pas, cela estant d'un gouvernement parti- 
culier et trop esloigné du Mexique, du gouvernement dont 
dépend Pensacola. Quoyque le Mexique soit bien peuplé, il 
ne lève pas facilement des troupes et les tire d'Europe la plus 
grande partie. Ils n'ont de soldats que ceux qui sont pour 
la garde du fort de la Vera-Crux, au nombre de cent 
hommes, et cent autres qui sont pour aller sur des demi-ga- 
lères qui sont pour la garde de la coste, depuis Tabasque 
jusques à Campecha, pour empescher le commerce des petits 
bastimens anglois et de couper du bois de Campeche et du 
brésillet. 

Voilà la copie d'un ordre que je donne à un nommé Ville- 
dieu, pour aller reconnoistre ce que c'est que la mine de 
cuivre que l'on prétend estre entre les Tamaroas et la rivière 
des Illinois, et de m'apporter des eschantillons, comme aussi 



376 ENSEMENCEMENTS ET PLANTATIONS. 

de celles de plomb qui se trouvent en deçà des Tamarouas, 
que Ton prétend abondantes. 

J'ay huit peaux de bœufs et vaches sauvages avec leur 
laine pour en faire des espreuves. J'en ay plusieurs pelotons 
filés par les Sauvages et une couverte faite par eux, qui fait 
voir comme cette laine se peut travailler comme celle du 
mouton. J'engageay les voyageurs qui sont remontés aux 
Illinois de faire la chasse du bœuf, qu'on leur donneroit de 
chaque peau sept livres et mesme davantage, si elle se trou- 
voit bonne en France pour l'apprest, et de le dire à tous les 
Sauvages, qui aiment beaucoup mieux chasser aux bœufs 
qu'au castor. La difficulté qui se trouvera avec le Sauvage, 
c'est l'embarras du transport dans le commencement. Dans 
la suite, les François se trouvant avec eux pourraient con- 
struire des gabarres et des bateaux plats, pour en descendre 
des milliers à la fois. Passant à Saint-Domingue, j'y ay pris 
six vaches et un taureau et six cabrils pour en garnir Testa- 
blissement, deux cochons marrons pour jeter dans le bois. 
J'y avois pris aussi plusieurs plantes qui ont bien réussy, hors 
les cannes à sucre, qui n'ont point poussé. Les flibustiers qui 
sont là disent qu'elles estoient eschauffées et gastées quand 
elles ont esté plantées. Tous les arbres fruitiers que j'avois 
apportés de France, deux de chaque espèce, plantés dans le 
jardin du fort le i5 e janvier, ont tous bien pris, et pas un 
n*a manqué, non plus qu'une vigne. Les cotonniers y viennent 
plus beaux et meilleurs qu'aux isles, au sentiment des con- 
noisseurs. J'avois fait semer du blé et des pois plusieurs ar- 
pens, au fort du Mississipi qui estoit noyé, mais au 1 5 e de 
may on m'a mandé qu'il avoit noyé, qu'il estoit venu un 
demi-pied d'eau dedans. Je ne sais si cela ne le pourrira pas. 



CENT VINGT-QUATRE HOMMES LAISSES AU BILOXI. 377 

Voylà, Monseigneur, un rôle de garnison du fort de cent 
douze hommes, compris Vildieu, dont j'ay parlé ci-dessus, 
et six mousses, dont quatre sont avec les Sauvages, six offi- 
ciers majors et le Jésuite, qui font en tout cent vingt-quatre 
personnes. Je n'ay pas cru pouvoir laisser moins, à cause 
de Testablissement du Mississipi et des courses à faire dans 
le bois, et le traversierà équiper en cas de besoin, pour lequel 
j'ai laissé sept matelots de mon équipage et mon sergent 
charpentier. Je ramène huit hommes, deux mousses des gens 
qui avoient resté, desquels hommes François Guyon,maistre 
du petit traversier, est du nombre qui s'en est retourné à 
Québec de New- York avec un autre nommé Jean Emery. 
Ils sont de Québec, où ils ont leur famille. Un autre flibus- 
tier, nommé Jacques, créole, trouvant une occasion d'aller à 
Saint-Domingue, m'a demandé de s'en aller, pour ne pas ve- 
nir en France despenser son argent et payer son passage pour 
y repasser, ce que je lui ay permis, comme aux autres Cana- 
diens, qui auroient trouvé les vaisseaux de Canada partis et 
auraient esté obligés d'hyverner et de despenser leur argent. 



IX 

LETTRES DE M. DE RICOUART 

LIEUTENANT DE D'IBERVILLE 

(1700 



I 

RAPPORTS 

ENTRE LES FRANÇAIS ET LES ESPAGNOLS DE PENSACOLA. 



Le Sieur de Ricouart au Ministre de la Marine.' 

Du Biloxi, 3o mars 1700. 

Je me donne l'honneur de vous rendre compte de ce qui 
s'est passé, en l'absence de M. d'Iberville, pour ce qui regarde 
le vaisseau. Le 3 e de mars, j'ay receu une de ses lettres datée 
aux Bayogoulas, dans la rivière de Mississipi, par laquelle 
il me marquoit qu'il envoyoit ordre à M. le chevalier de Sur- 
gères de s'en retourner en France et de luy laisser des vivres, 
et que, comme son bastiment estoit encore chargé des muni- 
tions de la colonie, il falloit l'aider aie descharger au plus tost 
pour ne point perdre de temps. Ayant à bord la chaloupe du 
vaisseau et les deux biscayennes du fort de Biloxi, j'ay fait 
armer ces trois bastimens de gens de l'équipage et ay nommé 
les deux officiers, qui estoient à bord pour en commander 
chacun un. Manquant d'un troisiesme, j'ay choisy le meilleur 
officier marinier du vaisseau pour mener l'autre. Le 5 e de ce 
mois, je les ay fait partir, les vents estant favorables, pour 
se rendre au fort, avec ordre que les premiers deschargés s*en 
reviendraient au plustost, si le temps le permettoit. Depuis 
le 5 e jusqu'au 10 e compris, on a fait neuf voyages. Le 11 e , le 



382 UNE DES BISCAYENNES DU FORT DE BILOXI ARRETEE. 

temps estant beau et les vents portant à la route, j'ay fait re- 
partir la biscayenne, qui estoit commandée par l'officier ma- 
rinier; j'appris le lendemain qu'elle n'estoit point arrivée au 
fort, ce qui me surprit beaucoup. Je n'ay jamais voulu 
croire qu'il luy soit arrivé accident par la mer ou les vents ; 
cependant j'ay envoyé, le i3 e matin, M. de Jordy, officier du 
vaisseau, avec la permission de M. de Surgère, du costé du 
ouest, le long de la coste, pour tascher d'en apprendre des 
nouvelles, et M. de Sauvolle a fait partir, le mesme jour, le 
major du fort pour aller du costé de l'est. Ils sont revenus 
l'un et l'autre le 19 e matin, sans en avoir eu aucune connois- 
sance. Ils n'avoient garde de la trouver, puisque, le jour qu'elle 
estoit partie, une double chaloupe espagnole, armée de six 
pierriers et de trente et trois hommes, l'avoit arrestée au so- 
leil couché, dans la passe de l'isle au Chevreuil, qui est esloi- 
gnée du fort d'une lieue et de quatre du mouillage des vais- 
seaux, et qu'elle .l'avoit menée à bord d'une frégate de vingt 
et quatre pièces de canon, qui estoit mouillée à une isle qui 
est dans l'est de celle où nous sommes , à distance de seize 
lieues. Notre officier marinier m'a dit qu'il avoit demandé à 
l'officier espagnol pourquoy il l'emmenoit, puisqu'il estoit 
François et que nous estions en paix; qu'il luy avoit respondu 
qu'il le prenoit pour Anglois, sur les rapports que les Sau- 
vages leur avoient faits plusieurs fois à Pensacola, par les- 
quels ils les avoient asseurés que c'estoient véritablement des 
vaisseaux anglois qui estoient mouillés en cette rade , et 
qu'ainsi il ne pouvoit pas se dispenser de les mener à son 
commandant, qui estoit dans ladite frégate, à bord de la- 
quelle ils ne sont arrivés que le 16 e au soir, ayant eu les vents 
contraires. Nos gens y ont esté bien traités, et le comman- 



VISITE DES ESPAGNOLS. 383 

dant a défendu à son équipage, sous peine d'une rude puni- 
tion, de toucher à rien des effets qui estoient dans ]a bis- 
cayenne, ce qui a esté exécuté : elle est arrivée le 19 e au soir. 
Le patron m'a dit que ce commandant luy avoit protesté 
qu'il viendroit au premier bon vent en cette rade pour nous 
y voir; il m'a mesme apporté une lettre honneste de sa part, 
que j'ay remise à M de Surgères, qui aura l'honneur de vous 
l'envoyer. Nos gens ont appris d'un pilote de la frégate, qu'ils 
avoient à Pensacola deux vaisseaux, l'un de cinquante et 
l'autre de quarante-six pièces de canon, qui y estoient depuis 
trois mois, qu'il en estoit venu de laVera-Crux sept, dont ces 
deux estoient restés et la petite frégate, et que les quatre au- 
tres s'en estoient retournés, après avoir desbarqué des vivres 
et des munitions à leurs forts. Les trois qui ont resté doivent 
bientost s'en aller; ils n'attendent qu'un brigantin, qui doit ar- 
river tous les jours de la Vera-Crux. Voilà, Monseigneur, ce 
que j'ay pu apprendre par vostre officier marinier et par les 
gens de son équipage. 

Ce rapport a été confirmé par la frégate espagnole, qui est 
venue mouiller en cette rade le 23 e , accompagnée d'un bri- 
gantin et de deux grandes chaloupes. Il pouvoit y avoir dans 
ces quatre bastimens environ deux cents hommes, dont nous 
avons veu la pluspart, l'année dernière, à Pensacola, lorsque 
nous y passasmes avec M. de Chasteaumorant. Les visites 
qu'on a faites de part et d'autre se sont passées avec beau- 
coup d'honnesteté. Le commandant espagnol nous a donné 
à entendre qu'il avoit eu des ordres pour venir icy voir qui y 
estoit et de quelle part, sçavoir si c'estoit de celle d'une teste 
couronnée, ou pour une Compagnie, qu'il feroit retirer en ce 
cas, s'il luy estoit possible, de quel royaume qu'elle fust. Il a 



384 M. DE RIOLA, GOUVERNEUR DE PENSACOLA. 

bien pu connoistre par nos manières que nous ne servons qui 
que ce soit que le Roy, et moy, par les discours que ces 
Messieurs là nous ont tenus, je compte qu'ils sont fort jaloux 
de ce que nous sommes icy, quoyqu'ils maudissent beaucoup 
le pays, cependant qu'ils ne tenteront rien cette année pour 
nous en faire retirer, mais qu'ils attendront à la prochaine 
pour donner le temps à leur Cour d'en décider. Ils sont partis 
le 28 e matin et ont esté contraints de mouiller le mesme jour 
à trois lieues dans l'est-nord-est de ce mouillage à cause des 
vents, qui leur sont devenus contraires, d'où ils sont appa- 
reillés le 3o e matin. 

Le traversier est arrivé en cette rade le 9 e de mars de re- 
tour de la rivière du Mississipi. Le commandant m'a dit qu'il 
avoit esté vingt jours à en venir, à cause des vents contraires, 
qui l'ont mesme empesché de sonder les environs d'une isle, 
qui gist nord et sud de l'entrée du fleuve, à distance de cinq à 
six lieues, que, s'il n 1 avoit pas manqué de vivres, il ne seroit 
pas revenu sans l'avoir fait, puisque M. d'Iberville luy en 
avoit donné l'ordre. Le lendemain de son arrivée, j'ay fait 
travailler à le mettre en estât de faire la campagne pour la- 
quelle M. d'Iberville l'a destiné. Le i5 e matin, il auroit fait 
voile, si le vent avoit esté favorable, mais ne l'estant devenu 
que le 18 e , le commandant en a profité:, le 20 e , il a rencontré 
la frégate espagnole , sur laquelle estoit M. de Riola , gou- 
verneur de Pensacola, à qui il a rendu une lettre de la part 
de M. d'Iberville. Après l'avoir lue, il luy a conseillé de 
n'aller pas plus loin, mais de s'en revenir à cette rade, où il 
venoit pour parler aux officiers qui y commandoient les vais- 
seaux qui y estoient. M. de Surgère, M. de Sauvole et moy, 
ayant raisonné sur le prompt retour du traversier, nous avons 



ENVOI DE MUNITIONS AU FORT DU MISSISSIPI 385 

jugé à propos pour le service de ne point le laisser aller davan- 
tage le long de leurs costes, parce qu'ils en auroient peut 
estre de la jalousie ; aussy nous luy avons changé sa destina- 
tion. Comme il est du service de connoistre la rade de l'isle 
qui est la plus voisine du Mississipi, qui n'a pas encore pu 
estre sondée, et de porter des munitions qui sont nécessaires 
au nouveau fort qui est dans la rivière, nous l'avons fait 
partir le 29 e , pour s'y en aller d'abord les desbarquer, après 
quoy il repartira incessamment pour venir sonder ladite isle, 
afin que M. d'Iberville puisse vous en rendre compte à nostre 
retour. Il seroit de conséquence d'y trouver une aussi bonne 
rade que celle-cy, puisqu'il est vraisemblable que, s'il y a 
quelque avantage à retirer de ce pays, ce sera par le moyen 
du fleuve ; c'est pour quoy il faut tascher de trouver lieu à 
l'approcher de près. 

Le reste des munitions de la colonie est party le 20 e pour 
le fort de Biloxi. Le 3o e , M. de Surgère estant sur son départ, 
j'ay fait revenir plusieurs gens de l'équipage, qui y travail- 
loient à un ouvrage que M. d'Iberville a ordonné qu'on fist 
en son absence, et y ay cependant laissé un destachement suf- 
fisant pour ayder à le parfaire avant son arrivée. J'ay donné 
ordre à l'officier qui le commande de se rendre incessamment 
au vaisseau au premier signal de canon que je feray. Au cas 
qu'il vienne quelques estrangerspourm'insulter, je feray tout 
ce que je pourray pour leur respondre, et, s'il se passe quelque 
chose de nouveau jusqu'au retour de M. d'Iberville, j'auray 
l'honneur de vous le mander à nostre retour. 

Je suis avec un très profond respect, Monseigneur, vostre 
très humble et très obéissant serviteur, 

De Ricouart. 
iv. 2 5 



II 

NAUFRAGE DE M. DE RIOLA, 

GOCTEXNECK M PENSACOLA. 

ET SECOCKS QUE LUI DONNENT LES FRANÇAIS, 

A LUI ET A SON ÈQCTJ*GE. 



M. de Ricouari an Ministre Je la Marine. 

A boni de la Remomumée. ce i5 aoust (sic) 1700. 



Monseigneur, 

Comme il s'est passé quelque chose de nouveau dans la 
rade des BOoxy, depuis que M. de Surgère en est parti jus- 
qu'au temps que M. d~IberrîDe y est arrivé, de retour du 
voyage qu'il a lait dans les terres, je me donne l'honneur de 

Le 5 e avril, à huit heures du matin, M. de Riola. gouver- 
neur de Pensacola. arriva à bord de la Re n o mmée dans une 
chaloupe, estant accompagné de deux officiers pour nous de- 
mander des secours, ayant perdu, la nuit du 50 e mars au 3 1% 
par un coup de vent, la frégate sur laquelle fl estoh venu dans 
nostre rade, entre deux isîes, qui sont dans le sud quart 
sud-est de celle du mouillage de nos vaisseaux, à distance de 
sept à huit lieues. Les premiers services que faye cru luy de- 
voir rendre, c'a esté de le bien taire manger et ensuite dor- 
mir, ce qu'il n'avoît pas fait depuis cinq jours, n'ayant sauvé 
chose, pour sa nourriture et sa boisson, qu'un peu de 



OFFICIERS EWOTÉS fSVTILEMEXT ACX XAVFUàCÉS S&J 

chocolat que les maringouins, animant fort incommodes, 
ne luy avoient pas permis de prendre à son aise et encore 
moins de reposer. Pendant qu'il travailloii â se refaire des 
fatigues qu'il avoît souffertes, je fis donner advis de cecy à 
M. de Sauvolle, et luy manday qu'il ne feroit pas mal d'en- 
voyer un officier à Pensacola, pour dire â cduy qui y corn- 
mandoit ce qui estoit arrivé â son gouverneur, pour qull luy 
envoyast du secours; que cela nous donneroît occasion de 
sçavoir si les Espagnols ne nous avoient pas menty â Fes- 
gard des deux vaisseaux de guerre qu'ils nous avoient dît y 
avoir. Il suivit mon conseil et y envoya sur-le-champ. 
N'ayant qu'un seul bastiment à bord, ce mesme jour, propre 
pour transporter du monde, je le fis partir m r rss a mm e nt 
sous les ordres du sieur de Sainte- Hermine, officier du 
vaisseau, pour aller à fisle du naufrage chercher le major du 
Pensacola et plusieurs autres officiers, qui y estoient awoc 
réquipage de la frégate, dont il en chargeroit une partie pour 
Tamener à Fisle du mouillage de nos vaisseaux, où il logeroit 
dans une tente qui seroit p rép ar ée; mais les vents contraires 
int arresté â une lieue de ces pauvres misérables et ayant 
forcé, il fut obligé de relascher à bord du vaisseau, la mer 
l'incommodant. La chaloupe espagnole, qui nous avoît amené 
le commandant, qui y estoit allée aussi, fust contrainte d'en 
Étire de mesme. Cela fit voir à M. de Riola la bonne volonté 
que nous avions de prcster un prompt secours à ses gens. 

Le 6 e du mesme mois, plusieurs bastimens que nous 
avions au fort du Biloxi estant de retour an vaisseau avant 
le jour, i*en fis partir quatre à cinq heures et demie du matin, 
bien munis de vivres, sous le command ement des 
de Hautemaison et de Sainte- Hermine, les 



388 SOINS ET CONSOLATIONS DONNÉS AUX ESPAGNOLS 

bons, qui estoient suffisans, joints à la chaloupe espagnole, 
pour apporter les cent quarante hommes qui estoient avec 
le major. A midy, ils estoient hors de nostre veue, quand 
un gros orage, suivi d'un vent contraire, les surprit, qui les 
obligea à relascher pour une seconde fois. Pendant tout ce 
temps, nous plaignions les pauvres Espagnols, quin'avoient 
ni de quoy se nourrir ni de quoy se mettre à l'abry, et nous 
faisions de nostre mieux pour consoler leur commandant, 
que nous gardions à bord avec les deux officiers qui l'avoient 
suivy. Il estoit bien persuadé que nous n'espargnions rien 
pour faire diligence, ce qui le rendoit tranquille. 

Le 7 e du mesme mois, à six heures du matin, les vents 
estant assez frais et favorables, je fis repartir nos quatre bas- 
timens sous les ordres des mesmes officiers pour l'expédi- 
tion à laquelle ils estoient destinés. Ils arrivèrent tous avant 
midy au rendez-vous, ce qui mit une grande joye parmi tous 
les affamés, qui furent bien contens, car on leur donna des 
vivres à discrétion, à quoy ils s'amusèrent le reste du jour, le 
temps ne permettant pas de se mettre en route pour venir 
nous joindre. M. de Sauvolle arriva à bord après midy, dans 
une felouque, pour venir consoler M. de Riola, son voisin, de la 
perte qu'il avoit faite et luy offrir ses services. Il luy fit pré- 
sent de très beau linge, d'un fusil et de plusieurs autres 
choses; ce commandant, dans son malheur, s'admiroit d'es- 
tre tombé entre les mains de gens si pleins de cœur. 

Le 8 e , nostre armadille arriva à quatre heures après midi 
avec tous les Espagnols, dont Tétat-major vint au vaisseau, 
et l'équipage fut à terre, à la tente qui luy estoit préparée, où 
il y avoit une chaudière bien pleine de bonnes choses pour le 
régaler. 



ILS PARTENT AVEC TROIS SEMAINES DE VIVRES 389 

Le 9 e , M. de Riola vouloit s'en aller à Pensacola avec tout 
son monde, de crainte de nous estre trop longtemps à charge; 
mais je luy fis entendre qu'il ne nous rendoit pas justice de 
croire qu'il nous incommodoit, qu'il falloit que son équipage 
se reposast au moins un jour, pour se remettre des fatigues 
qu'il avoit endurées pendant un assez long temps. Il ne fît 
plus de résistance et prit le parti de rester. A huit heures du 
soir, il arriva deux de ses chaloupes, qui estoient parties à 
la pointe du jour de Pensacola, dans une desquelles estoit 
l'officier que M. de Sauvolle avoit fait partir du fort de Biloxi 
pour donner des nouvelles du naufrage. Je m'informay aussi- 
tost de luy si les deux navires de guerre y estoient, comme on 
nous avoit dit ; à quoy il me respondit qu'il n'y en avoit aucun, 
et qu'il n'y en avoit pas eu d'autre, de plus d'un an, que la petite 
frégate qui s'est perdue. Ainsi, Monseigneur, ce que j'ay eu 
l'honneur de vous marquer par M. de Surgères, au sujet de 
ces vaisseaux, s'est trouvé entièrement faux. 

Le 10 e du mesme mois, les Espagnols partirent tous fort 
contens, estant séparés en cinq chaloupes, dont il y en avoit 
trois à eux et deux des nostres, dans une desquelles le sieur de 
Haute-Maison estoit pour mettre l'ordre dans la distribution 
des vivres, qu'on a continué de leur fournir jusqu'à Pensa- 
cola, et dans l'autre estoit le sieur de Jordy pour prendre soin 
du commandant et de tout Testat-major. Il avoit avec luy 
tout ce qu'il falloit pour leur faire faire bonne chère au moins 
trois semaines durant. Comme nous avons remarqué que le 
commandant estoit un homme de distinction, pour qui tous 
les officiers espagnols, aussi bien que le major, avoient un 
grand respect, nous avons cru n'en jamais faire assez. Ce 
dont j'ose vous assurer, Monseigneur, c'est que dans une 



3C)0 LES OFFICIERS FRANÇAIS REÇUS AVEC HONNEUR A PENSACOLA 

pareille conjoncture il ne seroit pas aisé de mieux faire, car, 
tout le temps que nous avons gardé à bord ces messieurs, c'a 
toujours esté des repas magnifiques, et je puis dire qu'en 
France, dans les bonnes tables, ils n'auroient pas esté plus ré- 
guliers. J'ay eu un vray plaisir d'en faire les honneurs. Outre 
cela, j'ay fait revestir et garnir de tout M. de Riola, qui s'estoit 
sauvé en veste, de l'équipage deM. d'Iberville, qui ne Ta seure- 
ment pas regretté ; bien au contraire, il a cru que je n'avois pas 
fait assez; cependant j'ay prodigué son bien hardiment, estant 
bien persuadé de son bon cœur, et surtout dans de pareilles 
occasions, où il s 'agissoit de faire honneur à la France. Nous 
connoissons tous vostre intention là-dessus , Monseigneur ; 
c'est pourquoy nous avons suivy l'exemple de nostre com- 
mandant en cela, car tout ce que nous estions d'officiers, nous 
nous sommes dégarnis de ce que nous avions de meilleur 
pour revestir les autres infortunés, qui estoient encore plus à 
la légère que leur général, tellement que nous sommes arrivés 
en France avec un pauvre équipage. 

Le 17 e du mesme mois, nos deux chaloupes arrivèrent au 
vaisseau, de retour de chez les Espagnols, où les officiers qui 
les commandoient ont esté reçus avec tous les honneurs qu'on 
peut rendre à des estrangers. On y tua le bœuf gras pour ra- 
fraischir les équipages de nos chaloupes, et on ne sceut quelle 
feste leur faire en reconnoissance des services qu'ils avoient 
rendus. J'ay receu une lettre de M. de Riola sur ce sujet, que 
je prends la liberté de vous envoyer. S'il est vray, comme j'ay 
appris par le retour des officiers, qu'ils soient venus à mau- 
vaise intention dans la première visite qu'ils nous ont faite, 
nous leur avons rendu le bien pour le mal, à quoy nous 
n'avons nul regret, si vous l'avez pour agréable. Leur des- 



DIBERVILLE INFATIGABLE 3g ! 

sein, à ce qu'ont dit quelques uns, estoit de venir se rendre 
maistres du fort de Biloxi, croyant qu'il n'y avoit pas de 
vaisseaux en rade; mais, en ayant trouvé, ils avoient'usé de 
politique, ayant fait de leur mieux pour nous cacher le dessein 
avec lequel ils estoient venus. Cela est facile à croire, veu que 
l'estat-major de Pensacola estoit à la suite du commandant 
et aussi un ingénieur. Ce qui est de seur, c'est qu'ils ont esté 
payés à leur honte et à leur confusion, à nostre veue, de leur 
mauvaise volonté. 

Voilà, Monseigneur, les détails de ce qui s'est passé entre 
les Espagnols et nous, à quoy je joindrois volontiers le jour- 
nal que j'ay tenu de ce qu'on a veu et appris dans les courses 
qu'on a faites dans les terres, si je n'appréhendois pas de vous 
importuner trop longtemps. Qui plus est, celuy de M.d'Iber- 
ville vous détaillera plus au juste et plus amplement toute 
chose, puisqu'il a esté presque partout luy-mesme, ne s'estant 
nullement espargné. Je puis dire hardiment qu'il est infati- 
gable et qu'il travaille à propos. Il me sied peut-estre mal de 
vous dire ce que vous sçavez mieux que moy, puisque je dois 
estre persuadé que vous n'employez qui que ce soit que vous 
ne le connoissiez bien capable et expérimenté de toutes ma- 
nières ; ainsi, Monseigneur, je vais finir après vous avoir re- 
mercié très humblement de la grâce que vous m'avez faite de 
m'avoir nommé pour servir sous luy. 

Je suis avec un très profond respect, 

Votre très humble et très obéissant serviteur, 
De Ricouart. 



X 

JOURNAL DE DIBERVILLE 

COMMANDANT LE VAISSEAU LA RENOMMÉE 

DANS SON SECOND VOYAGE AU MISSISSIPI. 



(décembre 1699-1700. 



Journal du voyage du chevalier' d'Ibcrville sur le vaisseau 
du Roi la Renommée, en 1699, depuis le cap Français 
jusqu'à la côte du Mississipi, et son retour. 

Le 22 e décembre, à sept heures du matin, je suis sorty du 
cap François avec la Gironde, et ay fait la route du cap de 
Saint-Antoine, que nous avons doublé le 3o e , à huit heures 
du matin, n'ayant rien remarqué d'extraordinaire dans cet 
espace de chemin. 

Du cap Saint-Antoine j'ay fait la route de la rade de la 
baye des Biloxy, où nous sommes arrivez le 8 e janvier 1700, 
et avons affourché nos ancres par vingt-un pieds d'eau. 

Le 9 e au matin, M. de Sauvole est venu à bord; j'ay sceu 
de luy que la garnison estoit en bonne santé, qu'il en estoit 
mort quatre hommes, du nombre desquels estoient deux Ca- 
nadiens, un flibustier et un engagé de La Rochelle. 

Il m'a dit qu'une corvette anglaise de dix canons, com- 



mandée par le capitaine Louis Bank, estoit entrée dans 
le Mississipi et . montée vingt-cinq lieues avant, où mon 
frère de Bienville , avec cinq hommes dans deux canots 
d'escorce, l'avoit rencontrée mouillée , attendant les vents 
propres pour monter plus haut. Mon frère luy envoya deux 
hommes pour luy dire de se retirer incessamment du pays, 
duquel le Roy estoit en possession ; que, s'il ne se retiroit, il l'y 
contraindroit; à quoy il obéit, après avoir parlé à mon frère 
qu'il connoissrnt, l'ayant veu avec moy à la baye d'Hudson, 

\ 



3g6 LE CAPITAINE BANK 

où j'avois pris ce capitaine. Il luy dit qu'il estoit party trois 
bastiments de Londres, le mois d'octobre de l'année 1698, 
pour venir faire un establissement au Mississipi, sur l'advis 
qu'ils avoient eu que j'avois relasché à Brest et estois hors 
d'estat de poursuivre mon voyage; qu'il avoit passé par la 
Caroline, où la plus grande partie de leurs hommes et femmes 
destinés pour la colonie estoient demeurés, ayant trouvé le 
pays beau. Un de leurs vaisseaux estoit retourné à Londres; 
les deux autres, de vingt-six canons de douze, estoient re- 
partis, en may 1699, de la Caroline pour continuer leurs des- 
seins, n'ayant pas osé le faire l'hyver à cause des mauvais 
temps. Il dit qu'il avoit esté chercher le Mississipi trente et 
quarante lieues, où les relations de la Louisiane, faites par le 
Père Récollet et Tonty, le placent, où il n'avoit trouvé que 
de mauvais havres et un establissement espagnol, environ à 
quatre-vingt-dix lieues à ouest de cette rivière; ils croyent, 
comme moy, que c'est la baye Saint-Louis. Ils s'en sont re- 
venus de là le long de la coste, la sondant avec de grandes 
pirogues, et disent n'avoir trouvé aucun havre qui soit bon 
qu'à quarante lieues environ à ouest d'icy, entre des isles de 
sable, dans une baye où il ne tombe point de rivière, et le 
pays est coste de sable. 

S'estant trouvé à l'entrée de la rivière, il avoit sondé les 
trois entrées et n'avoit trouvé que celle de l'est où il y eust 
onze à douze pieds d'eau, par où il avoit entré, ne doutant 
pas que ce ne fust le Mississipi, estant la plus grosse rivière 
qu'il eust trouvée le long de la coste. L'autre navire s'en es- 
toit allé, suivant la coste de l'ouest pour la descouvrir, jusqu'à 
Panuco, et de là se dévoient rejoindre à la rivière des Indios, au 
cap Blanc, où ils s'estoient donné rendez-vous. Ce capitaine 



LES RÉFUGIÉS FRANÇAIS MALHEUREUX AVEC LES ANGLAIS 397 

s'informa beaucoup de mon frère s'il n'avoit point eu de con- 
noissance d'Anglois qui estoient du costé des Chicachas, et 
le dévoient venir joindre. Il avoit à son bord plusieurs mar- 
chandises, qu'il offrit de vendre en eschange de pelleteries ou 
pour des lettres de change. 

Ces navires estoient envoyés pour le compte d'une com- 
pagnie formée, à Londres, d'Angiois et François réfugiés. Il 
y avoit sur ce bastiment un homme de la part de ces deux 
intéressés. Le François estoit fort suspect aux Anglois, ayant 
fait connoistre à mon frère et ayant tesmoigné qu'il souhaite- 
roit de tout son cœur, et tout ce qu'ils estoient de François 
réfugiés, que le Roy leur voulust permettre de s'establir en ce 
pays, sous son obéissance, avec la liberté de conscience; qu'il 
respondoit qu'ils seroient bientost nombre icy, qui estoient 
malheureux sous la domination angloise, qui ne pouvoit com- 
patir à l'humeur françoise, et le pria de me charger de la de- 
mande pour eux au Roy, et me laissa son adresse à la Caro- 
line et à Londres, pour leur marquer l'intention du Roy sur 
cela. Ce François marqua estre bien fasché que nous les eus- 
sions prévenus, disant qu'ils perdoient ce pays, où ses inté- 
ressés ne voudroient pas avoir rien à démesler avec les Fran- 
çois. Ce capitaine anglois, se séparant de mon frère au bas 
de la rivière, où ils s'estoient parlé pour la troisiesme fois, le 
menaça qu'il reviendroit pour establir cette rivière, avec des 
bastiments à fonds plus faits exprès ; qu'il y avoit du terrain 
pour eux et pour nous, un d'un bord et l'autre de l'autre ; 
qu'ils avoient descouvert cette rivière il y avoit plusieurs 
années, qu'elle estoit aussi bien à eux qu'à nous. C'est une 
menace qui pourra n'avoir pas de grands effets, et il sera 
tousjours facile de les en empescher. 



3c)8 ANGLAIS CHEZ LES CHICACHAS 

Le sieur de Sauvole me dit aussi que deux prestres mis- 
sionnaires de Québec, dont un nommé Montigny, estoient 
descendus le Mississipi et venus au fort le 4 e juillet, avec qua- 
torze hommes; qu'ils en estoient repartis pour establir leurs 
missions aux Taensas, qui sont à cent cinquante lieues de la 
mer, et aux Tonicas, qui sont à cent septante; qu'un de ses 
missionnaires, nommé Davion , avoit esté des Tonicas aux 
Chicachas par terre, à cheval, avec un Anglois,qui estoit venu 
des Chicachas aux Tonicas pour voir si les François ne vou- 
droient pas faire commerce avec eux de castor. J'ai sceu de- 
puis que cet Anglois voulut obliger les Sauvages à tuer ce 
missionnaire, qu'ils ne voulurent pas. Cet Anglois est depuis 
plusieurs années aux Chicachas, où il fait commerce d'es- 
claves sauvages, se mettant à la teste des partis chicachas 
pour aller sur leurs ennemis et amis, et les obliger à faire des 
prisonniers, qu'il achète et les envoyé vendre aux isles. 

J'ay sceu que le traversier du Roy la Précieuse estoit arrivé 
au fort, de retour de Saint-Domingue, le 26 e aoust 1699; que 
les Espagnols estoient tousjours à Pensacola, où mon frère 
de Bienville avoit esté le i5 e juin avec huit hommes, où il ne 
remarqua pas que les Espagnols eussent augmenté leurs tra- 
vaux depuis que nous y avions passé. Il y vit un petit navire 
mouillé devant le fort, d'environ six vingts tonneaux. 

Ayant à faire sonder la coste, ce qui n'avoit pas esté fait 
depuis mon départ, j'envoyay sur-le-champ les deux mais- 
tres des traversiers dans les chaloupes sonder la passe du 
surouest de Tisle aux Chats , pour faire passer par là, 
s'il est possible, les vaisseaux, et les autres dans le lac de 
Pontchartraihé 

Je fus au fort sur le soir avec le sieur de Sauvole, où, en 



JANV. I7OO. PORTAGE DU LAC PONTCHARTRAIN AU MISSISSIPI 3gg 

arrivant, nous trouvasmes le feu dans le petit traversier, 
que l'on ne put esteindre à cause de la poudre qui estoit 
dedans, où il brusla plusieurs effets . On n'a pu sçavoir qui 
y avoit mis le feu, quelque recherche que Ton fist. 

Le i3 e , les maistres des traversiers revinrent ayant trouvé 
suffisamment de Peau partout pour les vaisseaux, hors sur 
une barre d'une longueur de câble, où il n'y avoit que six 
pieds d'eau. 

Le 14 e , je m'en suis revenu à bord. 

Le i5 e , je suis partydans les deux felouques et trois canots 
d'escorce, avec mon frère de Bienville, pour aller au por- 
tage du lac de Pontchartrain au Mississipi, voir si les barques 
y pourroient aller. Le vent estant au nord, je n'ay pu aller qu'à 
cinq lieues des vaisseaux. 

Le 16 e , j'ay esté coucher à l'entrée du lac, distante des 
vaisseaux de onze lieues à ouest. 

Le 17 e , je me suis rendu à l'entrée de la rivière qui va au 
portage. Cette rivière est au fond du lac du costé du sud; 
elle a de large vingt pas, et est profonde de dix pieds et 
longue d'une lieue. A sa sortie dans le lac, je ne trouvay qu'un 
pied et deux d'eau; aux grandes eaux, trois pieds. 

Le 18 e , j'ay esté au portage, que j'ay trouvé d'une lieue, 
environ la moitié du chemin plein d'eau et de boue à moitié 
jambe, et l'autre moitié assez beau; partie pays de cannes et 
beau bois à habiter. J'ay fait faire le portage de trois canots. 
J'ay esté visiter un endroit où les Quinipissas avoient autre- 
fois un village, à une lieue et demie. Au-dessus de ce portage, 
où j'ay trouvé que le terrain ne noyoit pas ou fort peu, les 
bois sont revenus dans les champs, gros de deux pieds de 
tour, Il a plu beaucoup. Aujourd'huy j'ay fait faire un petit 



400 JANV. I 7OO. D IBERVILLE PASSE LE LAC PONTCHARTRAIN 

désert, où j'ay fait planter des cannes de sucre que j'ay ap- 
portées de Saint-Domingue. Je ne sçay si elles prendront ; 
elles sentent beaucoup l'aigre et le dedans est jaune. 

Le 19 e , j'ay envoyé mon frère avec trois canots et onze 
hommes au village des Bayogoulas, pour leur faire sçavoir 
l'arrivée des navires, et sçavoir ce qui se passe chez eux et 
les nouvelles qu'ils ont d'en haut, et raisonner avec eux sur 
les endroits qui noyent au bas de la rivière. Je n'ay pu en- 
voyer avec luy le [Sauvage Bayogoula que j'avois mené en 
France et ramené, estant tombé malade. 

Je m'en suis retourné joindre mes felouques ; il a plu beau- 
coup la plus grande partie du jour. 

Le 20 e , je suis parti avec mes deux felouques et j'ay passé 
le lac de Pontchartrain, que je trouve avoir de long onze 
lieues est et ouest, et quatre et cinq lieues de large, et quinze, 
seize, dix-sept et dix-huit pieds d'eau dedans. La petite ri- 
vière du portage est nord et sud de celle par où je descendis 
l'année dernière du Mississipi, à quatre lieues l'une de l'autre ; 
le costé du sud du lac est bordé d'une prairie de demi-lieue 
et une lieue de large, après quoy on trouve les grands bois, 
qui paroissent un beau pays à habiter. Je suis venu coucher 
à trois lieues de la sortie du lac; les isles y sont couvertes de 
prairies, d'où sort une rivière d'eau douce venant du nord. 

De la sortie du lac, pendant quatre lieues et demie de 
pays, ce sont des isles d'herbes; quelques-unes noyent. Elles 
seroient très belles à faire des pacages. La terre ferme du 
nord de ces isles est un pays de pins meslez de bois francs. 
Le fond est sablonneux, il yparoist plusieurs pistes de bœufs 
sauvages et chevreuils. 

Le 21 e , il a fait un assez gros vent de nord; je n'ay pu faire 



JANV. I7OO. MORT DU BAYOGOULA RAMENÉ DE FRANCE zj.0 1 

que trois lieues et demie et suis venu coucher à terre ferme, 
à une lieue et demie de la baye Saint-Louis. 

Le 22 e , le vent au sud-est. Je n'ay pu faire qu'une lieue et 
demie et suis venu coucher à la pointe de Test de la baye. 
Saint-Louis. J'ay envoyé une partie de mes gens à la chasse, 
qui ont tué sept chevreuils et veu quelques bœufs sauvages 
sans les pouvoir tirer. 

Le 23 e au matin, le petit Sauvage Bayogoula est mort 
d'un mal de gorge, sans avoir parlé à aucun de ses gens. Je 
me suis rendu à bord sur le midy. 

Le 25 e , j'ay envoyé une biscayenne sonder la passe du 
nord de l'isle aux Chats, où il ne s'est trouvé qu'un petit che- 
nal d'une portée de mousquet de large et huit ou neuf pieds 

Cl Cdll • 

Le 3o c , mon frère m'a renvoyé un canot et quatre hommes, 
et me marque qu'il va descendre au bas du Mississipi, où le 
chef des Bayogoulas leur va montrer des endroits qui n'inon- 
dent pas, à quinze lieues de la mer. 

Le 3 I e , j'ay donné ordre à M. de Sau voile d'aller visiter 
une rivière, qui tombe à dix lieues ouest des vaisseaux, voir 
si elle est belle à establir. 

Le i er février, je suis party des vaisseaux dans le traver- 
sier pour aller faire un establissement au Mississipi, pour en 
prendre possession, de crainte que les Anglois ne le viennent 
establir, voyant que nous n'avions d'establissemens qu'à 
trente lieues de la rivière, et que ce ne soit un prétexte pour 
s'y maintenir. J'emporte en mesme temps avec moy de 
quoy faire un voyage dans les terres et visiter le pays et la 
rivière de Marne, près du haut de laquelle sont les Cenis, 
et aller en passant faire la paix avec les Bayogoulas et les 



IV. 



26 



402 FÉV. I7OO. D IBERVILLE ENTRE DANS LE MISSISSIPI 

Oumas, et obliger les Nadezès (sic) à demander la paix et à 
me remettre les meurtriers de M. de Montigny, que tous les 
Sauvages m'assurent avoir esté tué par cette nation. J'ai cru 
qu'il estoit de conséquence, dans un commencement d'esta- 
blissement, de ne pas souffrir que les Sauvages tuassent au- 
cun François, sans faire semblant de se mettre en estât d'en 
venger la mort, pour ne pas se rendre méprisable à toutes 
les nations des environs, joint à ce qu'il me paroissoit de la 
dernière conséquence d'aller chez cette nation, qui est la plus 
forte de toutes celles qui sont sur le bord du fleuve, et pas 
assez pour résister à quatre vingts hommes, que j'emmène 
avec moy, ce qui me suffit pour obliger cette nation à désa- 
vouer les gens qui l'auroient fait, sans vouloir prendre party 
pour eux, et qui se cacheront, que je ne m'embarrasseray pas 
de chercher, me suffisant de leur faire voir que nous ne 
sommes pas des gens que l'on doit insulter, et mettre par là 
en seureté tous les François qui pourroient aller et venir en 
petit nombre d'une nation à l'autre, où on aura besoin de les 
envoyer. 

Le 3 e , à neuf heures du matin, je me suis rendu à l'entrée 
de la rivière, ayant suivi la coste depuis les vaisseaux le long 
des isles trois quarts de lieue au large, par treize et quatorze 
pieds d'eau, sans trouver aucun haut fond. Je trouve le 
mouillage des vaisseaux et l'entrée de la rivière est, nord et 
sud, environ vingt-six lieues-, j'ay entré dans la rivière à neuf 
heures du matin, par la passe de l'est, la mesme par où j'en- 
tray l'année dernière, dans laquelle j'ay trouvé onze pieds 
d'eau. C'est la seule bonne passe, ayant fait sonder avec mes 
deux felouques partout. Il n'y a dans la bonne passe, entre 
les roches qui sont à fleur d'eau, que l'on voit briser, qu'en- 



FÉVRIER I 7OO. IL FAIT CONSTRUIRE UNE MAISON 4o3 

viron trente pas de large; après, le fleuve s'eslargit de plus de 
deux cents brasses. A midi j'estois au haut des trois fourches. 
Le vent très fort au sud-est, en pluye et brume, je mesuis rendu 
sur la minuit à une pointe à droite, à dix-sept ou dix-huit 
lieues de la mer, où j'ay trouvé mon frère, qui arrivoit du bas 
de la rivière avec un canot et avoit joint l'autre à cette pointe, 
où il m'attendoit et où le Sauvage prétendoit que la terre 
n'inonde pas à plusieurs endroits l'espace de six lieues. 

Le 4 e , il a plu tout le jour et venté très gros vent de sud. 
Si je n'eusse pas entré hier au matin, j'aurois bien souffert à 
la mer. Il a fait cette nuit un coup de vent du sud très fort 
et dangereux sur cette coste. 

Le 5 e , j'ay visité le terrain des environs de la pointe, qui 
est le plus beau du lieu. L'espace de trois lieues en bas, le 
long de la rivière, il y a une lisière de bois franc de six cents 
pas de large, et, derrière, des prairies et des bouquets de bois. 

Il se trouve partout, aux environs d'icy, quantité de meu- 
riers sauvages, surtout où nous sommes. 

Les 6 e et 7 e , j'ay fait continuer le travail du désert et 
équarrir du bois, pour faire la maison, et travailler à une pou- 
drière de huit pieds en carré de bois, élevée de cinq pieds de 
haut, couverte et entourée d'un pied et demy de terre en 
torchis. 

Le' 8 e , j'ay esté à deux lieues au dessus du fort, voir des 
cèdres que l'on nomme du Liban, pour faire des pirogues, 
où j'ay laissé le sieur de La Ronde, garde marine, et six 
hommes. 

Le 10 e , le vent du sud est propre à monter la rivière; j'ay 
envoyé ma grande felouque, chargée de vivres, au portage, 
à vingt deux lieues d'icy, joindre M. du Guay^ qui y doit 



4°4 FÉVRIER I7OO. ARRIVÉE DE TONTY 

venir avec les deux biscayennes, y amener dix gardes de la 
marine et huit Canadiens, et le sieur Le Sueur et ses gens, et 
toutes ses affaires, pour le faire passer en seureté aux Nadchés. 
J'ay mandé au sieur du Guay de se servir de la felouque 
pour aller aux Bayogoulas et de m'y attendre. J'ay trouvé 
le fort estre par les 29 degrez 45 minutes nord. 

Les 11 e et 12 e il a plu beaucoup, je n'ay pu faire tra- 
vailler. 

Le i5 e , un canot d'escorce est arrivé du portage, qui m'a 
apporté une lettre de M. du Guay, qui me donne advis de son 
arrivée. M. de Sauvolle m 1 escrit qu'il a esté visiter cette ri- 
vière, que je luy avois dit de voir; elle n'est belle que pour y 
placer un fort, non pas une colonie. 

Le 16 e , M. de Tonty est arrivé, sur le soir, dans un canot 
avec huit hommes, et en a laissé quatorze aux Bayogoulas et 
leurs bagages et canots. Les hommes qui sont avec luy sont 
des habitants, la plus grande part des Illinois et Tamarojas, 
qui sont venus, à leurs despens, voir ce qu'il y auroit à faire 
icy, sur la lettre que M. de Sauvolle y avoit escrit, que s'il 
descendoit des gens d'en haut, ils trouveroient de l'occupa- 
tion et y seroient les bien venus. Deux de ces hommes sont 
engagés à M. de Tonty pour le voyage à aller et venir. Ils 
m'apprennent qu'il n'est pas vray que les Sauvages ayent tué 
M. de Montigny, et qu'ils nous sont fort amis et ravis de 
nous sçavoir dans cette rivière. 

Le 17 e , j'ay fait partir un canot et quatre hommes pour 
aller porter un ordre à M. du Guay de ne pas passer le por- 
tage et de m'y attendre, les voulant envoyer aux vaisseaux, 
n'ayant pas besoin de gardes de la marine pour mener dans les 
bois, ny beaucoup d'autres qui n'y sont point propres, et que 



FÉVRIER iyOO. D'rBERVILLE RENVOIE DE SURGERES 4û5 

je ne menois que pour aller aux Nadchés. Il a verglassé tout 
le jour et fait fort mauvais temps, bien froid. 

Le 18 e , il a continué de verglasser et geler. J'ay fait partir 
le traversier pour aller sonder à trente lieues à l'ouest de la 
rivière et de là retourner aux vaisseaux. Je renvoyé plusieurs 
personnes dont je n'ay que faire; j'ay aussi fait partir mon 
frère dans la felouque, et deux pirogues commandées par les 
sieurs La Ronde et mon frère Ghasteauguay pour aller aux 
Bayogoulas. 

Le 19 e , le froid continue. Je suis party sur le soir de com- 
pagnie avec M. de Tonty ; j'ay esté coucher à deux lieues du 
fort, où j'ay laissé le sieur de Maltot, commandant, avec qua- 
torze hommes, tant en santé que malades. 

Le 24 e , je me suis rendu au portage, où j'ay trouvé 
Le Sueur, qui fait porter ses affaires sur le bord duMississipi. 
M. du Guay est allé aux Bayogoulas; j'ay renvoyé aux vais- 
seaux une biscayenne et fait descendre l'autre pour attendre 
les hommes que je veux renvoyer. 

Le 25 e , j'ay rejoint mon frère à deux lieues des Bayogoulas. 

Le 26 e , je me suis rendu au viliage sur les onze heures. 
J'ay envoyé une felouque poury mener les gardes de la marine 
et d'autres personnes dont je n'ay que faire, où ils joindront 
la biscayenne et laisseront la felouque à Le Sueur pour s'en 
servir à charger ses effets aux Bayogoulas. 

J'ay escrit de là à M. le chevalier de Surgère de prendre la 
route de France, et de me laisser un mois de ses vivres, ne 
sçachant pas ce que je ferois à la coste. Je racontay par ce 
vaisseau au Ministre ce que j'ay fait et ce que je vais faire. 
J'ay observé à midy la hauteur, que je trouve estre 3o degrés 
40 minutes nord. 



406 FÉV. I7OO. ANGLAIS FAISANT COMMERCE D'ESCLAVES 

Le 28 e , sur les advis que j'ay eus que les deux Anglois qui 
sont aux Chicachas continuoient de se mettre à la teste des 
partis Chicachas et venoient chez toutes les autres nations 
leur faire la guerre et enlever le plus d'esclaves qu'ils pou- 
voient, qu'ils achètent et en font un très grand commerce, 
ce qui désole toutes ces nations sauvages , je chargeay 
M. de Tonty, en s'en retournant aux Illinois avec ses deux 
hommes, de passer aux Tonicas et tascher d'y attirer ces 
Anglois, sous prétexte d'y commercer du castor, et les arres- 
ter et les remettre au sieur de La Ronde, que j'envoye avec luy 
et cinq de mes Canadiens. Ils descendent au fort, où le sieur 
de Tonty a besoin de quelque chose et doit remonter inces- 
samment. 

J'ay engagé les autres Canadiens venus de compagnie 
avec M. de Tonty à venir avec moy, n'ayant pas trente de 
mes Canadiens à mener avec moy, en ayant laissé au fort du 
Mississipi, et plus de vingt malades au fort de la baye des 
Biloxys. 

J'ay fait partir M. de Saint-Denis avec deux pirogues et 
deux canots d'escorce pour prendre le devant, et chasser, s'ils 
trouvent de la chasse à quinze lieues d'icy. 

Je fais travailler à raccommoder deux pirogues que j'ay 
achetées des Sauvages et à faire semer un champ de blé que 
j'ay acheté des Mougoulachas. 

Le I er , j'ay fait partir mon frère avec un canot d'es- 
corce et deux pirogues, et une de Bayogoulas, qui viennent 
pour quérir de leurs gens qui sont prisonniers aux Oumas, 
avec lesquels je leur veux faire faire la paix et leur faire 
rendre leurs prisonniers. 

J'ay fait partir aussi, dans la felouque, mon pilote Richard, 



MARS I7OO. DÉBARQUEMENT DES OUMAS 4O7 

avec un matelot et. quatre Sauvages, avec un canot d'escorce 
que j'ay acheté de ces Canadiens, pour s'en aller ensemble au 
fort et y laisser la felouque, et remonter avec ces Sauvages à 
deux lieues au-dessus du fort pour y faire un portage pour 
tomber dans une rivière qui va sortir près des vaisseaux, pour 
la descouvrir et voir si elle est praticable. Les Sauvages 
avoient autrefois cinq villages sur cette rivière, qui se sont 
destruitsparla guerre. Ils estiment qu'elle est belle à habiter. 
Je suis party suf le midy avec deux canots de ces Canadiens 
d'en haut, laissant M. du Guay pour attendre six de ces 
hommes, qui sont allés au fort y mener un de leurs gens à 
qui un fusil a emporté le bras gauche, que mon chirurgien 
luy a coupé avec une scie faite d'un couteau, la gangrène y 
estant. Je suis venu coucher à quatre lieues du village. 

Le 2 e , j'ay fait neuf lieues et suis venu coucher vis à vis 
de la première isle que Ton trouve montant dans le Missis- 
sipi, venant de la mer. 

Le 3 e , j'ay rejoint mon frère et tous les autres canots, au 
nombre de trente pirogues, dans lesquelles j'ày trente hom- 
mes, et deux canots d'escorce huit, et les deux, que j'ay avec 
moy, quinze, et celuy du sieur du Guay, cinq, qui fait en 
tout cinquante huit hommes. 

Le 4 e , à dix heures du matin, je me suis rendu au desbar- 
quement des Oumas, que j'ay reconnu estre esloigné des Bayo- 
goulas, par le portage, de vingt sept lieues; en suivant la 
rivière, de trente cinq lieues. J'avois fait prendre le devant 
à mon frère, qui estoit à leur village. Deux Oumas estoient 
venus me complimenter de la part de la nation, c'est-à-dire 
nous apporter à fumer. Il a plu toute l'après-midy. Le des- 
barquement est par 3 r degrés 46 minutes. 



408 MARS K/OO. PAIX ENTRE LES OUMAS ET LES BAYOGOULAS 

Le 5 e , j'ay envoyé une partie de mon monde à l'autre des- 
barquement de ce village, qui est à vingt lieues au-dessus 
de celui-cy, et m'en suis allé au village, où je suis arrivé sur 
le midy avec six hommes et six Bayogoulas. Les Oumas ont 
envoyé au devant de moy deux chantres m'apporter le calu- 
met. Dans l'entreveue avec les anciens, leur parlant à leur 
manière, je leur ay tesmoigné le chagrin que j'avois de voir 
qu'ils fussent en guerre avec les Bayogoulas, après l'alliance 
que nous avions faite ensemble l'année dernière. Ils se sont 
défendus sur ce que ce n'estoient pas eux qui l'avoient com- 
mencée, mais les Bayogoulas; nonobstant cela, qu'ils ou- 
blioient toutes choses, me faisant le maistre de la paix. Je 
leur demanday les prisonniers qu'ils avoient des Bayogoulas, 
pour leur rendre, leur faisant un présent pour cela. Ils me 
dirent que leur manière estoit que les Bayogoulas, ayant com- 
mencé la guerre, dévoient leur venir chanter le calumet de 
paix et leur faire des présens pour ravoir leurs prisonniers. 
Je leur fis entendre que je le faisois pour les Bayogoulas, que 
je leur donnois ma parole que les chefs leur viendroient 
chanter la paix. Après plusieurs difficultés, ils me donnèrent 
leurs prisonniers, voyant que je me faschois'de ce qu'ils me 
les refusoient. Je les donnay aux Bayogoulas qui les rem- 
menèrent. Il plut pendant le 6 e et le 7 e . 

La maladie du flux de ventre, qui avoit esté dans ce village, 
avoit destruit plus de la moitié du monde. Il y avoit chez eux 
près de quarante petits Taensas, qui les estoient venus voir 
et leur offrir leurs services contre les Bayogoulas. Ces Taen- 
sas sont errants, habitent ordinairement à trois jours à l'ouest 
de ce village; ils sont gens bien faits, qui vivent de -chasse 
de chevreuil, ours et gibier; ils ont dans leur canton peu de 



MARS I7OO. D'iBERVILLE CHEZ LES OUMAS 409 

bœufs. Mon dessein estoit de prendre dans ce village des 
guides pour monter dans la rivière de Marne ou de la Sa- 
blonnière. Ces Sauvages m'en avoient parlé Tannée dernière, 
et fait entendre qu'elle estoit belle, me parlant des nations 
qui sont dessus, me disant y avoir esté, et aujourd'huy ils 
m'asseurèrent qu'elle n'est pas navigable, qu'elle est embar- 
rassée de bois. Quelque chose que j'aye peu faire, ils ne se 
sont pas voulu engager à me mener par là aux Cadodaquios, 
me disant qu'ils n'en sçavoient le chemin que par les grands 
Taensas, qui sont au dessus des Theloelles ou Nadchés, et 
que c'est par où ils y alloient ordinairement, en faisant le 
chemin par terre. Quoyque cette rivière me paroisse belle, je 
n'ay osé entreprendre d'y aller sans guide, sur ce qu'elle fait 
plusieurs fourches, et j'ay cru qu'il estoit plus à propos 
d'aller aux Taensas et de là par terre aux Nadchitoes et Ca- 
dodaquios, où cette rivière passe, où je prendray là ou fairai 
faire des canots pour la descendre et la bien visiter. 

Le 8 e , je suis venu au desbarquement d'en haut desOumas, 
où une partie de mes canots sont. J'ay envoyé advertir les 
autres, dont le monde estoit resté à chasser à l'entrée de la 
rivière de Marne. Le chef du village et une partie de leurs 
hommes me sont venus apporter des farines de blé d'Inde. 

Le 9 e , j'ay renvoyé une de mes pirogues avec dix hommes 
au fort et plusieurs choses qui me sont inutiles par terre. 
Tous mes canots m'ont joint, venant de la rivière de Marne, 
qui est à deux lieues au-dessous de ce desbarquement, qui 
n'est du village qu'à une lieue ou cinq quarts de lieue tous- 
jours par costeaux. Je donnay à ce village un demi-boisseau 
de blé pour semer et des pois, plusieurs pépins d'orange et 
de pommes, cotons. Ce desbarquement est esloigné de l'autre 



410 MARS I7OO. D'iBERVILLE MONTE AUX NATCHEZ 

de dix lieues et demie. J'ay esté coucher à huit lieues de là. 
Montant aux Natchés, à cinq lieues du desbarquetnent des 
Oumas, je trouvay une isle d'environ quatre lieues de tour. 
Jepassay parle petit chenal, qui esta droite en montant. 
Trois quarts de lieue au-dessous de ce petit chenal, il y a une 
petite rivière à droite. A deux lieues et demie de cette grande 
isle, il y en a une petite à gauche. Tout le pays que j'ay passé 
aujourd'huy noyé en beaucoup d'endroits de cinq et six pieds ; 
le pays n'est pas plus beau qu'en bas, j'entends le bord du 
fleuve. A une et deux lieues dans la profondeur, le pays pa- 
roist fort haut. 

Le 10 e , j'ay continué de marcher; sur le midy j'ay trouvé 
deux isles de demi-lieue de long; c'est apparemment les trois 
chenaux dont parlent les relations de ce pays, qu'ils placent 
à soixante lieues de la mer, et nous à cent vingt-cinq. Je suis 
venu coucher à quinze lieues du desbarquement des Oumas. 
La rivière a serpenté beaucoup, courant au nord. 

Le 11 e , je me suis rendu au desbarquement des Natchés, 
que je trouve esloigné des Oumas de dix-huit lieues. Une 
lieue au-dessous de ce desbarquement, il y a une isle de trois 
quarts de lieue de long. De cette isle jusqu'au desbarquement, 
j'ay trouvé plusieurs Sauvages, qui peschent des carpes dans 
le fleuve, sur un petit eschafaud qui avance dans l'eau de 
sept à huit pieds. Ils m'ont vendu du poisson blanc fort petit, 
et des carpes très bonnes, d'un pied et demi de long. Estant 
arrivé au desbarquement, j'ay envoyé un homme advenir le 
chef de mon arrivée. Le frère du chef avec une vingtaine 
d'hommes est venu m'apporter le calumet de paix, et m'a 
convié d'aller au village. Sur les deux heures après midy j'ay 
esté à ce village, qui est à une lieue du bord de l'eau. A moitié 



MARS I7OO. LE CHEF VIENT AU-DEVANT DE LUI 4 1 [ 

chemin, j'ay rencontré le chef qui venoit au-devant de moy, 
accompagné d'une vingtaine d'hommes assez bien faits. Le 
chef estoit fort malade d'un flux, qui est une maladie dont 
les Sauvages meurent presque tous. A nostre rencontre, ce 
chef m'a donné une petite croix blanche et une perlé qui 
n'estoit nullement belle, et en a donné autant au père Jésuite, 
à mon frère et au sieur Duguay. 

Nous nous sommes rendus à sa cabane, qui est élevée aune 
hauteur de dix pieds de haut, de terre rapportée, et large de 
vingt-cinq et longue de quarante-cinq. Auprès de là sont huit 
cabanes. Devant celle du chef est le temple, cela forme un 
rond un peu en ovale, et renferme une place d'environ deux 
cent cinquante pas de large et trois cents de long. Il passe au- 
près un ruisseau, d'où ils tirent leur eau. J'ay trouvé là une 
lettre de M. de Montigny, missionnaire des Taensas, qui en 
est parti depuis trois jours avec un Canadien pour retourner 
aux Taensas. Il marque avoir visité la plus grande partie des 
cabanes de cette nation, qu'il estime au nombre de quatre 
cents, dans l'espace de huit lieues de pays, sur le bord d'un 
ruisseau qui arrose ce pays. Il marque y avoir baptisé cent 
quatre-vingt-cinq enfants depuis une année jusqu'à quatre. 
Du desbarquement de la rivière on monte une coste d'environ 
cent cinquante toises, fort escarpée, couverte de bois franc. 
Estant dessus la coste, on trouve un pays de plaines, prairies, 
remplies de petits costeaux, en quelques endroits des bou- 
quets de bois, plusieurs de chesnes, et beaucoup de chemins 
qui se coupent, allant d'un hameau à l'autre ou à des caba- 
nes. Ceux qui ont parcouru trois ou quatre lieues à la ronde 
disent avoir trouvé partout le mesme pays, du bord de la 
coste à aller au village du chef. Ce que j'en ày veu, c'est un 



412 MARS I7OO. D'iBERVILLE PART POUR LES TAENSAS 

pays de terre jaunastre, meslé d'un peu de petites pierres, 
jusqu'à une portée de canon de chez luy, où commence la terre 
grise, qui me paroist meilleure. Cette campagne ressemble 
assez à celle de France. Ce chef est un homme de cinq pieds 
trois ou quatre pouces de haut, assez maigre, d'une physio- 
nomie d'esprit. Il m'a paru le Sauvage le plus absolu que 
j'aye veu, aussi gueux que les autres, aussi bien que ses sujets, 
tous grands hommes bien faits, fort désœuvrés, nous mar- 
quant beaucoup d'amitié. Je leur ay fait un présent d'un 
fusil, de poudre et plomb, d'une couverte, d'un capot, de 
quelques haches, couteaux et rassades; un calumet suivant 
l'ordinaire de ceux qui vont visiter les autres. Cette langue 
est différente des Oumas. Il s'en est trouvé un de cette nation 
qui laparloit. Nous nous sommes entendus par le moyen de 
mon frère qui commence à se faire entendre en Bayogoula, 
en Ouma, Chicacha, Colapissa, et les trois nations qui sont 
dans la branche du fleuve, qui n'est que la mesme, ont peu 
de différence. _,mn?z 

J'ay trouvé le desbarquement des Nadchés par 32 degrez 
i5 minutes nord, et du desbarquement d'en haut des Oumas 
à celuy des Nadchés, suivant les détours de la rivière, il y a 
dix-huit lieues et demie, et en droite ligne je trouve que le 
rumb de vent est le nord quart de nord-ouest et la distance 
de onze lieues, et à aller des déserts de l'un à l'autre village 
suivant les costeaux, environ cinq à six lieues. 

Le 12 e , à six heures du matin, je suis parti dans un canot 
d'escorce avec six hommes, pour aller aux Taensas préparer 
toutes choses pour aller par les terres aux Cenis, laissant 
mon frère avec le reste de ses gens aux Nadchés, pour y faire 
des farines de blé d'Inde pour le voyage, où cela se fait plus 



MARS I7OO. M. DE MONTIGNY, MISSIONNAIRE 41 3 

commodément qu'aux Taensas. J'ay fait aujourd'huy envi- 
ron huit lieues trois quarts, et passé deux isles d'environ 
demie lieue de long. Le pays est comme celuy que j'ay desja 
passé, assez beau, qui noyé presque partout, ce que je vois 
sur le bord de la rivière en passant. Il y a moins de cannes 
qu'entre les Oumas et les Nadchés. 

Le i3 e , j'ay continué de monter la rivière, trouvant un 
pareil pays qu'hier, la rivière plus droite. A midy, je me suis 
rendu au desbarquement des Taensas, à six lieues trois quarts 
de ma couchée, où j'ay laissé mon canot et bagage et deux 
hommes à le garder, et m'en suis allé avec quatre pour ga- 
gner un petit lac à une lieue de là, où on prend des canots 
pour aller au village. Mes guides se sont esgarés, et nous 
n'avons pu gagner ce lac. Nous avons esté obligés de coucher 
dehors sans souper, n'ayant porté avec nous que nos armes. 
J'ay trouvé que du desbarquement des Nadchés à celuy des 
Taensas, suivant la rivière, il y a environ quinze lieues et 
demie, et en droite ligne d'un desbarquement à l'autre, 
j'ay trouvé le rumb de vent est-nord, quart de nord-est, 
prenant i degré i5 minutes du nord, et la distance estre de 
onze lieues un quart. Je trouvay le desbarquement des Taen- 
sas estre par 32 degrés 47 minutes nord. 

Le 14 e au matin, nous nous sommes rendus au bord du 
lac, où nous avons trouvé quatre Sauvages qui nous ame- 
noient des canots, ayant entendu nos coups de fusil. Nous 
avons fait sur le lac environ deux lieues, et nous sommes 
rendus au village à midi, où j'ay trouvé M. de Montigny, 
missionnaire, ayant deux François avec luy. Il s'est fait bas- 
tir là une maison et se prépare à y faire une église. Il peut y 
avoir dans cette nation cent vingt cabanes dans l'espace de 



414 MARS I7OO. ENFANTS TAENSAS JETES DANS LE FEU 

deux lieues, sur le bord du lac II y a dans cet endroit un 
temple assez beau. Cette nation a été autrefois nombreuse, 
mais à présent ils ne sont pas plus de trois cents hommes. Ils 
ont de très grands déserts et le terrain fort beau, qui ne noyé 
point, sur le bord de ce lac, qui peut avoir de large un quart 
de lieue, et de large quatre lieues et demie Tenant du nord- 
est, faisant le tour jusqu'à Fouest. Le gros de ce village est 
environ à deux lieues du bout venant de la rivière du Mis- 
sissxpi et vis-à-vis d'une petite qui a de large cent pas, sur le 
bord de laquelle il y a quelques cabanes sauvages. 

Je raisonnay avec ces Sauvages des nations qui sont à 
fouest d'eux et de la rivière de Marne, surtout avec un Sau- 
vage Ouatchita, qui avoit été aux Cadodaquio et à des esta- 
blissements espagnols. Il fait les chemins fort difficiles, le 
tout par terre ; je luy ay demandé s'il voudroit nous y con- 
duire, à quoy il a consenti, après luy avoir promis de le bien 
payer. M. de Montigny me servoit d T interprète, qui les en- 
gagea à faire ce que te souhaite d'eux. 

Le i5% je m T en suis retourné avec M. de Montigny au 
desbarquement, où j'avois laissé mon canot pour y attendre 
mon frère et tous mes gens. 

Les 1 6 e et 1 7* il a plu et tonné beaucoup, la nuit du 1 6 e au 
1 7* la foudre est tombée sur le temple des Taensas et y a 
mis le feu qui Ta entièrement bruslé. Ces Sauvages, pour 
apaiser Fesprit, qu'ils disent estre fasché, jetèrent cinq petits 
enfans au maillot dans le feu du temple. Ils y en auraient 
jeté plusieurs autres sans trois François qui y accoururent 
et les en empeschèrent. Un vieillard de soixante-cinq années 
environ, qui estoit comme le principal prestre, estoït auprès 
du feu, criant à haute voix : <r Femmes, apportez vos enfans 



LES FRANÇAIS ARRÊTENT DES SACRIFICES HUMAINS 4ID 

pour ies ofirir à l'Esprit en sacrifice pour l'apaiser. » Ce que 
cinq de ces femmes firent, luy apportant leurs enfans. qu'il 
prenoit et les jetoit au milieu de ces flammes. L'action de ces 
femmes a esté regardée d'eux comme une des plus belles que 
Ton puisse faire, de manière qu'elles suivirent ce vieillard, qui 
les amena en cérémonie à la cabane de celuy qui devoit estre 
fait chef de la nation, car M y avoir peu que le chef estok 
mort. Ils avoient coustume, à la mort de leur chef, de tuer 
quinze ou vingt hommes ou femmes pour raccompagner, 
disent-ils, dans l'autre monde et le servir. Plusieurs, à ce que 
Fon dit, sont ravis d'estre de ce nombre. Je doute tort de 
cela. Ce vieillard, dont j'ay parlé ci-dessus, disoit que l'Es- 
prit s estoit fasché, parce qu'à la mort du dernier chef on 
n'avoit tué personne pour l'accompagner, et qu'il estoit luy- 
mesme fasché, qu'il faisoit brusler le temple, accusant les 
François, que c'estoient eus. qui estoient cause de ce mal- 
heur, parce que M. de Montigny, s 'estant trouvé au village à 
la mort du chef, avoit empesché que Ton ne tuast personne, 
i de quoy tout le monde de la nation parut fort content, hors 
i ce grand prestre. Ces femmes sanctifiées et consacrées à l'Es- 
prit par Faction qu'elles venoient de faire, c'est comme les 
nomment plusieurs de ces Sauvages, estant menées chez le 
prétendant à la couronne, furent caressées, fort louées des 
anciens, et on les revestit chacune d'une couverture blanche, 
! qu'ils font d'escorce de meurier, et on leur mit à chacune une 
^grande plume sur la teste, et parurent toute la journée à ren- 
trée de la cabane du chef, assises sur des nattes de cannes, 
destinant cette cabane pour servir de temple, où le feu fut 
allumé, comme ils ont coustume de faire. 
Toute la nuit du 18* aux iq* et ao% ces femmes et ce vieil- 



416 MARS 17OO. CEREMONIE DEVANT LE TEMPLE 

lard la passèrent à chanter dans la cabane du nouveau chef, 
et le jour elles restoient aux costez de la porte, en veue de 
tous les passants. 

Le 18 e , il a plu une partie du jour; mon frère est arrivé 
sur le soir et tout mon monde. 

Le 19 e , mon frère et le sieur de Saint-Denis s'estant pré- 
parés à partir avec vingt hommes pour aller par les terres 
aux Senis, je n'ay pu faire ce voyage à cause d'une douleur 
de genoux qui m'empesche de marcher. 

Le 20 e , j'ay esté au village avec mon frère et ces vingt 
hommes. J'ai fait partir M. du Guay dans un canot pour re- 
tourner au fort et de là aux vaisseaux advertir de mon retour. 
Sur les six heures du soir le grand prestre Sauvage a con- 
tinué de faire une cérémonie devant le nouveau temple, qu'il 
a faite tous les jours depuis que l'autre est bruslé, laquelle 
cérémonie a duré huit jours de suite. Trois jeunes gens, de 
vingt années, apportèrent chacun un fagot de branches de bois 
sec, qu'ils mirent devant la porte du temple, esloigné de dix 
pas. Un homme de cinquante années environ, qui avoit soin 
de la garde de ce temple, vint avec un flambeau de canne, 
et accommoda ce bois l'un sur l'autre pour le faire brusler 
facilement. Après quoy il fut dans le temple allumer son 
flambeau au feu, quiybrusle toujours, et s'en vint auprès du 
fagot de bois, où le grand prestre le voyant, qui estoit à 
trente pas de là, à la porte de la cabane du chef, s'en vint d'un 
pas grave, tenant un oreiller de plume, couvert de cuir, assez 
gros, à la main gauche, et un petit baston à la droite, dont il 
frappoit sur l'oreiller, comme pour marquer la cadence d'une 
chanson, qu'il chantoit. Il estoit suivy des cinq femmes qui 
avoient jeté leurs enfants dans le feu du temple, qui portoient 



MARS I 7OO. L ABBÉ DE MONTIGNY VA S ETABLIR ALX NATCHEZ 41 7 

avec les deux mains un paquet de mousse mouillée, qui est 
en ce pays là comme une filasse. Estant rendu près du fagot 
de bois, celuy qui y estoit l'alluma, et l'ancien, avec les femmes, 
en fit trois fois le tour, toujours chantant, après quoy elles se 
jetèrent sur le feu, frappant dessus avec leur mousse mouil- 
lée pour Testeindre. Ce qu'ayant fait, le vieillard s'en retourna, 
et elles s'en furent se laver dans le lac devant tout le monde 
qui les voulut regarder, et s'en vinrent à la cabane du chef, 
où, jointes au vieillard, elles chantèrent toute la nuit pendant 
les huit jours. Quelques-unes de ces femmes, marchant au- 
tour de ce feu, voulurent rire et dire quelque chose, dont le 
vieillard les reprit sévèrement. 

Le 2 1 e , il a plu une partie du jour ; mon frère n'a pu partir. 
Je me suis rendu à mes canots, où j'ay fait porter toutes les 
affaires de M. de Montigny, qui vient s'eslablir aux Nadchés, 
sans abandonner les Taensas, où il doit mettre un mission- 
naire qu'il attendoit du Canada. 

Le 22 e , M. de Montigny m'a joint sur le midy, ayant veu 
partir mon frère sur les huit heures du matin avec un 
Chaouanon, un Ouachita, qui est son guide, et six Taensas, 
qu'il luy a fait donner pour luy aydcr à porter son bagage. 

Je suis party sur le midi et suis venu coucher au desbar- 
quement des Nadchés, sur les neuf heures du soir, où j'ay 
trouvé mes trois pirogues, que je fis partir hier. 

Le 23 e , j'ay esté au village avec M. de Montigny, voulant 
parler au chef sur la guerre qu'ils ont avec les Chicachas. 
J'ay trouvé ce chef mourant et tous ses gens en tristesse; ils 
ont paru fort aises de voir M. de Montigny s'establir avec 
eux, où je l'ay laissé avec ses deux valets, et suis party sur les 
deux heures, mes pirogues l'estant dès le matin. 

IV. 27 



41 8 MARS I7OO. TONTY REMONTE AUX ILLINOIS 

Le 24 e , j'ay rencontré M. Le Sueur à six lieues au dessus 
des Oumas, avec ma felouque chargée de tous ses effets. Je 
la luy ay laissée, ne pouvant pas monter cette année, sans cela, 
que très difficilement. Je luy ay aussi fait donner un grand 
canot d'escorce de ces Canadiens descendus d'en haut, leur 
promettant de leur donner une pirogue légère à la place. 
Je luy ay laissé mon maistre de felouque, et donné un ordre 
pour prendre un Canadien dans une pirogue, qu'il doit ren- 
contrer, en ayant manqué une, qui doit passer la nuit où il y 
en avoit trois que je lui mandois de prendre. Il n'emmène 
avec luy que cinq de mes gens. Je me suis rendu, sur le soir, 
au desbarquement d'en haut des Oumas, où j'ay trouvé 
M. de Tonty et le sieur de La Ronde. 

Ne voyant point d'apparence de pouvoir faire prendre ces 
Anglois qui sont aux Chicachas, estant plusieurs, au rap- 
port des Taensas qui en arrivoient, j'ay fait partir sur le 
champ le sieur de La Ronde pour aller aux vaisseaux avec 
quatre hommes, pour advertir que l'on ne m'envoyast pas 
les bestiaux que j'avois demandés, par le lac de Pontchar- 
train, dans le Mississipi, y voyant trop de difficultés pour les 
mener de là au fort. 

Le 25 e au matin, je suis party pour les Bayogoulas. Le 
Père Jésuite laissant aux Oumas son valet pour y bastir une 
église, M. de Tonty s'en retourne aux Illinois. Je l'ay chargé 
de quelques présents pour faire aux Tonicas et au chef des 
Chicachas qui y doivent venir, leur voulant faire parler là 
par le moyen de M. Davion, missionnaire. J'ay chargé 
M. de Tonty de leur dire que nous estions habités sur la 
Mississipi, amis de toutes les nations des environs, avec les- 
quelles nous estions en commerce de toutes choses; qu'il ne 1 



MARS I7OO. D IBER VILLE AU FORT DU MISSISSIPI 419 

tenoit qu'à eux d'en faire autant et cTestre de nos amis, en 
cessant de faire la guerre aux Nadchés et aux Colapissas et 
Chaquitas; que, s'ils ne faisoient la paix avec eux, j'allois 
armer ces nations de fusils, comme ils en avoient, par le 
moyen desquels ils ne pourroient résister à tant de Sauvages 
armés contre eux, au lieu que, faisant la paix avec ces nations, 
nous serions tous amis, ne faisant qu'un, ce qui leur seroit 
avantageux par le commerce qu'ils pourroient faire avec nous, 
qui leur donnerions à un quart meilleur marché les marchan- 
dises que ne faisoientles Anglois, qui ne prennent d'euxque les 
peaux de chevreuil, tandis que nous, nous prendrions lespeaux 
de bœuf, dont ils ont une grande quantité et ne font rien. 

Le 26 e , je me suis rendu aux Bayogoulas, à dix heures 
du matin, où je trouvay deux de ces voyageurs qui y estoient 
restés à garder leurs bagages. Quatre de ces gens sont 
avec mon frère, et les autres avec moy, qui sont dans le des- 
sein de descendre au fort et d'aller aux vaisseaux pour y 
trafiquer le peu de castors qu'ils ont, qui me paroist en bien 
petit nombre. Je suis parti du village à midy avec mon frère 
de Chasteaugay et un homme, pour aller au fort en canot 
d'escorce, où je me suis rendu' le 27 e , à neuf heures du soir, 
ayant fait quarante*deux lieues en trente-quatre heures de 
narche. J'y ay trouvé le sieur Duguay, arrivé depuis huit 
aeures. Je me vais disposer à partir pour les vaisseaux, où 
je me vais rendre pour aller courir la coste à l'ouest jusqu'au 
i5 e de may, mon frère ne devant pas revenir plustost, luy 
lyant donné du temps mesme jusqu'au 25 e . 

Le 28 e , j'ay esté visiter une rivière qui est à un quart de 
.ieue derrière le fort> que j'ay trouvée d'eau douce, large 
de vingt pas, profonde de douze pieds, bordée des deux 



420 MARS I7OO. INDISPOSITION DE D IBERVILLE 

bords de prairies, qui noyent aux grandes eaux. Elles m'ont 
paru assez sèches pour une saison comme celle -cy, où il 
pleut souvent. Le travail du fort a peu avancé; la plus 
grande partie des hommes que j'y avois laissés ont esté 
malades. Le bled qu'ils ont semé est fort beau, aussi bien 
que les pois. 

Le 29 e , j'ay envoyé le sieur Duguay avec un canot d'escorce 
et trois hommes, pour aller aux vaisseaux par cette rivière 
devant tomber à la mer assez près de la rade, et moy, je suis 
party aussi dans un canot avec deux hommes, pour aller aux 
vaisseaux par le portage, qui est à deux lieues au-dessus du 
fort. Je trouvay le portage si mauvais que j'ay esté obligé de 
m'en revenir avec la fièvre, que j'ay assez forte. 

Le 3o e , la fièvre m'a continué. Je n'ay pas esté en estât 
d'aller aux vaisseaux. J'ay esté obligé d'y envoyer le sieur de 
Maltot dans mon canot d'escorce, pour advertir MM. de Sau- 
volle et de Ricouart de mon indisposition, et d'envoyer par 
le traversier, quand il sera de retour de Pensacola, les bes- 
tiaux que je demande et les autres choses. 

Le 3 I e , le traversier et la felouque sont arrivés au fort, 
venant du bord, d'où il y a trente-six heures qu'ils sont 
partis. Ils m'ont amené cinq vaches, un taureau, un veau et 
douze cochons, et des coqs d'Inde, et beaucoup d'autres choses 
que j'avois demandées. Us me donnent advis de l'arrivée du 
gouverneur de Pensacola dans la rade, le 2 3 e mars, avec un 
navire de vingt-quatre canons et cent quarante hommes, une 
balandre de six canons et quarante hommes, et une chaloupe 
de six pierriers et vingt hommes. Il est reparty le 27 e . Usine 
marquent que le gouverneur disoit estre venu pour nous 
chasser, ayant ordre de son vice-roy de le faire, supposé 



MARS I7OO. PROTESTATION DES ESPAGNOLS 42 1 

que nous fussions de la part de quelque compagnie; qu'es- 
tant de la part des testes couronnées, il avoit ordre de ne leur 
rienfaire. Il avoit trouvé le traversier, que j'envoyois à Pensa- 
cola et àApalache, vis-à-vis de la Mobile, qui luy avoit rendu 
mes lettres, et il luy avoit dit qu'il n'avoit que faire d'aller à 
Apalache, que le gouverneur qui y estoit relevoit de luy, que 
sa commission estoit faite et qu'il s'en pouvoit retourner. Ce 
gouverneur m'a laissé par escrit une opposition aux establis- 
semens que je fais, disant que c'est aller contre la bonne 
intelligence qui se trouve entre les deux Couronnes que de 
venir prendre un pays qui appartient au Roy d'Espagne et 
est du gouvernement du vice-roy du Mexique*, qu'il doit en 
informer incessamment, me priant de ne point faire d'autres 
establissemens en ces contrées jusqu'à ce que son Roy en 
soit informé, le tout, autant que nous pouvons déchiffrer une 
copie assez mal faite que M. de Surgère m'a laissée, ayant 
emporté l'original et la response du gouverneur aux lettres 
que je lui escrivois par le traversier sans m'en avoir laissé 
de copie. 

Ce gouverneur est venu à nos vaisseaux, où il a esté ré- 
galé magnifiquement, et on luy a fait beaucoup d'honneur. 
Ils ont assez fait connoistre qu'ils ne gardoient Pensacola 
]ue parce que nous estions à cette coste, où ils ne croyent 
Das que nous puissions rester, n'y ayant point d'autre port que 
Pensacola, qui ne vaut rien, qu'ils abandonneroient si nous 
îous retirions, à ce qu'ils disent. 

Je ne doute pas que leur dessein ne fust de nous chasser 

le cette coste et de destruire notre establissement. Ils s'es- 

oient préparez pour cela; ils ne croyoient pas nos vaisseaux 

I à, car ils y seroient venus plus forts. Le traversier a esté 



422 AVRIL I7OO. LA FIEVRE DE D IBERV1LLE CONTINUE 

sonder à vingt-huit lieues à ouest-sur-ouest de la rivière, et 
n'a trouvé qu'une coste plate. 

Le i er , le sieur du Guay est revenu, n'ayant pu aller à la 
mer, ayant pris une fourche dans un lac qui l'a mené dans 
la profondeur. 

Le 2 e , je l'ay renvoyé à bord, et mon frère de Chasteaugay 
et six de mes matelots dans la felouque. La fièvre me con- 
tinue tousjours. 

Les 5 e et 6 e , les vents ont esté au sud, fort gros. Avec les 
grandes mers, l'eau a monté et couvert la terre de deux 
doigts, en plusieurs endroits, cela pendant trois heures que la 
marée monte, dont on s'aperçoit tous les jours. A l'ordinaire, 
elle monte et baisse d'un pied. Plusieurs Canadiens des Illi- 
nois sont venus à l'establissement. 

Le 7 e , le Père Jésuite est arrivé des Bayogoulas, où il estoit 
resté à faire une église, avec un de ses valets et un homme 
que je luy avois laissé pour luy aider. Le sieur de La Ronde 
est aussi arrivé dans un canot d'escorce, venant du vaisseau, 
d'où il est parti il y a trois jours et demi. Les grandes eaux ont 
empesché depuis quatre jours de travailler; la terre est si hu- 
mide que ce n'est que de la boue. Les eaux n'ont point monté 
dans le terrain, qui est esloigné de trois cents pas de la rivière. 

Le 9 e , il a fait un gros vent de sud et beaucoup de pluye; 
les eaux ont monté trois doigts sur la terre en beaucoup d'en- 
droits. Les Canadiens sont repartis pour les Illinois, hors 
quatre. Je leur ay donné à chacun quarante -cinq livres de 
poudre, en payement du temps qu'ils ont servi et pour le 
payement de leurs canots qui ont esté gastés. J'ay envoyé par 
eux un mousse aux Nadchés pour y apprendre la langue de 
cette nation. 



AVRIL I7OO. LA RONDE LAISSE AU FORT DU MISSISSIPI 42 3 

Le i3 e au soir, je suis parti à neuf heures dans le traver- 
sier, laissant au fort pour y commander le sieur La Ronde, 
garde marine, en attendant le sieur de Maltot. J'ay aussi fait 
partir deux canots d'escorce pour la rivière qui passe derrière 
le fort, pour suivre deux sorties qui vont à la mer et voir si 
elles tombent loin des vaisseaux. J'ay attendu inutilement des 
Sauvages auxquels j'ay donné deux fusils pour chasser aux 
bœufs et attraper des petits veaux; ils sont vingt hommes 
que j'ay engagés d'en prendre, leur promettant un fusil à 
chaque. Je crois que les grandes eaux auront fait retirer ces 
animaux dans les pays hauts, qui sont loin. J'ay laissé à ce 
fort, pour y travailler, quinze hommes. 

Le 14 e , depuis neuf heures du soir, j'ay dérivé toute la 
nuit. De calme, je me suis rendu à midy à la sortie de la ri- 
vière; j'ay suivi la mesme passe -par oùj'avois entré, estant 
la meilleure. Tous ces rochers qui sont hors de l'eau ne 
sont que de vase assez dure pour résister à la mer; ceux qui 
sont à fleur d'eau sont d'une vase un peu plus molle. Sortant 
à la dérive, j'eschouay de travers sur un ; le bastiment est venu 
sur le costé et a passé sans résistance, emportant la vase. Le 
plomb enfonce dedans d'un pied. J'ay fait enfoncer une perche 
plus de trois pieds dedans sans trouver le dur. De l'entrée 
de la rivière, j'ay fait le nord-nord-ouest huit iieues, et me 
suis rendu à l'isle Saint- Pierre, auprès de laquelle j'ay trouvé 
trente pieds d'eau au sur-ouest, au sud, à l'est, au nord-est 
et au nord ; mais à cinq quarts de lieue au large il n'y a que 
treize et quatorze pieds d'eau. De cette isle, j'ay fait l'est-sud- 
est pour passer la pointe des isles qui sont au sud de l'isle 
de la Chandeleur, qui est distante de l'isle Saint-Pierre de 
deux lieues et demie, et je ne trouve que quatorze pieds d'eau. 



4^4 AVRIL I7OO. NAUFRAGE DU GOUVERNEUR DE PENSACOLA 

Le i5 c , à dix heures du matin, je me suis rendu au vais- 
seau, ayant suivi les islcs de la Chandeleur tout le long, par 
quinze pieds d'eau. J'ay sceu de M. de Ricouart que la Gironde 
estoit partie le 3 e avril, que le navire espagnol s'estoit perdu 
sur Tisle de la Chandeleur le 3o e , la nuit. Le gouverneur et 
cent quarante hommes d'équipage s'estoient sauvés sur l'isle 
dans leur chaloupe, avec laquelle le gouverneur s'estoit 
rendu au vaisseau d'où l'on avoit envoyé aussitost quérir sur 
Tisle tous les Espagnols, et envoyé à Pensacola une chaloupe 
pour les advertir de venir avec leur balandre et leurs autres 
chaloupes quérir une partie du monde. Le gouverneur s'en 
alla à Pensacola avec tout son monde le 10 e , dans la felou- 
que et la biscayenne, et sa balandre et pinasse. MM. Des- 
jourdy et de la Hautemaison les ont esté conduire et sont 
revenus aux vaisseaux le 1 7 e ; ils n'ont pas remarqué à ce fort 
plus de deux cent cinquante hommes, du nombre desquels sont 
quarante à cinquante forçats. Plusieurs en estoient désertés 
depuis le départ du gouverneur. Ils y manquent de vivres 
et paroissent bien misérables -, pour la vie, ils n'y ont 
aucun rafraischissement. Leur fort est peu de chose. Ce nau- 
frage ne nous a pas enrichis, car il a fallu aider ces messieurs 
les Espagnols de hardes et autres choses, ayant tout perdu. 

Le 1 8 e , mes deux canots d'escorce sont arrivés du Missis- 
sipi et ont esté arrestés deux jours en chemin par les vents 
contraires. Ils ont tombé à la mer à douze lieues des navires; 
cette rivière se perd dans les lacs et bayes d'eau salée, où 
il n'y a que deux et trois pieds d'eau. 

Le 20 e , je suis parti du bord dans la felouque avec M. de 
Ricouart pour aller au fort et de là à la rivière de Pasco- 
boula. J'ay envoyé le traversier sonder entre la passe, qui est 



AVRIL I7OO. R1V. DES PASCOBOULAS, VILLAGE DES BILOXI 425 

entre l'isle du Massacre et l'isle qui est à l'est de celle du 
Mouillage, et entre terre et ces isles, et voir s'il ne se trouve- 
roit point de rade meilleure que celle-cy. 

Le 25 e au matin, les vents de sud-est ayant cessé, qui m'ont 
arresté au fort, je suis parti, sur les sept heures, dans la 
felouque et avec un canot d'escorce, pour aller sonder le dedans 
de la rivière de Pascoboula et la visiter, et voir s'il ne seroit 
pas facile de creuser une passe sur la barre qui est à l'entrée. 
Je laissay ordre à M. de Sau voile daller aux Colapissas y 
faire la pesche aux perles. 

Sur les six heures du soir, je me suis rendu à deux lieues 
dans la rivière, où j'ay campé sur un fort haut costeau cou- 
vert de pins. Je n'ay pas pu examiner l'entrée à cause d'un 
assez gros vent de sud qu'il fait. 

Le 26 e , le vent du sud continue; j'ay monté dans la rivière 
environ quatre lieues et demie ; je me suis rendu au village 
des Biloxys, où j'ay couché. Ce village est abandonné, cette 
nation estant destruite depuis deux années par les maladies. 
A deux lieues au-dessous de ce village, on commence à trou- 
ver beaucoup de déserts assez près les uns des autres sur les 
deux bords de la rivière. Les Sauvages rapportent que cette 
nation estoit autrefois assez nombreuse. Il ne m'a pas paru 
qu'il y eust dans ce village plus de trente à quarante cabanes, 
faites en long, et les combles, comme nous faisons les nostres, 
couverts d'escorce d'arbre. Elles estoient toutes à un estage, 
d'environ huit pieds de haut, fait de bousillage. Il n'y en 
reste que trois; les autres sont bruslées. Le village estoit en- 
touré de pieux de huit pieds de haut, de dix-huit pouces en- 
viron de grosseur. Il y reste encore trois guérites carrées de 
dix pieds sur chaque face; elles sont élevées de huit pieds de 



426 AVRIL I7OO. D'iBERVILLE MONTE LA RIVIERE 

haut sur des piliers; le costé, fait de bousillage de terre mes- 
lée avec du foin, espais de huit pouces, bien couvert. Il y 
avoit plusieurs meurtrières pbur tirer leurs flesches. Il me pa« 
roist qu'il y avoit une guérite à chaque angle, et une au mi- 
lieu des courtines ; cela estoit suffisamment fort pour se dé- 
fendre contre des ennemis qui n'ont que des flèches. Du bord 
de la mer, pendant quatre lieues, la rivière passe dans des 
prairies qui noyent aux grandes eaux; les terres élevées en 
sont esloignées de demi-lieue en des endroits, et plus, selon 
les détours qu'elle fait, approche plus de Test ou du ouest, 
car elle va au nord. A deux lieues au-dessous de ce village, 
les bois commencent à estre grands : il y a beaucoup de 
chesnes, de peupliers, de cèdres. Ces terres et celles du vil- 
lage noyent au printemps, aux grosses eaux, pendant quel- 
ques jours. 

Le 27 e , j'ay continué de monter la rivière, dans laquelle il 
y a beaucoup de courants et qui serpente du nord à Test et 
du nord à l'ouest. Elle peut avoir deux cents pas de large et 
estre profonde de quinze pieds. Je trouvay plusieurs petites 
rivières qui tombent dedans. Il y a presque tout le long des 
déserts abandonnés, dans lesquels les cannes sont revenues; 
les terres y paroissent grises, meslées d'un peu de sable. Le 
pays est couvert de fort beaux bois de chesnes, peupliers, 
copals, érables, cèdres. Je peux avoir fait aujourd'huy quatre 
lieues et demie. A six heures du soir, j'ay campé à gauche 
de la rivière ; il y a beaucoup plu cette nuit. 

Le 28 e , j'ay continué de monter, trouvant la rivière tous- 
jours de mesme largeur, plusieurs branches d'un bord et de 
l'autre, et beaucoup de déserts abandonnés. J'ay fait aujour- 
d'huy environ cinq lieues et me suis rendu, à sept heures 



AVRIL I7OO. VILLAGE DES PASCOBOULAS 427 

du soir, à une cabane à gauche en montant, où j'ay trouvé 
deux Sauvages et trois femmes qui ensemençoient du blé 
d'Inde et des fèves. Il n'y a pas plus de huit jours que les 
eaux sont baissées et retirées de dessus la terre; elles ont 
monté cette année beaucoup. Les Sauvages nous marquent 
qu'elles n'ont pas coustume de monter toutes les années 
comme cela. Ces Sauvages s'en sont allés à leur village de 
Pascoboula, qui n'est qu'à deux lieues plus haut. 

Le 29 e , je me suis rendu, sur les sept heures du matin, au 
village, dans lequel il y a environ vingt familles. Cette nation 
a été destruite, comme l'autre, par les maladies ; le peu qui 
en est resté sont gens bien faits, surtout les femmes : elles sont 
les mieux faites que j'aye veues dans ce pays. Ayant sceu que 
je devois venir à leur village, ils m'avoient fait une cabane 
toute neuve. On va de ce village au fort en un jour par terre, 
J'ay beaucoup raisonné avec eux du pays des Chaquitas et 
de cette nation, qui a plus de cinquante villages. De la 
manière qu'ils en parlent, il faut qu'il y ait plus de six mille 
hommes; ils sont à cinq jours de marche de ce village, droit 
au nord. Le village de la Mobile est à trois jours d'icy, au 
nord-est; il y a, dans ce village, trois cents hommes. Les 
Tohomés en sont à une journée, sur la mesme rivière de la 
Mobile, et sont trois cents hommes. 

Le 3o e , à huit heures du matin, je suis parti de ce village 
pour m'en retourner au fort. J'ay laissé à ce village deux de 
mes gens pour aller, avec le chef de cette nation et son frère, 
aux Chaquitas et aux Tohomés et à la Mobile, auxquels j'en- 
voye, à chacun, un présent, les invitant de venir me voir, 
voulant estre de leurs amis. Je suis venu coucher à deux lieues 
du bord de la mer. 



4^8 MAI I7OO. COLAPISSAS 

Le i er du mois, j'ay sondé toutes les entrées de cette 
rivière, qui se perd, à une demi-lieue de la mer, dans plusieurs 
isles, qui sont autant de chenaux dans lesquels on ne trouve 
que deux ou trois pieds d'eau. Il n'est pas possible d'y faire 
une entrée pour des barques. J'ay ramené avec moy trois 
hommes que j'avois menés pour ensemencer le désert du 
village des Biloxys, ces hommes estant retombés malades 
des fièvres, qu'ils ont depuis France que je les ay embarqués 
malades. Je me suis rendu à bord à deux heures après 
midi. 

Le 5 e , le traversier est revenu-, il a trouvé dans la passe, 
entre l'isle du Massacre et celle qui est à l'est d'icy, vingt-cinq 
et trente pieds d'eau, l'isle fort saine; mais, à trois quarts de 
lieue au large de cette passe, il a trouvé un banc sur lequel 
il n'y a que quinze pieds. 

Le 9 e au matin, M. Levasseur-Russouelle est arrivé avec 
une biscayenne, venant des Colapissas, dont il a amené le 
chef et sa femme, et douze de ses gens. M. de Sauvole est 
allé au fort en canot d'escorce. Ils ont esté à ce village par 
terre de la baye de Saint-Louis, où ils avoient quitté leurs 
chaloupes et canots. Ils ont trouvé un très mauvais chemin, 
les eaux ayant desbordé par dessus toutes les rivières et ruis- 
seaux. M. de Sauvole y a perdu son valet, qui s'est noyé 
passant une rivière à la nage. Ils ont trouvé beaucoup de 
bœufs en y allant, et ont apporté les peaux de deux vaches 
qu'ils avoient tuées près des chaloupes. Ils n'ont pu faire 
pescher des perles, les eaux estant trop grosses; elles se 
prennent dans les rivières. J'ay fait partir le traversier pour 
aller au fort du Mississipi, où je crois que mon frère doit 
arriver bientost, pour en ramener vingt Canadiens qui doi- 



MAI I7OO. TOHOMÉS. CHACTAS. RETOUR DE BIENVILLE 429 

vent rester au fort des Biloxis. Les vents sont au nord 
depuis deux jours; il fait assez de froid. 

Le 10 e , les vents ont resté au nord. Je n'ay pu envoyer les 
Sauvages. 

Le 11 e , je les ay envoyés au fort, d'où ils doivent s'en 
retourner. 

Le 16 e , M. de Sauvole est venu à bord et a mené avec luy 
deux Chaquitas et deux Tohomés. Mes gens n'ont esté qu'au 
village des Tohomés, où ils ont trouvé des Chaquitas ; de là, 
ils s'en sont venus à cause des grosses eaux. Ils ont passé au 
village de la Mobile, où ils ont veu huit Espagnols déserteurs, 
qui sont bien maltraités chez ces Sauvages. 

Le 17 e , j'ay renvoyé ces Sauvages, leurfaisant à chacun un 
présent; j'en ay envoyé un au chef de la nation des Cha- 
quitas et l'ay convié de venir au fort. Cette nation a guerre 
contre toutes les autres nations qui sont au nord et à l'est 
d'eux, alliées des Anglois, qui sont armées de fusils. 

Le 18 e , M. de Bien ville arrive sur le midi avec deux canots 
d'escorce et sept hommes, portant des Taensas. Il a trouvé 
les chemins si mauvais et si remplis d'eau qu'il n'a pu aller 
qu'au village des Yatachés, d'où il est revenu et a ramené 
avec luy un Cenis et un Souchitiony. J'ay mis la copie de son 
journal à la fin de celuy-cy, où il marque ce qu'il a veu et 
appris des Sauvages. J'apprends par luy que les Bayogoulas 
avoient tous tué les Mougoulaschas, et avoient appelé à leur 
place plusieurs familles des Colapissas et Tioux, qui se sont 
emparées de leurs champs et cabanes. Cela nous donnera un 
beau droit sur la plus-part de ce village, qui appartenoit aux 
Mougoulaschas, desquels j'ay acheté plusieurs plaCes ; le chef 
m'avoit fait le maistre de tout son village et vendu les autres 



43o MAI I7OO. ANGLAIS CONDUITS AUX AKANSAS PAR COUTURE 

places où il avoit autrefois des villages, du costé de la 
mer. 

Le 19 e , M. de Montigny et Davion arrivent avec un chef 
des Nadchés et douze hommes de ses gens et deux chefs des 
Tonicas et deux de leurs gens. J'apprends par M. Davion que 
des Akansas, venus aux Tonicas le 20 e avril, luy ont dit que 
plusieurs Anglois estoient venus en commerce au village des 
Akansas, le mois de février, leur avoient fait présent de trente 
fusils et poudre et balles et autres marchandises, et les avoient 
engagés à aller faire la guerre aux Choquichoumans, qui est 
une nation des Chicachas, amis des Anglois qui sont aux 
Chicachas, à quarante lieues des Tonicas. Les Anglois atten- 
doient le retour du party des Akansas, que nous avons sceu 
avoir esté battus par les Choquichoumans ; les Anglois sont 
venus en canot aux Akansas par la rivière Ouabache. Ils 
s'informèrent fort où estoient les missionnaires qu'ils avoient 
advis du Canada qui y estoient venus s'y establir. Ils y estoient 
conduits par un nommé Couture, François déserteur, qui 
avoit demeuré plusieurs années à un establissement que M. de 
Tonty y avoit fait. M. de Tontym'escrit avoir trouvé, en arri- 
vant aux Tonicas, le neveu du chef des Chicachas, que les 
anciens des villages de cette nation avoient envoyé pour voir 
ce que l'on leur vouloit dire, en l'absence de son oncle, qui 
estoit allé en party de guerre, avec six cents hommes, sur les 
Chaquitas. Il luy a parlé de l'alliance, qu'il avoit faite avec 
les François autrefois, qu'il estoit bon de la renouveler, que 
pour cela il falloit que le chef descendist au printemps aux 
establissemens françois, où il verroit tous les chefs des nations 
de ce pays, desquels nous sommes amis. Il luy fit présent 
de plusieurs choses que je luy avois données pour cela. 



MAI I7OO. AVIS DONNÉS PAR DES DESERTEURS DE PENSACOLA 4.S 1 

Le 21 e , j'ay envoyé ces Sauvages au fort par letraversier 
armé du Mississipi. 

Le 25 e , j'ay esté au fort pour y régler bien des choses. J'ay 
fait un présent à ces Sauvages, et les ay renvoyés dans une 
chaloupe au portage avec M. Davion, où ils doivent passer 
un canot, et de là descendre au fort du Mississipi, où sont 
leurs canots. M. de Montigny passe en France avec nioy; les 
huit Espagnols que mes gens avoient veus au village de la 
Mobile sont arrivés au fort, conduits par des Sauvages. Ils ont 
déserté de Pensacola, au commencement de mars, dans le 
dessein de gagner le Nouveau-Mexique ; ils m'ont asseuré que 
le gouverneur estoit parti de son fort pour venir se rendre 
maistre du nostre et nous faire retirer et s'y establir, s'il 
trouvoit le lieu beau -, on le devoit faire ailleurs, ils ne sçavent 
pas où. Ils croyent que c'estoit à la rivière de Palissade, qui 
est le Mississipi. 

Le 27 e , je suis revenu à bord. 

Le 28 e , je suis sorti de la rade en me toùanl et louvoyant, 
les vents estant au sud- sud-est et surouest, où ils sont depuis 
dix jours sans changer. 






II 



Copie du Journal du Voyage de M. de Bienville des Taensas 
au village des Yatachés, par les terres. (22 mars-18 mai 
1700.) 

Le 22 e de mars, je suis party du village sur les neuf heures 
du matin, avec vingt-deux Canadiens, six Taensas et un 
Ouachita. Je marchay tout le jour, dans un pays noyé, dans 
l'eau jusqu'à moitié jambes et aux genoux. Sur le soir, je me 
suis rendu sur le bord d'une petite rivière de soixante-dix pas 
de large et fort profonde, distante des Taensas de quatre 
lieues et demie à l'ouest. Je trouvay là les Ouachitas avec plu- 
sieurs canots en partie chargés de sel. Ils abandonnent leur 
village pour aller demeurer aux Taensas. Us sont venus de 
chez eux par de petites rivières, praticables dans les eaux 
hautes. 

Le 23 e au matin, j'ay passé cette rivière dans les canots de 
ces Sauvages. A demi-lieue de là, à l'ouest, j'ay trouvé une 
rivière de trente pas de large, qui couroit nord et sud; beau- 
coup de courant, que j'ay eu de la peine à passer, ne trouvant 
pas de bois pour faire des cajeux, pour passer le bagage. De 
là, j'ay fait deux lieues à l'ouest, dans des mauvais pays 
mouillés. La pluye a fait camper de bonne heure. Les Taensas 
m'ont déserté à cause des mauvais chemins et du grand froid; 
ils n'aiment pas à marcher nus dans les eaux. 

Le 24 e , nous décampons à soleil levant, de temps assez 
froid. A trois quarts de lieue à l'ouest, je trouvay deux petites 



MARS I7OO. MAUVAIS CHEMiNS. VOYAGE DANS l'eAU 433 

rivières, que nous avons passées par-dessus dès arbres que 
nous avons jetés de travers, qui les barrent. A deux lieues de 
là, nous avons trouvé une belle prairie sèche d'une demi- 
lieue de large et fort longue, au bout de laquelle il s'est trouvé 
une rivière d'environ quarante pas de large, un fort courant 
plein de crocodiles; elle couroit nord et sud. Nous l'avons 
passée en cajeux, et toutes ces rivières vont se rendre à celle 
des Ouachitas. 

Le 25 e , nous avons décampé au matin, et marché tout le 
jour droit à l'ouest, cinq degrés sud, six lieues dans les bois 
et prairies et savanes, tousjours sans discontinuer, dans l'eau 
jusqu'aux genoux, au ventre, et quelquefois jusqu'au cou. Il 
est bien désavantageux à un homme de moyenne taille d'aller 
dans de pareils pays. Je vois de mes gens qui n'en ont que 
jusqu'à la ceinture, tandis que moy et d'autres sommes 
presque à la nage, poussant nos paquets devant nous, sur des 
bois, pour ne pas les mouiller. Je cabanay à cinq heures du 
soir, plus tard que nous ne voulions, ne trouvant de pays sec 
que sur le bord d'une prairie où il paroist bonne chasse, 
où mes gens ont tué un bœuf dont on a fait bonne chau- 
dière, ayant tous grand appétit. 

Le 26 e , je séjournay dans ce lieu de chasse, où mes gens ont 
esté et ont tué trois chevreuils, douze dindes fort grasses. Le 
flux de sang a pris à deux de mes gens et des coliques très 
violentes. 

Le 27 e , je suis parti du matin, laissant à ce cabanage deux 
hommes malades et un de leurs camarades pour en avoir soin. 
A une demi-lieue de mon cabanage, je trouvay une rivière de 
trente-cinq pas de large. Le guide sauvage nous fait entendre 
qu'il y a sur cette rivière un village de Coroas, en haut. Nous 

IV. 28 



434 MARS I7OO. VILLAGE DES OUACHITAS 

l'avons passée en cajeu. A deux lieues de cette rivière, nous 
en avons trouvé une autre de vingt-cinq pas de large, que nous 
avons aussi passée. Ne trouvant point de bois qui flotte faci- 
lement, nous faisons de petits cajeux ou radeaux, sur quoy 
nous mettons nos bagages, et, à la nage, nous poussons le 
cajeu à l'autre bord, après avoir tiré beaucoup de coups de 
fusil sur les crocodiles pour les escarter, de crainte qu'ils ne 
nous attaquent à l'eau, que nous trouvons très froide. A une 
lieue de cette rivière, nous avons trouvé un marais d'un quart 
de lieue de large, que nous avons passé comme la rivière. 
L'eau estoit très froide. Nous sommes venus cabaner près de 
là, sur le bord d'un petit lac. Je compte d'avoir fait aujour- 
d'huy quatre lieues au ouest quart surouest, et bien fatigué. 

Le 28 e , dimanche, j'arrivay au village des Ouachitas. Après 
avoir fait deux lieues et demie au ouest, nous avons passé à 
la nage un marais de cinq cents pas de large, et traversé plu- 
sieurs prairies séparées les unes des autres par des lisières de 
bois meslées de pins, fresnes, ormes, cèdres. Je me suis rendu 
au village des Ouachitas. Ce village est sur le bord de la ri- 
vière de Marne ou Sablonnière, ou plustost une branche de 
cette rivière. Il n'y a plus que cinq cabanes et environ 
soixante-dix hommes. La rivière peut avoir de large, en cet 
endroit, cent quatre-vingts pas, avec autant de courant que 
dans le Mississipi. Elle paroist profonde. Je trouve que le 
village des Taensas et celuy-cy sont à vingt-une lieues de 
distance dans l'ouest, prenant six ou sept degrés plus sud 
de ce village à celuy des Coroas, à six lieues au nord, à ce 
qu'ils me font entendre. Il a plu tout le jour. 

Le 29% il a plu jusqu'à midy du 3o e que je suis party avec 
un Nadchito pour me mener à son village. Nous avons passé 



AVRIL I7OO. RENCONTRE DE NADCH1TOCHES 435 

une rivière de trois lieues de large, assez sèche. De là, je 
tombay dans un pays mouillé pendant une lieue et demie. 
Nous y avons trouvé deux petites rivières fort rapides, qu il 
nous a fallu passer à la nage •, l'eau y estoit très froide. De là, 
nous avons traversé un marais, au bout duquel nous avons 
trouvé six Nadchitoches qui alloient aux Goroas vendre du 
sel. J'ay fait aujourd'huy quatre lieues et demie au ouest quart 
surouest; ces dernières pluyes nous rendent le chemin très 
difficile. 

Le 3 i e , il a plu une partie du jour. J'ay fait trois lieues 
dans le ouest quart surouest, dans un pays de rivières beau à 
marcher. J'ay campé au bord d'un marais. Mes gens ont esté 
à la chasse sans avoir rien tué ni veu aucune apparence de 
chasse. Je suis court de vivres, n'en ayant pas trouvé aux 
Ouachitas. J'ay trois de mes gens qui marchent, mais qui ont 
les fièvres depuis deux jours. 

Le i er avril, il a plu à verse toute la nuit, et ce matin jus- 
qu'à dix heures que nous sommes partis pour gagner quel- 
ques cabanes sauvages. Nostre guide nous fit faire un très 
grand détour pour passer ce marais, qui avoit demi-lieue de 
large. Nous passasmes huit petites rivières de huit, dix et 
douze pas de large, et fort profondes ; nous avons abattu des 
arbres pour nous servir de ponts, après quoy nous avons 
trouvé plusieurs marais et fondrières où nous avions de l'eau 
jusqu'au ventre et aux aisselles. Nous avons marché jusqu'à la 
nuit dans ce mauvais pays, n'ayant pas trouvé, pendant tout 
ce temps, un arpent de terrain propre à camper. Nous ne 
voyons aucune apparence de chasse, et nous sommes réduits 
à deux petites sagamités claires par jour. J'ay fait aujour- 
d'huy, au nord-ouest qurt d'ouest, trois lieues. 



436 AVRIL I7OO. PASSAGE D'UN MARAIS LE CORPS DANS L'EAU 

Le 2 e , il a plu toute la nuit et jusqu'à deux heures du matin ; 
nous n'avons pu faire qu'une lieue et demie aujourd'huy, à 
cause des mauvais chemins dans des marais, dans l'eau jus- 
qu'au ventre le moins. Nous avons trouvé six petites rivières, 
qu'il nous a fallu passer sur des arbres estroits et à deux pieds 
sous l'eau. Le pays estoit si serré de cannes que nous ne pou- 
vions les forcer, ce qui nous a beaucoup fatigués, ayant passé 
ces deux nuits dernières à la pluye, faute de trouver de gros 
arbres pour lever les cscorces pour cabaner, ce que nous 
avons trouvé aujourd'huy, sur un costeau fort élevé, où il 
paroist bonne chasse, où mes gens ont esté aussitost et ont tué 
un bœuf et une vache, et le veau qui s'estoit couché auprès de 
sa mère, qu'ils ont tué à coups de hache, l'ayant pris. 

Le 3 e , il a plu toute la nuit à verse et tonné; j'ay séjourné 
pour faire des viandes sèches. 

Le 4 e , dimanche des Rameaux, je suis parti de bon matin; 
nous avons tombé, à une lieue et demie de là, dans le chemin 
du village, que nous avons laissé pour éviter un grand marais, 
et nous avons suivi une rivière sèche. J'ay fait au surouest six 
lieues et campé dans cette rivière. 

Le 5 e , à dcmi-lieue de nostre cabanage, nous avons trouvé 
un marais d'un tiers de lieue de large, où il n'y avoit point 
de fond à six pieds, et qui estoit plein de bois en partie, dont 
nous avons fait des cajeux pour porter nos hardes. Nous 
avons esté tout le jour à le passer; l'eau estoit très froide; 
plusieurs de mes gens y ont esté saisis de froid dans l'eau et 
contraints de monter aux arbres pour se délasser; quatre y 
passèrent presque tout le jour, jusqu'à ce qu'on les fust cher- 
cher en cajeu. Jamais mes gens ny moy n'avions esté si fati- 
gués de nostre vie. Je vis, en passant ce marais, des coques 



AVRIL I7OO. S0UCHITI0N1S ET NATCHITOCHES 437 

de vers à soie pendues aux branches des saules. Voylà un 
bon mestier pour tempérer les feux de jeunesse. Nous ne 
laissons pas de chanter et rire, pour faire voir à nostre guide 
que la fatigue ne nous fait pas de peine et que nous sommes 
d'autres hommes que les Espagnols. 

Le 6% nous avons fait trois lieues et demie au ouest sur- 
ouest, où nous avons trouvé un grand lac dont nous avons 
esté obligés de faire le tour, faisant deux lieues et demie au 
sud quart sud-est, et sommes revenus au ouest surouest deux 
lieues, où nous avons rencontré deux cabanes de Natchi- 
toches qui ont pris la fuite en nous voyant. Nostre guide les 
a rasseurés, et ils sont revenus à nous ; on les a bien traités. 
On ne peut aller à leur village qu'en canot (dont ils n'ont 
que deux), à cause du desbordement des eaux de la rivière. 

Le 7 e , je pris les deux pirogues et m'en suis allé avec la 
moitié de mes gens. J'ay fait quatre lieues au surouest et me. 
suis rendu au village des Souchitionys, où j'ay esté bien 
receu. J'ay renvoyé aussitost les deux pirogues quérir le reste 
de mon monde. Je couchay à ce village*, les Natchitoches 
sont environ à une lieue d'icy, qui sont tous dispersés par 
cabanes le long de la rivière de Marne. 

Le 8% tous mes gens se sont rendus. J'ay fait travailler à 
piler des blés d'Inde. 

Le 9 e , il plut tout le jour -, les femmes ne purent achever de 
piler le blé d'Inde • les hommes me vinrent quérir et me por- 
tèrent, sur leurs espaules, dessous une espèce de halle couverte 
de lataniers, où ils estoient assemblés pour me chanter le 
calumet. Je leur ay fait un petit présent et au chef des 
Natchitoches, et leur ay donné un calumet de paix. 

Ilya à ce village des Souchitionys quinze cabanes ramas- 



438 AVRIL I7OO. BIENV1LLE SE DIRIGE VERS LES YACTACHES 

sées ensemble; la rivière est large devant ce village et pleine 
de bois renversé ; il y a quatre brasses de profond, à présent 
que les eaux sont hautes. 

Le 10 e , il a plu tout le jour; le chef m'a promis son fils 
pour me conduire aux Yactachés. 

Le 11% jour de Pasques, nous sommes partis en pirogues 
pour passer trois lieues de mauvais pays dans le nord quart 
nord-est du village. Laissant la rivière, nous campasmes sur 
le bord d'un costeau où il y avoit beaucoup de chevreuils qui 
s'y estoient retirés à cause des grandes eaux. 

Le 12 e , nous avons laissé nos pirogues et nous avons 
marché par terre, au nord, une lieue, où nous avons trouvé 
un grand lac de cinq à six lieues de long et large d'un demi- 
quart de lieue. Nous l'avons suivi au ouest nord -ouest 
pour le traverser; au bout, nous vismes beaucoup de che- 
vreuils. 

Le i3% nous avons passé cinq petites rivières fort près les 
unes des autres, qui alloient tomber dans ce lac. J'ay fait le 
nord nord-est une lieue et demie, et suis tombé sur le chemin 
battu, que nous avons suivi, allant à ouest nord-ouest cinq 
lieues et demie dans les bois francs et rivières, trouvant des 
ruisseaux et bonne chasse de chevreuils et de dindes. 

Le 14 e , nous continuons de marcher. A une demi-lieue, 
nous trouvons un marais plein de bois, fort profond et si long 
que nos deux guides nous font entendre qu'il faut dormir 
quatre nuits pour en faire le tour, qu'à environ une lieue dans 
le sud il y avoit trois cabanes sur le bord d'une rivière, où 
il y avoit des pirogues. Je mis aussitost mes gens à en creuser 
une avec nos casse-testes. Elle fut faite en cinq heures, suffi- 
sante pour porter six hommes, que j'envoyay chercher les 



AVRTL I7OO. CABANES DE LA NATION DES NAKASAS 439 

pirogues des Sauvages à ces cabanes. Mes gens furent à la 
chasse et tuèrent six chevreuils. 

Le 1 5 e , mes gens sont revenus et m'ont amené trois piro- 
gues, dans lesquelles nous nous embarquons, et avons fait le 
nord quart nord-est quatre lieues, et sommes arrivés à l'autre 
costé du lac, où nous avons couché. 

Le 16 e , nous avons laissé nos pirogues et marché, le long 
du lac, sur un costeau de beau pays et bois, où on a tué cinq 
chevreuils en chemin faisant, et fait trois lieues et demie au 
nord-ouest, passant plusieurs costeaux assez hauts, pleins de 
petites pierres. Nous tirasmes plusieurs coups de fusil pour 
advertir les Sauvages, qui estoient cabanes de l'autre costé 
d'un lac à une lieue de nous au ouest-surouest, qui sont venus 
dans une pirogue, cinq hommes, pour descouvrir qui nous 
sommes. Nos guides les ayant appelés et fait venir, je me suis 
embarqué dans leurs pirogues avec deux de mes gens, lais- 
sant trois de ces Sauvages à ma place. Je fus à leur cabane, 
qui estoit pleine d'eau. Les eaux estant dessus la terre, ces 
Sauvages estoient cabanes sur des eschafauds ; il y avoit là 
quinze cabanes dispersées de la nation des Nakasas, qui sont 
sur le bord de la rivière de Marne. J'envoyay chercher les 
pirogues des cabanes ; il ne s'en est trouvé que trois fort 
petites, que j'envoyay à mes gens. 

Le 17 e au matin, j'ay renvoyé les pirogues à mes gens, qui 
se rendirent sur le midi. Aussitost je partys dans deux piro- 
gues pour aller aux Yactachés, coupant au travers des bois au 
plus court, la rivière ayant dégorgé et noyé plus de deux 
lieues dans la profondeur. La nuit nous a pris vis-à-vis d'un 
petit village de Nakasas de huit cabanes, sur le bord de la 
rivière de Marne, à gauche, où nous fusmes coucher. La 



440 AVRIL I7OO. BIENVILLE CHEZ LES YACTACHES 

rivière a cent soixante pas de large en cet endroit et autant de 
courant que dans le Mississipi. 

Le i8 e ,j'ay envoyé trois pirogues chercher le reste de mes 
gens. Il n'y a pas un arpent autour de ces cabanes qui ne soit 
noyé-, les eaux baissent à veue d'ceil. Je trouvay fort peu de 
blé d'Inde, à cause des Yuahés qui les sont venus voir et en 
ont emporté la charge de plusieurs chevaux qu'ils avoient. 

Le 19 e , sur les trois heures après midy, mes gens sont 
arrivés. Il estoit trop tard pour aller aux Yatachés, ce dont 
les Sauvages estoient bien faschés, nous faisant entendre 
qu'ils n'avoient plus de blé d'Inde à nous donner. Mes gens 
ont travaillé à se faire chacun un aviron. Tous les Sauvages 
d'icy ont le tour des yeux piqué et sur le nez, et trois raies 
sur le menton. 

Le 20 e , nous sommes partis dans deux vieilles pirogues 
dont les bouts estoient de terre. J'ay suivi la rivière, qui 
fait plusieurs détours ; le tout, à droite ligne, m'a valu deux 
lieues au nord quart nord-est. Je me suis rendu sur les deux 
heures après midy aux Yactachés. Ce sont toutes cabanes, dis- 
persées le long de la rivière l'espace de deux lieues. A nostre 
arrivée, les Sauvages, ayant sceu que nous voulions des piro- 
gues et des vivres par un Sauvage arrivé un peu devant nous, 
ont caché les pirogues et les blés d'Inde. Je les ay menacés 
que, s'ils ne m'en donnoient pour aller aux Cadodaquios, je 
resterois chez eux. J'ay dispersé aussitost mes gens en diffé- 
rentes cabanes. Ils ne comptent d'icy aux Cadodaquios, par 
terre, en esté, que deux journées. 

Le 21 e , les Sauvages m'ayant fait entendre qu'ils me don- 
neroient des vivres et des pirogues, pour faire plus de diligence, 
j'ay envoyé un homme dans chaque cabane, avec de la rassade 



AVRIL I7OO. BIENVILI.E NE PEUT ALLER PLUS LOIN 441 

et autres bagatelles, pour faire promptement piler du blé 
d'Inde, et j'ay esté avec deux hommes, dans une pirogue, pour 
en chercher d'autres tout le long de la rivière. Je n'en aypû 
trouver que trois, que j'ay achetées deux haches la pièce. Les 
eaux ont baissé aujourd'huy de deux pieds. J'ay esté dans 
quarante cabanes différentes le long de cette rivière. 

Le 22 e , je me suis embarqué pour les Cadodaquios, qui sont 
dans le nord-ouest d'icy, quoyque ces Sauvages me disent 
qu'il faut dix nuits pour y aller en pirogue le long de la 
rivière, ce que je ne peux croire, n'estant qu'à deux journées 
par terre distant de ce village, mais où je ne peux aller 
à cause des grandes eaux ; mais , estant une fois parti , 
les guides, me voyant déterminé à y aller, me diront, comme 
ils ont déjà fait en plusieurs endroits, la vérité sur la distance 
du chemin. Sur le midy, ayant bien fait raisonner mes guides, 
ils m'ont asseuré que je seray au moins dix nuits à m'y 
rendre. Le courant très fort, j'ay pris le party de relascher 
pour m'en retourner aux vaisseaux, n'ayant plus que 
vingt jours du temps qui m'estoit marqué pour m'y rendre, et 
ayant plusieurs de mes gens incommodés des flux de ventre 
et de sang, que les eaux froides et la mauvaise nourriture leur 
avoient causés. J'ay raisonné avec plusieurs Cadodaquios qui 
sont à ce village et un Nouadiche et un Nadaco sur les 
environs de ce pays. Ils me disent tous avoir esté à un 
establissement espagnol qui est à cinq journées et demie par 
terre à l'ouest de ce village, où ils vont et viennent à cheval. Ils 
disent que les Espagnols ont, à ces establissemens, quatre 
pièces de canon. Us y sont plusieurs hommes, femmes et 
enfans blancs, mulastres et noirs, et ils y cultivent la terre. 
Cet establissement est près du village des Nouadiches. Le 



44 2 AVRIL I7OO. ÉTABLISSEMENT ESPAGNOL 

Nouadiche qui me parle dit avoir demeuré avec eux près 
d'un an et avoir esté plusieurs fois à cheval avec des Espa- 
gnols qu'il me dit estre noirs, qui sont apparemment des 
nègres, à un autre establissement, qu'il marque dans l'ouest 
nord-ouest de celuy-là, à cinq journées de marche, où il n'y 
avoit, dans cet establissement, que des nègres avec leurs 
familles. Il les marque assez nombreux et nous faisant 
entendre que les nègres de cet establissement n'y recevoient 
aucun autre Espagnol blanc; que quand ils y venoient, ils les 
en chassoient sans leur parler, qu'il ne les avoit pourtant pas 
veus se battre ensemble. Il nomme cet establissement Con- 
nessi, c'est-à-dire les Noirs, et le premier, l'establissement 
espagnol, il le nomme, en leur langage, Yayecha. Il marque 
de Connessi aux Chomans trois jours par terre au nord-ouest 
quart d'ouest, et que des Chomans aux Conoatinos, à trois 
autres nations, il y a une et deux journées d'eux aux environs; 
ces quatre nations font la guerre aux Espagnols et à tous les 
Sauvages qui sont au sud et au sud-est et à l'est d'eux. Au 
rapport de tous les Sauvages de ce village, la rivière de Marne 
passe au village des Cadodaquios, et se sépare en deux bran- 
ches à une journée au-dessus d'eux : l'une court au nord-est, 
et l'autre au ouest-nord- ouest. Le long de cette branche il y a 
deux nations : l'une se nomme Chaquantie, qui est à quatre 
jours des Cadodaquios, et l'autre nation Canchy. Ces Sauvages 
sont en paix avec les Conoatinos, qui sont nombreux. Cette 
branche se termine à une grosse montagne, qu'ils disent estre 
percée, d'où sort cette rivière, qui vient d'un très grandissime 
lac, où ils disent qu'ils ne vont point en canot à cause que la 
lame y est trop forte. Passé un jour de marche dans le nord 
et dans le nord-ouest des Cadodaquios, il n'y a plus de bois ; 



AVRIL I7OO. BIENVILLE REGAGNE LE M1SSISSIPI 443 

ce ne sont que prairies, où il y a quantité de bœufs et pays 
pleins de costeaux et montagnes, sur la pluspart desquelles 
il n'y a que de petits bois et où il y a peu d'eau l'esté. Dans 
la branche qui court au nord-est, il n'y a qu'une petite nation 
sauvage dont ils ne font pas grand cas; il y a quantité de 
bœufs. Les Sauvages me disent que les Espagnols vont sou- 
vent à cheval aux Cadodaquios, au nombre de trente et 
quarante, mais qu'ils n'y couchent jamais et s'en retournent. 
Leur demandant s'ils n'ont point veu d'autres gens blancs 
comme eux, je me suis assez informé pour sçavoir si ces Espa- 
gnols ne fouilloient point en terre pour chercher de l'argent 
comme celuy que je leur montray ; ils m'ont dit que non, 
qu'ils ne faisoient que du blé d'Inde, qu'ils en avoient bien 
comme celuy-là, leur en ayant veu jouer sur des cartes, mar- 
quant qu'il y en avoit qui frappoient du pied quand ils per- 
doient et déchiroient les cartes. 

Le 23 e , je suis party pour descendre la rivière avec quatre 
pirogues. Sur les onze heures, je suis arrivé aux Nacassas, où 
j'ay resté une heure pour chercher des vivres; je m'en suis venu 
coucher à une cabane qui est à main droite, que j'estime à 
dix lieues de mon départ; la rivière a beaucoup serpenté. 
J'ai veu en plusieurs endroits quantité de meuriers, surtout 
aux Yatachés. 



Le restant du journal ne se peut déchiffrer, ayant esté 
mouillé. Je remarque seulement qu'ayant suivy la rivière, 
qu'il a trouvée assez belle hors de certains endroits qu'il n'a 
pas veus, que les Sauvages luy ont fait couper au travers des 



444 MAI '700. Ht ARRIVE AUX VAISSEAUX 

terres pour abréger le chemin, les eaux estant dans les bois. 
Il s'est rendu sur le bord du Mississipi le i I e de may, ayant 
esté arresté par les pluyes continuelles quatre jours et demy, 
et ayant séjourné trois jours et demy pour chasser, n'ayant 
point de vivres. 

Le 18 e mai, il s'est rendu aux vaisseaux. 



III 
BEAUJEU MANIFESTE ENCORE SON CARACTÈRE, 

AU RETOUR DU SECOND VOYAGE DE d'iBERVILLK. 



Extrait d'une lettre à Cabaret de Villermont . 

Au Havre, 21 juin 1700. 
Je suis bien fasché du peu de réussite de l'affaire du 
Mississipi, mais elle ne pouvoit pas aller autrement, un 
advocaten estant le promoteur et à la teste d'une Compagnie, 
qui a cru m'avoir tiré les vers du nez*, mais, ma foy, je me 
suis moqué d'eux et ne leur ay dit que ce que j'ay voulu qu'ils 
sceussent. Cela leur apprendra à estre une autre fois plus 
sages et connoistre mieux leurs gens. Cependant, je vous 
supplie de vous souvenir que je vous ay fait l'horoscope de 
cette affaire plusieurs fois. 



XI 
LETTRE DE SAUVOLE 

COMMANDANT AU BILOXI, 

SUR CE QUI S'EST PASSE DANS L'iNTERVALLE DU I er AU 2 e VOYAGE 

DE D'iBERVILLE, 

ET INSTRUCTIONS QUI LUI SONT LAISSEES PAR CE DERNIER 

EN MAI I7OO. 



I 



Recueil que j'ai pris sur mon journal de ce qui s'est passé 
de plus remarquable depuis le départ de M. d'Iberville, 
du 3 mai 1699 jusqu'en 1700. 

M. d'Iberville repayant donné le commandement du fort 
qu'il a fait construire, j'ay fait travailler nos gens pour se 
mettre à l'abry des injures du temps; ce qui n'avoitpu se faire 
avant son départ, pressé par le peu de vivres qu'il avoit. 
Leurs logemens estant finis, je leur ay fait clore le magasin 
qu'il avoit dressé; ensuite nous avons fait un hospital, et 
nous nous sommes donné autant de jour que nous l'avons pu 
autour du fort, en abattant les arbres d'alentour qui estoient 
d'une grosseur prodigieuse. Je me suis attaché dès le com- 
mencement à connoistre le fort et le foible de chacun pour 
establir la discipline, qu'il faut tousjours faire observer. L'on 
ne le sçauroit sans peine, surtout à des gens ramassés, dont 
la pluspart n'en avoient jamais eu la moindre teinture. Nostre 
aumosnier a dit journellement, comme dans nos vaisseaux, 
les prières ordinaires et la messe. M. de Bienville et Levas- 
seur, et M. Bordenave, nostre aumosnier, ont donné très 
bon exemple. 

Le 17 e may, nous avons aperceu une fumée à l'ouest du 
fort, de l'autre costé de la rade; j'y ay envoyé un canot pour 



448 MAI 1699. LES BAYOGOULAS AU FORT. 

voir qui c'estoit. Nos gens ont amené le chef des Bayogou- 
las avec trois autres Sauvages. Je leur ay fait la meilleure ré- 
ception qu'il m'a esté possible, et j'ay fait mettre la garnison 
sous les armes, ce qui n'a pas laissé que de les effrayer. 
Comme c'estoit la première de leurs visites en ce fort, j'ay 
comblé d'honneurs le chef et l'ay fait manger tout son saoul: 
c'est là le plus grand de leurs plaisirs; heureusement, ce jour- 
là, nos chasseurs avoient tué trois chevreuils. Leur ayant mis 
une chemise à chacun sur leur corps, je leur ay fait voir le 
fort. Ils ont esté surpris qu'en si peu nous ayons entassé de 
grosses pièces de bois les unes sur les autres; nos canons ne 
les ont pas moins estonnés. Ils les ont trouvés monstrueux, 
bien qu'ils ne soient que de huit. J'ay fait tirer deux coups à 
balle devant eux; ils ne sça voient où se mettre, tant ils avoient 
peur. Ils passèrent une nuit très tranquille parmi nous, à 
une alarme près que le sergent leur donna avec sa hallebarde, 
venant prendre l'ordre et parlant au major à l'oreille. Cela 
les fit resver très profondément; m'en apercevant, je les ras- 
seuray par des caresses. Le lendemain, au point du jour, ils 
m'advouèrent que leurs femmes estoient de l'autre costé et 
qu'ils seroient ravis de leur faire voir le fort. Le chef, les 
voyant desbarquer, me fit signe de faire mettre les soldats 
sous les armes et fut chercher le tambour dans le fort, criant 
hautement que sa femme y estoit, et qu'il falloit luy faire les 
mesmes honneurs qu'à luy. Je n'avois pas compté que des 
Sauvages y fussent sensibles. Après avoir resté trois ou qua- 
tre jours parmi nous, ils partirent. Je leur ay donné deux de 
nos jeunes garçons, pour qu'ils apprennent leur langue. Ils 
enverront l'un aux Ommas et garderont l'autre chez eux. Ce 
chef s'appelle Antobiscania ; c'est le Sauvage le plus rusé que 



MAI 1699. BIENVILLE REVENU DES COLAPISSAS 449 

je connoisse et qui va le plus à ses fins. Il m'a dit que la cou- 
verture que M. d'Iberville luy avoit donnée avoit eu le 
mesme sort que sa maison, qui avoit esté bruslée. Bien que 
je n'en crusse rien, je luy ay donné un habit rouge ou capot-, 
mais je luy ay fait entendre que je ne le luy donnois que pour 
qu'il eust plus de soin du jeune homme que je luy confiois. Je 
donnay à chacun des autres de petits présens de rassade, 
couteaux, quelques haches, et les engageay par là à conduire 
M. de Bienville aux Quinipissas, auxquels j'envoyay un pré- 
sent aussi d'un capot, d'un calumet, rassade et autres af- 
faires propres à gagner pareilles gens. Le chef des Bayogou- 
las balança longtemps s'il iroit ou non, me disant qu'il ne 
respondroit point, si les autres ne tueroient point nos gens. Je 
luy dis que nous ne craignions personne, que, s'ils faisoient 
quelque mauvaise démarche, j'irois les tuer tous. Voyant 
qu'il ne pouvoit plus se dispenser d'y aller, il s'y détermina. 
Il ne disoit tout cela qu'en veue d'avoir tout pour luy et pour 
ne nous donner pas connoissance d'aucune autre nation. 

Le 29 e , M. de Bienville est revenu des Colapissas ; c'est 
ainsy qu'ils se nomment. Ils n'ont jamais ouy parler de 
M. de La Salle ny de M. de Tonty. Il y a esté bien receu. Ils 
ne sont qu'à quatre journées de nous ; ils m'ont envoyé deux 
calumets de paix; malgré cela, ils n'ont jamais approché d'icy. 
Il faut que le chef des Bayogoulas les ait intimidés, leur faisant 
accroire que c'estoient eux que nous cherchions, M. d'Iber- 
ville et moy, lorsque nous les avons tant questionnés sur la 
fourche de la rivière et sur les Quinipissas. Ils ne sont pas 
plus de cent cinquante hommes, mais très bien faits. 

Le bled d'Inde que nous avions semé et autres herbages ont 
esté bruslés par l'ardeur du soleil. M. d'Iberville peut avoir 

IV. 29 



450 JUIN 1699. LES ESPAGNOLS RESTENT A PENSACOLA 

avancé que tout y venoit à merveille. Il est vray aussy que, 
quand il parut, je luy offris à manger d'une salade de laitue, 
bien qu'il n'y eust que dix-huit jours qu'on l'eust semée; mais 
la sécheresse a esté si grande que tous les marais ont séché. 

Le mois de juin est le plus chaud ; c'est celuy-là où nous 
avons esté en grande disette d'eau, et, sans le secours d'un 
petit ruisseau, que je trouvay estant à la chasse, à une lieue 
et demie du fort, nous eussions esté mal dans nos affaires, 
n'en trouvant pas une goutte dans les autres endroits. 

Il y a une si grande quantité de crocodiles qu'on en voit à 
tous momens, mais nous n'avons pas lieu de nous en 
plaindre jusqu'à présent. Nous en avons tué plusieurs 
au pied du fort ; ils n'y reviennent point si fréquemment. Les 
serpents sont beaucoup plus dangereux. J'ay veu le premier 
sur un de mes chiens, qui, estant mordu par un serpent à 
sonnettes, ne vescut point un quart d'heure. Il enfla si fort sur 
le champ qu'il ne put branler de l'endroit; heureusement 
personne n'a eu ce mesme sort. 

J'ay envoyé reconnoistre la baye de la Mobile le 9 juin, 
et le fort de Pensacola, voir si les Espagnols ne l'auroient 
point abandonné, faute de vivres, comme leurs déserteurs 
nous l'avoientasseuré, ce qu'ils n'ont point fait, par le rapport 
de M. de Bienville, qui y a esté. Mes instructions le portant, 
je n'eusse fait nulle difficulté d'y envoyer dix hommes jus- 
qu'à l'arrivée des vaisseaux, ou, pour mieux faire^ nous nous 
y fussions transportés. 

Je ne sçaurois occuper nos gens que deux heures le matin 
et deux le soir, à cause du grand chaud, pour desfricher et 
brusler autour du fort. La pluspart de nos gens ont esté atteints 
de la dyssenterie, que les mauvaises eaux leur ont sans doute 



RECONNAISSANCE DE LA MOB LE ET DES ENVIRONS 45 I 

causée, encore n'en trouve-t-on pas, quand on veut. Al'esgard 
du terrain, il est asseurément fort ingrat. Ce n'est que du sable 
bruslant. Nos gens ont semé très fréquemment et très infruc- 
tueusement. Les arbres sont, sur pied, percés de vers, et nos 
bastimens, les traversiers, en ont esté endommagés; ça n'a 
pas été sans peine si nous les avons remis en estât, personne 
ne s'en estant défié, et encore ça n'estoit-il pas très bien. 
J'accuse très ingénuement tant contre moy que sur ce qui 
vient à ma connoissance. 

La rivière de la Mobile est peu de chose; son terrain est 
bas et stérile, et point d'eau à son entrée, sept pieds seu- 
lement; encore l'entrée est-elle très difficile. 

Le 25 juin, nos gens ont amené deux Sauvages de la nation 
des Biloxi, qu'ils ont trouvés sur le bord de l'eau. Ils n'ont pu 
parlera leurs femmes, qu'ils y avoient avec eux, qui s'en sont 
enfuies. Je leur ay fait le meilleur accueil que j'ay pu et leur 
ay donné quelques haches, un sabre et un chapeau. 

Le chef des Bayogoulas m'a laissé icy un Sauvage âgé de 
vingt-deux ans pour apprendre nostre langue. Il a fort bien 
redressé les autres sur ce qu'il leur voyoit faire, qui n'appro- 
choit pas de nostre manière. Il nous copie de son mieux. Il 
seroit très fasché de nous quitter. 

J'ay envoyé reconnoistre la rivière des Pascoboulas et 
Biloxi, qui est à trois lieues d'icy. Son terrain est bon à deux 
journées de son embouchure. Il n'y a que deux pieds d'eau à 
son entrée, et à un demi-câble sept à huit brasses (?) ; elle 
serpente beaucoup. Ayant fait seize lieues, l'on rencontre les 
villages des Pascoboulas, Biloxi et Moctobi, qui ne sont pas 
vingt cabanes en tout. 

Il est arrivé deux canots d'escorce, le i cr de juillet, dans 



4Ô2 JUILLET 1699. MM. DE MONTIGNY ET DAVION 

lesquels ilyavoit deux missionnaires. Ils estoienten tout dix- 
huit hommes. Ils estoient du séminaire de Québec. L'un est 
establi aux Taensa et l'autre aux Tonicas. Ils ont appris de 
nos nouvelles aux Ommas et ont descendu parle bas du fleuve 
à la mer. Ils y ont esté dix jours dans leur traversée icy. Sans 
le secours de quelque pluye, ils seroient morts de soif indu- 
bitablement, car la pluspart estoient fort mal par la disette 
d'eau. Je leur ay fait tous les plaisirs qu'on peut faire en 
pareil lieu, et les ay fait rafraischir par du bouillon de che- 
vreuil, qui ne leur a pas manqué. Après avoir resté neuf jours 
parmi nous, je les ay priés de prendre le party de s'en aller, 
que nous n'avions que peu de vivres. M. de Montigny,à qui je 
me suis adressé, m'a dit que je luy faisois plaisir, qu'il n'osoit 
commander aux gens qu'il avoit avec luy, qu'ils luy eussent 
voulu du mal, s'il leur en eust parlé luy-mesme, qu'il voyoit 
bien que dix-huit hommes n'estoient que très à charge en 
pareille conjoncture. Si nostre traversier, que j'avois envoyé 
à Saint-Domingue, venoit à manquer, la garnison en eust 
souffert. Je ne pouvois pas m'en dispenser. M. de Montigny 
m'a marqué avoir envie de s'aller establir aux Natchez, qui 
est la nation la plus nombreuse du bas fleuve et la plus res- 
pectée des autres Sauvages. Pour luy faciliter quelque accès 
près de ce chef, je luy ay remis un capot rouge, dont il luy 
feroit présent, et quelques haches et autres affaires, tant pour 
luy que pour les Sauvages où ils ont fait leur mission. Ils ont 
emporté du vin pour dire la messe et des hosties et de la 
farine. 

Ils avoient avec eux trois Sauvages de la nation des 
Chaouanons, les deux autres des Taensas. Je leur ay donné ; 
un capot de toile à chacun et quelque rassade, pour que les 



JUILLET 1699. VISITE DES PASCOBOULAS 453 

nations d'En Haut ne doutent point que nous ne soyons au bas 
du fleuve. Ces Sauvages se trouvoient si bien parmy nous 
que ces Messieurs ont eu beaucoup de peine à les faire 
embarquer. Il a fallu que je leur aye donné, pour leur servir 
de guide pour le portage, le jeune homme des Bayogoulas, 
n'ayant pour pilote que le petit enfant que j'avois envoyé aux 
Ommas, qu'ils ont pris aux Bayogoulas en descendant. 

Un nommé Launay, qui estoit avec eux, m'a fait une carte 
du fleuve qu'il dit avoir descendu et monté deux ou trois fois. 
Il estoit avec M. de Tonty, quand il a fait la paix avec les 
Quinipissa, qui nous ont si adroitement caché cette nation. Il 
m'a asseuré que le chef des Mogoulachas est véritablement 
celuy des Quinipissa; ils estoient establis, en ce tems-là, 
vingt lieues plus bas qu'ils n'en sont. A présent que la 
maladie les a destruits, le peu qu'il en a resté s'adjoint à la 
nation des Mogoulachas, dont le chef est du nombre, et l'ont 
receu pour tel, car il est chef. 

Le 1 3 e , le chef des Pascoboulas est venu nous chanter le 
calumet de paix. Il avoit à sa suite sept hommes de la mesme 
nation. Je n'ay point veu de Sauvages moins embarrassés. Ils 
nous ont embrassés, ce que je n'avois point veu faire aux 
autres. Ils passent seulement la main sur la poitrine à leur 
abord, ayant eslevé leurs bras au ciel. Ils m'ont apporté 
en présent des peaux de chevreuil, que j'ay données sur le 
champ à nos chasseurs pour faire des souliers sauvages, 
quelque peu de viande boucanée et la moitié d'un chevreuil. 
Ils sont repartis après avoir eu leurs presens comme les 
autres. 

Il a plu presque tous les jours pendant le mois de juillet. 
Nous n'irons plus chercher à boire si loin; sans le vent de 



454 JUILL.-AOUT 1699. MAUVAIS EFFETS DE L'EAU-DE-VIE 

sor-ouest qui règne par les grandes chaleurs, on seroit mort 
en ce pays. 

Le 21 e de ce mois, il est arrivé quatre Sauvages de la na- 
tion des Pascoboulas, qui, ayant passé une nuit parmi nous, 
ont reparti chargés selon eux de nos présens, qui ne sont que 
très minces. 

Quant au sujet de l'eau-de-vie, je n'en puis parler qu'avec 
aigreur, et dire que c'est la plus pernicieuse boisson qu'il y ait 
tant pour la santé, que pour les discussions et querelles qui 
en proviennent. Elle ruine le corps, abrutit l'homme; quelque 
précaution que j'aye pu prendre, il ne m'a pas esté possible 
de leur faire boire leur ration journellement. Ils la prennent 
pourtant de mesme; mais ils ont le secret de la cacher si se- 
crètement, qu'on ne sçauroit la déterrer pour la boire, quand 
ils en ont assez accumulé. S'il estoit possible d'envoyer du 
vin suffisamment ou assez de grains et de mélasse pour faire 
de la bière, ils s'en porteroient bien mieux, et cela nous 
exempteroit de faire des punitions qui, estant de sang-froid, 
nous sont espargnées. Le vin ne fait point le centiesme effet. 

Le commencement d'aoust a esté le plus beau du monde. 
Il est arrivé le 8 e une pirogue, dans laquelle il y avoit 
sept Sauvages de la nation des Pascoboulas, parmi lesquels 
le chef de cette mesme nation y estoit, qui s'appelle Che- 
noua. Ils sont establis sur la rivière de la Mobile. J'avois 
dans mes instructions de faire beaucoup de caresses à ces 
nations, s'il en venoit, et leur donner un fusil, ce que j'ay 
fait. Ils vont indubitablement voir les Espagnols, car ce chef 
avoit un de leurs mousquets-, outre le fusil, je luy ay donné 
un sabre, un chapeau brodé, un capot, un plumet et autres 
présens pour les siens; ils se sont si bien trouvés parmi nous 



AOUT 1699. LACS PONTCHARTRAIN ET MAUREPAS 455 

qu'il n'y a point de Sauvages qui, ayant esté icy, n'y soient 
revenus plusieurs fois. 

Le 21 e aoust, nostre traversier est revenu de Saint-Do- 
mingue,' chargé de vivres qu'il a pris au Gap, dont nous n'a- 
vons pas esté contens. Il s'est trouvé beaucoup de farine gas- 
tée, la moitié du vin de Madère détestable, dans des barils 
très petits, s'en fallant un quart, l'un portant l'autre, qu'ils ne 
fussent pleins- elle estoit dans le plus mauvais fust du monde. 
Si le capitaine du traversier, nommé Guyon, n'eust pas 
passé à Léogane, nous eussions eu quinze barils de farine de 
moins, que M. Ducasse luy a fait prendre pour faire les six 
mois de vivres, que le sieur Sylvecane nous envoyoit. Il peut 
s'estre trompé pour l'eau-de-vie; il me manda qu'il me l'en- 
voyoit moitié de France, moitié de Madère, n'en ayant point 
d'autre. 

Le 22 e , j'ay envoyé sonder les deux lacs par où M. d'Iber- 
ville a descendu, et qu'il avoit nommés de Pontchartrain et 
Maurepas; par le rapport qui m'a esté fait, il est impossible 
de faire d'establissement sur leurs bords, tant le terrain y est 
bas et noyé. 

Le 2 3 e , j'ay envoyé deux canots d'escorce, commandés par 
M. de Bienville, avec six hommes, luy compris, pour aller 
faire portage dans le fleuve de Mississipi, et le descendre à 
son emboucheure. Il a trouvé plus d'eau dans le chenal où 
nous avons entré que dans les autres; il a monté aux Bayo- 
goulas et Quinipissas. Il nomme les Mogoulachas Quinipis- 
sas, parce que nous voulons faire revivre cette nation, à 
cause du chef qui est véritablement Quinipissa. 

Il a trouvé ces deux nations très affligées par la perte de 
quelques hommes, que les Ommas leur ont tués, ayant esté 



456 SEPT.-OCT. 1699. LES ANGLAIS SUR LE MISSISSIPI 

chez eux les surprendre, dans le temps qu'ils estoient à tra- 
vailler dans leurs champs, à ce que le petit garçon qui est 
chez eux leur a dit. Je ne sçais pas la raison de leur dif- 
férend. 

En descendant le fleuve à vingt-trois lieues de son embou- 
cheure, M. de Bienville a rencontré une frégate angloise de 
douze canons, à laquelle il a fait opposition, comme l'ordre 
que jeluy avois donné le portoit. C'estoit le i5 e septembre. Le 
capitaine, nommé Bank, luy a advoué ingénuement qu'il n'a- 
voit esté reconnoistre cette rivière que pour faire un establis- 
sement pour une compagnie; mais voyant que nous nous en 
estions emparés avant eux, et nous croyant establis en haut, 
il a pris le party de s'en retourner, asseurant les nostres qu'on 
le reverroit l'année prochaine. 

Il est arrivé treize Sauvages, le dernier de septembre, de la 
nation des Bayogoulas et Quinipissas. 

La rivière du Mississipi n'a du tout point de courant ou 
très peu depuis le i er septembre jusqu'au i5 e novembre. 
L'eau avoit baissé de vingt pieds aux Bayogoulas, à son em- 
boucheure. Il y en a davantage dans ce tems-là. 

Le 17 e octobre, il est arrivé une pirogue de Pascoboulas, 
dans laquelle il y avoit treize Sauvages, parmi lesquels il y 
en avoit un, qui venoit de la nation des Chactas, qu'il nous a 
dit estre nombreuse, et nous a marqué quarante-cinq villages. 
Il en parle avec beaucoup de vénération et de crainte. Il nous 
a fait entendre que les Anglois et les Chactas avoient eu af- 
faire ensemble. Les Anglois alloient, dit-il, aux Chicachas. Je 
crois fort bien- que de la Caroline ils pourraient avoir passé 
aux Chicachas, où ils ont deux hommes establis, par le rap- 
port de M. d'Avion, un des deux missionnaires qui ont esté 



1699- I 7 00 - MISÈRE DES SAUVAGES. HIVER RIGOUREUX 467 

icy, qui a esté aux Ghicachas avec eux, partant ensemble des 
Tonicas, où ils ont esté acheter des esclaves à d'autres Sau- 
vages. La frégate qu'on a trouvée dans le Mississipi pourrait 
bien avoir donné rendez-vous à d'autres Anglois, pour la 
joindre au bas du fleuve et sçavoir s'il est vray que les 
Anglois et les Chactas se soient battus. Le Sauvage avoit sur 
luy une couverte bleue, qu'il dit avoir trouvée auprès d'un 
homme mort, ce qui me le fait accroire. Les Chactas sont 
enragés de ce qu'ils achètent leurs esclaves à d'autres Sau- 
vages. Plus j'ay de connoissance de ces espèces de nations, 
plus leur misère me saute aux yeux. Si l'espoir de trouver 
quelque mine ne réussit point, la Cour ne sçauroit estre rem- 
boursée des despenses qu'il luy faut faire, hormis qu'elle 
permette la descente du castor par icy, ce qui ne sera pas 
ruineux pour le Canada, car il aura tousjours son cours et la 
mesme abondance; l'on ferait beaucoup de tort par là aux 
Anglois. 

La laine de bœuf est encore un article à ne pas négliger. 
Les Sauvages, en peu, en feraient des amas, au lieu de la lais- 
ser perdre, quand ils ont tué ces bestes, qu'ils descendraient 
pour rien, ou du moins pour des bagatelles. 

Le chef des Quinipissas et celuy des Bayogoulas sont arri- 
vés du 24 e . Le premier m'a confirmé ce que le nommé Lau- 
nay m'avoit dit sur son sujet. Il m'a conté comment sa jeu- 
nesse avoit esté, à son insceu, attaquer de nuit M. de La 
Salle, pour voler ses gens, qui ne croyoient point que des fu- 
sils fissent l'effet qu'ils firent, ce qui les fit retirer en désor- 
dre, avec perte de quelques hommes; marquez qu'il n'y avoit 
point trempé. Il luy fit offrir le calumet à son retour de la 
mer. 



458 RECHERCHE D'UN AUTRE LIEU D'ÉTABLISSEMENT 

L'hyver a esté très venteux et très froid. Il s'est fait sentir 
très vivement pendant le mois de février, car à peine avoit-on 
rincé un verre, que l'eau qui y restoit estoit glacée dans F in- 
stant. Lesvaisseaux,quiestoienten rade pendant les coups de 
vent, n'ont point souffert du tout, tant la tenue y est bonne. 
C'est le seul endroit, hors Pensacola, où ils puissent se met- 
tre à l'abry du mauvais temps dans les environs du Missis- 
sipi. Je n'ose point asseurer s'il est possible de faire un fort à 
la pointe du ouest de l'isle, attendu que la mer, poussée par 
un vent du sud, la noyé, outre que ce n'est que du sable, qui 
n'a point de solidité, lorsqu'on bastit ledit fort, à un quart de 
lieue de ladite pointe. Il faudroit faire sans doute des citernes 
pour le manquement d'eau. 

A l'arrivée de M. d'Iberville, je luy ay rendu compte de 
l'exécution des instructions qu'il m'avoit laissées. La ren- 
contre de la frégate angloise dans le Mississipy luy a fait 
prendre le party de pousser du monde dans le fleuve, pour 
que personne ne s'en emparast. C'est par là que je luy ay dé- 
buté. Aussi, je me suis offert à luy pour y mener un traver- 
siez Ayant voulu y aller luy-mesme,il m'a donné ordre d'al- 
ler chercher un endroit propre, à moitié chemin du portage, 
qui est à vingt-deux lieues plus bas que les Bayogoulas, dans 
une rivière d'eau douce, que j'ay trouvée avoir assez de cou- 
rant, de la largeur quasi de celle de Rochefort. L'ayant mon- 
tée une lieue, j'y ay trouvé un terrain, qui m'a paru assez 
propre à establir, quoyqu'il ne durast qu'une lieue et demie 
sur ses bords. Je l'ay montée cinq lieues plus haut : tout es- 
toit inondé. Je luy ay dépesché un canot d'escorce, quej'avois 
mené avec moy pour luy rendre compte de ma descouverte, 
disant que j'attendois ses ordres pour y faire travailler. Il 



I7OO. TOXTY AVEC d'iBERVILLE. 4O9 

m'a fait rappeler qu'il me laissoit le maistre, mais qu'il ne luy 
paroissoit pas agir prudemment, en abandonnant le terrain 
que nous occupons près de la rade, où sont nos vaisseaux, 
qui est Tunique mouillage de ces quartiers; que, si je ne re- 
muois rien, il estoit à propos de faire équarrir des pieux pour 
faire nos deux bastions, ce que je fais faire incessamment 
pour qu'ils soyent en estât à son retour. Je n"ay pourtant pas 
beaucoup de monde, car de dix-huit hommes, tant Cana- 
diens que flibustiers, qu'il a laissés malades, ayant emmené 
les autres, il n'y en a que sept qui soyent remis. Mais M. de 
Ricouard, qui commande son vaisseau en son absence, m'a 
envoyé six charpentiers, que j'ai joints à nos soldats et autres. 
Cet officier est d'une vigilance et d'un zèle tels pour le ser- 
vice, qu'il trouve le secret d'armer trois chaloupes pour ledes- 
barquement des effets destinés pour la colonie. Il nous four- 
nit, outre cela, le plus de matelots qu'il peut pour nous aider 
à haster les pieux pour nos bastions. M. d'Iberville me 
mande encore son heureuse entrée dans la rivière, qu'il Ta 
montée dix -huit lieues, et a choisy un terrain, quoyque fort 
bas, qui ne noyé point, par le rapport d'un Sauvage qu'il 
avoit, après avoir donné ses ordres et fait équarrir des pieux 
pour une maison, où il doit mettre six canons. Il s'est rendu 
aux Bayogoulas, d'où sa lettre est datée. M. de Tonty, qui 
l'a joint à l'endroit de l'establissement qu'il a fait, est de son 
voyage. Il a descendu des Illinois, où je luy avois escrit par 
les Missionnaires, et marqué à peu près le temps que nos 
vaisseaux pourroient arriver. M. Lesueur reste aux Bayo- 
goulas avec ses quinze hommes jusqu'au retour de M. d'Iber- 
ville. Je souhaite que son bonheur l'accompagne en cette oc- 
casion pour le bien du Roy, et qu'il trouve de quoy se dé- 



460 MARS I7OO. SAUVAGES VISITANT LES VAISSEAUX 

dommager des despenses qu'il a faites. Il est seur que per- 
sonne ne peut se donner plus de peine qu'il n'a fait. Rien ne 
luy est difficile ; s'il y a quelque possibilité, l'on y peut compter 
seurement. Je suis outré de n'estre point de ce voyage, 
par les lumières que j'en eusse pu tirer. J'espère que la 
Cour me mettra à portée l'année prochaine, si l'on s'establit 
dans la rivière, de faire quelque descouverte, ce que je ne 
sçaurois faire icy, tant les environs sont peu de chose. 

J'ose me flatter que les Sauvages feront aveuglément ce 
que nous voudrons, quoyque bien paresseux; ils ont de la 
confiance sur ce que nous leur disons. J'ay mené le chef de 
la Mobile voir les vaisseaux, depuis le départ de M. d'Iber- 
ville. Il estoit extasié de voir de si grosses machines, et très 
satisfait de l'accueil qu'on luy a fait. Il avoit deux Chactas 
avec luy et le chef des Pascoboulas aussi. Estant de retour 
au fort, ils ont conté aux autres qu'ils avoient esté dans des 
vaisseaux qui alloient jusqu'aux nues, qu'il y avoit plus de 
cinquante villages dans chacun et du monde à ne pouvoir pas 
passer, et qu'on les avoit fait descendre dans un endroit où 
ils n'ont veu ni soleil ni lune. Ils sont partis pour aller chez 
les Chactas leur apprendre ces prodiges. Je souhaite qu'ils 
les amènent. 

Revenant des vaisseaux avec M. d'Iberville, où j'avois 
esté pour recevoir ses ordres, nous avons aperceu, avant 
d'avoir mis à terre, nostre petit traversier en feu, qu'il nous 
a esté impossible d'esteindre, estant desjà trop avancé de 
brusler, outre qu'il y avoit plusieurs barils de poudre, qui 
ont en très peu de tems fait leur effet ordinaire. Cet accident 
provient par deux maladroits, qui, ayant esté travailler, y ont 
laissé une mèche allumée, qui a causé cette perte, dont je suis 



MARS I7OO. DÉSERTION D'UNE BISCAYENNE 46 1 

inconsolable par le besoin qu'on en peut avoir. Un malheur 
n'arrive point seul. Une de nos biscayennes a déserté; son 
équipage estoit de neuf hommes, que la Renommée avoit 
fournis. Ce bastiment avoit chargé à bord à son ordinaire et 
en estoit parti le i i e mars, après midi. Je n'en fus averti que 
le lendemain par une chaloupe qui vint des vaisseaux, et 
me demanda des nouvelles de l'autre, qui estoit partie la 
veille. J'envoyay M. de Boisbriand après pour tascher de la 
rencontrer, ce qui a esté inutile; M. des Jourdy a eu le mesme 
sort. Je ne fais nul doute qu'ils ne soient allés aux Espa- 
gnols. Ils auront tué sans doute leur patron ; ils l'avoient juré, 
à ce qu'on m'a dit. 

L'autre traversier est party du 19 pour Pensacola et pour 
les Apalaches, par ordre de M. d'IbervilJe, qui réclame ces 
gens là. Il escrit une lettre d'honnesteté à chaque gouverneur 
et leur donne advis de l'intention que les Anglois ont de 
s'establir dans ces contrées. Je suis dans une grande impa- 
tience de la réception, que ces Messieurs-là feront au traver- 
sier et comment ils prendront nos honnestetez. J'ay escrit 
aussy au gouverneur de Pensacola. 

Nos bastions seront bien avancés à l'arrivée de M. d'Iber- 
ville, car les pièces sont entièrement équarries pour les 
deux et celuy de l'est est à moitié fait, dont les pièces sont 
extrêmement fortes; je ne néglige pas un moment à les mettre 
dans Testât qu'il faudra. Il est mort en ce fort quatre hommes, 
qui avoient apporté leur maladie de France. Depuis l'arrivée 
des vaisseaux, il est mort trois de ceux qui estoient arrivés 
icy malades. 

A l'esgard des perles, je n'en a}' point veu de véritables. Un 
homme de probité m'a dit en avoir veu une qui l'estoit et qui 



4^2 INSTRUCTION LAISSEE A M. DE SAUVOLE 

venoit de la rivière des Coulapissas. Il est seur qu'il y en a, 
au rapport des Sauvages. 

Sauvole. 
Fait au fort de Biloxi, 1" avril 17CO. 



II 
INSTRUCTION DONNÉE PAR D'IBERVILLE 

AU SIEUR DE SAUVOLE 
SUR CE QU^L DOIT FAIRE EN SON ABSENCE. 



Mémoire de ce qifil est du bien du service du Roy 
que M. de Sauvole fasse après mon départ de ce pays. 

Biloxi, le 26 mai 1700. 

Faire rechercher autant qu'il sera possible, dans tous les 
lieux où les hommes de la garnison iront, soit en chasse, soit 
ailleurs, des plantes ou racines et bois ou feuilles qui sont 
propres aux teintures, et dont les Sauvages se servent pour 
leurs remèdes dans leurs maladies, leur recommander d'en 
apporter soit graines ou feuilles, racines ou escorce, pour en 
faire faire des espreuves, 

Tascher d'avoir, s'il est possible, des petits veaux sauvages 
de ce pays pour les élever dans des parcs et les domesti- 
quer. 

S'informer des lieux où se prennent les perles, en faire pes- 
cher, s'il est possible, dans toutes les saisons de l'année, 
comme dans les décours, les pleines lunes, observant de 



MAI 170O. INSTRUCTION LAISSEE A M. DE SAUVOLE 4.6S 

mettre celles que Ton peschera dans les décours, dans des 
papiers séparés de celles qui seront prises en pleine lune et 
escrire dessus le temps qu'elles auront esté peschées, et le 
lieu et la saison, avec des remarques de ce qu'il y auroit à 
faire pour cette pesche. 

Faire équarrir une pièce de bois de huit ou dix pieds de cha- 
que sorte, les faire mettre à l'eau salée jusqu'au retour des 
vaisseaux pour voir celles que les vers piqueront le moins. En 
faire prendre aussi une de chaque sorte, la faire brusler jus- 
qu'à ce que le dessus vienne en charbon, et faire mettre à 
l'eau, comme les autres, en lieu où on les puisse trouver faci- 
lement. 

Ne croyant pas que les Espagnols veuillent entreprendre 
contre les establissemens, vous aurez pour eux tous les es- 
gards que l'on doit avoir pour des personnes avec lesquelles 
on veut vivre en bonne intelligence. Je crois que vous pour- 
rés sans crainte destacher le sieur Levasseur avec trois à qua- 
tre hommes, pour aller dans le dedans du pays et jusqu'aux 
Chaqueta, et voir ce que c'est que cette nation, dont les autres 
Sauvages parlent tant. Il observera si la branche de la gau- 
che, en montant de la Mobile, passe loin de leurs villages, et 
si cette branche seroit navigable pour des barques. Tascher 
de descouvrir par le moyen des Sauvages s'ils ne connoissent 
point des mines, se les faire montrer et en faire apporter de 
la matière, s'informer si la branche, dont j'ay parlé, de la Mo- 
bile, n'est pas celle qui passe aux Chicacha,et si elle est navi- 
gable jusque-là, et les distances d'un lieu à l'autre, si c'est 
un pays de meuriers et quelle sorte de bois il y a. 

Il sera bon de renvoyer le sieur de Saint-Denis pour ache- 
ver de descouvrir le haut de la rivière de Marne, jusqu'au 



464 MAI I7OO. INSTRUCTION LAISSEE A M. DE SAUVOLE 

grand Lac, dont les Sauvages luy ont parlé, et les deux na- 
tions qui sont sur la branche de l'ouest-nord-ouest de cette 
rivière. 

Il luy faudra donner pour cela Levasseur, maistre du tra- 
versiez pour bien observer les hauteurs et faire des cartes 
du pays et luy laisser choisir. Vous luy donnerés avec ces 
hommes l'Espaignol pour voir s'il ne descouvrira pas quel- 
que mine, dont je ne doute pas qu'il n 1 y en aye, estant des 
pays de montagnes, pelés et sans eau, à une journée au nord 
des Gadodaquio. Il ira dans ces cantons le plus à l'ouest qu'il 
pourra pour avoir connoissance du Nouveau-Mexique, s'il 
est possible, et de l'esloignement des mines des Espagnols, 
se méfiant d'eux pour ne pas tomber entre leurs mains. Il 
verra s'il pourra aller chés les Quiouahan, qui sont en guerre 
contre les Espagnols et qui sont nombreux. Trouvant des 
mines, il faudra qu'il en fasse apporter le plus de matière 
qu'il pourra, la prenant en différens endroits pour l'apporter 
en France, pour en faire des essays. Il prendra possession des 
mines au nom du Roy et en dressera des actes aussi authenti- 
ques qu'il pourra, achètera des Sauvages des lieux de la mine, 
les payant pour cela. Il observera le terrain des environs, la 
commodité du transport de la mine aux rivières, si les char- 
rettes y pourroient aller, ou si le transport s'en feroit par che- 
vaux; si les pays des environs seroient propres à cultiver, si 
les bois des environs de la plus prochaine rivière seront bons 
à construire des baraques, ou chaloupes, ou bateaux plats, si 
les rivières les plus proches des mines se pourront naviguer 
jusqu'au Mississipy, les difficultés qu'il y auroit de descendre 
en s'en revenant, afin de le bien visiter, tout l'espace du chemin 
qu'il faudroit les suivre. Pour cela, il partira du fort du Mis- 



INSTRUCTION LAISSEE A M. DE SAUVOLE 46 5 

sissipy au commencement d'aoust, ramenant avec luy le 
Nadchito et le Naouadiché, leur faisant à chaqu'un présent 
d'un fusil et d'amunition, d'un capot et d'une chemise-, bien 
recommander au sieur de Saint-Denis de bien mesnager les 
Sauvages de ces cantons pour nous attirer leur amitié. C'est 
dans ces quartiers où se doivent trouver les mines. Il faudra 
qu'il emporte avec luy, pour avoir des guides d'un lieu à 
l'autre et des canots et des vivres : vingt chemises, vingt 
haches, huit douzaines de couteaux, trois douzaines de mi- 
roirs, cent alesnes, trois douzaines de ciseaux, une demi-livre 
de vermillon, mille aiguilles, vingt livres de rassade. 

Il pourra estre dans son voyage jusqu'à six et sept mois, 
s'il le faut. Si ce temps ne luy suffit pas, il en pourra mettre 
davantage, pour ne pas revenir sans bien connoistre le pays, 
luy recommandant la diligence partout et de bien apporter 
de la matière. 

Je ne croy pas qu'aucune nation d'Europe veuille se placer 
dans le Mississipy, duquel nous occupons les deux bords. 
Toutefois, s'ils y venoient, il leur faudra faire connoistre que 
nous en sommes en possession, et qu'ils ne doivent pas s'y 
establir sans vouloir aller contre la bonne intelligence qui est 
entre les Couronnes. La voye de la douceur ne pouvant les en 
destourner, il employera la force à les en empescher, autant 
qu'il le pourra, ou d'avancer leurs travaux, ne pouvant les 
obliger à se retirer. 

S'il voyoit que ceux qui se voudroient establir au Missis- 
sipy et aux environs de la rade du fort de la baye de Bilocchy 
eussent des forces si supérieures aux siennes, qu'il vist 
ne pouvoir les en empescher et se mettre dans le risque 
d'estre chassé luy-mesme par ces estrangers, il se conten- 

IV. 3o 



4Ô5 INSTRUCTION LAISSEE A M. DE SAUVOLE 

tera de faire une opposition la plus forte qu'il pourra, et de 
se bien maintenir dans les forts sous son commandement. Il 
faudra envoyer souvent à l'isle du Mouillage, dans le temps 
des sécheresses, voir si l'eau douce y manque à l'endroit où 
nous la prenons, et à l'estang, qui est au milieu de l'isle, où 
l'eau est douce. 



XII 



TROISIEME VOYAGE DE D'IBERVILLE 

il commande encore la renommée. sérigny, son frere, 

commandant le palmier, l'accompagne. 

mort de m. de sauvole, lieutenant de roi 

au biloxi. 

bienville lui succède et commence 

l'établissement de la mobile. 



46b INSTRUCTION LAISSEE A M. DE SAUVOLE 

tera de faire une opposition la plus forte qu'il pourra, et de 
se bien maintenir dans les forts sous son commandement. Il 
faudra envoyer souvent à l'isle du Mouillage, dans le temps 
des sécheresses, voir si l'eau douce y manque à l'endroit où 
nous la prenons, et à l'estang, qui est au milieu de l'isle, où 
l'eau est douce. 



XII 



TROISIEME VOYAGE DE D'IBERVILLE 

IL COMMANDE ENCORE LA RENOMMÉE. SÉRIGNY, SON FRERE, 
COMMANDANT LE PALMIER, l'aCCOMPAGNE. 

mort de m. de sauvole, lieutenant de roi 

au biloxi. 

bienville lui succède et commence 

l'établissement de la mobile. 



I 

Liste des officiers de marine choisis par le Roy pour servir 
sur les vaisseaux cy-apre\ nommc\, que Sa Majesté fait 
armer à Rochefort. 

Du 22 juin î 700. 

La Renommée 

Le sieur cTIberville, capitaine de frégate; 

Le sieur de La Roche-Saint-André, lieutenant de vaisseau, 
capitaine de compagnie; 

Le sieur Duguay, enseigne de vaisseau; 

Le sieur de Chambre, enseigne en second; 

Le sieur de Bécancourt, autre enseigne ; 

Le sieur Josselin de Marigny, autre enseigne, lieutenant de 
la compagnie d'Arquian. 

Le Palmier en fluste 

Le sieur de Sérigny, lieutenant de vaisseau ; 

Le sieur Desjordy Moreau, enseigne de vaisseau; 

Le sieur de Noyan, enseigne de vaisseau. 



11 



Marly, du 27 juin 1700. 
Ordre au sieur de La Salle, escrivain ordinaire de la Marine, 
nommé pour passer à Mississipy, d'y faire les fonctions de 
commissaire. 



III 






IMPORTANCE D'OBTENIR LA CESSION DE PENSACOLA. 

JUCHEREAU SUR L'OUABACHE. COMMERCE DU C\STOR. 
RIVALITÉ ANGLAISE. NÉCESSITE DE S'ATTIRER LES CHICACHAS. 



D'iberville au Ministre de la Marine 

A La Rochelle, 2 juillet 1701. 

Monseigneur, 

Je chargeray, comme vous me l'ordonnez, les trois ou 
quatre tonneaux de provisions pour les missionnaires qui sont 
au Mississipi, s'il y a de la place après les choses destinées 
pour le fort. Je ne crois pas qu'il y ait de place. 

Le sieur Remy Reno estoit embarqué avec moy sur la 
Badine pour lever les plans et cartes du pays où je passe- 
rois, ce qu'il ne fit point. C'est un homme de cinquante 
années, qui est marié, à Saint-Martin de Rhé, à une Irlan- 
doise. Je ne jugeray pas de son habileté pour faire une forti- 
fication, ne le connoissant pas assez pour cela. Je n'ay pu me 
servir de luy pour celle de Biloxi,où,dans tous les plans qu'il 
me fit, il me tailloit de la besoigne plus que je n'en eusse pu 
faire faire à trois cents hommes pendant une année. Je le 
croirois plus habile entrepreneur qu'ingénieur. Il conduiroit 
fort bien un travail que Ton auroit déterminé de faire. 

J'ay lu la copie de la lettre envoyée à Montesuma. Je 
ne sçais ce que c'est que cette forteresse de Udorsi. Je crois 
que c'est quelque fort qu'ils 1 peuvent avoir fait autrefois et 

1. Les Espagnols. 



INQUIÉTUDE DES ESPAGNOLS 47 1 

à l'entrée de la rivière de Bilocchy, du temps de Fernan Soto, 
dont il ne paroist plus aucun vestige. 

L'endroit où ils se rendirent le vingt-neuviesme aux Caba- 
nes, où les vaisseaux firent de l'eau, c'est à l'isle du Mouil- 
lage, où ils auront esté veus par quatre ou cinq hommes, 
que l'on y tient à chasser et pescher et à la descouverte avec 
une petite felouque. 

Je crois que le bateau qu'ils disoient venir chercher le long 
des isles estoit un prétexte pour venir voir ce qui se passoit 
au fort. Le petit bastiment dont ils parlent, qui estoit devant le 
fort et venoit de Saint-Domingue, est le traversier,qui venoit 
du fort de Mississipi, où je l'avois envoyé à mon départ pour 
y rester jusques à la mi-décembre, qu'il se devoit rendre au 
fort de Biloxi, où je comptois que l'on en avoit besoin pour 
y descharger les navires qui y pourroient arriver dans 
ce temps-là. Il devoit rester au fort tout ce temps-là pour 
l'empescher d'estre gasté par les vers. 

Pour les cent hommes que l'on leur dit estre venus du 
Canada, il en peut estre descendu trente à quarante au plus, 
compris des Illinois. Je doute que le nombre en soit si grand. 
Il ne devoit se rendre là, au mois de décembre, que Vil- 
dieu et quelque autre et Lachesnaye-Duquet, qui avoit con- 
noissance des nations du ouest du Mississipi. C'estoit le temps 
aussy que le sieur de Saint-Denys devoit revenir du haut de 
la rivière de Marne. Ils auront grossi le nombre d'hommes 
aux Espagnols, pour leur faire voir qu'ils estoient beaucoup 
de monde et tiroient du secours du Canada. 

Je ne sçais que penser des deux navires anglois qu'ils disent 
avoir esté au mois d'aoustà la baye Charles, à moins que ce ne 
soyent les navires du retour desquels on a eu des nouvelles, en 



472 ANGLAIS SUR LE MISSI6SIPI 

Angleterre, au mois de novembre, qui venoient de faire 
un establissement au Mississipi, à ce que l'on disoir. Je 
ne connois de baye de Charles que celle qui est au dedans du 
cap de la Floride, où j'avois ouy dire que les Anglois se 
dévoient establir. Les Espagnols d'Apalache devroient mieux 
sçavoir que nous cet endroit où nous n'allons pas, cela estant 
éloigné du fort de Biloxi de quatre-vingts à quatre-vingt-dix 
lieues. 

Je ne sçais que juger des trente Anglois, dont ils parlent, 
partis de Saint-Georges, que je ne connois point; à moins que 
ce ne soit un establissement anglois fait au delà des mon- 
tagnes d'Apalache, où commence la source de la rivière 
Ouabache, sur laquelle ils seroient descendus au fort du 
Mississipi, ce que je ne crois pas qu'ils ayent fait, sans que 
l'on les ayt arrestés, et que de Saint-Georges ils descendent à 
la Mobile par une autre branche, cela se peut, car la branche 
qui court au nord-est va prendre sa source aux montagnes 
d'Apalache. Gela est marqué comme cela sur la carte que 
j'ay faite de ce pays-là sur le rapport des Sauvages. Si les 
Anglois trouvoient cette route facile pour se rendre à la 
Mobile, ils pourroient par là faciliter les entreprises qu'ils 
pourroient faire sur Pensacola, si nous avions la guerre, pour 
se saisir du fort qui est le seul de toute cette coste par le 
moyen duquel ils pourroient traverser le commerce de la 
Vera-Cruz, et s'attirer toutes les nations de ce continent et s'y 
maintenir, d'où il nous seroh difficile de les chasser. 

Par la lettre que je vois de Juan Siscara 1 , du 24 janvier, de 
la baye de Saint-Joseph, que je ne connois point, dont il pré- 

1. Je lis ici Sesara, ailleurs Siscara 



LETTRE DE JUAN SISCARA 473 

tend s'estre emparé et avoir pris possession avec vingt-cinq 
soldats et un chapelain, je ne vois pas que ce puisse estre 
dans la baye du fort de Biloxi, où on ne les auroit sans doute 
pas soufferts sans qu'il s'y fust passé quelque chose dont il 
rendroit compte, quoyque je voye par la suite que c'est de 
cette place dont il prétend parler, dont il auroit eu dessein de 
nous chasser, en n'amenant pour cela que des petits basti- 
mens propres à y entrer. Il prétend y avoir semé des graines 
et en avoir vécu du fruit. 

Il ajoute que cette entrée n'a que cinq cent cinquante verges 
de large, que ce lieu est avantageux àestablir, que c'est le meil- 
leur endroit du golfe et que nous y sommes establis, qu'il y a 
trouvé une carrière près du rivage. A tout cela, je ne connois 
point la baye où est le fort de Bilocci que par le peu d'eau 
qu'il y a à son entrée, qui est sept pieds, et dedans six à sept. 
Au lieu de cinq cent cinquante verges de large à son entrée, 
elle a trois quarts de lieue, où nous n'avons point veu de pierre 
qu'à quatre lieues de là, sur une batture à une lieue au large. 

Je ne voy pas par quel endroit ils voudroient faire là un es- 
tablissement, ayant Pensacola et la Mobile. Si j'y en ay fait 
un, c'est que je n'ay pu le faire ailleurs la première année, et 
que je n'avois pas Pensacola ny la Mobile, comme ils l'ont. 
Cette baye du fort de Biloxi n'est bonne que pour y placer 
quelque habitant, qui éleveroit des bestiaux et couperoit des 
masts, qu'il meneroit à l'isle du Mouillage, où les vaisseaux les 
chargeroient et du bois propre à faire des barreaux de navires 
et courbes et bois des cultures et des planches de pin. 

Pour la lettre qu'il escrit au Roy, sans date ny marque du 
lieu d'où il l'escrit, que je crois estre apparemment du lieu où 
il a escrit sa lettre datée du 24 e janvier mil sept cent un, de 



474 LETTRE DE JUAN SISCARA 

la baye Saint-George, ne connoissant point cette baye, je n'en 
diray rien. 

Comme il me paroist que ce qu'il dit de cette fortification à 
faire paroist avoir quelque rapport au havre de Pensacola, je 
respondray sur les articles dont j'ay quelques connoissances, 
qui sont très petites, n'ayant point esté à terre pour y exami- 
ner la différence d'un terrein à l'autre. 

Ils avoient construit leur fort à gauche en entrant, à trois 
quarts de lieue de la Barre, sur laquelle je n'ay pas trouvé 
moins de vingt-deux pieds d'eau, et où on ne trouve pas, de 
mauvais temps de chute de mer, deux pieds pour un grand 
navire, la mer y estant fort courte, de manière qu'un vaisseau 
qui tireroit dix-neuf à vingt pieds d'eau y peust entrer. Ayant 
dépassé cette barre, on peut mouiller huit et dix navires par 
cinq, six et sept brasses d'eau, hors de la portée du canon, à 
moins que de les tirer à toutes volées, et encore plusieurs n'i- 
roient pas au vaisseau. 

Premier article, où il marque que le fort n'est pas fait au 
plus estroit de l'entrée. S'il estoit plus avant dans la baye, où 
peut estre le plus estroit, cela mettroit hors d'inquiétude du 
canon les navires, qui pourroient mouiller à l'abry de la 
barre, d'où ils pourroient empescher ce secours d'entrer dans 
le havre et former là l'ordre d'une descente à terre, s'ils es- 
taient les plus forts. La hauteur sur laquelle est ce fort n'est 
point trop élevée. Pour bien bastir dans ce canal, la despense 
de mettre un terrain comme celuy-là à fleur d'eau dans un 
lieu où l'on n'a pas toute la commodité et le monde, seroit 
d'une longue haleine et cousteroit considérablement, et seroit 
un vray travail d'ingénieur, qui ne demande que de grands 
travaux et grosses despenses. 



LETTRE DE JUAN SISCARA 475 

Quatriesme article, où il dit que le sable est mouvant, 
ce qui a fait pourrir les pieux et les logemens, où il en faut 
faire d'autres, et, si on les veut faire de pierre, il faut creu- 
ser neuf verges pour aller au plan horizontal. Je diray que 
cela cousteroit beaucoup et n'est point nécessaire. Un canon 
n'est point trop élevé de neuf verges pour battre à quatre, 
cinq ou six toises, où est le chenal. 

Sixiesme article, où il parle du mauvais temps qu'il y a 
sur cette coste, qui empescheroit de descharger les vaisseaux; 
je diray que toutes sortes de navires, que l'on pourra envoyer 
à cette coste, comme de soixante-dix canons, y peuvent entrer 
et estre en lieu d'estre deschargés, estant au dedans de la barre, 
quelque temps qu'il fasse. 

Septiesme. Il prétend que le chasteau ne commande pas sur 
mer à plus d'une portée de pistolet. Si ce qu'il dit là est, ce 
n'est pas infailliblement de Pensacola dont il parle, car ce 
fort est à descouvert de la mer,quoyqu'il y ait une pointe qui 
le couvre; mais il commande, cette pointe estant plus élevée. 
Je ne diray rien sur l'establissement qu'ils (sic) voudroient 
faire plus à l'est, sur la pointe qu'ils nomment Aquevo, si 
c'est la pointe qui est de l'autre costé du havre, à l'est du fort, 
sous laquelle les navires mouilloient, où est le carénage, où 
le terrain m'a paru du sable et très peu de bois. Je n'ay pas 
assez approché de cet endroit pour en parler. 

Si tout ce qu'il dit de ce lieu est vray, il seroit fort avanta- 
geux pour tous pour empescher les navires de mouiller au 
dedans de la barre , où le canon de la pointe à droite , en 
entrant près du carénage, ne porterait pas. Ilparle de la bonté 
des terres des environs de là, du nombre desquelles il met 
Apalache, qui en est à plus de soixante lieues à l'est. 



47^ JUAN DE SISCARA 

Je vois sur leur carte, entre Apalache et la baye de Carlos, 
une baye de Saint-Joseph. Je ne sçais si ce ne seroit pas de 
celle-là dont il voudrait parler, je n'en ay pas de connoissance. 

Ce Jean de Siscara est un ingénieur qui demeure ordinai- 
rement à Pensacola, qui est je crois un François renégat, 
du moins nous l'avons tous cru comme cela. Il a le nez coupé 
et un d'argent à la place. Il est un homme âgé de soixante 
années. Il ne nous paroist pas d'accord avec tous les officiers 
qui composent l'Estat-major, qui le traitoient de fou, quoy- 
qu'il nous ait paru avoir beaucoup d'esprit, parlant beau- 
coup. Pour l'inondation, dont il est parlé, des terres du havre 
du Mississipi, cela se peut, car, dans le mois de may de Tannée 
dernière, il y avoit un demy-pied d'eau dessus, où est le fort 
que j'ay fait faire. C'estoit un endroit que les Sauvages nous 
avoient montré qui ne noyé pas. Il s'en trouvera infaillible- 
ment qui ne noyeront pas, qui seront comme à présent. Mon 
sentiment sur cette coste est d'establir Pensacola, si ils nous 
le veulent céder. 

C'est un bon havre, d'où on fera le commerce dans toutes 
les rivières du pays avec de moyens bastimens, et d'où on 
pourra soustenir toutes les nations sauvages qui sont sur la 
Mobile, contre les Anglois, plus facilement que d'aucun autre 
endroit. Cet establissement n'empescheroit pas que l'on n'en 
fist un aux Bayogoulas sur le Mississipi ou près des Oumas, 
où se feroit l'abord de tout le commerce de cette rivière, où 
on n'auroit que faire de s'embarrasser de fortifications, que 
comme celle que j'ay faite au fort de Mississipy, qui est une 
maison carrée en forme de redoute, entourée de fossés, avec 
peu d'hommes de garnison et six pièces de canon. 

Pensacola se peut fortifier facilement et en moins de deux 



CESSION DE PENSACOLA SOUHAITEE 477 

mois de séjour. Là, nos vaisseaux faisant travailler les équi- 
pages, je mettray ce lieu à Pabry d'insulte d'une escadre qui 
pourroit aller dans ce pays-là. Il ne faudroit pas moins dans 
ce fort de deux cents hommes pour le bien défendre h 

Si vous jugez, Monseigneur, que c'est une chose qui se 
doive faire, il faudroit joindre au mémoire que j'ay eu l'hon- 
neur de vous envoyer celuy qui est cy-joint. 

Il seroit bien nécessaire que le Roy eust là encore un tra- 
versiez car si on avoit le malheur de perdre celuy qui y est, 
on seroit fort embarrassé pour descharger les vaisseaux et 
envoyer dans les rivières ce qu'il y faut envoyer. Le Roy en a 
un à Rochefort, qui est armé le long de la coste pour garder les 
Religionnaires, qui seroit très propre pour cela, qui est de qua- 
rante à quarante-cinq tonneaux. Gela nous soulageroit pour 
le transport de ce qu'il faut pour ce pays-là. Je doute que 
nos deux vaisseaux portent ce qu'il y a à porter. Si on ne 
veut pas donner ce traversier, on pourroit donner le Nieu- 
port, dans lequel on pourroit charger ce que nous ne pou- 
vons prendre et ce que l'on veut envoyer à Saint-Domingue, 
et on ne se trouvera pas court, comme je vois que l'on l'est pour 
les autres envois ailleurs. Estant armé comme je le suis dans 
la Renommée, je ne peux porter que pour sept mois de vivres, 
si j'ay à arrester à cette coste du temps, il m'en faut pour huit à 
neuf mois, selon que vous jugerez à propos que j'y reste. Il 
suffiroit au Nieuport d'avoir trente hommes d'équipage et six 
mois de vivres, si vous souhaitez qu'il ne fasse qu'aller et ve- 
nir. Si vous voulez bien, Monseigneur, en donner le com- 



i. Note en marge de la main du ministre. « Si le roy d'Espagne cède Pensacola 
au Roy, S. M. donnera incessamment des ordres sur les mesures éprendre sur ce 
sujet. 



478 projet d'établissement sur l'ouabache 

mandement au sieur Duguay, enseigne de vaisseau, qui est 
armé avec moy, qui connoist cette navigation-là. Il en est très 
capable. Nous n'avons aucun pilote icy à mettre sur ce bas- 
timent, qui ait esté au Mississipi. Il ne nous en a resté que 
deux, dont j'en ay un et mon frère l'autre. 

J'ai veu, Monseigneur, la permission que vous avez don- 
née à M. de Juchereau d'aller au Mississipi y establir des 
tanneries. Je l'ay engagé, avec le nombre d'hommes qu'il a 
et quelques autres de ceux qui sont au Mississipy x qui s'y 
pourront joindre, de s'establir à Ouabache, qui est un lieu 
qu'il faut occuper pour empescher le commerce que les cou- 
reurs de bois pourroient faire par là chez les Anglois. Il est 
convenu avec moy de le faire, pourvu que vous luy vouliez, 
Monseigneur, accorder la concession de deux lieues des deux 
bords de l'entrée de cette rivière, et six lieues de profondeur 2 . 

M. de Tonty demandoit cette concession, avec une compa- 
gnie de soldats pour garder ce passage , ce qui cousteroit 
beaucoup de despense au Roy. J'estime qu'il vaudroit mieux 
donner à M. de Juchereau un destachement de huit ou dix 
hommes 3 pour l'engager de le faire. Si vous luy accordez cette 
concession, je luy ay promis de l'en faire advenir aux Illi- 
nois. Je demande, Monseigneur, vos ordres au sujet du cas- 
tor, que les Sauvages d'en haut du Mississipi et les Canadiens 
qui y sont pourront apportera la mer*, si on leur permet 
pour cette fois seulement, sinon ils l'apporteront par Oua- 



1. Note du Ministre. Le Roy le trouve bon. 

2. Note du Ministre. Bon, mais cela est bien vaste. Ne jugeroit-ii pas à propos 
de diminuer cette estendue? 

3. Note du Ministre. Le donner. 

4. Note du Ministre. Les Députez du Canada ont ordre d'y envoyer un commis, 
qui acheptera celuy qui y sera apporté. Donner pouvoir à ce commis pour cela, et 
il faudra empescher qu'à l'avenir les gens de ce pays fassent cette traitte. 



POLITIQUE A L ÉGARD DES SAUVAGES 479 

bâche aux Anglois. J'ay eu l'honneur de vous détailler plu- 
sieurs raisons sur cela, sur lesquelles il sera nécessaire de me 
donner vos ordres. Quand vous accorderiez la concession de 
Ouabache au sieur Juchereau, il ne s'y peut rendre que Tan- 
née prochaine, au mois d'aoust, où il auroit de la peine à em- 
pescher ce commerce, s'il estoit une fois commencé. 

Pour chasser les Anglois de ce pays-là, il n'y a pas d'autre 
moyen à prendre que celuy d'armer nos alliés contre les 
leurs, qui sont les Chicachas, les plus dangereux, que je vou- 
drais tentejrd 'attirer dans nostreparty par des présens, en nous 
livrant les Anglois qui sont chez eux. Cela vaudra mieux que 
de leur déclarer une guerre qui ne nous peut estre avanta- 
geuse. Nous travaillons actuellement à embarquer les vivres 
de nos équipages, en attendant vos ordres sur la quantité de 
sel que nous devons embarquer pour cette colonie. Plusieurs 
familles et femmes qui ont leurs marys à Mississipi deman-. 
dent à y passer et me pressent de leur respondre, ce que je 
ne peux faire que je ne sçache vostre sentiment sur cela. Si 
vous souhaitez faire quelque chose de ce pays, il est absolu- 
ment nécessaire d'y faire passer cette année des familles et 
quelques filles, qui se trouvent parentes de celles qui y veulent 
passer, que l'on mariera peu de jours après leur arrivée en 
ce pays-là. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

D'Iberville. 

Permettez-moy, Monseigneur, de vous représenter que 
cinquante hommes d'équipage au Palmier est trop peu. Le 



480 JEUNES GARÇONS POUR L'ÉTUDE DES LANGUES 

navire est difficile à manœuvrer », ayant grande envergure et 
ses ancres de deux milliers, joint à ce que les équipages sont 
très mauvais, plus qu'ils n'ont jamais esté. 

Je vous supplie , Monseigneur, de vouloir ordonner à 
M. l'intendant d'examiner ce que je dis, et si ces cinquante 
hommes, comme ils sont, suffisent. Quand j'ay dit que soixante 
suffiroient pour les vaisseaux, je n'y avois pas bien réfléchi. 
C'est trop peu pour les longues campagnes, où, pour peu que 
l'on ait de malades, on ne peut pas manœuvrer. 

Il seroit nécessaire que j'embarquasse sur ces vaisseaux dix 

petits garçons de douze à quinze ans, pour les mettre dans 

les villages des nations sauvages, pour apprendre leur langue 

et y servir d'interprètes. 

Il leur faudra à chacun une couverte de. . 4 livres 10 sols. 

Quatre chemises à 40 s 8 » 

Deux paires de bas de 3o s 3 » 

Deux paires de souliers de 45 s 4 » 10 » 

Un habit. . . . j 

}de toile, 8 livres 8 » 

Une camisole . ) 

Un bonnet 3 ' » 

Deux paires de caleçons de toile, 3 livres. 3 » 

Empeignes, fil, aiguilles et petites menues 

bagatelles, 3o s 1 » ro » 

35 livres 10 sols. 
Pour un bralle 2 2 » ro » 

38 livres. 

1. Note de la main du ministre. Il y aura tant de passagers que cela doit suf- 
fire. 

2. Mot bas breton signifiant branle, hamac. (J al, Glossaire nautique.) 



IV 



PONTCHARTRAIN ATTEND 
LE RETOUR DU NAVIRE VENFLAMMÉ 

ENVOYÉ AU BILOXI. 



Le Ministre de la Marine à M. d'Iberville. 

6 juillet 1701. 

J'ay receu,avec la lettre que vous m'aviez escrite le 28 e du 
mois passé, le mémoire des munitions qui sont nécessaires 
pour le fort du Biloxy. J'escris à M. Bégon de les faire char- 
ger sur les vaisseaux que vous commandez. Il ne faut pas que 
vous pressiez vostre armement jusqu'à nouvel ordre, estant 
bien aise d' apprendre le retour de l'Enflammé, comme vous 
le proposez. J'ay fait donner à vostre frère le commandement 
du Palmier, et j'ay esté bien aise de vous faire plaisir en 
cette occasion. 

J'approuve la proposition que vous faites d'envoyer icy en 
poste le commandant de l'Enflammé, aussytost qu'il sera ar- 
rivé, après en avoir adverty le commandant et l'intendant du 
port de Rochefort, supposé qu'il ayt quelques nouvelles à 
donner, qui demandent de nouveaux ordres. 

J'ay esté surpris de voir par la date de vostre lettre que 
vous soyez à La Rochelle. Ce n'est pas là le séjour des offi- 
ciers de la Marine. L'intention de Sa Majesté est que vous 
demeuriez à Rochefort, comme les autres officiers du dépar- 
tement. 

IV. 3i 



Mémoire sur le Mississipi. Le Roi fait armer à Rochefort 
une frégate et un bâtiment de charge pour le Mississipi. 

A Versailles, le 20 juillet 1701. 

On a retardé le départ de ces bastimens pour attendre des 
nouvelles de Madrid; mais comme il n'en vient point et qu'il 
faut qu'ils partent dans le i5 e ou le 20 e de juillet pour y arri- 
ver avant les mauvais temps, il est nécessaire que Sa Majesté 
fasse sçavoir ses intentions sur ce qu'il y aura à faire en ce 
pays cette année. 

Sa Majesté a esté informée qu'il n'y a sur toute la coste, 
depuis la Floride jusqu'au fond du golfe du Mexique, qu'un 
seul bon port nommé Pensacola, qui a esté occupé depuis 
quelques années par les Espagnols, et que l'embouchure du 
fleuve du Mississipi est pleine de battures, de sorte qu'il n'y a 
que onze à dix pieds d'eau. 

Cette disposition obligea le sieur d'Iberville, en abordant 
cette coste, de faire un fort dans une petite baye voisine de 
cette rivière, où ont esté jusqu'à présent les François qui sont 
restés en ce pays. 

On s'est de là respandu dans les terres pour connoistre le 
pays; on a remonté jusqu'au dessus des Illinois, le reste de 
ce fleuve estant connu il y a longtemps. On a aussi remonté 
les rivières qui tombent dans ce fleuve; celles qui viennent 
de l'ouest mènent jusqu'au pied des mines du Nouveau- 
Mexique, et celles qui viennent de l'est ont donné connois- 
sance d'un grand nombre de nations qui sont entre ce fleuve 
et la Caroline, dans un très beau pays. 



MOTIFS ET MOYENS DU TROISIEME VOYAGE 483 

On a connu, par la communication qu'on a eue avec ces 
peuples, le dessein que les Anglois de la Caroline et de la 
Nouvelle-York ont pris de se rendre maistres de ces nations, 
en ayant armé une des plus considérables, avec laquelle ils 
subjuguent les autres, et il est certain que, s'ils pou voient exé- 
cuter ce dessein, ils deviendroient, quand il leur plairoit, les 
maistres de ces mines. 

On a aussi reconnu que ce pays, qui est le plus beau du 
monde pour les pasturages, est remply d'une sorte de bœufs 
qui ont de la laine qui se file aisément, suivant les expériences 
qu'on en a faites en France, et dont les peaux sont beaucoup 
meilleures que celles des bœufs de France et mesme que de 
ceux de Hongrie. 

Ce pays est d'ailleurs propre à plusieurs cultures qui peu- 
vent estre très utiles à la France. Ainsi, il paroist convenable 
à Sa Majesté d'achever cet establissement, tant par les avan- 
tages qui en peuvent revenir à son royaume que pour em- 
pescher que les Anglois ne s'en rendent maistres et par con- 
séquent des mines du Nouveau-Mexique, tant pour eux mes- 
mes que par les réfugiés françois qu'ils ont voulu tenter 
d'establir au Mississipi. 

Mais, pour y parvenir ,[on juge à propos de s'assurer des na- 
tions qui sont en guerre avec celle que les Anglois se sont 
acquise, et pour cela de leur donner des armes, au moyen des- 
quelles non seulement ils ne se laisseront pas subjuguer, 
mais ils chasseront la nation amie des Anglois de qui ils se 
rendront par ce moyen ennemis irréconciliables. Ces nations 
sont au nombre de 17,000 familles; ce que ledit sieur d'Iber- 
ville propose de leur donner monteroit à 24,773 livres. 

Ledit sieur d'Ibervilleest d'advis d'abandonner le petit fort 



484 MOTIFS ET MOYENS DU TROISIEME VOYAGE 

qu'il avoit fait aux environs du Mississipi et d'achever celuy 
qu'il a commencé dernièrement sur ce fleuve, à dix-huit lieues 
de son embouchure, pour en estre les maistres; mais cela 
nous esloigne du pays, dont il est nécessaire de s'assurer. Il 
seroit à désirer que les Espagnols, qui ne feront jamais rien 
du fort de Pensacola 1 et dont les Anglois pourront bien se 
rendre maistres, si nous avons la guerre, voulussent l'aban- 
donner à Sa Majesté et qu'ils souffrissent que les François 
fissent un establissement sur la Mobile 2 qui est entre eux 
et le Mississipi, parce que de là on secourroit les Chactas, 
qui est une nation puissante, dont il faut s'assurer pour 
vaincre les Chicachas, qui sont les amis des Anglois ou les 
destacher de leur alliance. 

C'est sur quoy ledit sieur d'Iberville demande des ordres. 

Pour establir utilement ce pays, il seroit nécessaire d'y 
passer quelques familles ; mais, comme ce seront de pauvres 
gens, il faudra que Sa Majesté leur fasse quelques avances. 
Il croit qu'on pourroit passer dès cette année soixante per- 
sonnes, auxquelles il faudroit donner pour leur establisse- 
ment le contenu dans un mémoire qu'il envoyé, qui monte à 
près de 18,000 livres. 

Il faudroit aussy envoyer quelques filles pour les Canadiens, 
qui y sont actuellement et qui en demandent. On pourroit y 
en faire passer une douzaine cette année. 

Il est aussi d'une nécessité indispensable d'y establir un 
hospital ; les Sœurs grises, qui sont actuellement à Rochefort, 
y seroient très propres. 

i. Note de la main du Ministre. « Le comte de Hernan Nunez a esté d'advis 
qu'on le remist au Roy. » 

2. Note de la main du Ministre. Cet establissement pourroit suffire à défaut de 
tensacola; il est question seulement que les Espagnols ne le trouvent pas mauvais. 



MOTIFS ET MOYENS DU TROISIEME VOYAGE 486 

Il sera nécessaire que Sa Majesté fasse quelque fonds pour 
les fortifications; ledit sieur d'IbervilleMemande" pour cela 
8 ou 10,000 livres. 

Il demande aussi si l'intention de Sa Majesté est qu'on 
aille descouvrir le dedans du pays. Il faudra, pour cet effet, y 
envoyer quatorze ou quinze hommes avec quelques présens 
pour les nations chez lesquelles ils passeront, sans quoy il 
n'est pas possible de rien faire. En cas qu'on trouve des na- 
tions sauvages qui soyent en guerre avec les Espagnols, il 
demande s'il faudra les porter à faire la paix avec eux, ou si 
on ne leur en parlera pas. 

Si dans cette descouverte on trouve les rivières qui tom- 
bent dans la mer du Sud, sçavoir, si on doit descendre jusqu'à 
la mer, et, comme les Espagnols sont establis dans beaucoup 
d'endroits, s'il sera à propos qu'on s'aille livrer à eux, et si, 
après avoir fait ces descouvertes, on y laissera du monde, ou 
si on se contentera d'en venir rendre compte. 

Il demande aussi ce qu'il doit faire en cas que les Anglois 
ou les François réfugiez se soyent rendus maistres de Pensa- 
cola ou de quelque autre endroit de la coste... 

Et la conduite qu'il doit tenir aussi avec les Espagnols. 

Comme on ne sçait point ce qui se passera entre cy et 
l'année prochaine, et si le Roy pourra envoyer des vaisseaux 
en ce pays, il propose d'envoyer des vivres et hardes pour 
deux ans, et pour cet effet de faire pour deux années le fonds 
des officiers, soldats et Canadiens que Sa Majesté entretient. 

Dans le mémoire des choses nécessaires pour Penvoy de 
soixante hommes : 

5oo moyennes, petites, grandes haches à 20 sols ; pioches 
petites et grandes-, piques; fusils de bon service à 27 livres; 



486 MOTIFS ET MOYENS DU TROISIEME VOYAGE 

fusils de traite à i5 livres- tire-bourre; cornes à poudre; 
poudre à mousquet; pierres à fusil; plomb à giboyer; balles, 
moules à plomb et à balles; boussoles; poudre de vipère; 
horloges de demi-heure ; 5o chaudières de cuivre rouge de 
voyage de 4, 5, 6 et 7 peaux dont le cuivre coustera 26 sols; 
chaudières couvertes; lignes ; toiles ; toile de voile ; tentes de 
coutil; équipage de chirurgien; 1,000 grosses aiguilles; gros 
ciseaux; jambettes; grosse de couteaux-boucherons ; 6 grosses 
de miroirs de fer-blanc : 108 livres. 

5oo livres de rassade violette, blanche, bariolée, bleue arca- 
mion(?)à 22 sols, 55oliv.; 25 grosses de gros grelots à 6 livres 
la grosse, i5o liv.; 3oo chemises de traite moyenne à 42 sols; 
100 petites chemises d'enfant à 25 sols; 36 couvertes blan- 
ches de 2 points 1/2 à 7 livres; 3 douzaines de paires de bas 
de traite à 18 livres; 80 livres de vermillon à 6 liv. 10; 
2,000 fers de flèche à 5 livres; i5 grosses de bagues à cachet 
à 25 sols; 3 grosses de pipes à 4 livres; 4 douzaines de pipes 
de fer à 10; sabres; lames d'épée; cordage; toile cirée; 
20 aunes de drap rouge à 18 livres; 10 chapeaux rouges ga- 
lonnés de faux, de 25 livres, 25o livres; vermillon; boistes à 
vermillon, etc. 



VI 

EMBARQUEMENT D'UN DESSINATEUR. 

ENVOI ^ENFANTS POUR APPRENDRE LA LANGUE SAUVAGE. 
JUCHEREA.U SUR L'OUABACHE. PEUPLEMENT. 



Le Ministre de la Marine à M. d'Iberville. 

A Versailles, le 20 juillet 1701. 

J'ay receu la lettre que vous m'avez escrite le 9 e de ce mois 
avec le mémoire de plusieurs munitions qui sont nécessaires 
pour le fort de Pensacola, si les Espagnols le cèdent au Roy. 
J'envoieray en ce cas ordre à M. Bégon de les faire charger 
sur les vaisseaux que vous commandez. 

Sa Majesté veut bien vous donner le traversier que vous 
demandez, qui sert actuellement le long de la coste du pays 
d'Aulnis, et j'escris audit sieur Bégon de Tarai er avec le plus 
petit nombre d'hommes qui se pourra. 

Comme vous avez besoin de gens qui sçachent dessigner, 
j'escris à M. de Perrinet de choisi^ quelques gardes de la Ma- 
rine pour cela et de les faire embarquer avec vous. Voyez 
avec luy ceux qui conviendront. Sa Majesté approuve que 
vous ayez engagé le sieur Juchereau à s'establir dans le lieu 
que vous me marqués pour y establir des tanneries. Elle veut 
bien luy accorder l'estendue de terre qu'il demande, quoyque 
cela paroisse bien vaste. Voyez encore si vous ne jugerez 
pas à propos de la diminuer. Je luy feray donner le destache- 
ment de huit à dix hommes qui sont nécessaires pour garder 
ce passage. 



488 PASSAGE DE PARENTS DES COLONS 

A l'esgard du castor que les Sauvages du haut du Mississipi 
pourront apporter, les députez de Canada ont eu ordre d'en- 
voyer un commis qui acheptera tout celuy qui y sera apporté. 
Sa Majesté désire que vous luy donniez toute la protection 
dont il pourra avoir besoin pour cela, et que vous empeschiez 
que personne ne fasse cette traite à l'avenir. 

Sa Majesté trouve bon que vous embarquiez pour le Mis- 
sissipi les femmes, filles et parens des gens qui sont actuelle- 
ment en ce pays, à condition de ne leur donner que le pas- 
sage. A l'esgard des petits garçons que vous proposez d'en- 
voyer dans les villages des Sauvages pour apprendre leur 
langue et servir d'interprètes dans la suite, Sa Majesté trouve 
bon que vous en fassiez embarquer six, et j'escris à M. Bégon 
de leur faire fournir des hardes pour 38 livres chacun, sui- 
vant le mémoire que vous m'en avés envoyé et dont vous 
remettrez copie audit sieur Bégon. 

Sa Majesté ne juge pas à propos de donner une augmen- 
tation d'équipage au vaisseau le Palmier, estimant que les 
passagers suppléeront au petit nombre de matelots. 



VII 
CESSION DÉSIRABLE DE PENSACOLA A LA FRANCE. 

CHICACHAS AMIS DES ANGLAIS. FORÊTS DE LA LOUISIANE. 
ENVOI DE NICOLAS DE LA SALLE EN QUALITE DE COMMISSAIRE. 



Ulberville au Ministre de la marine. 

A bord de la Renommée, le 3o juillet 1701. 

Monseigneur, 

Nous travaillons à charger les vivres de la garnison du 
fort et le contenu du mémoire des choses nécessaires pour le 
fort de Pensacola, si les Espagnols nous le cèdent, ce que 
nous avons bon besoin qu'ils fassent pour nous pouvoir bien 
establir à cette coste avec peu de despense, ce que nous ne 
pouvons faire partout ailleurs, car Tisle du Mouillage ne 
pourra jamais estre bonne que pour une rade à mouiller des 
vaisseaux à Pabry du mauvais temps. Pour y mettre des vais- 
seaux en seureté contre les ennemis, il y faudroit faire un fort 
sur du sable mouvant, qui cousteroit considérablement, tant 
à le construire qu'à soustenir la garnison que l'on y pourroit 
mettre, qui seroit tousjours très facile à forcer, ne pouvant estre 
facilement secourue. Si le conseil des Indes d'Espagne n'est 
pas du sentiment de nous laisser Pensacola l , c'est un en- 
testement, ou une ignorance à eux sur la connoissance du 
pays, car ils ne se soustiendront jamais contre les Anglois, 

1. J'attends une dernière réponse sur cecy, peut-estre pourray-je l'avoir avant 
son départ. A tout événement je luy envoyeray les ordres du Roy sur son départ 
au premier jour. Je serois cependant bien ayse d'avoir des nouvelles par l'En- 
flammé. (Note du ministre.) 



490 POLITIQUE A TENIR. ANGLAIS ET CHICACHAS 

qui se rendroient maistres des nations sauvages du dedans des 
terres, comme ils sont desjà, avec lesquelles ils feront la loy 
à toutes les nations qui voudront occuper ce pays là et les 
en chasseront; ce qui arrivera, si on laisse faire les Chica- 
chas, dans moins de quatre à cinq années et si on n'arme pas 
contre eux d'autres Sauvages pour leur tenir teste. Les Es- 
pagnols ne connoissent tous ces Sauvages que par les rela- 
tions qu'ils ont eues de Fernand Soto, qui sontbien différents 
aujourd'huy de ce qu'ils estoient dans ce temps là qu'ils n'a- 
voient pas l'usage des armes à feu ni n'estoient soustenus des 
Anglois. 

Quelque chose qu'il arrive, si nous sommes réduits à esta- 
blir le Mississipi et que vous vouliez, Monseigneur, soustenir 
cet establissement, il sera nécessaire que l'on fasse faire la 
paix aux Chicachas et en chasser les Anglois ou armer contre 
eux les nations sauvages, sans quoy ils se mettront du party 
anglois pour avoir la paix avec les Chicachas. Voylà une copie 
du mémoire, que j'ay laissé à M. de La Touche, des choses 
qu'il convient pour armer les Sauvages l et les attirer à nostre 
party. J'enadjousteun au bas deceluy là qu'il sera nécessaire 
d'avoir, supposé que vous jugiez à propos d'envoyer dans les 
terres quelque petit party, sans quoy on ne les peut envoyer 2 

J'avois oublié de mettre sur le mémoire pour le fort de 
Pensacola six pièces de canon de dix-huit livres de balle, qui 
y seront nécessaires ponr garder ce havre. Celuy que nous 
avons là n'est que de six à huit livres. Les Espagnols 
n'en ont que de pareil calibre, et ils ne seroient peut estre pas 
d'humeur à nous les laisser. 

i. Note du Ministre. Le Roy en a fait le fonds et je luy en ay donné advis. 
2. Note du Ministre. Non, il suffira .de vérifier le rapport de Mathieu Sagean. 



DISPOSITIONS. APPROVISIONNEMENTS 49 1 

Il faudroit, pour ces canons, les choses nécessaires pour 
s'en servir. Je les joins au bas du mémoire que je demande, 
qu'il n'y aura qu'à rayer , si nous n'avons pas Pensa- 
cola. 

Dix hommes en tout dans le traversier suffiront. Je compte 
à présent de pouvoir embarquer tout ce que j'ay à porter. On 
me donne tous les jours des ordres pour embarquer des pas- 
sagers pour Saint-Domingue. Je crois que vous trouverez 
bon, Monseigneur, qu'estant destiné pour le Mississipy, que 
je n'en prenne aucun que tout ce que je dois embarquer ne le 
soit, après quoy je prendray des passagers, suivant la place 
que j'auray pour leurs vivres '. 

J'ay eu l'honneur de vous marquer par ma précédente que 
j'embarquois, pour cent vingt-deux hommes de la garnison 
du fort, pour six mois de vivres, ayant creu que V Enflammé 
en avoit emporté autant, mais j'ay veu par Testât de ce qu'il 
en a porté , que ce n'est que pour cinq mois, de manière que 
j'en prendray pour sept mois, qui feront les vivres nécessaires 
pour Tannée mil sept cent un à cette garnison. Ce qui fait que 
cette garnison n'aura de vivres que pour jusques au i5 oc- 
tobre, et voylà bientost le temps de partir leur en porter. S'ils 
n'en ont pas emprunté des Espagnols devant l'arrivée de 
T Enflammé et qu'il leur faille rendre, j'auray des vivres à 
mon arrivée là pour cette garnison pour le mois de may 
prochain qui sera le temps de mon arrivée icy. Si je 
suis obligé de fortifier Pensacola, où je compte de ne 
me rendre qu'à la fin d'octobre, pour que vous ne soyez 
point obligé, Monseigneur, d'envoyer un bastiment pour 
leur en porter devant mon retour, si vous le jugez à 

i. Note du Ministre. Tascher de passer les soldats destinés à Saint-Domingue. 



49^ BOIS DE LA LOUISIANE, CONSTRUCTION DE VAISSEAUX 

propos, si j'ay de la place à bord, j'en prendray ce que je 
pourray à Rochefort ou bien à Saint-Domingue. J'en pourray 
prendre pour cette garnison pour cinq ou six mois, il me 
faudra un ordre pour cela. 

Comme les bois propres à construire des vaisseaux devien- 
nent rares en France et que les terres de Mississipisont rem- 
plies de forests de toutes sortes de bois, surtout de chesnes de 
différentes espèces , ce pays s'establissant, on y pourroit 
construire de toutes sortes de bastimens, mesme dans le Mis- 
sissipy des navires de cinquante canons, et à Pensacola de 
telle grandeur que Ton souhaiteroit. Comme il est difficile de 
bien examiner ces havres en allant et venant, dans le voyage 
que j'ay fait,quoyque j'aye bien veu des endroits entièrement 
remplis de chesnes et très faciles à tirer, je croiray que, pour 
en avoir une connoissance plus parfaite, le Roy, ayant plu- 
sieurs contre-maistres entretenus dans le port de Rochefort, 
qui sont sans occupation, pourroit, sans une nouvelle despense, 
ordonner qu'il s'en embarquast un avec moy,que j'enverrois, 
estant au Mississipy, avec quatre hommes visiter tous les 
endroits d'où on pourroit tirer des bois et où on pourroit 
bastir des vaisseaux, et il se trouvera des personnes qui en- 
treprendront de les faire construire là à beaucoup meilleur 
marché qu'en France. 

Il y a à Rochefort un contremaistre entretenu, nommé Le 
Roux, qui est un garçon de trente-cinq ans, vigoureux, qui 
seroit très propre pour faire ce voyage. Il est très habile, 
capable de construire toutes sortes de bastimens. Il est garçon 
de bon discernement et qui fera les remarques nécessaires, 
sur la qualité des bois et de ce qu'il conviendroit de faire 
pour cette entreprise. C'est un jeune homme qui sera ravy de 



NICOLAS DE LA SALLE 4g3 

trouver une occasion de se faire connoistre et d'avoir un 
ordre pour cela. 

J'iray demain à Rochefort et verray M. de Perinet pour 
avoir un garde de la Marine qui sache dessigner. 

Je feray mon possible pour que l'homme, que les fermiers 
du castor envoyent au Mississipi, soit content, et jbse bien 
vous assurer, Monseigneur, qu'une autre année il n'en passera 
pas pour le Mississipy. Je n'embarqueray que les familles que 
vous m'ordonnerez. 

M. de La Salle, que vous avez bien voulu nommer pour 
commissaire au Mississipy, emmène sa femme et tous ses en- 
fans avec luy. C'est un très honneste homme, capable de bien 
remplir cet employ, duquel vous serez très content. Je vous 
représenteray, s'il vous plaist, Monseigneur, que la paye de 
cinquante livres par mois est très médiocre pour subsister 
avec une famille dans un pays où on n'a pas encore de com- 
moditéz; il mériteroit bien une augmentation d'appointemens 
pour gratification d'estre le premier qui mène sa femme, qui 
encouragera les autres à y aller. 

Il n'y a pas d'ordre à Rochefort pour le fonds des appoin- 
tements de la garnison du fort de Biloxi pour l'année 1701. 
Je prends la liberté, Monseigneur, de vous faire ressouvenir 
que vous m'avez fait l'honneur de me donner quelque espé- 
rance de mon avancement. Devant mon départ pour ce 
pays là, j'espère que vous voudrez bien me l'accorder et la 
permission de me dire avec un très profond respect, 
Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



494 ORDRES DEMANDES. MER DE l'oUEST 

2 août 1701. 

M. Alberville a fait connoistre par les différents mémoires 
qu'il a donnés la nécessité qu'il y avoit d acquérir les Sau- 
vages du dedans des terres du Mississipi. Il a donné un estât 
des armes et autres choses qu'il faudroit leur donner, qui 
monte à 24,773 livres, et il a marqué qu'on en retireroit la 
meilleure partie, la pluspart de ces Sauvages pouvant les 
payer. 

Il a demandé aussi 8 à 10 mètres pour les gens qu'il 
employera aux fortifications, et cela sera particulièrement 
nécessaire, si Sa Majesté trouve bon qu'il fasse un establisse- 
ment sur la Mobile. 

Il supplie de luy faire sçavoir si l'intention de Sa Majesté 
est qu'il envoyé du monde dedans les terres jusqu'à la mer 
du Ouest, qui sera de quelque despense, parce qu'il faudra 
faire des présens aux chefs des différentes nations sauvages 
par lesquelles on passera, pour estre introduits par les unes 
dans les autres 1 . 

On croit que les Espagnols ont des establissemens dans 
cette vaste estendue de terre. Il a demandé si les François 
qu'il y envoyeroit pourroient y aller, si on y laisseroit du 
monde, ou s'ils leur ordonneront seulement d'en venir rendre 
compte 2 . 



i. Note en marge. Il n'y a d'important à savoir que si le rapport de Mathieu 
Sagean est vray; on pourroit se contenter de cela. 

2. Note en marge. Il n'y auroit pas de seureté pour ces François parmi ces Espa- 
gnols, et en cas qu'on y envoyé, il semble qu'il suffit qu'on vienne rendre compte 
de ce qu'on aura descouvert. 



VIII 

FORTIFICATION DELA MOBILE 

SI LES ESPAGNOLS REFUSENT PENSACOLA 



Le Ministre de la Marine au sieur d'iberville. 

A Versailles, le 3 août 1701. 

J'ay receu vostre lettre du 26 du mois passé; je vous ay 
fait sçavoir et à M. Bégon les intentions du Roy sur les 
familles que vous estes d'advis d'envoyer au Mississipy et je 
je me remets à ce que je vous ay marqué sur ce sujet. 

J'ay depuis informé Sa Majesté de la demande que vous 
avez faite d'une somme de 24,773 livres pour achepter des 
armes et marchandises pour les Sauvages, et j'ay fait entendre 
à Sa Majesté qu'il en reviendrait la meilleure partie, parce 
qu'on pourroit les vendre à ces Sauvages. Elle a bien voulu 
accorder cette somme et je la fais remettre à Rochefort. J'en 

feray aussi remettre une de que Sa Majesté a bien 

voulu accorder pour la fortification, qu'il faudra faire sur la 
Mobile, si les Espagnols persistent à nous refuser Pensacola, 
ou pour ce port, s'ils nous l'accordent. Vous aurez soin que 
cette somme soit employée fidèlement et avec utilité*, je 
charge M. Bégon de vous donner des modèles des descharges 
qu'il faudra que vous en rapportiez. 

Je vous envoyeray incessamment les derniers ordres de 
Sa Majesté; en attendant, mettez-vous en estât de les exécuter. 



IX 

ORDRES POUR LE DÉPART DE D'IBERVILLE. 



Le Ministre de la Marine à M. Bégon. 

A Versailles, le 10 août 1701. 

J'ay attendu cy devant des responses de Madrid pour faire 
partir le sieur d'Iberville ; je serois bien aise à présent d 1 at 
tendre l'arrivée du vaisseau X Enflammé, qui a esté au Missis- 
sipi. Cependant, s'il n'arrive bientost, je luy envoyeray les 
ordres du Roy pour le faire partir. 

Le sieur d'Iberville m'ayant escrit qu'il y avoit aux envi- 
rons du Mississipy beaucoup de bois dont on pourra faire 
usage pour le service, j'en ay rendu compte au Roy, et Sa 
Majesté a jugé à propos que vous luy donnassiez un bon 
contre maistre charpentier pour les aller visiter. Le dit sieur 
d'Iberville a demandé le nommé Le Roux. Il est nécessaire 
que vous luy ordonniez de s'embarquer avec luy. 

Le sieur d'Iberville m'escrit qu'il faut dix hommes 

pour naviguer le traversier qui doit le suivre. Sa Majesté trouve 
bon que vous luy donniez cet équipage. Il propose de prendre, 
en passant à Saint-Domingue, des vivres à la place de ceux 
qu'il aura consommés pour la garnison du fort de Biloxy. 
Gomme cela est bon et qu'on peut éviter par là de renvoyer 
sitost en ce pays, Sa Majesté désire que vous en donniez 
l'ordre. 

Il y a, dans le département de Port-Louis, deux 

soldats qui sont revenus du Mississipi pour venir chercher 



LE NAVIRE L'ENFLAMMÉ 497 

leur femme. Je donne ordre au sieur Hocquart de les faire 
passer à La Rochelle. Il faut que vous les fassiez embarquer 
sur les vaisseaux que ledit sieur d'Iberville commande. 



SUR CE QUE LE NAVIRE V ENFLAMME 
n'était pas arrivé au mississipi en mai. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'Iberville. 

A Versailles, le 24 août 1701. 

J'ay receu la lettre que vous m'avez escrit le 14 de ce mois 
avec celles escrites du fort de Biloxi des 4 et 6 du mois de 
may dernier. Je suis dans une véritable surprise de voir que 
Y Enflammé n'y fust pas encore en ce temps. Cependant, 
comme M. le chevalier de Surgères m'a assuré qu'il avoit 
eu de ses nouvelles de son arrivée à Saint-Domingue, 
j'espère qu'il y sera arrivé peu après. Comme ce retardement 
me fait craindre que ce navire n'arrive pas sitost à La 
Rochelle, j'ay proposé au Roy de vous faire partir, et je vous 
en envoyeray l'ordre dans trois jours. Il est nécessaire que 
vous profitiez de ce temps pour vous mettre en estât de 
l'exécuter aussitost que vous l'aurez receu. 

J'ay fait remettre à Rochefort le fonds nécessaire pour le 
payement de la garnison dudit fort de Biloxi pendant cette 
année. 

IV. 3a 



XI 

LE ROI DÉSIRE QUE D'IBERVILLE 



METTE A LA VOILE. 



Le Ministre de la Marine au sieur d'iberville. 

A Versailles, le 27 aoust 1701. 

J'ay receu la lettre que vous m'avez escrit le 18 de ce mois. 
Je vous envoyé l'instruction que le Roy m'a commandé de 
vous expédier pour vous expliquer ses intentions sur le voyage 
que vous devez faire, pour lequel Sa Majesté désire que vous 
partiez aussitost que vous aurez receu ce paquet, si vous estes 
prest -, et s'il vous manque encore quelque chose, Elle désire 
que vous vous mettiez incessamment en estât de mettre in- 
cessamment à la voile. 

Vous verrez par cette instruction que l'intention de Sa 
Majesté est de suivre vostre projet pour les masts et autres 
bois à tirer de ce pays là, et elle y fera passer les flustes qui 
reviendront à vide des isles de l'Amérique pour y en charger, 
quand elles seront asseurées qu'elles y pourront trouver leur 
cargaison. 

Je suis bien aise de vous répéter encore que Sa Majesté 
est satisfaite de vos services, et qu'elle vous accordera, à 
vostre retour, la commission de capitaine qu'elle vous a fait 
espérer. Je suis bien persuadé non seulement que vous ne 
ferez rien que vous rendre digne de cette grâce, mais que 
vous vous mettrez en estât d'en mériter des nouvelles, et si, 
avant vostre retour, il se faisoit une promotion, vous devez 
compter que j'auray soin de vos intérests. 

Je suis, Monsieur, entièrement à vous. 



XIII 

RELATION DU TROISIÈME VOYAGE 
DE D'IBERVILLE. 



(24 NOVEMBRE I7OI -24 AVRIL I702. 



I 

ON VA S'ÉTABLIR A LA MOBILE. 

SAUVOLE A RENDU COMPTE DE L'ÉTABLISSEMENT DU BILOXI. 



Au cap François, 24 novembre 1701. 

Monseigneur, 

J'ay l'honneur de vous rendre compte de mon voyage par 
le vaisseau V Enflammé, qui part demain. Je me suis rendu 
icy, avec le Palmier et le Traversier, le 7 au soir, où j'ay 
trouvé ce vaisseau, qui estoit venu chercher des vivres pour 
la garnison du Mississipy. Ne voyant pas qu'il soit nécessaire 
qu'il y aille, je le renvoyay en France. 

Le tonnerre, ayant tombé sur le grand mast du Palmier 
à cinquante lieues d'icy, l'a fort endommagé. N'en trouvant 
point icy, nous sommes obligés de le raccommoder pour aller 
jusques au Mississipy. Gela fera que je ne pourray partir 
d'icy au plus tost que le 18 e . Je fais un recensement de mes 
vivres et visite mes viandes, qui sont la plus grande partie 
gastées. 

Le long séjour que je feray ici m'oblige de faire partir le 
grand traversier pour le Mississipy, le 10 e au matin, avec 
trois semaines de vivres pour la garnison. En attendant que 
je me rende, j'advertis M. de Sauvole que nous devons establir 
la Mobile, pour cela, de se servir des traversiers pour y 



5 02 LA RONDE COMMANDE L 1 ENFLAMMÉ 

faire transporter tout ce qui est au fort de Biloxi et m'at- 
tendre à la Mobile, où je l'iray rejoindre. 

M. de Sauvole vous a rendu compte de ce pays-là par les 
lettres que le sieur de La Ronde, qui commande YEnflammé, 
a eu l'honneur de vous envoyer. 

Il vous aura mandé, Monseigneur, que plusieurs Cana- 
diens qui estoient mariés aux Illinois sont descendus avec 
leur famille pour s'establir à la mer, et nombre de coureurs 
de bois que je feray en sorte d'arrester à Pestablissement. 
Je compte d'estre de retour en France à la fin d'avril. 

M. de Gallifet m'ayant dit qu'il y avoit icy un officier pour 
la Vera-Cruz et un pour la Havane, qu'il ne prévoyoit pas 
avoir sitost d'occasion pour cela, je m'en suis chargé et les 
enverray tous les deux par la voye de Pensacola, qui a des 
bastiments qui vont à la Vera-Cruz et à la Havane. Souvent 
ces bastimens vont et viennent de Pensacola à la Vera-Cruz 
et à la Havane en quinze jours, les vents estant passagers. 
S'il arrivoit qu'ils n'eussent pas d'occasion d'y avoir des 
bastimens, j'enverray à la Vera-Cruz un bastiment les me- 
ner, par lequel on auroit des nouvelles de ce pays-là dès la 
fin de février, et mettray l'autre à la Havane en m'en reve- 
nant, ce qui ne me détournera pas de mon chemin, estant 
obligé, à mon retour, de passer à la veue de cette isle. 

M. Vincent, que j'ay eu le plaisir de passer icy dans la 
traversée, m'a desbauché un de mes frères et l'a engagé de 
rester icy, dans l'espérance qu'il luy a donnée que nous agi- 
rions de concert pour faire en sorte auprès de vous de luy 
obtenir de vous, Monseigneur, la place de M. son frère dans 
le conseil establi au cap François de Saint-Domingue; il 
prendra, en ce cas, d'autres veues du costé du Mississipi. Cet 



ANIMAUX EMBARQUÉS POUR LE M1SSISSIPI 5o3 

employ me paroist convenir à mon frère, qui est un jeune 
homme de vingt-quatre années, qui s'est adonné aux estudes 
et est le seul de tous mes frères qui n'a pas pris le party de la 
guerre. 

Je vous supplie, Monseigneur, de luy accorder cette place, 
qu'il est en estât de remplir avec honneur et distinction. Je 
contribueray de ma part à luy procurer un bon establisse- 
ment; M. Vincent vous mandera mieux que moy de quoy il 
est capable. 

Je prends icy pour sept mois de vivres pour la garnison du 
Mississipi, avec sept mois que j'apporte de France. Ce sera 
de quoy munir ce lieu-là pour du temps. 

J'embarque une vingtaine de vaches et bœufs, et trois ju- 
ments et un cheval, et plusieurs cochons marrons pour en 
peupler le pays. Je n'oublieray rien de tout ce qu'il faudra 
faire pour mettre ce pays en estât de ne plus avoir besoin des 
vivres de France. 

Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



II 
JOURNAL DU SIEUR D'IBERVILLE 

DEPUIS LE l5 DÉCEMBRE I7OI JUSQU'AU 2J AVRIL I702. 



Le i5 décembre 1701, à trois heures après midy, j'ay at- 
terri à deux lieues à Test du port de Pensacola, à l'entrée du- 



5o4 DÉCEMBRE 1 70 1 . BIENVILLE COMMANDE AU B1LOXI 

quel je mouillay par six brasses d'eau. J'ay envoyé un officier 
au fort espagnol saluer le gouverneur et luy demander l'entrée 
dans son port pour y mettre les vaisseaux en seureté et à portée 
de la rivière de la Mobile, où j'ay ordre de faire un establis- 
sement. Le 16 e au matin, l'officier est revenu à bord avec un 
pilote espagnol que le gouverneur m'envoya, n'ayant que 
celuy-là; je l'ay envoyé à bord du Palmier , et j'ay entré sans 
pilote, connoissant le port, où je mouillay et aflourchay 
les vaisseaux. Don Francisco Martinez, sergent-major du 
fort, qui y commande en l'absence du gouverneur qui est à 
la Vera-Cruz, est venu à bord me faire offre de ses services. 
J'ai appris de lui la mort de M. de Sanvolle du 22 aoust, et 
qu'il n'y avoit que quatre jours qu'une chaloupe du fort de 
Bilocchy estoit partie de ce port; elle luy avoit amené cinq 
de ses gens déserteurs, que M. de Bienville, lieutenant de Roy 
du fort de Bilocchi, luy envoyôit, et que cette chaloupe s'en 
alloit aux Tohomés acheter du bled d'Inde. 

Le 1 7 e , j'envoyay M. des Jourdis dans ma chaloupe au 
fort de Bilocchy, avec ordre au sieur de Bienville, qui y com- 
mande par la mort de M. de Sauvolle, de se rendre incessam- 
ment, avec le traversier et les chaloupes, à l'isle du Massacre, 
avec les choses nécessaires pour faire l'establissement de la 
Mobile, et descharger son traversier et celuy de M. Marigny, 
qui y doit estre arrivé, de tous les effets nécessaires et artille- 
ries du fort, et d'y laisser M. de Boisbriant, major, avec vingt 
hommes pour les garder, et d'amener avec luy tous les 
hommes de travail. 

Le 3 i e décembre, M. des Jourdis est revenu du fort de Bi- 
locchy. M. de Marigny, avec son traversier, n'y est pas en- 
core arrivé. Le sieur de Bienville me mande qu'il se rendra 



JANVIER I7O2. MAGASIN A i/lLE MASSACRE 5o5 

incessamment à la Mobile avec les hommes de la garnison, 
qu'il se porte bien, et qu'il a actuellement plus de la moitié 
de son monde malade ou convalescent. 

Le 3 e janvier 1702, j'envoyay la caiche de Pilet à la Mo- 
bile, chargée de vivres et choses nécessaires pour l'establis- 
sement, et quatre-vingts hommes de travail de mon équi- 
page , avec une lance ■ espagnole que le gouverneur m'a 
prestée, dans laquelle j'envoyay M. de Sérigny et Chasteaugué 
pour joindre le sieur de Bienville à l'isle Massacre, qui fait le 
costé du ouest de l'entrée de la Mobile, où les Espagnols me 
disent qu'il y a un port entre des isles, qui est assez bon. Le 
sieur de La Salle et sa famille s'en vont sur la caiche, que j'ay 
fait fréter à 7 iivres par tonneau, pour aller à l'isle Massacre 
y porter les effets du Roy, où j'ay donné ordre de faire un 
magasin. Je n'ay pu aller à la Mobile, estant arresté au lit, 
depuis mon départ de Saint-Domingue, par un abcès au costé, 
où il m'a fallu faire une incision à travers le ventre, de six 
pouces de long, qui m'a fait bien souffrir. 

Le 12 e du mesme mois, la caiche de Pilet est revenue de 
l'isle Massacre, et le traversier du Biloxi est aussi arrivé. 
Mon frère de Bienville s'est rendu à l'isle Massacre avec qua- 
rante hommes le 5 e du mois, et mon frère de Sérigny aussi 
avec la lance espagnole et la caiche, qu'ils ont deschargée sur 
l'isle Massacre et mis sous des tentes les effets. Ils travaillent 
à faire un magasin. Ils n'ont pu entrer dans ce port les tra- 
versiez à cause du gros vent du nord-ouest, qui les en a em- 
peschés, comme aussi de sonder sur la barre de ce port, où ils 
ont après trouvé douze pieds d'eau. 

Mes frères me marquent qu'ils partiront le 10 e dans la 

1 . Pour lanche : navire qui avait des rapports avec la felouque. (Jal.) 



5o6 ORDRE DE S'ÉTABLIR A l6 LIEUES DE L'iLE MASSACRE 

lance, et deux felouques pour aller dans la Mobile, après avoir 
fait le magasin de l'isle Massacre, où ils mettront les effets à 
l'abry et y laisseront mon frère de Chasteaugué, avec dix 
hommes pour achever de le couvrir. 

Le 17 e , je renvoyay la caiche à l'isle Massacre chargée, et 
le sieur de Bécancourt, enseigne de vaisseau, avec la cha- 
loupe du Palmier et vingt hommes de mon équipage pour 
aider à transporter les effets de l'isle Massacre à l'establisse- 
ment, avec la chaloupe et les deux pinasses. J'escrivis au sieur 
de Bienville de faire l'establissement au deuxiesme écore, qui 
est à seize lieues de l'isle Massacre, de faire faire des mar- 
chés par jour ou à l'entreprise par le sieur de La Salle, et de 
faire travailler à un fort à quatre bastions. J'envoyay le 
Roux, contre-maistre charpentier du port de Rochefort et 
tous les charpentiers des vaisseaux et calfats pour travailler à 
faire une barque longue de quarante-cinq tonneaux, à fond 
plat et taillé, afin qu'elle puisse naviguer à la mer comme 
dans les rivières, et qu'elle ne tire que quatre pieds et demi 
d'eau, à sa charge, dans l'entrée de la rivière de la Mobile. Il 
n'y a que cinq pieds et demy sur la barre; les traversiers 
sont trop grands pour y entrer chargés, c'est pourquoy je fais 
faire ce bastiment. 

Don Francisco Martinez, commandant du fort de Pensa- 
cola, est venu à bord me prier de luy prester un traversier 
pour envoyer à la Vera-Cruz pour advertir qu'on luy envoyé 
des vivres, n'en ayant plus que pour huit jours; les siens de- 
vant estre finis du i5 e novembre, appréhendant que la hour- 
que qui a coustume de leur en apporter ne soit perdue, de- 
vant estre arrivée au commencement de décembre, et qu'il 
n'a aucun bastiment pour en envoyer quérir. 



JANV. 1702. ORDRE A TONTY D'ALLER AUX CHACTAS 5(>7 

Je n'ay pas cru luy devoir refuser un bastiment, appréhen- 
dant d'estre obligé de luy donner des vivres de la garnison de 
la Mobile, s'il ne luy en vient pas. Je lui ay promis le traver- 
sier la Précieuse, que j'ay fait caréner; il ne l'avoit pas esté 
depuis quatre années qu'il est icy. Le cloutage Ta bien con- 
servé des vers. 

Le 28 e du mois, j'ay fait partir le traversier du Roy X& Pré- 
cieuse pour la Vera-Cruz avec un équipage de seize hommes. 
J'ay mis dessus M. Dugué, enseigne de vaisseau, pour le com- 
mander. Le capitaine du fort de Pensacola envoyé dessus 
un commandant d'infanterie de sa garnison pour représenter 
la misère dans laquelle ils sont-, elle ne peut estre plus 
grande. Ils sont sans vivres, sans hardes, sans argent, et de 
cent quatre-vingts hommes il y en a soixante de forçats, qui 
sont ses meilleurs hommes. A mon arrivée, le gouverneur et 
les officiers estoient jour et nuit sur pied, appréhendant une 
révolte de ces gens, tous mescontens, qui désertoient tous les 
jours. 

Le traversier de Pilet et la lance espagnole arrivés de la 
Mobile, j'envoyaypar terre deux Canadiens à la Mobile por- 
ter ordre à M. de Bienville de donner dix hommes choisis à 
M. le chevalier de Tonty, auquel j'envoyay aussi ordre pour 
s'en aller aux Ghactas, etdelàauxChicachas,ettascherdeleur 
faire faire la paix entre eux, et d'amener les chefs de ces deux 
nations à la Mobile pour faire une paix sure entre eux, et de 
donner à M. de Tonty les marchandises dont il aura besoin pour 
donner aux Sauvages pour venir à bout de son dessein ; si il 
n'y en avoitpas dans le magasin à la Mobile de celles du Roy, 
d'en emprunter ou faire acheter de ceux qui en auront par 
M. de La Salle; je leur feray payer. 



5o8 FÉVRIER iyOl. ABCÈS QUI A RETENU D'rBERVILLE 

Le 4 e febvrier, la lance des Espagnols est partie pour aller 
aux Apalaches quérir des vivres; je leur ay déjà fait prester 
quinze barils de farine; ils sont sans vivres, excepté quelques 
bœufs, qu'ils tuent de temps en temps. 

Il est aussi arrivé le 4 e février deux hommes par terre de 
la Mobile, qui m'ont apporté une lettre de M. de Marigny, 
qui est arrivé à Biloxi. Il a esté obligé de relascher, par le 
mauvais temps, à Biloxi, venant delà Havane. Je renvoyé 
sur-le-champ deux autres hommes advertir M. de Marigny 
de se charger de ce qui est à Biloxi et l'apporter à l'isle 
Massacre, où estant arrivé, il chargera les vivres et autres 
munitions nécessaires pour la garnison du fort de Missis- 
sipi ; que s'il ne lui convient pas d'y aller, il remette le tra- 
versier à Voyer, pilote costier. 

Le i5 e au matin, je me suis embarqué sur le Palmier, où 
j'ay fait charger tout ce qui estoit resté pour la colonie, et 
suis sorti de Pensacola pour aller à la Mobile; la playe qui 
m'a arresté jusqu'à présent est bientost guérie. Le vent au 
nord-nord-ouest et nord -ouest, je ne pus aller qu'à quatre 
lieues de risle Massacre. Le 17 e , la mesme chose; les vents 
du nord-ouest ont beaucoup régné cette année, ce quia causé 
bien du froid et retardé les transports des effets, qui sont à 
l'isle Massacre, pour la Mobile. 

Le 18 e , je louvoyay et entray dans le havre de l'isle Mas- 
sacre. Je trouvay sur la barre, qui est à demi-quart de lieue 
de terre tousjours vingt et un et vingt-deux pieds d'eau, et 
mouillay à trente pieds entre l'isle Massacre et une petite isle, 
qui couvre ce havre de vent d'ouest-sud, ouest-sud-sud-est. 
L'isle Massacre le couvre de nord-ouest et nord ; la pointe de 
l'est de la Mobile à deux lieues le couvre de nord-est et est. 



FÉVRIER [702. LE P. GRAVIER REMONTE AUX ILLINOIS 5oO, 

On est à l'abry. Les navires mouillés dans ce havre y sont à 
couvert des vents et de la mer. L'entrée est assez difficile et 
facile à défendre. Je ne voudrois toutefois pas asseurer qu'un 
gros vent de sud ne fist changer cette barre, quoyqu'elle soit 
d'un sable meslé de vase assez ferme. 

Je trouvay dans ce port M. de Marigny; son traversier 
estant amarré à terre à descharger, un gros vent de sud l'avoit 
jeté à la coste; ses ancres de large ayant chassé, ce traversier 
estoit aide « de plus de quatre pieds. 

Le 19 e , j'ay fait travailler, sans le pouvoir mettre à flot, 
quoyque j'aye fait creuser le sable de dessous et fait mettre 
des futailles vuides. 

Le 20 e , je continuay d'y faire travailler, mais, ne pouvant 
le faire terminer, et le temps pressant d'envoyer des vivres et 
autres choses nécessaires au fort du Mississipi, j'ay fait faire 
marché par M. de La Salle avec François Piilet, maistre de 
la caiche, pour aller au Mississipi, pour le prix et somme de 
5oo livres pour le voyage. 

Le 22 e , j'ay fait partir ce bastiment. Le Père Gravier, su- 
périeur des missionnaires jésuites des Illinois, s'est embarqué 
dessus pour s'en retourner, comme aussi des voyageurs, qui 
estoient venus me parler sur les castors qu'ils ont au Mississipi, 
ce que je leur ay volontiers permis. Ils doivent l'exécuter 
l'année prochaine, mais le manque des vivres, qu'on ne peut 
leur donner cette année, les a obligés de s'en retourner dans 
le Mississipi commercer de menues pelleteries, peaux de 
bœufs et de chevreuils, et aussi pour y quérir du castor, que 
plusieurs d'eux y ont caché, n'osant l'apporter. Ne sçachant 
s'il leur seroit permis de l'envoyer en France, ils l'avoient 

1. Sic. — Aidé escuya. Basque: côté droit, tribord. (Jal.) 



5 10 FÉVRIER I702. ANGLAIS DE LA CAROLINE. GARDE-MAGASIN 

laissé pour le porter aux Anglois de la Caroline, si on ne 
vouloit plus les recevoir. Ces Anglois leur ont fait de grandes 
promesses pour les attirer à eux et leur ouvrir le commerce 
du Mississipi par Ouabache. Ce mesme jour, MM. de Bécan- 
court et Chasteaugué sont arrivés de la Mobile avec les deux 
pinasses et les deux felouques qui transportent les effets au 
fort delà Mobile. 

Le 23 e , la mer ayant monté plus que de coustume, ce qui 
marque du vent du sud, j'ay fait mettre à flot, le soir, le tra- 
versier de M. de Marigny. 

Le 24 e , j'ay fait partir ce traversier par le fort de Biloxy, 
où il y a quantité de choses à transporter icy. 

Je suis parti aussi avec les deux pinasses et chaloupes pour 
la Mobile, de vent de sud, qui nous a calmé à trois lieues de 
là; ensuite est venu au nord une grosse pluye,qui nous a fait 
relascher aux vaisseaux, où est arrivé le sieur de Sérigny 
venant de la Mobile. 

Le 25 e , sur la connoissance que j'ay eue de ce qui se passoit 
dans le magasin sur la consommation des vivres et autres 
effets, j'ay prié M. de La Salle de ne s'en plus mesler, seule- 
ment d'en ordonner les consommations suivant les ordres du 
commandant, et, pour mettre les choses dans les règles et qu'il 
n'arrivast pas ce qui est arrivé du temps de M. de Sauvolle, 
où l'escrivain que j'y avois laissé prétendoit ordonner de tout, 
disant qu'il en estoit chargé et qu'il en rendroit compte, enfin 
qu'il ne prétendoit pas que le Commandant eust d'inspection 
sur les matelots et sur les ouvriers, qu'il prétendoit comman- 
der sur ce qu'il jugeroit à propos sans sa permission. C'es- 
toient des propositions qu'il faisoit par escrit, moyennant quoy 
ils estoient bons amis. Cet escrivain repasse en France. J'ay 



FÉVRIER I702. D'iBERVILLE PART POUR LA MOBILE 5ll 

cru nécessaire, pour le bien du service du Roy, d'y establir 
un garde-magasin. Je n'ay pas cru pouvoir mettre une per- 
sonne plus sage que M. Girard, lequel M. de La Salle a 
chargé de tous les effets du Roy sur des registres, pour en 
tenir compte, suivant les consommations qu'il luy en arrestera 
tous les mois; que le garde-magasin ne délivrera rien des 
choses destinées pour les présens des Sauvages ny autres 
effets sans un ordre du commandant au sieur de La Salle, 
qui luy en ordonnera la délivraison, afin que rien ne se con- 
somme sans la connoissance du commandant et du sieur de 
La Salle faisant fonction de commissaire. 

Le 29% le temps est venu favorable. Je suis party pour la 
Mobile, laissant une chaloupe au sieur de La Salle pour se 
rendre à la Mobile avec sa famille. Je suis venu coucher 
à la petite rivière qui est à six lieues de l'isle Massacre, à la 
coste d'ouest de la baye. Il y a dans l'entrée de cette rivière 
quatre à cinq pieds d'eau. Les terrains y sont beaux, élevés ; 
les bois, meslés de pins, chesnes, lauriers, hestres, ormes et 
prairies. Je fais travailler dans cette rivière à faire du mer- 
rain par trois ouvriers que j'y ai. La baie a de large, vis-à-vis 
de cette rivière, trois lieues. Cette rivière n'en a que deux 
dans sa profondeur où les terres paroissent belles. 

Le i er de mars, le vent nord-ouest, je gagnay le détroit de 
la rivière, où commencent les isles,' à une lieue de la petite 
rivière. J'ay esté coucher à deux lieues dans la rivière; les 
eaux sont hautes, bien des endroits de la terre ferme du costé 
ouest paroissent noyés, c'est-à-dire les bords, car dedans le 
pays est haut. Les isles sont basses à fleur d'eau. Je n'ay pas 
beaucoup cherché le chenail à cause du vent; il paroist fort 
estroit. 



5l2 MARS I7O2. LIEU OU EST l'É l'ABLISSEMENT. 

Le 2 e , le vent tousjours contre terre, je continuay de mon- 
ter la rivière. Le courant fait demi-lieue par heure. J'ay fait 
six lieues et demie. J'ay trouvé partout le terrain beau ; en 
quelques endroits les bords noyés. La plus grande partie des 
bords est couverte de bois de cyprès, qui sont très beaux, 
grands, gros, estroits. Les isles sont aussy toutes couvertes 
de bois de cyprès, chesnes et autres bois, plusieurs endroits 
noyés. 

Le 3 e , nous nous sommes rendus à l'establissement, distant 
de la couchée d'une lieue et demie. J 1 y trouvay mon frère de 
Bienville occupé à faire faire un fort à quatre bastions, 
de pièces sur pièces, à faire déserter les bois et faire tra- 
vailler à la barque longue, qui est bientost en bois tors. L'es- 
tablissement est sur une coste élevée de plus de vingt pieds, 
couverte de bois meslés de chesnes blancs et rouges, lauriers, 
sassafras, bois blancs, noyers durs, surtout quantité de pins 
propres à faire des masts. Cette coste et toutes les terres des 
environs sont parfaitement belles; elles régnent depuis huit 
lieues, du bas de la rivière en montant jusqu'aux Tomes, et 
s'approchent en plusieurs endroits jusqu'au bord de la ri- 
vière, laquelle, serpentant, s'en esloigne en quelques 
endroits, car cette coste court droit au nord. 

Le 4 e , j'envoyay mon frère visiter plusieurs establissements 
sauvages abandonnés, dans les isles qui sont aux environs 
d'icy. J'ay fait couper un grand mast pour le Palmier, 
auquel je fais travailler pour l'envoyer tout fait. 

Mon frère est revenu le soir. Il a remarqué plusieurs endroits 
occupés autrefois par des Sauvages, que la guerre contre les 
Conchaque et Alibamons leur a fait abandonner. La pluspart 
de ces habitations noyent, aux grandes eaux, d'un demi- 



MARS 1702. D'iBERVILLE VA AUX TOHOMES 5 1 3 

pied. Ces habitations sont dans des isles, dont cette rivière 
est pleine pendant treize lieues. Il s'est fait montrer par un 
Sauvage le lieu où sont leurs dieux, dont toutes les nations 
des environs font tant d'histoires, et où les Mobiliens 
venoient offrir des sacrifices. Ils prétendent qu'on ne peut les 
toucher sans mourir sur-le-champ, qu'ils estoient descendus 
du ciel. Il a fallu donner un fusil au Sauvage qui les a 
montrés. Il n'en approcha qu'à reculons et à dix pas. On les 
trouva à force de chercher sur un petit costeau dans des 
cannes, près d'un ancien village qui estdestruit, dans une de 
ces isles. On les a apportés. Ce sont cinq figures : une 
d'homme, une femme, un enfant, un ours et un hibou, faits 
de piastre à la ressemblance des Sauvages de ce pays. Pour 
moy, je crois que c'est quelque Espagnol qui, du temps de 
Soto, avoit tiré en piastre la figure de ces Sauvages. Il 
paroist qu'il y a longtemps que cela est fait. Nous les avons à 
Testablissement; les Sauvages, qui les voyent là, sont surpris 
de nostre hardiesse et que nous n'en mourions pas. Je les 
porte en France, quoyque chose peu curieuse. 

Le 6 e , j'ay esté visiter plusieurs de ces isles et chercher 
quelque endroit où il y eust un ruisseau, pour faire un mou- 
lin à scie et pour establir une tannerie, sans en avoir trouvé ; 
tous les terrains sont parfaitement beaux à establir. 

Le 7 e , je renvoyay les chaloupes avec le mast pour le Pal- 
mier tout fait. On en peut prendre un très grand nombre en 
ce lieu. 

Le 9 e , je suis party dans une felouque pour aller aux 
Tohomés. J'ay esté coucher à cinq lieues de là ; on trouve la 
fin des isles à trois lieues au-dessus de l'Establissement. 
Depuis l'Establissement, j'ay trouvé presque partout, des deux 

IV. 33 



5 14 MARS 1702. MOBILIENS ET TOHOMÉS 

bords, des habitations sauvages abandonnées, où il n'y a qu'à 
placer des habitants, qui n'auront que des cannes ou roseaux, 
ou ronces, à couper pour ensemencer ; la rivière, au-dessus des 
isles, a une demi-lieue de large et cinq à six brasses d'eau. 

Le 10% j'ay esté coucher chez les Tohomés que je trouvay 
esloignés de l'establissement de huit lieues, à suivre les dé- 
tours de la rivière. Les premières habitations, appelées Mobi- 
liens, en sont à six lieues. Ces deux nations sont establies le 
long des deux bords de la rivière et dans des isles et petites 
rivières, séparés par familles; quelquefois ils sont quatre 
et cinq et jusqu'à douze cabanes ensemble. Ils sont fort la- 
borieux, travaillant beaucoup à la terre. La plus grande partie 
de leurs habitations noyent aux grandes eaux pendant huit à 
dix jours. Le village des Tohomés, c'est-à-dire du Petit Chef, 
où il y a environ huit ou dix cabanes ensemble, est par la 
latitude de 3i degrez 22 minutes. Ils ont des chemins de 
communication des uns aux autres •, cela peut estre de l'Esta- 
blissement, que nous nommons la Mobile, à six lieues et 
demie au nord 1/4 nord-est. Suivant ces costeaux, on vient 
facilement à ces villages-, les chemins de charrette seront 
faciles à faire; on peut y aller et venir à présent à cheval. Le 
flux et le reflux vient jusqu'aux Tohomés, quand les eaux 
sont basses. Par le nombre des habitations que j'ai veues 
abandonnées, il faut que cette rivière ayt esté bien peuplée. 
Ces Sauvages parlent la langue des Bayogoulas, du moins il 
y a peu de différence. Ils sont dans ces deux nations 
35o hommes. 

Le 1 i e , je suis revenu au fort, où j'ay trouvé M. de Jourdy, 
qui a amené M. de La Salle et sa famille, comme aussi des 
lettres de Pensacola. Le gouverneur me demande des vivres, 



MARS I 702. D'iBERVILLE COMMENCE LA VILLE DE MOBILE 5 I 5 

n'en ayant point du tout. On luy a déjà donné cinquante ba- 
rils de farine. 

Le 12 e , j'envoyay M. de Jourdy aux MobiliensetTohomés, 
avec deux felouques, acheter du bled d'Inde. Le soir M. de 
Ëecancourt etChateaugué sont arrivés chargés de vivres. Le 
1 3 e , je les ay renvoyés. 

Le 14 e , M. de Jourdy est revenu, les deux felouques char- 
gées de bled d'Inde; la pluye les a empeschésde revenir hier. 
Il pleut depuis trois jours. 

Le 16 e , je renvoyay une des chaloupes acheter du bled. 

Le 17 e , les deux pinasses sont arrivées chargées. Il a tombé 
quantité de pluye depuis six jours, ce qui a beaucoup inter- 
rompu nos travaux. 

Un maistre tanneur, que j'ay amené en ce pays, s'estoit es- 
garé dans les bois depuis quinze jours. Il a esté retrouvé par 
deux de nos chasseurs sur un beau costeau, au pied d'un 
arbre, proche une fosse qu'il s'estoit faite, au bout de la- 
quelle il avoit planté une croix, où il avoit escrit son aven- 
ture. Il n'avoit plus figure d'homme, ayant esté douze jours 
sans manger, ne buvant que de l'eau. 

Le 19 e , à neuf heures du soir, d'Ambournes est arrivé, en- 
voyé exprès par M. deTonty, des Chactas, d'où il estoit party 
le 14 e au matin pour m'advertir de son retour et qu'il avoit 
réussy et amenoit les chefs des Chactas et Chicachas. Il a plu 
si abondamment qu'une poudrière presque achevée a esté 
remplie d'eau et les terres esboulées dedans; il faut recom- 
mencer de nouveau, le travail de dix hommes pendant douze 
jours estant perdu par là. 

Les 20 e , 21 e , 22 e et 23 e , je travaillay à tirer les aligne- 
mens des rues de la ville et donnay des emplacemens; les 



5l6 TONTY VIENT AVEC DES CHACTAS ET DES CHICACHAS 

quatre familles que j'ay amenées sont logées et travaillent à 
défricher. Je renvoyay une partie de mon équipage dans les 
pinasses à bord du Palmier. 

Le 24 e , cinq hommes de M. de Tonty sont arrivés. Ils Font 
laissé aux Tohomés; il doit venir demain. 

Le dimanche 25 e , à onze heures du matin, M. de Tonty est 
arrivé avec trois chefs et quatre hommes considérables des Chi- 
cachas et quatre chefs de Chactas; je leur ay fait le plus d'ac- 
cueil que j'ay pu, et les ay remis au lendemain à leur parler. 

Le 26 e , à huit heures du matin, j'ay fait disposer les pré- 
sens que je voulois faire à ces deux nations : 200 livres de 
poudre, 208 livres de balles, 200 livres de plomb à giboyer, 
12 fusils, 100 haches, i5o couteaux, quelques chaudières, 
rassade, pierres à fusil, alesnes, autre clinquaillerie, ce qui 
faisoit un présent considérable. Après quoy je les fis assem- 
bler. Mon frère de Bienville servant d'interprète, je leur tes- 
moignay ma joye de ce que je les voyois disposez à vivre en 
paix ensemble et avec toutes les nations du pays, après leur 
avoir fait connoistre l'intérest qu'ils avoient à cela, et à ne 
pas se destruire les uns les autres, comme ils faisoient; que 
les Chicachas avoient suivy mal à propos le conseil des An- 
glois, qui n'avoient d'autre but que de les faire destruire, en 
les sollicitant à se faire la guerre pour avoir des esclaves, 
qu'ils envoyoient vendre en d'autres pays; qu'une marque 
que les Anglois n'estoient pas leurs amis, et qu'ils ne cher- 
choient qu'à les destruire et qu'il sçavoit bien que, leurs en- 
nemis ayant fait des Chicachas prisonniers, les Anglois de 
Saint-Georges les avoient achetés, comme ils faisoient les 
Chactas, et les avoient envoyé vendre aux Isles, loin de les 
renvoyer chez eux, comme ils dévoient; qu'ils pouvoient 



MARS I702. DISCOURS QUE D'iBERVILLE LEUR ADRESSE 5 I 7 

remarquer que, depuis huit à dix années qu'ils estoient en 
guerre l'un contre l'autre, à la sollicitation des Anglois, qui 
leur donnèrent des munitions et trente fusils à cet effet, ils 
avoient fait plus de cinq cents prisonniers et tué plus de dix- 
huit cents Chactas, que les premiers avoient esté vendus, et 
que cela leur avoit cousté plus de huit cents hommes tués 
dans différens partis, lesquels vivroient encore à présent sans 
les Anglois; que les Chactas voyoient bien cela, que les 
Chicachas dévoient le voir aussi, que l'Anglois avoit causé la 
pertedeleurs frères morts etquele but finalde l'Anglois, après 
les avoir fait affoiblir par les guerres, estoit de les venir en- 
lever dans leurs villages, ensuite les envoyer vendre ailleurs 
dans des pays esloignés, d'où ils ne pourroient jamais re- 
venir, ce qu'ils avoient fait à d'autres, qu'ils connoissoient ; 
que, pour prévenir tous ces malheurs, ils ne dévoient plus 
escouter l'Anglois, et que, s'ils ne le chassoient pas de chez 
eux, nous ne pourrions pas estre amis ensemble ; que je n'au- 
rois aucun commerce avec eux; que j'armerois de fusils tous 
les Chactas, les Mobiliens et Tohomés, comme j'avois déjà 
commencé de faire les Natchez et les autres nations nos 
alliées; que, bien loin d'empescher les Illinois de leur faire la 
guerre, je les y solliciterois : qu'ils voyoient bien qu'ils ne se- 
roient pas en estât de se soustenir contre tant de nations, et 
qu'ils auroient le chagrin de se voir tués, aux portes de leurs 
villages, avec leurs femmes et leurs enfans; que chassant l'An- 
glois de chez eux, qui n'aime que le sang et les esclaves, je ferois 
faire un village entre les Chicachas et les Chactas, comme ils 
i le souhaitaient, où ils trouveroient toutes sortes de marchan- 
dises en eschange de peaux de bœufs, de chevreuil et d'ours ; 
.que c'estoient là les esclaves que je demandois, qu'ils se 



5 1 8 MARS I7O2. PAIX ENTRE LES CHACTAS ET LES CH1CACHAS 

nourriroient et toutes leurs familles de la viande de leur 
chasse, qui ne leur cousteroit pas la vie en l'exerçant. Je leur 
fis dire, suivant leur manière de parler, plusieurs autres 
choses qui ne tendoient qu'à chasser les Anglois et les des- 
truire dans leurs esprits. Ils me promirent de chasser l'An- 
glois, à condition que je ferois avec eux un commerce, dont 
nous convinsmes de prix, après quoy je donnay un fusil, une 
couverte, un capot, une hache, deux couteaux, de la poudre 
et balles au Chicacha pour payer l'esclave Chactas, qu'il 
avoit osté à l'Anglois et donné à M. de Tonty. J armay de 
fusils tous les chefs des deux nations et leurs gens, et leur 
donnay à chacun un capot, chemise et autres bagatelles. En- 
suite, je leur donnay les présens pour leurs nations. Je promis 
aux Chicachas d'envoyer incessamment advertir toutes les 
nations, nos alliées, de ne plus aller en guerre chez eux, et 
d'envoyer de mes gens avec eux pour les conduire dans leur 
pays en seureté, qui iroient de là aux Illinois quérir de leurs 
gens, qu'ils avoient prisonniers, et leur faire faire la paix ; que, 
de leur costé, ils porteroient les Conchaques et les Tohomés et 
Mobiliens à venir au fort François et à ne plus escouter les 
Anglois : que s'ils ne le faisoient, ils pouvoient s'asseurer que 
les Apalaches, nos amis, des haches de qui j'estois maistre, 
leur feroient une cruelle guerre, cequej'avoisempesché jusqu a 
présent. Tous ces Sauvages me paroissoient très contens et 
disposés à vivre tous en paix. Sur raprès-midy, le sieur de 
Bécancourt est arrivé avec une pinasse chargée, qui a laissé 
Ghateaugué avec la sienne à descharger le traversier dans un 
magasin, que j'ay fait faire à la rivière qui est à une lieue de 
l'entrée de la Mobile, à onze lieues de ce port, que nous nom- 
mons la rivière aux Chiens. Je fis faire le dénombrement aux 



MARS I7O2. DÉNOMBREMENT DE CES DEUX NATIONS 5 1 9 

Ghactas et aux Ghicachas des hommes de leurs nations, fa- 
mille par famille. Les Chicachas sont cinq cent quatre-vingts 
cabanes, à trois et quatre hommes par cabane, qui font au 
moins deux mille hommes, dont sept à huit cents sont armés 
de fusils. Je ne compte pas les jeunes gens de seize à dix- 
huit ans. 

Les Ghactas sont, dans trois villages différens, mille quatre- 
vingt-dix cabanes, à trois et quatre hommes par chaque, qui 
font environ trois mille huit cents à quatre mille hommes. 
[_Ce sont les Sauvages de ces pays icy les nrieux__faits. Us ont 
Pair Iroquois et les manières de gens de guerre.^J 

Les Chicachas ont encore de leurs gens sur la rivière de 
Ouabache, en deux villages, où ils. ont environ cent vingt 
hommes. Du grand village des Chicachas à celuy des Choua- 
nons, qui est sur le bord de la rivière de la Caroline, à qua- 
rante lieues de la ville de Charleston, les Chicachas comptent 
six jours de marche par le plus court chemin. Des Chicachas 
à l'entrée de la rivière de Ouabache, vingt-cinq à trente lieues 
par terre. 

Des Chicachas aux Chactas, il y a environ quarante et qua- 
rante-cinq lieues au sud quart ouest ; des Chactas aux To- 
homés, cinquante-cinq à soixante lieues au sud-sud-est. Les 
Chactas peuvent estre par 33 degrés 3o minutes nord ou 34 
degrés au plus. 

Le 16 e au matin, je renvoyay le sieur de Bécancourt avec 
la pinasse, chargée des hommes de mon équipage, que je 
renvoyay au Palmier. 

J'ay ensuite fait disposer cinq Canadiens pour aller, avec les 
Chicachas et les Chactas, remonter la rivière de la Mobile jus- 
qu'à Tendroit où ils demandent que Ton fasse un establisse- 



520 LES CHAOUANONS VEULENT VENIR SUR LE MISSISSIPI 

ment, qui est à douze ou quinze lieues de leur village. J'ay 
aussi donné ordre à trois de ces Canadiens de s'en aller de là, 
avec deux Chicachas, aux Illinois, pour y demander les Chi- 
cachas qui y sont prisonniers et de les advertir de ne leur 
plus faire la guerre; qu'ils sont nos alliés, comme aussi de 
leur dire que j'arreste leur hache, que le gouverneur de Ca- 
nada leur a fait dire, par M. de Courtemanche, de lever contre 
les Chaouanons, que j'ay dessein d'attirer sur le Mississipi 
ou la Mobile. Ils m'ont fait des avances sur cela par Belle- 
feuille; c'est la seule nation à craindre, et qui couvre la Caro- 
line et la Virginie du costé du Mississipi. Je parleray plus au 
long de cela par mon mémoire particulier. 

J'escrivis par cette occasion au grand vicaire de Québec, 
qui est aux Tamaroas, qu'il envoyé des missionnaires aux 
Chicachas et Chactas le plustost qu'il pourra, qui aydera à 
les maintenir. J'en escris autant au supérieur des Jésuites qui 
y est, en cas qu'il y en aye. J'ay en mesme temps escrit 
pareillement à M. Davyon, prestre missionnaire aux Toni- 
cas, d'advertir ses Sauvages de la paix qui est entre toutes 
les nations, et d'advertir les Chaquechoumas, qui s'estoient 
retirez dans leur pays, de revenir à leur village, qui est à trois 
à quatre lieues de l'endroit où on fera Testablissement dans 
le haut de la Mobile. 

J'ay escrit pareillement à M. Foucaut, prestre mission- 
naire aux Akansas, d'advertir les Sauvages de la paix que 
j'ay fait faire aux Chicachas; j'en ay escrit autant à M. de 
Saint-Cosme, prestre missionnaire aux Nadechès 1 , afin 
qu'il ne fasse aucun party sur les Chactas. Les lettres 
seront portées par des Chicachas, qui sont à cinquante, 

i. Natchez. 



MARS 1702. o'iBERVILLE A LA RIVIERE AUX CHIENS 521 

soixante et cent lieues à la ronde les uns des autres. On y va 
par de grands chemins frayés où Ton peut aller à cheval. 

Des cinq hommes que j'avois envoyés avec ces Sauvages, 
deux seulement reviendront au fort en canot, après avoir 
bien visité la rivière et le pays. J'ay aussi envoyé avec le chef 
des Chicachas le petit Saint-Michel, qui parle assez bien 
TOumas, qui est la mesme chose que le Chicachas, à quelque 
chose près, afin qu'il se fasse à cette langue-là. 

Sur l'après midy, je suisparty dans ma felouque pour m'en 
retourner à bord. A trois lieues du fort, je rencontray Cha- 
teaugué avec sa pinasse chargée de quatre-vingts barils de 
poudre, et suis venu coucher à huit lieues du fort. 

Le 28 e , il a venté gros vent du sur-ouest avec pluye; je 
sonday le chenail de la rivière, et trouvay partout cinq pieds 
et demi et six pieds d'eau. Je suis venu coucher à la rivière 
aux Chiens, où je trouvay le sieur de Grandville avec la cha- 
loupe du Palmier occupé à descharger le traversier. 

Le 29 e au matin, je renvoyay ce traversier à bord, et nous 
nous y sommes rendus avec toutes les chaloupes et pinasses. 
La caiche, que j'avois envoyée au Mississipi, n'est pas encore 
de retour, non plus que le bastiment que j'avois à la Vera- 
Cruz, qui tarde à venir. 

Les vents au sud-sor-ouest, je n'ay pas pu sortir avec le 
Palmier. J'ay fait charger le traversier des effets qui estoient 
au magasin, pour les porter à la rivière aux Chiens; le mais- 
tre, qui estoit dessus, n'estant pas capable de le conduire et 
n'ayant autre personne à y mettre, j'ay cru qu'il estoit du 
bien du service du Roy d'y mettre un officier pour la seureté 
du transport de tous ces effets et du soin de faire agir le 
monde dans les voyages où il faudra que le traversier aille. 



522 AVRIL I702. D'iBERVILLE VA A PENSACOLA 

J'ay pour cela choisy le sieur de Becancourt, enseigne de vais- 
seau sur la Renommée, qui est très capable et habile dans 
son mestier, et qui s'est donné de grandes peines dans tous 
les travaux qu'il y a eu à faire. 

Le 3 I e , le traversier est party pour la Mobile par le vent 
d'ouest; j'ai sorty le Palmier en touant. Je n'ay pas trouvé 
sur la barre moins de vingt et un à vingt-deux pieds d'eau. 

Le i er d'avril, sur le midy, je me suis rendu à Pensacola; 
on n'y a pas de nouvelles du traversier que j'ay envoyé à la 
Vera-Cruz, ni de la lance que le gouverneur a envoyée aux 
Apalaches quérir des vivres; cette garnison n'a subsisté que 
par moy depuis deux mois. 

Le 10 e , la lance espagnole est arrivée sans vivres, n'en 
ayant pas trouvé. Il n'y a aux Apalaches que huit familles, 
qui élèvent des bestiaux, un destachement de vingt-cinq sol- 
dats avec un lieutenant, de la garnison du chasteau Saint- 
Augustin. 

Le i3 e , le traversier est arrivé de la Vera-Cruz sur le soir, 
il en estoit party le 

La hourque, qui doit apporter à cette garnison ce qui luy 
est nécessaire, est encore à la Vera-Cruz et n'en partira qu'en 
may. Ils y estoient d'une grande tranquillité, ne s'embarras- 
sant pas que cette garnison manquast. Ils se sont contentés 
d'envoyer dans ce traversier pour un mois de vivres; me 
voilà donc prest à partir. Je n'attends que l'arrivée de la 
caiche, qui est au Mississipi. 

Le 19 e , la caiche arrive du Mississipi, chargée des castors 
et menues pelleteries des voyageurs. 

Les 20 e , 21 e , 22 e et 23 e se passèrent à charger les castors 
dans les vaisseaux et à régler pour le renvoyer à la Mobile. 



MAT I702. RETOUR DE u'iBERVILLE EN FRANCE 523 

Par le recensement et les consommations, que je vois par le 
mémoire de M. de La Salle, des vivres de la garnison du fort 
de la Mobile, il paroist qu'il n'en reste, compris ceux que les 
Espagnols doivent rendre, que pour six mois. Ne voyant pas 
qu'il puisse venir de France de navires pour ce temps, et le 
gouverneur espagnol m'asseurant qu'on luy marque qu'il ne 
recevra que les six mois de vivres que l'on a coustume de luy 
apporter à chaque voyage, que, cela estant, il luy sera difficile 
de rendre les cent quintaux de farine que je luy ay fait 
prester des vivres de la garnison de la Mobile, je me déter- 
mine à donner ordre à M. Bienville d'envoyer ce traversier à 
la Vera-Cruz pour y acheter des vivres. Le gouverneur escrit 
au vice-roy par ce traversier et demande la farine et le lard 
qu'il doit. 

Le 27 e , le temps bon pour sortir. Nous avons appareillé 
pour sortir à cinq heures du matin et faire route pour la Ha- 
vane, où nous nous sommes rendus le 7 may au soir ; nous 
y avons trouvé M. de Nesmond, M. de Chasteauregnault 
estant allé à la Vera-Cruz. 

Le 17 e , au matin, je suis sorty de la Havane après avoir 
pris quelque viande et légumes, dont j'avois besoin pour mon 
équipage, et ay fait la route de France, où je me suis rendu à 
la rade de Belle-Isle, d'un gros vent d'ouest et sor-ouest, 
où j'ay mouillé, en attendant le beau temps pour aller à Ro- 
chefort. 

D'Iberville. 

A bord de la Renommée, le 20 juin, au soir, à 6 heures. 



XIV 
LETTRES DE NICOLAS DE LA SALLE. 

( 1700- 1702.) 



I 

NICOLAS DE LA SALLE 

DEMANDE A ETRE EMPLOYÉ AU MISSISSIPI. 



Toulon, le 22 juillet 1700. 

Monseigneur, 

Je prends la liberté de faire ressouvenir Vostre Grandeur 
qu'elle a eu la bonté de me promettre que, si le Roy faisoit 
un establissement à Temboucheure de la rivière du Missis- 
sipy, elle me procureroit quelques avantages dans ce pays, 
en considération de la première descouverte que j'ay faite 
de ce fleuve pour le service de Sa* Majesté, où je restay sept 
années, et dont je n'ay pas esté gratiné, quoyque j'aye perdu 
généralement tous les effets que j'avois portés avec moy, pour 
ayder à faire réussir cette entreprise, où la gloire du Roy 
estoit intéressée. Dix années de guerre, que la France a eues 
contre toute l'Europe, ont esté la raison pour laquelle on n'a 
pas jugé à propos de soustenir cette fameuse descouverte; 
c'est ce qui m'a favorisé, par ce moyen, d'avoir l'honneur de 
servir Sa Majesté sur ses vaisseaux , pendant quatorze 
années, où j'ay donné des marques d'une fidélité parfaite, 
ainsy que Messieurs les Intendans de la Marine certifieront 
à Vostre Grandeur. 

La mort de deux de mes frères, dont l'un commissaire 
général des galères et l'autre commissaire ordinaire de la 



528 LA SALLE, SEUL SURVIVANT DE LA DECOUVERTE DE 1682 

marine et ordonnateur à Siam, qui ont servy très fidèlement 
le Roy, et dont les employs ont esté donnés à d'autres, sans 
que j'y aye eu part, me fait encore prendre la liberté de vous 
en faire souvenir, afin de pouvoir espérer de vostre équité la 
récompense de mes travaux pour un meilleur employ que 
celuy que j'exerce, où il m'est presque impossible de subsister, 
estant chargé d'une grosse famille, à laquelle je ne puis 
subvenir avec les médiocres appointemens d'escrivain du 
Roy. 

C'est la grâce qu'espère, 

Monseigneur, 

de Vostre Grandeur 
Le très humble et très obéissant serviteur 
De La Salle. 



Toulon, le 28 juillet 1700. 
J'eus l'honneur d'envoyer, il y a trois ans, à Monseigneur 
de Pontchartrain les mémoires de M. de La Salle, sur la 
descouverte de la rivière de Mississipy, et comme j'entends 
dire que le Roy envoyé des vaisseaux en ces quartiers et que 
j'y puis rendre des services considérables , ayant l'idée 
récente de ces pays là et estant le seul qui reste du nombre 
des gens que nous estions à faire cette descouverte, je 
supplie instamment, Monseigneur, Vostre Grandeur de m'y 
renvoyer avec quelque augmentation d'employ, vous asseu- 
rant que vous serez satisfait des lumières que je donneray. 
Je suis avec tout le respect possible, 
Monseigneur, 
Vostre très humble et obéissant serviteur, 
De La Salle. 



II 

RÉCIT DES ÉVÉNEMENTS PRINCIPAUX 

DEPUIS LE l5 DÉCEMBRE I 70 I JUSQU'EN AVRIL IJ02. 



Nicolas de La Salle au Ministre de la Marine. 

A la Mobile, le i ,r avril 1702. 

Monseigneur, 

Je continue de rendre compte à vostre Grandeur de ce qui 
s'est passé depuis nostre arrivée dans le Golfe du Mexique. 
Premièrement, nous arrivasmes le i5 décembre 1701 à la 
rade de Pensacola avec les vaisseaux du Roy la Renommée 
et le Palmier. Le lendemain 16 dudit nous entrasmes dans 
ce port, avec la permission du gouverneur, auquel M. d'Iber- 
ville en avoit fait faire la demande par un de ses officiers. 
Après que nous eusmes salué cette place de sept coups de 
canon, qui furent rendus par un pareil nombre, le gouver- 
neur et ses principaux officiers vinrent faire compliment à 
M. d'Iberville et il luy offrit tout ce qui dépendoitde luy. On 
leur confirma l'élévation de Son Altesse Monseigneur le duc 
d'Anjou au trosne d'Espagne. Ils nous en tesmoignèrent 
beaucoup de.joye. 

Le 18 e dudit mois, M. d'Iberville depescha son canot, 
commandé par M. Desjourdy-Moreau, enseigne de vaisseau, 
pour aller à Biloxy asseurer de l'arrivée des vaisseaux. Il fut 
de retour le dernier du mesme mois, et nous apprit que le 
sieur de Sauvole, gouverneur, estoit mort de maladie, et que 

IV. 3x 



530 JANV. I702. DÉBARQUEMENT A L'iLE MASSACRE 

le traversier, commandé par M. de Marigny, que nous avions 
depesché à Saint-Domingue pour y porter des vivres, n'estoit 
pas encore arrivé, ce qui fit résoudre M. d'Iberville de 
m'envoyer dans un traversier, avec une partie des effets du 
Roy, pour aller à la rivière de la Mobile y disposer le débar- 
quement, sous le commandement de M. de Sérigny, lieute- 
nant de vaisseau, commandant le Palmier. Le gouverneur 
de Pensacola presta pour cette exécution sa chaloupe et trois 
espagnoles, que Ton équipa ensuite de matelots de la 
Renommée, pour accompagner ce traversier. 

Le 5 janvier 1702, nous arrivasmes à l'isle du Massacre, 
où nous avons trouvé un très bon port, mais, comme le vent 
n'estoit pas favorable pour y entrer, l'on fut obligé de faire 
débarquer tout ce qui estoit dedans avec des chaloupes. Au 
second voyage, le dit traversier estant entré dans le port, on 
le fît approcher assez près de terre pour débarquer son 
chargement à la rame. Il y a par toute cette rade bon fond ; 
à Tentrée il s'y trouve 20 à 2 1 pieds d'eau de marée basse. 
Il sera nécessaire d'y faire un fort avec 1 2 pièces de canon 
de 18 lignes de calibre, et une garnison de 3o à 40 hommes 
suffira pour sa garde avec un magazin pour y mettre les 
effets de Sa Majesté. C'est un des meilleurs ports de toute 
cette coste, où des vaisseaux de 40 à 5o pièces de canon 
seront en bonne seureté. Il y aura de l'eau et du bois pour la 
provision des vaisseaux: si les grandes sécheresses de l'esté 
la faisoient tarir, l'on pourroit en aller faire à une lieue dans 
la baye de la Mobile avec des chaloupes. 

Le r r janvier, M. de Sérigny, accompagné de M. de Bien- 
ville, lieutenant de Roy du fort de Biloxy, et du sieur Levas- 
seur, commandant les Canadiens, partirent pour aller 



JANV.-FÉV.-MARS 1702. PRISE DE POSSESSION DE LA MOBILE 53 [ 

prendre possession de la rivière Mobile au nom du Roy, 
pendant que je restay à faire travailler à un magazin audit 
port. Après quoy je partis aussy, peu de temps après, pour 
me rendre à l'endroit qui avoit esté choisy par lesdits sieurs 
pour faire des marchés, avec les gens de cette garnison et avec 
une partie des équipages des vaisseaux pour travailler, 
sçavoir : 1 ° à la construction d'un fort de 4 bastions de 3o pieds 
de long chacun et 12 pieds de courtine de face; 2 à une pou- 
drière de 24 pieds en quarré sur 10 de profondeur, en terre, 
la face sur la rivière, et 3° à ia construction d'une barque 
longue de 55 tonneaux pour le transport des effets de Sa 
Majesté du port de la Mobile à l'Establissement, où il y a 
de l'un à l'autre quinze lieues. 

Le 8 février de la dite année, M. de Tonty fut envoyé, avec 
huit hommes, pour aller au travers des terres à 120 lieues du 
fort de la Mobile, afin de maintenir l'union parmi toutes les 
nations sauvages de cette estendue de pays, et surtout aux 
Chicachas, qui sont fort redoutés en ces pays-là, pour les 
engager à quitter le commerce qu'ils ont avec les Anglois, 
qui les excitent à faire la guerre, en veue d'avoir des esclaves 
à très bon marché, qu'ils envoyent aux isles de l'Amérique, 
dans leurs colonies, où ils en retirent beaucoup d'argent. Il en 
fut de retour le 25 mars avec cinq chefs de cette nation, qui 
se joignirent avec les chefs des Chactas,ThomésetMobiliens, 
avec lesquels ils étoient en guerre. Ils se promirent la paix en 
nostre présence. M. d'Iberville fit des présents à chacun de 
ces chefs de la part du Roy. Ils en tesmoignèrent beaucoup 
de reconnoissance et promirent d'estre toute leur vie attachés 
aux François, et que doresnavant ils n'auroient aucun com- 
merce avec les Anglois. Je puis dire que la colonie naissante 



532 PENSACOLA. BAIE DE LA MOBILE 

a toute l'obligation de cette union à M. d'Iberville et à 
M. de Tonty, qui ont agi dans cette négociation en hommes 
bien intentionnés pour la réussite d'un des plus fameux esta- . 
blissements que le Roy ait par la suite. Si Ton trouve estre 
de quelque utilité pour le service de Sa Majesté toutes les 
remarques que j'ay faites, je prendray la liberté de faire le 
détail de ce que j'ay veu et de ce qui est venu à ma connois- 
sance. Premièrement le port de Pensacola, occupé par les 
Espagnols seulement depuis quatre ans, sur l'advis qu'ils ont 
eu de nos premières descouvertes, sera d'un grand secours 
pour les vaisseaux du Roy qui viendront croiser contre les 
ennemis de l'Estat. Il seroit fascheux que les Anglois s'em- 
parassent d'aucun des ports de cette coste, où ils seroient à 
portée d'inquiéter le commerce des Espagnols du Mexique 
et de toutes les Colonies françoises de l'Amérique, supposé 
que la France fust en guerre avec cette nation. Cette baye 
m'a paru avoir plus de quinze lieues d'estendue, et plusieurs 
rivières y viennent aboutir. Il s'y trouve du bois et de l'eau 
douce pour les vaisseaux. A quatorze lieues à l'ouest, on 
trouve la baye de la Mobile, qui peut avoir environ 18 lieues 
d'estendue, gisant nord et sud. Dans le fond de cette baye, 
la rivière de la Mobile y vient aboutir et adoucit les eaux, en 
sorte que les bastimens qui navigueront dedans n'auront pas 
besoin d'en faire de provision. Outre la rivière de la Mobile, 
il s'y en trouve aussy plusieurs autres qui y viennent aboutir 
de mesme qu'à Pensacola, dont je viens de parler. Cette 
rivière est assez belle. Il n'y a que six pieds d'eau sur la barre 
de marée basse à l'entrée d'icelle. Le pays y noyé dans les 
grandes eaux. Il n'y a que des joncs le long des abords, 
l'espace de quatre lieues, après quoy les bois viennent 



\ 

DESCRIPTION DU PAYS ET PARTI QU'ON EN PEUT TIRER 533 

joindre la rivière des deux bords. Il y croist beaucoup de 
bois de cypre, qui sont admirables, et aussi beaucoup de 
chesnes verds, bons pour la construction des vaisseaux du 
Roy, et quantité d'autres bois dont on ne connoist pas la 
qualité, n'en ayant pas en Europe de semblables, mais excel- 
lents pour la construction. A cinq lieues en montant dans 
cette rivière, sur la gauche, on trouve les costeaux, où il y a 
quantité de chesnes, buis, noyers et autres bois de mesme 
qualité que ci-dessus. A deux lieues plus haut, ces costeaux 
viennent rejoindre la rivière du mesme costé, où l'on a fait le 
fort et mis sur les chantiers une barque longuepour transporter 
avec facilité les effets qui viendront de France audit fort. 

Le port de la Mobile est très bon pour des vaisseaux. Il y 
a cinq brasses d'eau à son entrée. Ce port sera plus de dé- 
fense et pour la seureté des vaisseaux que Pensacola, lorsqu'on 
y aura un fort avec une garnison de quarante à cinquante 
hommes. Ce port est situé dans l'isle du Massacre, quigist est 
et ouest. Elle a cinq lieues de longueur sur le mesme aire de 
vent, boisée de bois de pins l'espace d'une lieue dans la par- 
tie de l'est, et quatre lieues de buttes de sable dans celle de 
l'ouest, esloignée de deux lieues de terre ferme. 

Toutes les costes de la mer et des bayes sont boisées de 
pins bons pour des masts et des vergues. — Il sera aysé de 
tirer de ces quartiers quantité de goudron et bray. Il paroist 
que cela seroit d'un grand secours pour la Marine, où il en 
couste beaucoup d'argent. — Il n'y auroit qu'à envoyer de 
France des ouvriers et des vivres pour faire des amas de bois 
propre pour la construction et des brays et goudrons, qu'on 
envoyeroit en France sur les vaisseaux qui viendront en ce 
pays. 



534 PORT DE LA MOBILE 

Le port de la Mobile servira cTentrepost pour tout le com- 
merce qu'on aura, tant de la grande rivière de Mississipy que 
de toutes les autres rivières circonvoisines, par lesquelles Ton 
fera venir les marchandises et bois de construction, qui seront 
mis en dépost dans les magazins qu'on y establira,pour estre 
embarqués sur les vaisseaux qui passeront en France. Pour 
la réussite de ce port, il importe d'envoyer des ouvriers et des 
vivres pour leur subsistance, jusqu'à ce que le pays en pro- 
duise suffisamment. 

Le transport s'en fera par les rivières dont il est parlé 
avec des allèges, ainsy qu'il se pratique par le Rhosne pour 
Toulon, et dans toutes les rivières de Ponant pour les ports 
de Brest et de Rochefort. 

Le haut de la rivière fournira du cuivre rouge. Le sieur 
Lesueur, qui en est de retour et qui passe en France cette 
année, emporte avec luy des eschantillons pour présenter à 
Vostre Grandeur. 

Le commerce des peaux de bœuf et autres pelleteries sera 
considérable. M. d'Iberville rendra compte de ce détail, 
comme de toutes les particularités qui sont venues à sa con- 
noissance. 

Le sieur Grasse, escrivain, qui passe en France, m'a remis 
les effets du Roy, dont il estoit chargé, avec les consomma- 
tions qui ont esté faites de son temps. M. d'Iberville a esta- 
bly à sa place pour garde-magasin le sieur Gérard, homme 
entendu pour les affaires et qui a les qualités requises pour les 
fonctions de cet employ. Cependant, si Vostre Grandeur juge 
à propos d'y establir un escrivain qui se charge de toutes 
choses, et un commis des vivres qui ne soit chargé que de 
ce détail, j'ose représenter à Vostre Grandeur que j'ay esté 



AFFAIRES D'ADMINISTRATION 535 

exposé, avec ma famille, pendant tout ce travail, sans abry du 
mauvais temps, pour estre attentif à donner mes soins pour la 
réussite de cet establissement, et cela, Monseigneur, dans 
l'espérance que vostre équité aura esgard à mes longs ser- 
vices dans la Marine et dans les descouvertes de ce pays, où 
il conviendroit que j'eusse la commission de commissaire 
pour estre plus autorisé dans l'employ que j'exerce*, — je 
vous la demande, Monseigneur, pour toutes les considérations 
cy-dessus. 

Je continue de vous informer que la garnison espagnole 
du fort de Pensacola, estant à l'extrémité faute de vivres et 
n'ayant pas de bastiment pour en aller chercher, le gouver- 
neur de cette place auroit prié M. d'Iberville d'envoyer un 
traversier à la Vera-Cruz pour en informer, ce que M. d'Iber- 
ville n'a pu refuser, attendu la bonne union des deux Cou- 
ronnes. 

J'envoye à Vostre Grandeur le rolle des officiers, majors, 
mariniers, matelots, ouvriers, Canadiens, soldats et mousses 
qui composent la garnison de la Mobile, avec ce qu'il revien- 
dra à chacun à la fin de 1702. 

Le décompte des soldats de cette garnison pour les an- 
nées de 1699- 1700 et 1701 n'ayant pas esté demandé, il sera 
nécessaire d'y pourvoir, aussi bien que pour leur habillement 
de l'année prochaine. 

Je prends la liberté d'envoyer les estats des munitions, 
nécessaires pour la garniture et armement d'une barque 
longue de cinquante-cinq tonneaux, qui se construit dans la 
rivière de la Mobile, et pour l'entretien de deux traversiers et 
quatre chaloupes du Roy qui sont en ce port. 

J'envoye Testât des vivres qui restent à la garnison, composée 



536 AFFAIRES D ADMINISTRATION 

de cent trente personnes, et les procès- verbaux des vivres qui 
se sont trouvés gastés par les grandes chaleurs. C'est pour- 
quoy il sera nécessaire à l'avenir de faire cercler de fer les 
quarts de viande, afin qu'elle se conserve, et de mettre le vin 
dans des banques cerclées de fer, pour éviter dorénavant les 
pertes, qu'on ne pourra pas éviter sans cette précaution-là. 

J 'envoyé le duplicata de la despense que M. d'Iberville a 
faite pour le service du Roy, tant pour achats de vivres que 
pour les choses absolument nécessaires pour la colonie, et frais 
qui ont esté faits pour plusieurs voyages par un traversier 
particulier qui a transporté les effets du Roy du port de Pen- 
sacola à celuy de la Mobile. 

Il passe en France environ cinquante personnes, tant de 
ceux qui composoient cette garnison que des voyageurs qui 
ont esté remplacés en partie par des matelots, soldats et autres 
de la Renommée. Il est embarqué beaucoup de castor sur les 
dits vaisseaux pour passer en France. M. d'Iberville a eu 
soin de ce détail, ainsy que de tout le décompte de la garni- 
son pour l'année 1701. 

J'aura}' soin d'informer Vostre Grandeur de toutes les par- 
ticularités, qui viendront à ma connoissance de tout ce pays, 
où je désire m'establir. C'est pourquoy je supplie Vostre 
Grandeur de m'accorder une concession à la Petite-Rivière, 
qui est distante d'une lieue de celle de la Mobile, pour y faire 
une habitation, la grande famille que j'ay m'oblige de faire 
cette demande, pour tascher de la faire subsister. 
Je suis avec un très profond respect, 

Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur. 

De La Salle. 



XV 
CONDUITE POLITIQUE AVEC L/ESPAGNE. 

EN SE PLAÇANT SUR LE MISSISSIPI, 

LA FRANCE FAIT DE SA NOUVELLE COLONIE 

UNE BARRIÈRE CONTRE L'ENVAHISSEMENT 

DU MEXIQUE. 

L'ESPAGNE NE PEUT D'AILLEURS, POUR NOUS ÉLOIGNER, 
INVOQUER LA BULLE D'ALEXANDRE VI. 



I 

PROTESTATION DES ESPAGNOLS 

contre l'établissement des français aux côtes du golfe 

du mexique. 



Lettre d'Andre\ de Riola, gouverneur de Pensacola, 
à M. de Surgères. 

A bord de la frégate Nostre-Dame du Rosaire. 
le 23 mars 1701. 

Monsieur, avant que de respondre à la lettre que vous me 
faites l'honneur de m'escrire, en date du i3du courant, je me 
trouve obligé de vous donner advis de deux choses. La pre- 
mière, que les Escossois qui estoient venus s'establir et se 
fortifier dans le Darien, sans ordre de leur Roy, suivant 
l'asseurance qu'il en a donnée luy-mesme au Roy mon 
maistre, portant qu'il a deffendu à tous ses sujets de la Ja- 
maïque et de la Virginie d'avoir aucun commerce ny aucune 
correspondance avec eux, sur l'advis qu'ils eurent qu'une 
escadre de nos vaisseaux venoit pour les chasser de ce poste, 
l'ont abandonné sans attendre qu'on les y forçast, en sorte 
que les nostres y estant arrivés, ils ont trouvé l'habitation 
entièrement abandonnée. 

L'autre chose dont je dois vous informer est que, dès le 
mois d'avril de l'année dernière, il estoit entré dans ce golfe 
cinq bastiments, trois grands et deux petits, qui est le mesme 



540 1 701 . PLAINTES CONTRE LA NOUVELLE COLONIE 

nombre dont estoit composée l'escadre que commandoit le 
marquis de Chasteaumorant à la baye de Sainte-Marie-de- 
Galve, le mois de janvier précédent; que quelques-uns de 
ceux qui estoient sur ces bastimens, ayant sauté à terre, 
avoient commencé par s'y fortifier et à y bastir des habitations 
dans le dessein de s'y establir ; qu'on n'avoit pas cru que ces 
bastimens fussent françois, tant à cause de la paix et bonne 
intelligence qui est entre les deux Couronnes , à laquelle 
cette innovation donnera atteinte, toute la coste et tout le 
continent du golfe du Mexique estant sous la domination 
du Rof mon maistre, que parce que les Indiens nous avoient 
marqué par signes que ceux qui estoient descendus estoient 
Anglois, de mesme que les habitans de Saint-Georges, mais 
particulièrement parce que l'on avoit adjousté une entière 
croyance à la lettre que m'avoit escrite ledit sieur marquis 
de Chasteaumorant, laquelle portoit qu'il estoit venu sur les 
costes, par ordre du Roy Très Chrestien, pour chasser certains 
Canadois qui s'estoient soulevez et estoient venus chercher 
un establissement sur cette coste, et qu'aussitost qu'il auroit 
satisfait à sa commission il s'en retourneroit droit en France. 
Sur le fondement de cette lettre, M. le comte de Montesuma, 
vice-roy de la Nouvelle-Espagne, m'a depesché pour re- 
connoistre la coste. Je fus fort surpris d'y trouver des Fran- 
çois establis, au lieu des Anglois que j'avoiscruy rencontrer, 
et que c'estoient les mesmes que les vaisseaux de l'escadre de 
M. de Chasteaumorant y avoient amenez ; ce qui estant en- 
tièrement contraire aux intentions du Roy mon maistre, je 
me trouve obligé de protester devant vous contre une sem- 
blable innovation, ainsi que je le fais par cette lettre, en la 
meilleure forme qu'il se peut, comme aussi de toutes les suites 



I7OI. RIOLA REFUSE L'OFFRE QUE LUI FAIT DE SURGÈRES 5/J.I 

que cette affaire pourroit avoir, et qui sont directement con- 
traires à l'union qui est entre les deux Couronnes, en cas que 
vous continuiez d'envoyer et de maintenir une garnison fran- 
çoise dans ce golfe, ou en quelque autre endroit du golfe du 
Mexique, ce qui seroit une contravention manifeste aux traitez 
et feroit croire qu'on cherche, dez à présent, à s'introduire 
dans les pays de la domination du Roy mon maistre. 

Après vous avoir rendu compte de toutes ces choses, je 
passe à respondre à la lettre que vous m'avez escrite et à vous 
remercier de l'advis que vous avez bien voulu me donner du 
dessein que les Anglois ont conceu de se rendre maistres de la 
rivière de Saint-Esprit, et de la bonté avec laquelle vous 
m'offrez les forces que vous avez sous vostre commandement. 
Je fais tout le cas que je dois d'une semblable faveur, sans 
néantmoins en recevoir l'offre, parce que je n'en ay pas besoin 
pour le présent. Je vous supplie seulement de me faire res- 
ponse sur les deux points dont je vous ay parlé cy-dessus, 
et d'estre persuadé, etc. 

Ju. Andrez Riola. 



II 

ON ATTEND LA DÉCISION DU CONSEIL D'ESPAGNE 

sur l'établissement des français au mississipi. 



Le Ministre de la Marine à M. le marquis de Blécourt. 

Le 6 mai 1701. 
Il estfascheux que la maladie de M. le duc d'Harcourt ait 
empesché qu'on n'ait examiné le mémoire et la carte que je 



542 RÉPONSES ATTENDUES D'ESPAGNE 

luy ay envoyés du Mississipy. Sa Majesté est obligée d'y en- 
voyer au commencement du mois prochain pour porter des 
vivres et munitions aux François qui y sont. On auroit pu en 
mesme temps leur donner des ordres en conformité de ce que 
le Conseil d Espagne auroit décidé. 



III 
PRÉPARER LES VAISSEAUX POUR LE MISSISSIPI 

SANS PLUS ATTENDRE LES REPONSES D'ESPAGNE. 



Le Ministre de la Marine à M. Begon. 

A Versailles, le 5 juin 1701. 

J'attends toujours la response aux lettres que j'ay escrites 
à Madrid, de la part du Roy, pour envoyer les ordres sur le 
Mississipy. Il est cependant bon que vous prépariez tousjours 
la Renommée et le Palmier. Vous auriez deu demander au 
sieur d'Iberville, quand il vous a dit qu'il ne pouvoit estre si 
tost prest, s'il y a quelque chose qui l'en empesche person- 
nellement. 



IV 

INTÉRÊT DE L'ESPAGNE 

A CE QUE LA FRANCE SE METTE ENTRE LES COLONIES ANGLAISES 
ET LES COLONIES DU MEXIQUE. 



Mémoire donné par le sieur d'Iberville des costes, qu'occupe 
V Angleterre dans V Amérique septentrionale, depuis la 
rivière Saint-Mathieu jusqu'à la rivière Saint-Georges. 

L'Angleterre occupe dans l'Amérique septentrionale les 
costes depuis la rivière Saint-Mathieu, par la latitude de 
3o degrés nord et 295 degrés de longitude, jusqu'à la rivière 
Saint-Georges, par la latitude de 44 degrés nord et 317 de- 
grés de longitude. 

Entre lequel espace l'on peut compter du moins cinq cents 
lieues de costes, habitées sur les bords de la mer et à plus de 
dix et vingt lieues dans la profondeur, et plusieurs rivières, 
qui vont jusqu'à trente et quarante lieues, comme celles 
de Quinibequy, Pescadoué, rivières Thomas(?) Connecticut, 
Neuyorque, Pennsylvanie et les quatre qui tombent dans la 
baie de Chesapeak, qui ont plusieurs branches, celle d'Albe- 
marle, laquelle tombe en Virginie; neuf autres tombent dans 
la Caroline, les bords desquelles sont occupés et s'occupent 
par les Anglois et Religionnaires François. 

L'on sçait assez, et personne ne doute que ces pays ne 
soyent à présent remplis de plus de soixante mille familles, 
lesquelles augmentent beaucoup, veu que c'est un climat très 
bon, où l'Angleterre occupe, toutes les années, plus de six 



544 LES ANGLAIS PASSENT LES APALACHES 

cents navires dans le commerce qu'elle y fait; qu'outre cela, 
il y a plus de cinq cens bastimens en ces colonies : navires, 
caiches, brigantins et felouques, employés au commerce, qu'ils 
font de ces colonies aux isles d'Açores, Terre-Neuve, Ma- 
dère, Canaries, Inde, et à toutes leurs isles de l'Amérique, 
et d'un port à l'autre de leurs colonies. 

Depuis les 3o degrés de latitude nord jusqu'au 37, les pays 
de la Caroline, la Virginie et Pennsylvanie sont séparés des 
terres de la Floride par une chaisne de montagnes, esloignées 
de la mer de dix, quinze et vingt lieues, laquelle chaisne de 
montagnes est très haute et large de cinq, six et dix lieues, 
au pied de laquelle les rivières de ces pays prennent leur 
source. L'espace entre ces montagnes et la mer est en plu- 
sieurs endroits entièrement occupé d'habitans, les enfans 
desquels seront obligés de passer ces montagnes pour sy 
placer, ce que plusieurs ont déjà fait en différens endroits, 
se joignant à plusieurs nations d'Indiens, comme les Quas- 
quens, Chaouanons, Loups, qui se sont establis sur une des 
branches de la rivière Ouabache, l'autre branche n'estant 
qu'à une journée des Sonnontouans, leurs alliés. 

C'est par la branche des Quasquens que sont descendus 
plusieurs Anglois de la Caroline en Virginie, qui sont venus 
s'establir aux Acansas ou Cappa, qui est une nation à l'ouest 
sur le bord du Mississipy. Il y a plusieurs années qu'ils se 
sont placés aux Chicachas, qu'ils ont armés de fusils, aux- 
quels ils se joignent et font des courses sur les autres na- 
tions, qu'ils font esclaves, et ils envoyent vendre les hommes 
et les femmes à leurs isles de l'Amérique, et gardent les enfans 
esclaves dans leurs colonies, et les vendent ordinairement 
3 et 400 livres. 



LEURS PROGRES DANS L INTERIEUR DES TERRES 5^5 

Us avancent dans cette partie de la Floride desjà bien près du 
Mississipi, obligeant différentes nations à les reconnoistre. Ils 
n'ont pas encore esté plus nord que 3j degrés et plus sud que 
33 . Quelques uns ont cependant descendu à la mer par la rivière 
de la Mobile, d'où ils sont retournés à Chicachas par la 
branche de cette rivière qui va au nord. L'autre branche 
court au nord-est et s'en va prendre sa source à 35 degrés 
nord du costé de la chaisne de montagnes, qui est à l'ouest de 
la Virginie, ce qui fait que cette rivière leur seroit très com- 
mode, estant si près d'eux, et dont l'autre est la plus belle 
de toutes celles qui tombent dans le golfe du Mexique. Elle a 
à son entrée treize pieds d'eau, et elle a dans son cours 
nombre de nations d'Indiens, avec lesquels ils commer- 
cent. 

Les Anglois qui sont venus s'establir auxAcansasaumois 
de mars 1 700 estoient venus de la Caroline par la rivière de 
Ouabache, avec un ordre du gouverneur pour s'establir sur 
le Mississipy, comme estant un pays de la dépendance de 
l'Angleterre. Dans différentes conversations avec les Anglois 
de New- York, ils ont fait connoistre qu'ils ne se soucioient 
pas à présent d'avoir à ces costes des ports de mer, pourveu 
qu'ils fussent maistres du dedans des terres et des peuples 
du pays, avec lesquels ils empescheroient les autres de 
commercer et chasseraient facilement tous les gens d'Eu- 
rope qui les viendraient occuper, les bords de la mer 
n'estant que de mauvais pays, en partie noyés et sablon- 
neux. 

Si l'on veut faire un peu d'attention au pays occupé par les 
Anglois de ce continent et ce qu'ils ont dessein d'occuper, 
des forces qu'ils ont dans ces colonies, où il n'y a ni prestres 

IV. 35 



546 CE QUE FERONT LES COLONS ANGLAIS DANS 40 ANS 

ni religieuses et où tout peuple, et de ce qu'ils seront dans 
trente ou quarante ans, on ne doit faire nul doute qu'ils 
n'occupent le pays qui est entre eux et le Mississipy, qui est 
un dcsplusbeaux pays du monde. Ils seronten estât, joints aux 
Sauvages, de lever des forces suffisantes par mer et par terre 
pour se rendre les maistres de toute l'Amérique, du moins de 
la plus grande partie du Mexique, qui ne se peuple pas 
comme font les colonies angloises, qui se trouveront en estât 
de mettre en campagne des armées de trente et quarante mille 
hommes, et seront rendus où ils voudront aller avant que 
Ton le sache en France ny en Espagne, où on n'est guère in- 
formé de ce qui se passe dans ces colonies. 

Quoyque le pays occupé à présent par les Anglois ne soit 
pas considérable, ce ne doit pas estre une raison pour em- 
pescher la France de remédier de bonne heure à la ruine en- 
tière des colonies françoises et espagnoles de l'Amérique, 
surtout du Mexique, en jetant promptement une bonne co- 
lonie aux environs du Mississipy, qui tombe au milieu du 
golfe, occuper la Mobile et empescher les progrès des An- 
glois dans ce pays sur les nations des Indiens. 

Les Espagnols ont cru qu'il leur suffisoit d'occuper les 
ports de mer qui estoient à cette coste, comme les Apalaches, 
où ils sont depuis nombre d'années et très peu peuplées et 
sans force, qu'il sera très facile aux Anglois d'enlever et de 
s'en rendre maistres, aussy bien que du chasteau Saint-Au- 
gustin, qu'ils ont fait pour conserver leurs bornes du costé de 
la Caroline. 

Le port de Pensacola, ou Sainte-Marie de Galves, qu'ils 
ont occupé en 1698, qui est à trente lieues à l'est-nord-est du 
Mississipy, où ils ont fait un fort, n'est pas un lieu à résister à 



LES ESPAGNOLS NE PEUVENT LEUR RÉSISTER. 547 

la moindre attaque. Il n'y a point de rivières; le bord de la 
mer n'est que sable et pinières-, ils n'y ont pas encore de 
familles pour peupler et habiter ce pays-là, où il n'y a aucun 
commerce à faire, qu'un bien misérable, qui n'est pas suffi- 
sant pour engager des familles espagnoles à y aller, eux 
qui sont accoustumés dans des pays chauds, pleins de mines 
d'or et d'argent. 

L'establissement fait au Lagon de Saint-Bernard, où es- 
toit autrefois M. de La Salle, à quatre-vingt-dix lieues à l'ouest 
du Mississipy (que les Espagnols nomment de la Palissade), 
n'est pas un poste, non plus que celuy qu'ils ont fait aux 
Cenis, dans la province de Chichimèque, qui est à plus de 
cent lieues à l'ouest du Mississipy, propre à empescher les 
Anglois de se rendre maistres du dedans des terres. Il faut 
que les personnes qui ont donné les veues des nouveaux es- 
tablissements aux Espagnols pour empescher que d'autres 
qu'eux n'occupassent ce pays là ayent eu quelque intérest 
particulier pour avoir persuadé au Conseil d'Espagne que 
ces quatre establissemens suffisent pour conserver ce pays- 
là, ou qu'ils ne le connussent pas bien. 

Quand le gouverneur de Pensacola m'a fait opposition, 
l'année dernière, aux establissemens que je faisois au Missis- 
sipy, je suis persuadé qu'il ne connoissoit pas les intérests 
ces nations et qu'il n'y avoit pas bien pensé, car enfin ils 
voyent bien qu'ils ne sont pas en estât de faire là une puis- 
sante colonie pour résister à de si forts voisins, et qu'il ne 
peut leur estre que très avantageux que ce soit la France qui 
occupe ce pays-là et se mette entre eux et les Anglois, afin 
qu'en cas de guerre ils puissent estre secourus des François 
et aussy des Anglois contre les François, qui ne seront jamais 



548 FAIRE REPASSER LES MONTAGNES AUX ANGLAIS 

à cette coste que les plus foibles, n'y ayant encore aucune 
famille. 

Il me paroist qu'il est absolument nécessaire de jeter une 
colonie dans le Mississipy, à la rivière de la Mobile, et se 
joindre aux Indiens, qui y sont assez nombreux, par villages 
et nations séparées, et les armer pour se soustenir contre ceux 
que les Anglois ont dans leur party et faire repasser les An- 
gloisau delà des montagnes, ce qui est facile, à présent qu'ils 
ne sont pas encore puissans dans l'ouest d'elles, n'ayant en- 
core à eux de nations considérables que les Chicachas, avec 
lesquels nous sommes en pourparler de paix et les Chaoua- 
nons, dans l'espérance d'avoir plus facilement de nous toutes 
les denrées d'Europe et à meilleur marché qu'eux, en ce que 
nous les leur porterons par les rivières, au lieu que les An- 
glois leur portent par les terres sur des chevaux. C'est ce que 
je leur ay fait proposer l'année dernière, et ils m'ont promis 
de se trouver à une assemblée de tous les chefs des nations, 
qui se doit faire au fort du Mississipy au printemps prochain, 
où il sera facile de les engager à faire une paix générale entre 
eux et à nous remettre les Anglois interprètes qu'ils ont 
dans leurs villages, moyennant quelque présent, et y establir 
aussitost des missionnaires, qui les entretiendront dans nos 
intérests et attireront un très-grand nombre de peuples à la 
Religion. Tout cela se peut faire avec peu de despense, au lieu 
que, si Von attend plus tard, cela ne sera pas si facile : les An- 
glois, s'y fortifiant, ou diminueront les nations qui sont dans 
nos intérests, ou ils les obligeront de se mettre dans les 
leurs. 

• Il conviendroit à la France, si elle occupe ce pays-là, 

• d'avoir le port de Pensacola, si les Espagnols l'aban- 



LES COUREURS DE BOIS ET L OUABACHE 049 

donnent, comme je le crois. Je les ai veus disposés à le 
faire. 

La rivière Ouabache est très-commode pour ce que nous 
appelons Coureurs de bois de Canada, qui sont accoustumés 
à cette vie-là et que Ton veut empescher de la faire davan- 
tage, ce qui me paroist difficile pour un nombre d'environ 
une centaine, qui, ayant esté, pendant la guerre des Iroquois, 
en mouvement pour le service et s'estant beaucoup endettés, 
se voyent hors d'estat de pouvoir payer leurs dettes et estre 
tousjours misérables, s'ils ne vont faire quelque voyage dans 
les bois en commerce de castor, où ils ont accoustumé de 
gagner beaucoup. Ces gens-là, estant à présent une partie 
aux Sioux, au nombre d'environ soixante, et aux Illinois, 
n'osant redescendre au Canada, s'en iront par Ouabache 
chez les Anglois, n'ayant pas plus de trois à quatre cents 
lieues à faire sans portage, où ils gagneront beaucoup; plu- 
sieurs autres s'y joindront et ils porteront aux Anglois tout 
cet excédant de castor que nous ne pouvons consommer en 
France. Cette partie de castor qui passera par là sera sec, 
qui est celle pour la Hollande, qui, se trouvant fournie, n'en 
prendra pas de nous. Le Roy, faisant establir Niagara et le 
Mississipy, tous les passages pour les coureurs de bois se trou- 
veront bouchés ; qui plus est, les mariant au Mississipy, l'on 
se délivrera de ces gens, pourveu qu'en Canada l'on veuille 
bien ne les y pas souffrir davantage. Il sera bon de voir, cette 
année, ce que l'on voudra que deviennent ces Canadiens qui 
sont aux Sioux, qui doivent descendre. Si on ne leur permet 
pas de se défaire de leurs castors, ils les porteront à l'Anglois 
par Ouabache, et, s'ils trouvent un grand avantage, ils ne 
manqueront pas de continuer, et on ne les fixera pas facile- 



55o PENSACOLÀ 

ment, Ouabache se trouvant à plus de quatre cents lieues du 
bord de la mer en suivant la rivière 1 . 



DANGER QUE LES ANGLAIS S'ETABLISSENT 

SUR LE GOLFE DU MEXIQUE 

ET MAUVAIS VOULOIR QUE LES ESPAGNOLS MONTRENT AUX FRANÇAIS, 

MAITRES DE LA MOBILE. 



Mémoire du sieur d'îberville sur Pensacola. 

Pensacola est un des principaux ports qui soyent à lacoste 
du nord du golfe du Mexique, que les Espagnols occupent 
par une garnison de cent soldats, quelques matelots, dix offi- 
ciers majors et quatre-vingts forçats, ce qui peut faire envi- 
ron deux cents hommes; la pluspart de ces soldats sont sans 
armes et tous nus, mescontens, manquant souvent de vivres. 
De cette garnison, ils en envoyent un destachement de vingt- 
cinq soldats et deux officiers au port de Saint-Joseph, où ils 
ont fait une maison pour garder le port, qui est à vingt-huit 
lieues à l'est de Pensacola. Il y a cinq et six brasses d'eau à 
l'entrée de ce port. Cette garnison de vingt-cinq hommes a 



i. Note ajoutée à une copie de ce mémoire faite pour le Ministre. Ce sont les restes 
de ces libertins, contre lesquels on crie depuis si longtemps. On pourroit lesarrester, 
en les establissant sur le Mississipi ou sur les rivières qui y tombent, en leur per- 
mettant mesme de se marier avec les Sauvagesses. qui se feront chrestiennes. 

Si on les effarouche, ils pourront prendre party avec les Anglois, et ce sont gens 
qui, estant bien menés, sont capables de tout entreprendre. Les castors qu'ils ont 
proviennent encore des marchandises qu'ils avoient avant l'année 1696. 

Il y a à examiner ce qu'il faudra faire pour les castors qu'ils pourront apporter 
celte année au Mississipi. Il faudra défendre qu'on n'y en porte davantage. 



PENSACOLA. APALACHICOULIS -55 l 

esté obligée de l'abandonner, faute de vivres, pendant quel- 
ques mois. 

La fortification de Pensacola n'est autre chose qu'une figure 
carrée, avec quatre manières de bastions irréguliers, revestus 
de pierres sur pierres de quatre pieds de hault, de manière 
que c'est plustost un parc à chevaux qu'un fort. Il y a quel- 
ques canons en batterie, du costé de l'eau, de huit et douze 
livres de balles, la pluspart vieux et tous chambrés. La 
meilleure fortification de là est le sergent-major nommé Don 
Francisco Martine, qui est un homme de guerre, capable de 
toute sorte d'entreprise dans ces pays-là, qui a beaucoup de 
vigueur et est aimé de toute la garnison. Le gouverneur est 
Don André de Riola, qui ne paroist pas se soucier de son 
gouvernement. Il n'y réside pas. Il y vient tous les ans passer 
un mois environ dans l'été. Il se tient ordinairement à la 
Vera-Cruz ou à Mexique. Je ne le connois pas, ne l'ayant ja- 
mais veu. Il n'y paroist pas aimé. 

Ce poste me paroist d'une assez grande conséquence par 
rapport au havre. Il ne manque aux Anglois dans le golfe du 
Mexique qu'un port dans cette coste. Celuy-là leur convien- 
droit assez et leur seroit facile à prendre et à garder, y pou- 
vant venir par terre facilement de Saint-Mathieu en Caroline. 

Ils ont dans leurs intérests les Apalachicoulys,qui sont plus 
de deux mille cinq cents bons hommes, armés de fusils, qui 
n'en sont esloignés que de quarante à cinquante lieues, chez 
lesquels sont establis plusieurs Anglois. Les Espagnols ne se 
doivent point flatter sur le secours de leurs Sauvages des Apa- 
laches et de la Floride, quoyque ce soient de bons hommes 
affidés. Ils ne sont armés que de flèches. C'est bien peu de 
chose contre des gens armés de fusils et pistolets et sabres. 



552 LE CHATEAU SAINT -AUGUSTIN 

L'Espagne doit craindre que les Arïglois ne s'emparent du 
chasteau Saint- Augustin, dont la garnison, qui doit estre de 
deux à trois cents hommes, ne vaut pas mieux que celle de 
Pensacola. Les Anglois de la Caroline et Saint-Mathieu, 
joints à leurs Sauvages, peuvent les venir attaquer par mer et 
par terre avec plus de cinq mille hommes et une despense de 
vingt mille livres. Les Anglois,"maistres de ces cantons, le 
seroient bientost des provinces des environs du Nouveau-Mexi- 
que, si la France ne les arreste pas par le moyen de l'esta- 
blissement qu'elle a fait à la Mobile et les Sauvages qu'elle 
a mis dans ses intérests, au nombre de plus de vingt mille. 

L'année dernière, la garnison de Pensacola seroit morte de 
faim si je ne l'eusse nourrie pendant plus de quatre mois. 
Nonobstant ce secours, que je leur ay donné, quand j'ay eu 
besoin de quelques bœufs ou vaches et chevaux, ils m'en ont 
refusé. Il seroit bon qu'il y eust des ordres d'Espagne à 
Saint-Augustin, à la Havane, à Campesche, à la Vera-Cruz, 
de donner, en payant , les vivres et bestiaux dont on peut 
avoir besoin à la Mobile. 



VI 

LE ROI D'ESPAGNE ENVOIE A LOUIS XIV 

LA RÉPONSE DE LA JUNTE DE GUERRE DES INDES AU SUJET DU MEMOIRE 
DE D'iBERVILLE. 



5 juillet 1701. 

Très haut, très excellent et très puissant prince, nostre très 
cher et très aimé bon frère, Monseigneur et grand-père, en 



ENVOI DU MÉMOIRE DE LA JUNTE DE GUERRE 553 

conséquence de ce que le secrétaire d'Etat de la Marine a es- 
crit par ordre de Vostre Majesté au duc d'Harcourt, en luy 
envoyant la relation de l'entreprise que le sieur d'Iberville a 
commencée au Mississipy, et sur ce qu'il a marqué, enmesme 
temps, qu'il conviendroitaubiende nos deux Couronnes de la 
continuer, j'ay ordonné que la chose fust communiquée à 
mes Ministres de la Junte de guerre des Indes, qui, après 
l'avoir examinée, m'ont remis un estât des fonds et des moyens 
pour maintenir ces colonies, cy-joint, que je fais passer dans 
les mains royales de Vostre Majesté, espérant qu'après en 
avoir eu connoissance, elle prendra les résolutions les plus 
convenables au bien de cette Monarchie, pour laquelle Vostre 
Majesté a une attention si particulière et un amour qui 
augmente en moy de jour en jour l'obligation de suivre exac- 
tement tout ce qu'elle juge à propos de faire et de ne manquer 
jamais au respect que je luy dois. 

Très haut, très excellent et très puissant prince, nostre très 
cher et bien aimé bon frère, Monseigneur et grand-père, je 
prie Dieu qu'il vous conserve et tienne en sa sainte et digne 
garde. 

Vostre bon frère et petit-fils, 
Yo el Rey. 
D. Joseph de la Puente. 



VII 

MÉMOIRE DE LA JUNTE DE GUERRE. 



M. de Blécourt, envoyé extraordinaire de France, a 
remis à Sa Majesté la lettre que M. de Pontchartrain a escrite 



554 MÉMOIRE DE LA JUNTE DE GUERRE 

le 23 mars de la présente année au duc d'Harcourt,par ordre 
de Sa Majesté Très Chrestienne, accompagnée d'un mémoire 
et carte qu'a dressée M. d'Iberville, touchant la descouverte 
du fleuve de Mississipi, dans l'Amérique septentrionale, que 
l'on a commis à son expérience et à la connoissance que cet 
officier a acquise des parages de ce pays et des projets que les 
Anglois ontd'y estendre leurs colonies, et par conséquent leur 
commerce, et d'occuper le pays qui est le plus contigu aux 
mines des Espagnols, en se rendant maistres de toutes les 
nations sauvages. Il donne à entendre que, quoyque les Espa- 
gnols, dans laveue d'arrester le progrès des Anglois, se soient 
nantis du port de Pensacola ou Sainte-Marie de Galvez, dis- 
tant de trente lieues du fleuve Mississipi et qu'ils y ayent fait 
bastir un fort, ce n'est pas un endroit à pouvoir soustenir la 
moindre attaque, ni où ils puissent establir aucune colonie, 
si ce n'est à dix ou quinze lieues en dedans des terres; que 
cette considération et plusieurs autres raisons qu'il expose 
luy persuadent que rien ne seroit plus avantageux aux Espa- 
gnols que de laisser occuper ce poste ou fort de Pensacola 
par les François, à cause de la facilité que ces derniers au- 
ront de s'y maintenir par le moyen de l'establissement qu'ils 
ont sur le fleuve Mississipi, et de l'intelligence et union que le 
commerce qu'ils ont ouvert avec une grande quantité de na- 
tions sauvages leur a procurées avec eux. 

Sa Majesté, ayant communiqué à ses ministres cette affaire* 
importante, pour que la Junte de guerre des Indes l'examine 
sur-le-champ, et donne incessamment son advis sur le contenu 
dans lesdits mémoires, en exécution duquel ordre ayant fait 
approuver toutes les lettres et papiers concernant cette ma- 
tière et les nouvelles descouvertes des ports qui sont dans le 



CONTRE LA CESSION DE PENSACOLA 555 

golfe du Mexique, fortification et colonie de celuy de Pensa- 
cola, la Junte, par sa délibération du 6 juin de la pré- 
sente année, représente à Sa Majesté que son premier soin et 
le leur devoit estre de commencer par remercier Sa Majesté 
Très Chrestienne, et luy rendre de très humbles grâces del'ami- 
tié paternelle avec la quelle elle fait une attention particulière 
à tout ce qui regarde les intérests de cette monarchie, la sup- 
pliant de vouloir bien informer Sa Majesté Catholique des 
advis qu'elle aura des desseins que forment les Anglois. 

Qu'au surplus, la Junte, après avoir considéré avec réflexion 
la situation de Pensacola, trouve que ce poste est le plus com- 
mode pour bastir une forteresse, au moyen de laquelle on 
puisse empescher les autres nations de s'emparer ou d'esta- 
blir aucune colonie dans les parages du golfe du Mexique, 
ny dans le voisinage des provinces de la Nouvelle- Espagne, 
qui appartiennent si légitimement à Sa Majesté, et sur les- 
quelles on a appréhendé que les Anglois n'eussent des pré- 
tentions. Que ce lieu est à portée de recevoir aisément le 
secours de la Vera-Cruz, la Havane, la Floride et Cam- 
pesche; que, si on permet à des estrangers de s'y establir et 
qu'ils parviennent à le peupler, ils inquiéteront et pénétre- 
ront non seulement dans les pays les plus fertiles de la 
Nouvelle-Espagne, mais encore ils se rendront maistres de 
toute la mer du Nord, de manière que les flottes et galions, 
aussi bien que tous les autres navires de Sa Majesté et de ses 
sujets, tomberoient infailliblement en leurs mains, d'autant 
mieux que de Pensacola ils pourroient se rendre à la Vera- 
Cruz dans huit jours, et dans six à la Havane, qui forme un 
canal par où tous les navires qui viennent des Indes ne 
peuvent se dispenser de passer, et qu'aussy il convient et est 



556 LA FRANCE INVITEE A PROTEGER I'EXSACOLA 

mesme absolument nécessaire de peupler cet endroit des 
sujets de Sa Majesté, d'y bastir un fort très considérable, et 
enfin d'y faire une despense excessive pour le rendre parfait,- 
ou pour son entretien, qu'on ne doit pas négliger. Par les 
mesmes raisons, tout ce qu'il en coustera pour l'un et pour 
l'autre devant estre regardé comme une bagatelle eu esgard 
à l'importance de conserver cette place, et que, si Sa Majesté 
veut bien représenter toutes ces raisons à Sa Majesté Très 
Chrestienne, elle luy fera aisément connoistre que son dessein 
n'est point de l'abandonner; qu'ainsy il faut envoyer ordre 
au viceroy de la Nouvelle-Espagne et aux gouverneurs de la 
Havane, Campesche, etc., d'estre attentifs et d'avoir soin de 
secourir la garnison de Pensacola et de la tenir, quoy qu'il 
puisse en couster, tousjours bien fournie de munitions et en 
estât de défendre un poste d'une aussy grande conséquence, à 
quoy on espère que Sa Majesté Très Chrestienne contribuera 
de son costé, en envoyant sur ces costes les vaisseaux qu'elle 
jugera à propos, afin qu'estant joints à l'armée navale de 
Barlovento, on puisse parvenir à s'opposer aux entreprises 
des ennemis, et particulièrement des Anglois. Quoyque, par 
les nouvelles qu'on a receues, il ne paroisse pas qu'ils soient 
fort à craindre, ny qu'ils ayent dans leurs colonies voisines, à 
beaucoup près, le nombre de familles marquées dans le mé- 
moire de M. d'Iberville, Sa Majesté ordonnera cependant 
que l'on peuple et que l'on fortifie les passages du golfe du 
Mexique qui sont de ce costé-là. • 

A l'esgard de la colonie françoise qui se trouve establie 
sur le fleuve de Mississipi, dans la jurisdiction et territoire 
de Sa Majesté, tout proche de la baye de Pensacola et dans 
le cœur du golfe de Mexique, se trouvant comprise dans la 



LA COLONIE DU MIS3ISSIPI DOIT OBEIR A L'ESPAGNE 55y 

division des bornes de ce royaume, la Junte est d'advis que 
Ton en donne connoissance à Sa Majesté Très Chrestienne, 
estant persuadée qu'elle voudra bien ordonner à ses Com- 
mandans de recevoir les patentes du Roy Catholique et d'exé- 
cuter ses ordres sur la conduite qu'ils doivent tenir comme 
estant ses propres sujets, moyennant quoy on donnera ordre 
au vice roy de la Nouvelle-Espagne de les secourir et assis- 
ter en ladite qualité. Sa Majesté est persuadée que rien ne 
sera plus du goust de Sa Majesté Très Chrestienne et qu'elle y 
contribuera de tout son pouvoir, de mesme qu'à empescher 
qu'aucune autre nation que l'espagnole ne mette le pied dans 
toute l'estendue du golfe du Mexique, ou dans nul autre pa- 
rage des domaines de Sa Majesté Catholique, rien n'estant 
plus glorieux et plus avantageux aux deux Couronnes. 

Sa Majesté, s'estant fait rendre compte de la présente déli- 
bération, a donné l'ordre à la susdite Junte de discuter le 
mesme jour qu'elle le recevroit et de proposer des moyens et 
des expédiens de pouvoir exécuter ce qu'elle propose et de 
mettre en estât de défense les colonies de Pensacola et du 
Mississipi, de sorte qu'il ne leur manque rien de ce qui peut 
les mettre en seureté, de voir si le Vice Roy de la Nouvelle- 
Espagne pouvoit exécuter de son chef et fournir tous les 
secours qui luy seront demandez, et s'il ne conviendrait pas 
de prendre des mesures pour en envoyer d'Espagne, de con- 
sidérer si tout ce que l'on propose s'accommode avec la 
nécessité urgente où l'on se trouve d'y pourvoir; d'exami- 
ner avec attention si les moyens expliquez là dessus sont 
suffisants, afin de ne point risquer que, par le retardement des 
nouveaux moyens que l'on n'auroit pas préveus, il ne fust 
plus temps de le faire. 



558 MOYENS POUR PROTÉGER PENSACOLA ET LE MISSISSîPI 

La Junte, ayant connoissance de l'ordre qu'il a plu à Sa 
Majesté de luy envoyer, et de tout ce qui est contenu dans la 
précédente délibération, a représenté tout de nouveau à Sa 
Majesté, par une autre délibération du 21 juin, l'importance de 
cotte matière, dont les suites et les conséquences demandoient 
qu'on la traitast plus à loisir et avec une grande attention 
pour toutes les parties dont elle est composée. Cependant 
que, pour obéir à la diligence avec laquelle Sa Majesté 
souhaitoit qu'elle donnast sa réponse, elle mettoit de nouveau 
devant ses yeux la nécessité qu'il y avoit de conserver la 
colonie et le fort de Sainte-Marie de Galvez, par les raisons 
expliquées dans la délibération précédente, et remarquant que 
Sa Majesté souhaitoit d'estre informée plus particulièrement 
des moyens sur lesquels on s'est fondé, lorsqu'on a formé le 
dessein de réunir et d'entretenir aux despens de Sa Majesté 
les colonies françoises establies au Mississipi , estant un 
terrain qui luy appartient et qui doit estre gouverné et 
muni d'officiers dépendants de Sa Majesté, la Junte, pour 
satisfaire à un ordre si juste, crut devoir dire qu'avant de 
donner son advis,elle avoit fait là dessus toutes les réflexions 
qui convenoient, et qu'elle s'estoit fait les mesmes difficultés 
pour n'y procéder que sur des fondemens aussi solides que 
le 'requiert le sujet; qu'elle a des moyens asseurez de faire 
réussir ce projet, et l'idée qu'elle a de réunir à ses colonies et 
sous ses dépendances celles que les François ont usurpées 
au Jleuve de Mississipi , qui est le plus grand orne- 
ment de sa Couronne ; que ces moyens sont la moitié des 
revenus de la première année des employs, possédés par les 
Indiens, le droit de la concession du port des armes, la bulle 
de la Sainte Croizade, le droit d'Alcanvalo, le montant de 



MOYENS POUR PROTEGER PENSACOLA ET LE MISSISSIPI 55o 

la rente du vif-argent, la poursuite du cinquiesme sur l'ar- 
gent, et le million de subside charitable que Sa Sainteté a 
accordé, de tous lesquels effets les uns sont nouveaux, et des 
nouvelles rentes adjoustées aux anciennes, lesquelles, jointes 
à plusieurs autres que Sa Majesté possède dans la Nouvelle- 
Espagne, font une grosse somme, qui suffit et au delà pour 
satisfaire à toutes les charges du pays, payer toutes les gar- 
nisons, autres soldes, pensions réglées de ce royaume et 
entretenir un bon nombre de vaisseaux bien équipez pour 
former l'armée du vent, pourveu que les fonds cy dessus 
expliqués y soyent employés suivant qu'ils doivent l'estre 
par leur institution, et qu'on ne les divertisse pas à d'autres 
usages qui sont d'une moindre conséquence, ce qui a réduit 
ce royaume dans l'extrémité où il se trouve. Que si l'on en 
fait une distribution juste, et que l'on n'en altère point la dis- 
position et la nature, ils suffiront pour toutes les charges 
ordinaires de ce royaume. 

Outre tous ces moyens, qui sont si prompts et si effectifs, on 
peut exiger avec la mesme facilité de nouvelles contributions 
extraordinaires et les pousser si loin que l'on voudra, de ma- 
nière que la Junte ne juge pas que l'on puisse craindre d'en 
manquer pour l'entretien de toutes les garnisons de la Nou- 
velle-Espagne et pour le secours qu'il convient donner aux 
nouvelles colonies françoises du fleuve Mississipi -, et que si, 
par surabondance, Sa Majesté veut bien ordonner que ces 
rentes royales ne s'appliquent point à d'autres despenses qu'à 
celles auxquelles elles sont destinées depuis leur commence- 
ment, ladite Junte ne connoist point que, pour le présent, il 
y ait aucune nécessité de songer à donner aucun secours de 
ce costé, y ayant abondance de toutes sortes de provisions 



560 PRÉCAUTIONS A PRENDRE CONTRE LES ANGLAIS 

dans la Nouvelle Espagne, et une grande facilité de secourir 
Sainte-Marie de Galvez et les colonies du Mississipi par la 
Vera-Cruz. D'ailleurs, comme il y a une fabrique ou moulin 
à poudre dans le Mexique, dont on peut par conséquent 
pourvoir les garnisons, il suffît d'envoyer des ordres au Vice- 
Roy pour qu'avant toutes choses il munisse ces postes de 
tout ce dont ils ont besoin, se contentant de luy faire remet- 
tre pour le présent, par les navires qui portent les munitions 
destinées pour Tannée du Vent et le vif argent, quelque pro- 
vision de fer, d'armes et de boulets ou balles, qui sont les 
seules choses dont ils peuvent avoir besoin, pourveu qu'ils 
veuillent se servir des secours qu'ils trouvent chez eux, ainsi 
qu'a fait l'armée du Vent. 

Et comme la colonie de Pensacola est fortifiée, et que les 
François ont aussi un petit fort au Mississipi qui en est tout 
proche, il paroist qu'ayant estably les correspondances de 
l'un et de l'autre, ainsi qu'il a esté expliqué, il n'est pas néces- 
saire de prendre d'autres précautions, et qu'il suffit de donner 
les ordres cy-dessus mentionnés aux Vice-Roy, gouverneurs, 
commandants, pour qu'ils concertent ensemble des moyens 
et lieux les plus convenables pour establir et former les nou- 
velles colonies dont parle M. d'Iberville, et qu'ils suivent les 
expédiens qu'il propose, et se servent de son industrie pour 
prévenir et [empescher les desseins que les Anglois ont de 

s'estendre dans les provinces par les liaisons qu'ils ont con- 

l 
tractées avec les nations Sauvages, à quoy ils doivent estre 

fort attentifs, occupant à cet effet tout le terrain qu'ils pour- 
ront, quoyque, comme il a esté déjà représenté à Sa Majesté 
dans la précédente délibération, il s'en faille beaucoup que 
les Anglois y ayent le nombre de familles qu'il cite dans son 



PRÉCAUTIONS A PRENDRE CONTRE LES ANGLAIS 56 1 

mémoire, les personnes, qui y ont esté, ayant asseuré qu'ils 
en ont très peu et précisément ce qu'il leur en faut pour 
entretenir leur trafic, et qu'ils ne sont pas capables de rien en- 
treprendre de ce que Ton craint. A quoy Ton adjouste que Sa 
Majesté ayant pour sujets et dans son party les Indiens des 
Iccas, des provinces d'Apalache, d'Apalachins et des nou- 
veaux royaumes de Mexique et de Léon, rien n'est plus aysé 
que d'arrester les desseins des Anglois, d'autant plus qu'ils 
n'ont ny retraite, ny chevaux, ny de toutes les choses néces- 
saires pour de semblables projets, dont nous avons abon- 
dance, et que, d'ailleurs, n'y ayant point de mines d'or ny d'ar- 
gent dans toute cette contrée qui puissent amorcer leur con- 
voitise, il n'y a pas d'apparence qu'ils cherchent à s'estendre. 

De plus, que pour couper la racine à ces prétendues amitiés 
qu'on dit qu'ils contractent avec les nations barbares, il n'y 
a qu'à y envoyer des missionnaires et prédicateurs du saint 
Evangile, ce qui est la première obligation de Sa Majesté Ca- 
tholique, et à commettre ce soin aux Révérends Pères Jésuites, 
qui, par leur bonne conduite, travailleront à la culture de ces 
âmes et les feront revenir à nostre party, en les aliénant de 
celuy des Anglois, et leur faisant entendre que le but et l'objet 
de leur dangereux dessein est de les rendre esclaves, comme 
ils ont commencé de le pratiquer en transplantant des familles 
entières à la Barbade et à la Jamaïque, à ce que prétend 
M. d'Iberville. 

En prenant toutes ces précautions et seuretez, que l'armée 
du Vent visite souvent ces postes et les costes du golfe du 
Mexique, et mesme les vaisseaux de la flotte, ceux du Regis- 
tre et du Commerce, si la nécessité le requiert, qui sont les 
forces maritimes les plus voisines et celles dont le Vice-Roy 
vi. 36 



562 ÉCARTER LES ÉTRANGERS DU GOLFE DU MEXIQUE 

peut se servir aisément dans les cas pressants, la Junte ne 
trouve point que ces costes ayent à présent besoin d'aucune 
autre attention, si ce n'est en cas d'une invasion, qu'on ne pré- 
sume pas de la part des Infidèles. Le Vice-Roy pourra alors 
avec justice mettre la main dessus les fonds appartenant à Sa 
Majesté, comme aussy sur les lampes, vases sacrez et pier- 
reries des temples, la première obligation de Sa Majesté estant 
de maintenir et d'estendre, autant qu'elle pourra, la Reli- 
gion Catholique dans ces royaumes, dont l'investiture ne luy 
a esté accordée qu'à cette condition par le Saint-Siège. Aussy 
elle doit, sur ce qui regarde le temporel, les conserver dans 
leur entier, sans aucune interruption ny altération dans ses 
domaines, dont la propriété luy appartient à elle seule, et dont 
elle doit estre plus jalouse que du reste de son empire, ainsy 
que le demandent la religion et la politique. Et comme on ne 
doute point que ces réflexions ne soyent très bien receues 
par Sa Majesté Très Chrestienne, d'autant que rien n'est plus 
utile au service des deux Couronnes, et que c'est, comme il a 
desja esté dit, une affaire d'une grande élévation et impor- 
tance par elle-mesme et par ses circonstances, la Junte se dé- 
termine absolument à dire que, pour aucun esgard, raison ou 
convenance on ne peut et doit abandonner l'establissement 
de Pensacola, ny souffrir aucune apparence d'une autre do- 
mination ou souveraineté dans ces provinces que celle de 
Sa Majesté Catholique. 

Un des conseillers de la Junte a adjousté à ce résultat que, 
se représentant les lois establies pour les Indes, qui deffendent 
qu'aucune autre nation des autres royaumes que ceux d'Es- 
pagne puisse y passer, et qui en exclut mesme quelques-uns 
de celuy-là, il n'y a pas de quoy discuter ny hésiter à conclure 



s'établir fortement a pensacola 563 

qu'il ne doit y avoir que des sujets de Sa Majesté, nonobstant 
le manque de monde qu'il y a dans tous ses royaumes ; et, pour 
y suppléer, il n'y avoit qu'à y envoyer, supposé que l'on eust 
résolu de peupler les isles espagnoles, un nombre suffisant 
de familles Flamandes des Pays-Bas, sujets de Sa Majesté 
Catholique, en leur accordant les honneurs, privilèges et ré- 
compenses qu'on a accordés à ceux qui en ont fait la con- 
queste et qui se sont establis les premiers. 

Voicy encores un advis particulier d'un des ministres qui se 
sont trouvez à la Junte, lequel, sans s'escarter de l'advis com- 
mun, a rapporté la response qui fut faite le n aoust 1692 
(1 699 ?), où ayant esté examinés avec attention l'importance du 
fait pour le présent et pour l'ad venir, la désignation de la situa- 
tion de Pensacola, les confins de nos colonies, les Religieux 
de Saint- François qui s'y sont establis, la conséquence de dé- 
tourner les François et toutes les autres nations d'y mettre 
le pied, le passage de M. de La Salle et ce qu'il y fit, l'obli- 
gation, où il fut de décamper, et le préjudice considérable de 
laisser prendre le port et baye de Pensacola, où il est facile 
d'envoyer les secours des autres colonies voisines et appar- 
tenantes à Sa Majesté, le Procureur fiscal, en considération 
de toutes ces réflexions, fit faire une description de tous les 
ports qui se trouvent depuis la Vera-Cruz jusques à l'entrée 
de la Floride, où on marque leur qualité et la distance de l'un 
à l'autre, et représenta vivement l'importance qu'il y avoit 
d'empescher qu'aucun desdits ports fust occupé par des na- 
tions estrangères. 

A quoy celuy qui donne son advis adjouste que, bien loin 
d'abandonner la forteresse qu'on a commencée à Pensacola, 
il faut au contraire la continuer, ainsy qu'il a esté résolu, jus- 



564 SOUTENIR PENSACOLA PAR LES AUTRES COLONIES 

ques à son entière perfection, et ordonner au Vice-Roy de la 
Nouvelle-Espagne d'augmenter le nombre des soldats de la 
garnison ; qu'outre cela, on remette les fonds assignés au gou- 
verneur de la Floride, afin d'y faire passer d'Apalache et des 
autres endroits et provinces de son gouvernement les plus 
peuplées quelques familles d'Indiens pour former aux envi- 
rons une nouvelle colonie dans le lieu le plus propre pour cela. 
Il faut ouvrir, à cet effet, un chemin de communication depuis 
cet endroit jusques à Apalache, n'y ayant que vingt à trente 
lieues de l'un à l'autre. Ils se donneront aisément les secours 
de monde et de vaisseaux dont ils auront besoin; et attendu 
que la province où est située Apalache est fort diminuée de 
toutes sortes de fruits, et que la traversée de là à la Havane 
est fort courte, il faut donner ordre au gouverneur de donner 
à celuy de Pensacola tous les soldats, munitions de guerre 
et de bouche et vaisseaux qu'il demandera. Considérant 
qu'à la hauteur du fleuve que l'on nomme Mississipi, et que 
nous appelons Fleuve de la Palissade, on dit que quel- 
ques François ont commencé de s'y fortifier, sans qu'on 
sçache par l'ordre de qui ils l'ont fait, et cet establissement 
se trouvant dans le milieu du golfe du Mexique et dans le 
territoire dont on a pris possession pour les Espagnols de- 
puis la descouverte de la Floride, ayant tout attenant la pro- 
vince du Nouveau-Mexique, à laquelle celles de Parral et de 
Guadiana sont contigué's, aussy bien que le nouveau royaume 
de Léon, d'où l'on peut tirer facilement des secours, le sen- 
timent de celuy qui donne son advis est que, pour toutes les 
raisons et considérations cy-dessus expliquées , on ne doit 
pas consentir ny tolérer oue nuLe autre nation que celle des 
Espagnols puisse occuper aucuns de ces ports ou parages, 



LE MISSISSIPI ET LA BULLE d' ALEXANDRE VI 565 

particulièrement ceux qui se trouvent compris dans l'es- 
tendue etmesme dans le centre des 180 degrés dont l'inves- 
titure a esté accordée à la monarchie Espagnole, dans les Indes 
occidentales, par Sa Sainteté Alexandre VI, avec excommu- 
nication contre ceux qui aliéneroient aucun de ces domaines, 
et aussi contre ceux qui voudraient usurper quelque partie 
des terres et provinces qui se trouvent enfermées dans cette 
division; à quoy il adjouste que toutes ces provinces sont in- 
corporées et unies à la couronne de Castille , l'investiture 
n'en ayant esté accordée à leurs roys qu'à condition de suivre 
exactement l'obligation qui leur est imposée d'avoir une 
continuelle attention pour leur conservation et deffense, et 
d'y entretenir à leurs despens des missionnaires et prédica- 
teurs évangéliques pour la conversion des infidèles. 

Il dit encore que les moyens les plus prests qu'a Sa Ma- 
jesté pour entreprendre de former ces nouvelles colonies et 
pour défendre ses ports sont, sçavoir : 

Le premier, l'entretien de l'armée du Vent, à quoy peut 
aisément suffire la nouvelle concession du droit d'alcavalos, 
estably dans la juridiction du Mexique, dont le tiers est ap- 
pliqué ailleurs; les contributions que l'on tire des provinces 
de Guatemala et Campesche ; les deux pour cent de l'entrée 
dans les ports, les effets des chemins, quelques droits sur les 
tributs des Indiens, de l'augmentation du pulque, ce qui fait 
en tout plus de trois cent cinquante mille escus par année, l'une 
portant l'autre. La seconde est le droit estably sur le port des 
armes, qui à présent passe cent mille escus. Le troisiesme 
est cinq cent mille escus du million de subside accordé par 
Sa Sainteté. Le quatriesme est la moitié du revenu de la 
première année de tous les employs et charges de ce 



566 l'espagne peut fonder d'autres établissements 

royaume et de celuy des isles Philippines, qui montera à 
une somme excessive. Le cinquiesme est la poursuite du 
don duquel on a fait la demande, qu'on suppose qui passera 
cent mille escus, toutes lesquelles quantités iront bien au 
delà d'un million de piastres, et l'on laissera pour l'entretien 
du royaume et les fonds de garnison l'autre tiers du droit 
d'alcavalos, les tributs en entier que donnent les Indiens, le 
teston du service royal, le droit de la demi-annate et du pa- 
pier marqué, la contribution considérable des bulles, le prix 
principal du vif-argent, celuy des quints royaux de sa dépen- 
dance, le cinquiesme sur la fonte de l'or et de l'argent, les 
droits de seigneurage et de chefs de la maison de la mon- 
noye, ceux d'entrées aux portes, les salines et compositions 
de terres, le produit principal des rentes, les moitiés et tiers 
des officiers renonciables, et quelques autres menus imposts, 
tous lesquels joints ensemble, il est évident qu'ils seront suf- 
fisants, sans toucher aux cinq effets extraordinaires pour 
l'entretien et charges de ce royaume, et que par conséquent 
ce ne seront pas les fonds qui manqueront pour la défense 
du golfe du Mexique, et que l'on est en estât de commencer 
de nouveaux establissemens. 

Et quant aux entreprises que l'on craint que ne fassent les 
Anglois de la colonie de Saint-George ou Virginie, avec 
des gens qu'ils ont dans leurs isles du Vent, supposant que 
cette colonie est composée de soixante mille familles, mais il 
ose asseurer qu'il n'y en a pas ce nombre dans toute l'estendue 
du royaume du Pérou et de la Nouvelle-Espagne, y compris 
même nos isles de Barlovento (du Vent), outre que des gens 
dignes de foy et qui sont à cette cour et qui ont resté dans la 
province de la Floride, la plus proche de Saint-George, 



LES COLONIES ANGLAISES NE SONT PAS A CRAINDRE b6~J 

Font asseuré qu'il n'y a pas trois cents familles ; quand, à la fa- 
veur de quelques bandits, ils pourroient entreprendre de tra- 
verser la Floride et de se jeter sur les ports du golfe du Mexique, 
ils trouveroient en leur chemin plusieurs nations sauvages 
aguerries, et plusieurs rivières difficiles à passer, ainsy qu'on 
le trouve expliqué dans l'histoire de Inga(szc) et la descouverte 
de Fernand Soto, sans qu'ils trouvassent dans tout ce trajet 
aucunes] mines riches ny fruits pour en tirer quelque utilité 
ou mesme pour subsister; et ainsy qu'il n'est pas vraisem- 
blable que les Anglois forment un projet si risq'ueux, et qui 
leur cousteroit tant d'argent et de peine. Au contraire, si 
la guerre se déclare, la colonie de Saint-Georges se trouvant 
entre la Floride et la Nouvelle-France et nous autres Espa- 
gnols ayant tout auprès la garnison de la Havane, nous pour- 
rons facilement et à peu de frais la conquérir et les chasser de ce 
poste, d'autant plus qu'ils n'y ont qu'un très chétif petit 
chasteau pour toute fortification. Par conséquent, on devoit 
regarder comme très vagues ces sortes d'advis et mespriser des 
frayeurs paniques qui sont sans aucun fondement ; et celuy 
qui donne son advis dit que toutes les précautions qu'il y a 
à prendre sont : de donner ordre au gouverneur de la Floride 
et à celuy de la Havane d'avoir soin d'advertir exactement 
le Vice-Roy des mouvemens que feront les Anglois de Saint- 
George, et que ce mesme Vice-Roy de la Nouvei.e-Esoagne 
envoyé aussy ordre aux chefs des Indiens Faxas(?), qui sont Qe 
nos amis, et qu'il leur persuade de ne point donner passage 
à la nation angloise ny à aucune autre' qui voulust le tenter; 
et qu'on donne pareillement ordre au gouverneur de Pensa- 
cola et à celuy de la Floride d'entretenir une continuelle 
correspondance entre eux, et qu'ils advertissent soigneuse- 



568 LE MARQUIS DE TORCY A REMIS LE MEMOIRE DE LA JUNTE 

ment le Vice-Roy de la Nouvelle-Espagne de tout ce qui se 
passe. 



VIII 

JÉRÔME PONTCHARTRAIN RÉFUTE LE MÉMOIRE 

DE LA JUNTE. 
LOUIS XIV, QUI A OBTENU DU PAPE UN ÉVECHÉ A QUÉBEC, 

n'admet PAS LA BULLE d'alexandre VI. 
il n'abandonnera pas son établissement AU MISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine à M. le duc d'Harcourt. 

A Versailles, le 23 septembre 1700. 
Monsieur, 

M. le marquis de Torcy m'a remis par ordre du Roy la 
lettre que le roy d'Espagne escrit à Sa Majesté, avec le mé- 
moire que la Junte de guerre a dressé au sujet du Mississipi 
et du port de Pensacola. 

Ce mémoire contient plusieurs chefs sur lesquels la Junte 
appuyé le refus qu'elle croit que le Roy d'Espagne doit faire 
du port de Pensacola, que Sa Majesté avoit proposé de 
mettre en estât de deffense, pour empescher les Anglois de 
s'en rendre maistres et déconcerter par là les projets qu'ils 
semblent avoir faits de s'emparer des terres qui sont entre 
leurs colonies de l'Amérique septentrionale et la rivière du 
Mississipi. 

Ces moyens sont l'importance de ce poste par rapport aux 



DANGER DE LA PRISE DE PENSACOLA PAR LES ANGLAIS 56g 

colonies espagnoles et à la navigation des flottes et des 
galions. 

La défense faite aux roys d'Espagne, par le pape Alexan- 
dre VI, d'aliéner les terres de l'Amérique qu'il leur adonnées, 
en establissant la fameuse ligne de démarcation, et à la faveur 
de ce titre la Junte prétend que le Mississipi et toutes les 
terres qui sont au-dessus du golphe appartiennent à la Cou- 
ronne. 

Les richesses que la Junte prétend avoir pour soustenir les 
establissemens de Pensacola, du Mississipi, supposé que le 
Roy le cède. 

Et la foiblesse des Anglois dans l'Amérique septentrionale. 

Sa Majesté convient de l'importance du port de Pensacola, 
et c'est la connoissance qu'elle en a et les advis qu'elle a eus 
du mauvais estât de ce poste qui luy ont fait désirer qu'il fust 
mis en estât de n'estre pas enlevé par les Anglois, ce qu'il est 
à craindre qu'ils ne fassent si la guerre se déclare.[Ils pour- 
roient s'y fortifier dans peu par le moyen de leurs colonies, 
qui n'en sont pas esloignées, et des Sauvages du dedans des 
terres qui sont à leur dévotion, et il est fort à présumer, si 
cela venoit à arriver, qu'on ne les en chasseroit qu'avec de très 
grandes diffkultez.Y 

Outre l'interruption que cela apporteroit au commerce des 
Espagnols dans les Indes occidentales, ce qu'ils ne doivent 
jamais craindre des François, par l'union éternelle qui va 
estre entre les deux nationsjil est certain que, si les An- 
glois avoient ce poste, ils pourroient avec une grande facilité 
porter aux Sauvages du dedans des terres les marchandises 
qui leur sont nécessaires, pour gagner leur amitié et se les as- 
sujettir avec plus de facilitée 



570 LA FRANCE NE RECONNAIT PAS LA LIGNE DE DEMARCATION 

C'est avec ces Sauvages, comme il est facile de le voir par 
la carte, qu'ils pourroient, sans beaucoup de peine, s'aller 
rendre maistres des mines des Espagnols dans le Nouveau- 
Mexique. 

Sa Majesté a eu le mesme dessein de mettre ces Sauvages 
dans ses intérests, afin de les employer pour l'utilité des Es- 
pagnols, en les faisant servir de barrière contre les projets des 
Anglois. 

Il faut pour cela un port sur la coste, pour éviter les des- 
penses immenses qu'il en cousteroit à leur porter par le Ca- 
nada les choses dont ils ont besoin. Le Mississipi pourrait y 
suffire en temps de paix ; mais, comme on ne peut y envoyer 
que de petits bastimens, la navigation en peut estre souvent 
traversée par des frégates angloises, surtout si les Anglois 
s'estoient rendus maistres de Pensacola. 

Sa Majesté a esté un peu surprise de voir que la Junte, au 
lieu de respondre à ses bonnes intentions, ait demandé la ces- 
sion du fort qu'elle a fait establir sur le Mississipi, et qu'elle 
ait voulu se servir contre elle d'un titre quelle sçait bien 
qu'aucun souverain du monde ne doit reconnoistre, si ce 
n'est le roy de Portugal, la ligne de démarcation qui est 
ce titre ne pouvant avoir lieu entre cette couronne et celle de 
Castille. Les papes mesme, qui soustiendroient ce titre avec 
autant de fermeté que les Espagnols s'ils en avoient la 
mesme opinion, n'ont pas marqué, par la conduite qu'ils ont 
tenue depuis, que leur sentiment ayt esté de donner aux 
seules couronnes de Castille et de Portugal toutes les par- 
ties du Nouveau Monde descouvertes et à descouvrir, au pré- 
judice de tous les autres souverains de l'Europe. Le pape, 
qui a establi l'évesché de Québec, ceux qui ont donné des 



SES DROITS SUR LE MISSISSIPI 57 1 

bulles aux évesques qui l'ont remply, et ceux qui ont donné 
et donnent tous les jours des pouvoirs aux vicaires aposto- 
liques qui vont dans les colonies françoises, n'ont pas cru 
qu'il y eust peine d'excommunication contre ceux qui s'esta- 
blissoient dans ce pays, comme la Junte le veut faire en- 
tendre. 

D'ailleurs, les Roys qui connoissent le Saint-Siège, peu après 
cette ligne de démarcation, n'ont pas fait difficulté de donner 
des concessions de ces pays, qui estoient encore inconnus, 
sans que les papes Payent trouvé mauvais, ny que les Espa- 
gnols s'y soient opposez. La Jamaïque et la Caroline, qui 
sont des postes d'une grande conséquence pour les Espagnols, 
et qu'ils n'ont pas contrarié, justifient assez qu'ils n'ont pas 
cru estre en droit de s'y opposer. 

A l'esgard des bords du Mississipi, Sa Majesté les possède 
par le mesme titre qu'elle a le Canada, tous les pays de la 
-NouvelleFrance, Cayenne et la terre ferme des environs, et 
les isles qui sont de sa domination à l'Amérique. Les voya- 
geurs espagnols peuvent avoir traversé le Mississipi, mais 
aucun n'y a jamais fait d'establissement. Les Sauvages qui 
habitent aux environs de cette rivière, bien loin d'estre soumis 
aux Espagnols, ne sçavent pas qu'il y en ait dans le monde, 
et il y a plus de quarante ans que les François sont habitués 
aux Sioux et aux Illinois, qui sont deux puissantes nations 
qui habitent sur le bord de ce fleuve. Ainsy Sa Majesté ne se 
résoudra pas à l'abandonner, d'autant plus qu'elle est bien 
asseurée que les Anglois ne tarderoient pas de s'y mettre, ce 
qu'elle a encore plus d'intérest d'empescher pour la gloire de 
Dieu que pour les avantages qui en peuvent revenir à ses 
sujets. Sa piété l'a engagée à respandre un grand nombre de 



572 IL IMPORTE DE S'OPPOSER AUX COLONIES ANGLAISES 

missionnaires Jésuites et prestres séculiers dans ces vastes 
pays-, elle les y entretient avec de très grandes despenses, 
et le plus grand avantage qu'elle espère en pouvoir tirer 
est celuy de la conversion de ces peuples. Ceux qui compo- 
sent la Junte sçavent bien qu'aucun prestre espagnol n'y a 
jamais mis le pied. Quand il n'y auroit que cette considé- 
ration, on ne doit pas s'attendre que Sa Majesté change de 
conduite à cet esgard, et, joignant à cela la nécessité qu'elle 
sçait 'qu'il y a d'arrester les Anglois pour conserver aux Es- 
pagnols les pays où sont les mines du Nouveau-Mexique, 
elle se trouve doublement excitée à maintenir et à augmenter 
cet establissement. 

La Junte est certainement mal informée du nombre d'ha- 
bitans que les Anglois ont dans l'Amérique septentrionale, 
depuis la Floride jusqu'à l'Acadie. Ce pays est extrême- 
ment peuplé, et on en peut juger par le grand nombre de 
vaisseaux qui viennent tous les ans de ces colonies en 
Angleterre. On le constatera aisément si on fait attention 
que ce pays est dans une situation où les enfans s'élèvent 
sans peine et où tout le monde est marié; d'ailleurs, un grand 
nombre de François qui sont sortis du royaume pour la 
Religion s'y sont establis, et nous sçavons mesme qu'il s'est 
fait plusieurs associations en Angleterre pour aller establir 
des terres ailleurs, par la seule raison que les colonies an- 
gloises ne peuvent pas contenir tous ceux qui veulent y aller. 
C'est donc à ce grand nombre d'Anglois qu'il faut penser sé- 
rieusement de s'opposer, et Sa Majesté n'y voit point de 
meilleur moyen que celuy de s'attirer les Sauvages qui sont 
derrière leurs habitations. L'exemple des ravages que les An- 
glois ont fait faire par les Iroquois, avec lesquels ils ont fait 



NÉCESSITÉ DE S 1 ASSURER LES SAUVAGES 5^3 

des courses de trois à quatre cents lieues dans les terres 
pour de légers interests, nous doit faire connoistre ce qu'ils 
pourroient faire s'ils avoient la mesme autorité sur les Sau- 
vages qui sont du costé du Mississipi, ayant pour objet les 
mines des Espagnols. 

Sa Majesté n'a pas regardé comme' une chose sérieuse l'avis 
d'un des conseillers de la Junte, qui veut chasser les Anglois; 
mais si, dans la suite des temp, l'on pouvoit y parvenir, ce ne 
seroit que par le moyen de ces Sauvages. 

Tout ce que je vous explique cy-dessus de la part de Sa 
Majesté doit estre suffisant pour vous mettre en estât de faire 
connoistre au Conseil du Roy d'Espagne de quelle impor- 
tance il est de s'assurer de ces Sauvages; que, pour le faire 
avec succez, il faut avoir un establissement sur la coste et 
connoistre le dedans des terres, et que le Roy ne veut ny ne 
peut abandonner les establissemens que Sa Majesté a fait 
faire sur les bords du Mississipi. Ainsy Sa Majesté sera 
obligée, pour la seureté de ses vaisseaux, de chercher quel- 
ques autres endroits aux environs, si ce Conseil ne juge pas à 
propos de luy céder Pensacola, auquel cas il est bien impor- 
tant que les Espagnols prennent les mesures nécessaires pour 
se mettre en estât de deffense contre les attaques des Anglois. 

Sa Majesté n'entre point dans l'examen des fonds que la 
Junte trouve à propos d'y destiner. C'est à Sa Majesté Catho- 
lique et à son Conseil à voir si une partie de ces fonds ne leur 
sera pas nécessaire ailleurs. 

Sa Majesté désire donc que vous donniez un mémoire en 
conformité de ce qui est contenu dans cette lettre, en res- 
ponse à celuy qui a esté envoyé à M. le marquis de Torcy, 
afin que. sans insister davantage sur la cession de Pensacola, 



574 DUCASSE APPUIERA LE DUC d'hARCOURT 

le Conseil d 1 Espagne sache les bonnes intentions, les desseins 
et les résolutions de Sa Majesté, et que vous preniez la peine 
de me faire sçavoir la response qui vous sera faite, afin que 
je luy rende compte. Cependant elle fera partir incessamment 
les vaisseaux qu'elle a fait préparer pour le Mississipi, qui 
pourront porter les ordres que le Roy d'Espagne et son 
Conseil jugeront à propos de donner en ce pays.... qu'ils 
soient envoyés peu après la réception de cette lettre. Elle vous 
sera rendue par M. Du Casse, que le Roy a honoré de la qua- 
lité de chef d'escadre de ses armées navales ; et en cas que 
vous jugiez à propos de le faire conférer avec les conseillers 
de la Junte de guerre sur cette affaire, Sa Majesté trouve bon 
que vous le fassiez, après estre convenu avec luy des choses 
qu'il aura à dire. Comme il est fort instruit de cette matière 
et qu'il a en main les raisons qui peuvent faire revenir ces 
conseillers de leur prévention, Sa Majesté est persuadée qu'il 
peut y estre employé utilement. 



IX 
LA NATION ESPAGNOLE OPPOSÉE A LA CESSION 



DE PENSACOLA. 



Extrait d'une lettre de M. Daubenton 
an Ministre de la Marine. 

Monseigneur, 

Je n'eus pas l'honneur de vous escrire le dernier ordinaire, 
n'ayant rien de nouveau à vous apprendre. J'ay receu, il y a 
quatre jours, par le retour d'un courrier de M. Amelot, trois 
de vos lettres de ce mois, Tune au sujet de la convenance du 
fonde Pensacola, dont la première négociation s'estoit faite par 
moy, et qui pour lors trouvay deux commissaires du Conseil 
des Indes très opposez à cette cession ; et, ne pouvant con- 
cilier nos sentimens, nous convinsmes que chacun déduiroit 
ses raisons par escrit, qui seroient renvoyées à Sa Majesté 
Catholique pour décider de l'avantage ou désavantage de cette 
cession; mais, le Roy Catholique estant pour son voyage 
d'Italie, l'affaire a resté indécise. Il s'en faut beaucoup que 
les Espagnols soyent les mesmes. Pour lors je ne trouvois 
que le Conseil des Indes opposé, mais aujourd'huy ce seroit 
toute la nation qui trouve nostre voisinage du Mississipi une 
usurpation injuste. Le voisinage des Anglois ne les effraye 
pas tant que nous. Aussy je suis tombé d'accord avec 
M. Amelot de ne point parler de cette demande, et certaine- 
ment, Monseigneur, il n'y a pas d'autre party à prendre. 



X 

LE GOUVERNEUR DE PENSACOLA 

PRIE D'iBERVILLE DE RETARDER INOCCUPATION DE LA MOBILE. 



Lettre de D. Franc. Martines à d'Iberville. 

Monsieur, 

M'ayant fait connoistre les ordres de Sa Majesté Très 
Chrestienne pour prendre possession de la Mobile, qui est à 
douze lieues de ce port à l'ouest et nous y fortifier, je ne 
vous feray aucun compliment. Je vous diray, suivant que 
je suis obligé, que les ordres que j'aydu Vice-Roy et capitaine 
général de cette Nouvelle- Espagne tendent à entretenir 
une bonne correspondance avec vous et ce que j'entends, 
à ce que je vous demande ou donne ce qui sera nécessaire 
dans les occasions pressantes qui se présenteront, que je favo- 
rise et soustienne les Indiens de la Mobile, de Tome, et de la 
Grande Chate, qui se sont venus rendre et soumettre à 
l'obéissance du Roy mon maistre, que Dieu conserve, de qui 
j'attends Tordre pour ce que je dois faire. C'est pourquoy je 
vous prie de suspendre le dessein que vous avez de passer et 
de prendre possession de la Mobile, jusqu'à ce que j'en rende 
compte au Vice Roy ; et, comme je me trouve sans bastiment 
ny pilote, je me trouve obligé à vous prier de me prester un 
de ceux que vous avés avec vous icy ; encore que ce soit le 
plus petit, qu'il soit appresté de tout ce qui luy est nécessaire 



MARTINES DÉSIRE DES ORDRES DU VICE-ROI 577 

pour porter au royaume de la Nouvelle-Espagne, d'où 
doivent me venir mes ordres. 

Pour nous, vous pouvés estre asseuré que je connois par- 
faitement l'estroite union qui est entre les deux Couronnes, 
et que la fin pour laquelle Sa Majesté Très Chrestienne a 
résolu cette affaire est très avantageuse à nostre monarchie, 
comme le tesmoigne le soin qu'il prend pour la seureté de ces 
pays et pour leur plus grande défense. Cette recherche n'est 
que pour satisfaire à mon devoir. Je suis cependant tousjours 
prest à exécuter ce qu'il vous plaira m'ordonner, vous pro- 
mettant de l'accomplir avec une sincère volonté pour tout ce 
que je vous dois. Que Dieu vous conserve et vous garde bien 
des années. 

De Sainte-Marie de Galve et du Chasteau, ce i er janvier 1702. 

D. Franc. Martines. 



Response conforme le 3 janvier. — Envoyé prévenir, mais 
obligé de prendre possession, ne devant rester que deux 
mois. 



XI 

D'IBERVILLE VA S'ÉTABLIR A LA MOBILE. 



D'iberville au gouverneur de Pensacola. 

A bord de la Renommée, le 3 janvier 1702. 

J'ay receu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de 
m' envoyer par le capitaine Dom Joseph Exobly y Morales, 
iv. 37 



578 d'iberville n'attend pas la réponse du vice-roi 

par laquelle vous me priez de vouloir bien suspendre l'esta- 
blissement que j'ay ordre du Roy mon maistre de faire sur 
la Mobile jusqu'à ce que vous ayez receu des ordres sur 
cela, et me priez de vouloir vous donner un de mes basti- 
mens pour l'envoyer à la Vera-Cruz pour en donner advis 
au Vice- Roy du Mexique, de qui vous recevez vos ordres. Je 
vous donneray, Monsieur, avec plaisir un de mes bastimens, 
comme vous le souhaitez, pour aller à la Vera-Cruz, si vous 
avez un pilote à mettre dessus ou un de vos officiers qui co- 
gnoisse ce pays-là, n'ayant personne à mon bord qui ait esté 
à ceste coste. Je vais le faire mettre en estât pour cela ; mais, 
comme j'ay ordre de faire establissement sur la Mobile, et 
que je n'ay que deux mois à rester à cette coste, je ne puis 
différer d'y faire travailler incessamment, n'ayant pas plus de 
temps qu'il n'en faut pour m'y establir. 

Le Roy mon maistre n'a d'autre veue, dans l'establissement 
qu'il m'a ordonné de faire sur la Mobile, que les intérests des 
deux Couronnes, et de maintenir par là les Sauvages de tous 
les cantons, alliez de la France et de l'Espagne, contre les 
courses que les Anglois de la Caroline, joints aux Chicachas 
et autres de leurs amis, font sur les nations qui se sont mises 
sous la protection de la France et de l'Espagne. 

Les Anglois, de leur costé, n'ont d'autre but, dans leurs 
courses, que de destruire ces nations, qui nous sont alliées, en 
les enlevant, comme ils font tous les jours, pour les rendre 
leurs esclaves ou les obliger à se mettre sous leur obéis- 
sance, et par les suites s'emparer de tous ces cantons-cy, ce 
qu'ils peuvent faire facilement, estant dès à présent maistres 
de la plus grande partie des nations qui occupent le haut de 
la Mobile, où je sçay qu'ils ont dessein de s'establir. 



IL VEUT TRAVERSER LES DESSEINS DES ANGLAIS 579 

Pour les prévenir, j'ay eu Tordre de l'occuper et d'y main- 
tenir toutes les nations qui nous sont alliées, et pour cet effet 
les armer d'armes à feu, et leur fournir des munitions né- 
cessaires pour se soutenir contre les alliez des Anglois, que je 
vais tascher de destacher de leur alliance. 

Il me paroist, Monsieur, que l'interest de l'Espagne seroit, 
veu le peu de forces que vous avez à Pensacola, d'engager 
les Apalaches à s'opposer aux courses que font journelle- 
ment les alliez des Anglois aux environs de vos cantons. 
C'est une nation de laquelle vous pouvez disposer, et que 
vous laissez tranquille, pendant que les Anglois et leurs alliez 
destruisent les autres nations qui nous sont alliées '. C'est ce 
qui facilite aux Anglois les establissements qu'ils ont desjà 
chez plus de vingt nations de ces cantons. Il est très impor- 
tant pour le bien des deux Couronnes de l'empescher, et c'est 
un mal auquel il faut remédier devant qu'il se rende plus 
puissant. 

Pour moy, Monsieur, je n'oublieray rien de tout ce qu'il 
faudra faire pour renverser les desseins des Anglois et de 
leurs alliez. Je me trouve muny de tout ce qu'il faut pour 
cela, et il sera bon, si vous le souhaitez, que nous prenions 
ensemble des mesures pour y réussir. 

Je suis bien persuadé que, si vous estiez en estât de pouvoir 
faire autant que moy, vous le feriez, mais je voy qu'estant 
dépourveu de toutes choses, comme vous Testes maintenant, il 
ne vous est pas possible de me soustenir dans cette entreprise. 

J'ay desjà eu l'honneur, Monsieur, de vous offrir tout ce 
que j'ay icy, soit d'hommes, de vivres, de munitions et géné- 

1. Il y avait de la main de d'Iberville : « sous la protection de nos deux Cou- 
ronnes ». 



580 AVANTAGES DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA MOBILE 

ralement de tout ce qui dépend de moy. Vous m'obligerez 
d'en user comme d'une chose dont vous pouvez entièrement 
disposer. C'est de quoy je vous prie d'estre persuadé et de 
me croire véritablement, 

Monsieur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



XII 

L'ÉTABLISSEMENT DES FRANÇAIS A LA MOBILE 

COUVRE LE MEXIQUE 
ET PERMET DE PRENDRE A REVERS LES COLONIES ANGLAISES. 



Suite du Mémoire de M. d'Iber -ville sur la Floride. 

Novembre 1702. 

L'Espagne doit bien faire attention sur le pays de la Flo- 
ride, où elle n'a que le chasteau de Saint-Augustin, qui est 
peu de chose en comparaison des Anglois, qui sont dans leur 
voisinage, où ils ont des establissemens puissans, et qui ga- 
gnent tous les Sauvages par le commerce qu'ils ont avec eux; 
s'ils se rendent maistres de ce chasteau, tous les Sauvages 
seront aussytost dans leur party. Les ayant armés, ils s'en 
peuvent servir pour faire un corps de plus de six mille bons 
Sauvages, joints à des Anglois, passer dans l'isle de Cube et 
en désoler tous les habitans, ce qui leur sera facile, fai- 
sant venir quarante à cinquante brigantins au cap de la Flo- 



AVANTAGES DE L ETABLISSEMENT DE LA MOBILE 58 1 

ride, d'où Ton traverse à l'isle de Cube en moins de vingt- 
quatre heures, où les vents sont toute l'année passagers. 

Les Anglois habitant l'isle de la Providence et les autres 
de Bahama, où ils ont desjà nombre de familles dispersées 
dans toutes ces isles et la Jamaïque dans le sud, l'isle de 
Cube se trouvera au milieu de leurs establissemens. Il leur 
sera facile de faire des entreprises dessus et la destruire. On 
regarde cela comme une chose esloignée; s'ils le veulent, en 
moins de deux années ils le peuvent faire. Le seul remède 
contre cela est de les tenir en respect et de bien garder le 
chasteau Saint-Augustin, armer les Sauvages de leur voisi- 
nage, desquels ils peuvent tirer du secours, les soustenir 
contre ceux qui sont dans le party anglois. 

Quelque chose que l'on puisse dire contre l'establissément 
que le Roy a fait à la Mobile, c'est le seul qui puisse sous- 
tenir l'Amérique contre les entreprises que pourront faire les 
Anglois de ce continent dans quelques années, qui seront en 
estât de transporter par le moyen de leur grand nombre de 
bastimens, en quinze jours, plus de vingt et trente mille hom- 
mes dans telle isle françoise qu'ils voudraient attaquer, n'en 
estant esloignés que de cinq à six cents lieues, les vents y 
portant du mesme bord. 

Par terre, ils pourront aller au Mexique et se joindre à plus 
de cinquante mille familles sauvages qui sont dans ce con- 
tinent. 

Par le moyen de l'establissement de la Mobile nous les 
mettons dans nos intérests et couvrons les provinces de la 
vice-royauté du Mexique, et nous mettons en estât de ruiner 
toutes les colonies angloises de ce continent, qui tiennent 
une frontière de costes de plus de six cents lieues, que nous 



582 AVANTAGES DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA MOBILE 

pouvons attaquer à revers par terre, soit par un bout ou par 
le milieu, sans quelles puissent facilement se secourir. Exa- 
minant meurement la situation de celle de la Mobile, c'est la 
seule que le Roy puisse avoir dans l'Amérique, la plus facile 
à faire, capable de destruire celles des Anglois, et à laquelle 
on doit faire le plus d'attention pour la mettre en estât de 
faire en peu de temps des entreprises contre le pays an- 
glois, avant qu'il devienne plus considérable, ce qui mettra le 
Canada dans une entière seureté et l'Acadie, sans quoy ils 
ne se pourront soustenirpar la mauvaise situation où ils sont, 
sans des despenses considérables. 



XVI 
LA LOUISIANE EST RECONNUE 

COMME UN GOUVERNEMENT SÉPARÉ DE CELUI DU CANADA. 



PLANS DE D IBERVILLE POUR ETABLIR 

LA NOUVELLE COLONIE. 

IL VEUT LUI FAIRE UNE ARMÉE CONTRE LES ANGLAIS 

AU MOYEN DU DÉPLACEMENT DES SAUVAGES. 



LE CANADA RECLAME LA TRAITE EXCLUSIVE 
DU CASTOR. 



I 

LE ROI FAIT DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA LOUISIANE 

UN GOUVERNEMENT PARTICULIER. 



Extrait d'une lettre du Ministre de la Marine au chevalier 
de Callièr es, gouverneur de la Nouvelle-France. 

Versailles, le 3i may 1701. 

J'ay parlé à Sa Majesté de la proposition que vous faites 
de mettre la colonie du bas du Mississipi sous vos ordres. Il 
ne luy a pas paru que cela pust convenir, son intention es- 
tant de souslenir cet establissement par la mer. Ainsy vous 
n'aurez pas beaucoup de communication avec cette colonie, 
qui sera trop esloignée de vous, estant certain qu'il sera plus 
facile d'y envoyer des ordres de France que de Québec. Vous 
verrez par la depesche de Sa Majesté les mesures qu'elle 
prend pour empescher que cet establissement ne nuise au 
Canada. 



II 



NÉCESSITÉ DE FORTIFIER LE PAYS 

POUR DÉTRUIRE LES ÉTABLISSEMENTS ANGLAIS. 

DÉPLACEMENT DES SAUVAGES. 

LIMITES ENTRE LA LOUISIANE ET LE CANADA. 



Mémoire sur l'établissement de la Mobile 
et du Mississipi. 

Il est nécessaire que le Roy y envoyé un navire au mois 
de novembre pour y porter les vivres et autres choses né- 
cessaires. 

Il est bon de congédier la plus grande partie des Canadiens 
qui y sont en garnison, à cause des gros gages qu'ils ont. On 
en gardera seulement quinze ou vingt pour envoyer chez 
les nations sauvages, ce que Ton ne pourra se passer de faire 
pendant une année ou deux. 

Il y faudra aussi garder les ouvriers, comme armuriers, 
taillandiers, charpentiers, et dix matelots. 

Pour congédier ces Canadiens, il faudrait y envoyer deux 
compagnies de soldats de cinquante hommes, avec leurs 
vivres en farine, lard et vinaigre. 

Les choses nécessaires pour y faire un moulin et des fa- 
milles de laboureurs. 

Vingt ou trente filles pour les marier avec les Canadiens 
que l'on congédiera ; qu'elles soient jolies. Fournir à ces filles 
leur subsistance pendant une année, en farine, lard, vinaigre, 
huile et sel. 



PLAN FORMÉ POUR UNE ARMEE DE SAUVAGES 587 

Il n'est rien de plus nécessaire que de fortifier ce pays-là 
et d'y rassembler des forces assez considérables pour en for- 
mer une armée et des partis assez forts pour destruire les es- 
tablissemens de la Virginie, Maryland et Pensylvanie. 

Pour cela, il faut faire venir la nation illinoise s'establir à 
Ouabache, qui est la rivière qui nous conduira aux colonies 
angloises et chez les Iroquois. Pour les obligera le faire, pour 
qu'il en couste peu au Roy, il ne faut pas qu'aucun Fran- 
çois y aille en commerce du Canada, ou se rende aux esta- 
blissemens du Mississipi,ou à la Mobile, ou à l'establissement 
que l'on fera à Ouabache. A faute de quoy les menacer de 
confisquer leurs effets au profit du Roy, déclarer aux Illinois 
qu'ils ne doivent plus espérer de commerce du Canada, 
qu'ils le feront avec ceux du Mississipy. Ne voyant plus 
avoir de commerce avec personne à moins que de venir à 
Ouabache, ils y viendront moyennant quelques présents aux 
chefs des nations différentes qui composent la nation illinoise, 
qui sont mille hommes armés et aguerris. 

Faire venir les Sioux sur la rivière des Monigona , qui est 
quarante lieues au dessus de la rivière des Illinois, entre le 
Missouri et le Mississipy. Ces Sioux sont quatre mille, tous 
hommes aguerris, la plus grande partie armés de fusils. On 
ne peut faire faire ce mouvement à ces Sioux qu'en se ser- 
vant de M. Lesueur, qui a un crédit très grand sur leurs es- 
prits. Il le faudroit aussi charger de négocier la paix entre eux 
et les Illinois, les Renards, Kikapous et Maskoutins, faire ve- 
nir les Mahas, les Octotas, sur une rivière qui est à vingt 
lieues de Ouabache. Ils sont deux mille bons hommes. 
Si ies Illinois font difficulté de venir à Ouabache, y faire 
venir les Mahas et Octotas. Envoyer des ordres précis au 



588 NOUVEAUX EMPLACEMENTS A DONNER AUX NATIONS 

commandant du Détroit de ne pas souffrir absolument 
qu'aucun François aille en traite chez les Renards , chez les 
Maskoutins, Kikapous, ny à la baye des Puans, non plus 
qu'à Chicago, et qu'il leur fasse défense de faire la guerre aux 
Sauvages du Missouri en général. N'allant plus chez ces na- 
tions, ils seront obligés de venir droit au Détroit ou aux esta- 
blissemens du Mississipy ; sinon, ne pas s'en mettre en 
peine : ce sont des Sauvages qui ne peuvent pas aller chez 
d'autres Européens. Ce sera le moyen d'en estre les maistres. 

MM. de Callière et de Champigny et les fermiers du castor 
de Canada ont demandé, par leurs mémoires de 1701, d'es- 
tendre les limites du Canada à Ouabache et d'y faire un es- 
tablissement pour empescher le commerce de castor par là 
avec les Anglois; d'establir un poste à Ouisconsin, sur le 
Mississipy, un autre aux Sioux, remontrant que ce commerce 
a tousjours esté en Canada (ils ont oublié de dire que c'estoit 
contre l'intention du Roy; par conséquent il ne devroit pas 
estre à eux), et afin que les dites nations trouvent tousjours, 
dans le besoin, des marchandises et des François qu'ils 
aiment. Si nous y sommes, il me semble que nous ne 
sommes pas Anglois; et, pour empescher Lesueur de traiter 
avec eux, ils ne doivent point l'accuser d'y avoir fait du 
castor; du moins je n'en ay pas oùy parler. 

Pour le poste des Miamis ou Chicago, qu'il propose, cela 
ne doit pas regarder le Mississipy, cela est au delà de la hau- 
teur des terres du Mississipy. Ce n'est pas que, s'ils y fai- 
soient un magasin, il est constant que tous les Sauvages qui 
sont sur la rivière des Illinois, n'ayant que soixante lieues 
par eau, et par terre moins, iroient là et ne penseroient point 
au Mississipy. 



LE CANADA GTE AU MISSISSIPI HUIT MILLE SAUVAGES 58g 

Si on leur permet cet establissement, il ne faut point 
prendre démesures pour attirer les Illinois hors de leur pays, 
ny que l'on tire d'eux aucun secours que du costé du Canada 
pour le commerce du castor. 

Nous ne serons pas maistres de leur faire faire la paix 
avec les Sioux, qui la recherchent et ont fait des avances pour 
cela. Les Renards et les Kikapous et Mascoutins seront en- 
core pris. Il ne faudra pas penser à aller chez les Sioux, es- 
tant exposez à rencontrer toutes les nations qui sont depuis 
les Illinois jusques au Lac Supérieur, qui sont dans Test du 
Mississipi, qui nous insulteront comme ils ont fait. 

S'il est vray que ces messieurs du Canada ayent trop de 
castors et qu'ils en soyent surchargés, pourquoy en vouloir 
faire venir de si loin d'eux, qui leur coustent de grosses des- 
penses, entretiennent par là des Canadiens dans les courses 
des bois et dans le désordre que l'on veut empescher , sans 
avoir des establissemens à cinq et six et sept cents lieues 
d'eux pour oster au Mississipy plus de huit mille Sauvages 
dont ils ne peuvent tirer aucune utilité que le commerce de 
castor, au lieu qu'au Mississipy, outre le commerce que l'on 
fera avec eux, on s'en servira contre les Anglois. 

Ne peut-on pas trouver un milieu à cela, qui est que le 
Canada n'aye point d'establissement plus ouest que le Détroit, 
où iront en commerce les Sauvages qui voudront faire du 
castor, soit du Mississipy ou d'ailleurs, sans que l'on aille 
chez eux les chercher, ce qui est un désordre très grand et la 
perte du temps des François occupés à ce commerce, au lieu 
que ce seroit le temps du Sauvage perdu, dont nous ne de- 
vons pas nous soucier. 

Ayant placé, comme je le proposay, les Illinois à l'entrée 



590 RÉGLER LA TRAITE DU CASTOR 

de Ouabache, où on auroit un poste françois, les Sioux à 
l'entrée de la rivière Moingona, cent lieues en deçà de Oua- 
bache, à l'ouest du Mississipy, on mettra ces gens-là et les 
autres, avec le temps, dans le commerce des laines, cotons, 
soieries, dans le travail des mines de plomb et autres. 

Si messieurs de Canada n'ont pas suffisamment de castor, 
sans le venir quérir si loin, ils n'auront qu'à dire combien ils 
en voudront chaque année. 

On ordonnera aux Sauvages d'en faire tel nombre que l'on 
voudra, de beau castor, tant de gras et tant de sec. Ce sera 
accoustumer ces Sauvages à la dépendance et à faire ce que 
l'on voudra. 

On leur fournira ce castor rendu au bas du Mississipy, 
dont ils fourniront des lettres de change payables à trois et à 
six mois du jour de la présentation des lettres. Pour lors, ils 
ne se pourront pas plaindre que le commerce du castor que 
fera le Mississipy les ruinera par l'abondance qu'il en sor- 
tira chaque année, puisqu'ils seront les maistres d'en fixer le 
nombre, pourveu qu'ils en advertissent deux années aupara- 
vant, afin que les Sauvages le puissent faire, et que ceux qui 
le tireront d'eux n'en soyent pas chargés mal à propos par la 
faute de messieurs de Canada. 

De cette manière, on règleroit dans chaque nation ce que 
fourniroit de castor chaque famille, par année, et ce seroit aux 
Sauvages à se précautionner pour la chasse des autres pelle- 
teries et à travailler aux manufactures qui s'y feront, afin 
d'avoir de l'argent suffisamment pour avoir leurs besoins. La 
liberté de commercer de castor dans les establissemens seroit 
donnée, afin qu'il n'y eust point de désordre et de coureurs 
de bois, par privilège, aux personnes que l'on jugeroit à 



CANADIENS QUI DOIVENT S'ÉTABLIR AU BAS DU MISSISSIPI 5q.I 

propos, soit pour leur ayder dans les entreprises qu'ils 
pourroient faire dans ces pays-là pour l'establissement des 
tanneries ou pour l'ouverture des mines de plomb, qui 
cousteront beaucoup dans les commencements par la diffi- 
culté d'y avoir des hommes et des choses nécessaires à 
faire transporter sur les lieux. De cette manière personne 
ne sera occupé à courir les bois pour aller au castor, qui 
s'apportera par les Sauvages aux establissements, et ceux 
à qui la permission en sera donnée tiendront la main à ce 
que l'on ne coure pas les bois. 

Plusieurs Canadiens et voyageurs, qui sont aux Illinois et 
aux Sioux, qui y ont du castor, qui doivent descendre au bas 
du Mississipi en aoust de 1 704 pour s'y establir et ne plus 
remonter, demandent ce que deviendra leur castor. La com- 
pagnie du Canada y doit envoyer un commis cette année 
sçavoir s'il recevra ce castor, ou si les voyageurs le perdront. 
Les fermiers n'en ayant pas plus qu'il ne leur en faut, ils le 
peuvent bien prendre; cela facilitera l'establissement de ces 
voyageurs. 

Le Roy faisant la despense d'avancer des armes aux Sau- 
vages pour les armer, on pourroit prendre d'eux, seulement 
pour les armes, du castor en payement pour le compte du 
Roy et point pour autre chose, jusques à ce que le Roy soit 
payé de ses armes, car de prendre des peaux de bœuf en 
payement, ils ne les apporteront pas facilement dans le com- 
mencement, les establissemens n'estant pas faits encore sur 
le Mississipi. 

Pour les limites du Mississipi par rapport au Canada, 
toutes les rivières qui tombent dans le Mississipi jusques à 
leur source, et les nations qui sont dessus, doivent dépendre 



5g2 LIMITES ENTRE LA LOUISIANE ET LE CANADA 

du Mississipi, comme peuvent estre toute la nation des Illi- 
nois, les Miamis de la fourche de la rivière des Illinois, ou 
ceux de Ouisconsin, les Pegoucoquias, les Maskoutens, les 
Kikapous qui peuvent estre quatre cens hommes, et les autres 
nations que je ne connois pas, qui sont sur les rivières. 

Ceux qui doivent dépendre du Canada sont les Sauvages 
qui sont sur les rivières qui tombent du costé du Canada, 
comme sont les Miamis de Chicagou, ceux de la R. Ahi- 
tipuai, ceux de la rivière Saint-Joseph; toutes ces rivières 
tombent dans le Michigan. Tous les Sauvages qui sont sur 
les rivières qui tombent dans la baye des Puans doivent estre 
dû Canada. La hauteur des terres, qui se trouve entre le Mis- 
sissipy et le Lac Supérieur et le Michigan, doit naturellement 
faire la borne de ces deux pays. Sur toutes les rivières qui 
tombent dans le Mississipy, il se trouve des mines de diffé- 
rens métaux. Ce pays là s'habitant, sera-ce Messieurs de Ca- 
nada qui les viendront travailler, à six et sept cents lieues de 
chez eux, en faisant un très grand nombre de portages. Si 
ce pays leur est accordé, comme ils le demandent, peuvent-ils 
espérer de partager le commerce de ce pays là avec ceux qui 
Festablissent, et à qui il est naturellement l ? 

i. De la main de d'Iberville (copie littérale) : Pour se pouvoir servir les anné 
suivante des Sauvages du Missisipy contre nos ennemis, il faudroit y envoyer 
des sete anné deux mille fusil, affainde les armer a leurs dépans et qu'il s'acoutume 
au manimant des armes. Sete manière d'agir avec les Sovage, nos amis, engagera les 
aliés des Anglois à lesquiter et se jouendre à nous. Il sera nessessere de régler au 
Missionnere les lieux qu'ils deveront aucuper pour les mettre d'acaur et qu'il 
n'aye pas de dispute. — Il seroit nessessere qu'il y en nallat plusieurs pour les 
plascer chez les nations que nous détachons de l'interest des Anglois. 



III 

MÉMOIRE DE D'IBERVILLE 

SUR LE PAYS DU MISSISSIPI , LA MOBILE ET SES ENVIRONS, 

LEURS RIVIÈRES, LES PEUPLES QUI LES HABITENT, 

ET DU COMMERCE QUI SE POURRA FAIRE, 

DANS MOINS DE CINQ OU SIX ANNEES, EN ÉTABLISSANT CE PAYS. 



De l'emboucheure du Mississipy jusqu'aux Illinois par 
38 degrés, le cours peut estre nord un quart, nord-est et 
nord-nord-est, à droite ligne, quoy qu'il fasse beaucoup de 
détours et s'escarte de ce rumb de vent, en des endroits, de 
plus de vingt lieues. J'en ay dit, les années précédentes, ce 
que j'en sçavois ; aussi je n'en parleray plus. 

La rivière de la Mobile, dont l'entrée est à trente-cinq 
lieues au nord-est de celle du Mississipy, court au nord un 
quart nord- est jusque par les 35 degrés nord; c'est ce que 
nous en connoissons à présent. Par cette latitude elle peut estre 
esloignée du Mississipy de trente lieues, et des establissemens 
les plus ouest de la Caroline de cent vingt lieues à Test un 
quart sud-est ; de ceux de la Virginie de cent quarante à cent 
cinquante lieues à l'est. 

Le fort de la Mobile par 3 1 degrés 3 minutes nord. 

Entre le Mississipy et la Mobile, par 33 degrés 45 mi- 
nutes, sont les Chactas, esloignés de la rivière de la Mobile 
de dix lieues à l'ouest, qui sont trois mille huit cents à quatre 
mille familles. 

A quarante-cinq lieues plus au nord, un quart nord-est, 

IV. 38 



594 NOMS ET POSITIONS DE NATIONS SAUVAGES 

sont les Chicachas, par 35 degrés 20 minutes, qui sont deux 
mille familles au moins. 

Les Mobiliens et Tohomés sont près du fort ; ils sont trois 
cent cinquante familles. 

Les Conchaques et Alibamons, ont leurs premiers villages 
à trente-cinq ou quarante lieues dans le nord-est, un quart 
d'est des Tohomés, sur le bord d'une rivière qui tombe 
dans la Mobile, à cinq lieues au-dessus du fort, du costé de 
l'est. Ces deux villages peuvent estre quatre cents familles ; la 
pluspart ont des fusils, sont amis des Anglois et le seront in- 
cessamment des nostres. 

De ces deux villages, continuant à Test et Test un quart 
nord-est, on trouve plusieurs autres villages sauvages, que 
nous connoissons sous le nom de Conchaques, et les Espa- 
gnols sous le nom d'Apalachicolys. La pluspart sont sur les 
bords de la rivière de ce nom. Ils sont bien deux mille fa- 
milles au moins. Il y a plusieurs Anglois chez eux, qui y 
viennent de la Caroline et de Saint-Georges. Les plus esloi- 
gnés de ces villages ne le sont pas de la Mobile à plus de 
soixante à soixante-dix lieues, par le moyen des Alibamons 
ou de leur rivière. Dans le temps des grosses eaux, nous pou- 
vons avoir commerce avec eux et nous en approcher à vingt 
lieues. Cette proximité et l'avantage du commerce qu'ils 
auront avec nous nous les attireront, les Anglois n'en faisant 
avec eux que celuy des esclaves et nous celuy des peaux de 
bœuf et de chevreuil, dont ils ne font rien. Nous ne con- 
noissons pas bien encore ces cantons. 

Il y a quelques années que plusieurs de ces villages estoient 
près de la mer, sur les bords de la rivière d'Apalachicoly, qui 
se jette à la mer à trente lieues à l'est de Pensacola. Ils 



NOMS ET POSTTIONS DE NATIONS SAUVAGES 5o,5 

estoient amis des Espagnols, dont ils se sont retirés pour 
avoir commercé avec les Anglois de fusils en troc d'escla- 
ves. Ils ont, Tannée dernière, fait une entreprise sur les 
Apalaches, et leur ont pris plusieurs prisonniers. Le gouver- 
neur de la Floride doit, au mois d'aoust prochain, envoyer 
contre eux cent Espagnols, joints à un gros party d 1 Apalaches, 
pour en destruire un village et faire venir les autres deman- 
der la paix. Je doute que cela se fasse comme cela. Il le pour- 
roit bien faire, car les Apalaches sont deux mille, desquels il 
peut lever mille, qui ne sont armés que de flesches. Il peut 
aussi lever aux environs de la Floride mille Sauvages -, cela 
feroit un party très fort contre les Apalachicolys, mais l'inac- 
tion des Espagnols les empeschera de le faire. Ce différend 
nous fera rechercher par les Apalachicolys, auxquels nous 
avons offert nostre amitié. 

La rivière de Ouabache est par 37 degrés droit au nord de 
la Mobile à plusieurs branches venant du nord-est, de l'est et 
du sud-est. C'est une rivière considérable. Une de ses bran- 
ches est navigable jusqu'aux Sonontouans, qu'ils nomment 
Ohio, par laquelle on pourroit facilement faire des entreprises 
sur eux, à peu de despense. 

Les autres branches s'approchent à cinquante et soixante 
lieues de la Maryland, Virginie et Caroline, lesquelles ne sonjt 
esloignées de l'entrée de Ouabache que de cent quatre-vingts 
lieues environ. Ces provinces ne sont couvertes, du costé du 
Mississipy, que par quelques nations sauvages, qui sont sur 
les bords de Ouabache, aussi près de nous que d'eux. /Mais 
ils ont les montagnes entr'eux et ces Sauvages du pied du 
costé de l'est de cas montagnes. Leurs rivières en tirent leurs 
sources. Il y a chez ces Sauvages, qui peuvent estre deux cents 



596 LES ILLINOIS A PLACER SUR L'OUABACHE 

à trois cents hommes, quelques Anglois dispersés. Les trois 
quarts de ces Sauvages sont gens qui habitent auprès des 
montagnes, sont dispersés et si malheureux qu'ils se louent 
et s'engagent volontiers pour le travail. Ce sera des gens à 
retirer de là pour les approcher de la Mobile, ce qui sera fa- 
cile à faire et qu'il ne faudrait pas négliger, de crainte que les 
Anglois ne les attirent au delà des montagnes, d'où nous ne 
les pourrions plus avoir. Ces Sauvages sont propres dans une 
colonie, estant propres au travail et laborieux. Cela est plus 
de conséquence qu'on ne peut croire; ce sont des hommes à 
acheter, si on ne peut pas les avoir autrement. 

La rivière de Ouabache a plus de cent vingt lieues , n'est 
peuplée d'aucun Sauvage -, elle est telle que je l'ay fait con- 
noistre. Je voudrais m'en rendre compte entièrement, en la 
faisant occuper par la nation illi noise, qui s'y occuperait à la 
chasse du bœuf, du chevreuil et des menues pelleteries, 
dont les environs sont pleins, où les Illinois sont à présent. 
Ils nous deviennent inutiles pour tout, ne voulant pas faire 
avec eux le commerce du castor. 

Quelques personnes pourront dire qu'ils chassent au bœuf 
dans leur pays, comme je l'ay ouy dire desjà, mais je sous- 
tiens que non et qu'ils ne peuvent en profiter, venant faire 
leur chasse de bœuf du costé de Ouabache, où estant ils tire- 
raient facilement les peaux et suifs par le moyen de la rivière et 
d'autres petites qui se jettent dedans, ce qu'ils ne peuvent pas 
faire estant dans leur pays, d'où ils sont obligés de venir à trente 
et quarante lieues à la chasse, tirant du costé de Ouabache. 

Estant à Ouabache establis, ce sont mille bons hom- 
mes armés, compris ceux de l'Ouest, desquels nous nous 
pourrons servir en cas de besoin. 



PROJET DE DÉPLACEMENTS DES NATIONS SAUVAGES 5o,7 

Les Illinois ayant quitté leur pays, nous le ferons facile- 
ment occuper par les Maskoutens et les Kikapous. Ce seroient 
quatre cent cinquante bons hommes armés, qui sont sur des 
rivières qui se deschargent dans celle des Illinois et du Missis- 
sipy. Ils ne s'occupent qu'à la chasse du castor, qu'ils vont 
vendre à la baye des Puans et dans le pays des Illinois. Ils ne 
chasseroient plus au castor, n'en ayant plus le débit. Je sup- 
pose que le Canada n'aura plus droit d'envoyer aux Illinois, 
et que ce ne sera que par le Mississipi qu'on y pourra aller. 

Les Miamis, qui se sont retirés des bords du Missis- 
sipi et qui sont allés à Chicagou pour la commodité du 
castor et ceux qui sont à Atihipi-Catouy et à la rivière de 
Saint-Joseph, viendroient facilement et avec plaisir sur la ri- 
vière des Illinois, où on les joindroit à cent de leur nation, 
qui sont encore à Ouisconsin, sur le Mississipi, et cent autres 
familles qui sont establies à la fourche de la rivière des Illi- 
nois. Ce seroit encore quatre cent cinquante hommes, armés 
de fusils, que l'on osteroit du commerce du castor, pour les 
mettre à celuy des peaux de bœufs, chevreuils, cerfs, biches 
et menues pelleteries, et le Roy ne seroit plus obligé à tenir 
garnison au fort des Miamis, à trente lieues dans le haut d'une 
rivière, où l'on s'est imaginé qu'elle estoit nécessaire pour gar- 
der les femmes de soixante Miamis et de trente Hurons, qui se 
sont allés poster là. C'est une despense qui va,, tant en envois, 
de canots qu'en présens, à plus de mille livres par année. Il 
n'y aura qu'à n'y plus tenir de garnison ny de commandant 
français. Ils s'approcheront du Détroit ou du Mississipi, si- 
non les abandonner et ne s'en pas mettre en peine. Je ne parle 
de ces Miamis qu'après en avoir bien raisonné avec le père 
Gravier, Supérieur de ces missions, qui les connoist bien. 



598 PROJET DE DÉPLACEMENTS DES NATIONS SAUVAGES 

Ces Miamis, les Mascoutins et Kikapous, qui estoient au- 
trefois sur le Mississipi, ostés d'où ils sont et placés sur la ri- 
vière des Illinois ou plus bas, deschargeront le Canada du 
commerce du castor par année de plus de quinze milliers; 

Les Illinois, de dix milliers; 

Les Sioux, de trente milliers ; de manière que voilà cinquante- 
cinq milliers par année que le Canada lireroit de castor 
de ces endroits , et s'ils vouloient ne pas envoyer en com- 
merce chez les Regnards, cette nation faisant actuellement 
la guerre à ceux du Mississipi, estant ■ ils estoient autre- 
fois du Mississipi et y reviendroient, ce qui osteroit encore 
dix milliers de castor. 

Les Sioux, restant dans leur pays, nous deviennent inu- 
tiles, estant trop esloignés de nous, nous n'en pouvons tirer 
aucun commerce, laissant celuy du castor. M. Le Sueur, qui 
connoist parfaitement cette nation et qui passe en France, 
rendra compte de ce pays-là. Il est homme propre à faire 
faire ces mouvemens à ces Sauvages. Il estime les Sioux 
quatre mille familles, qui se peuvent attirer sur le Missouri. 

Il m'a parlé aussi d'une nation , qu'il nomme les Mahas, 
qui sont plus de douze cents familles. Les Ayooués et les Oc- 
toctatas, leurs voisins, sont environ trois cents bons hommes. 
Ils sont dans les terres entre le Missouri et le Mississipi, en- 
viron à cent lieues des Illinois. 

Ces Sauvages n'ont pas l'usage des armes. On les peut 
faire descendre où on voudra, qui seroient du costé du 
Ouest, dans une rivière qui est au delà de l'Ouabache, du 
costé du Ouest. 

1. Passé dans le texte. 



PROJET DE DÉPLACEMENTS DES NATIONS SAUVAGES 5q^ 

La rivière des Akansas est une belle rivière, qui vient du 
Ouest et tombe dans le Mississipi. Cette nation des Akansas 

est destruite. Ils ne sont pas plus de familles à présent. 

On y peut faire venir pour l'habiter les Kansés, que Ton es- 
time quinze cents familles; les Missouris, qui sont deux cents 
familles; les Crevas (?) qui sont douze à quinze cents familles. 
Us n'ont point l'usage des armes, ni de commerce avec aucun 
Européen. Ils parlent la mesme langue que les Akansas. Pour 
mille livres de quincaillerie, on fera marcher ces villages en- 
tiers. 

Les Panis, qui sont deux mille hommes, se peuvent attirer 
chez les Manton, qui sont à cent lieues dans la rivière des 
Akansas, et par terre cinquante à soixante. Il y a tousjours 
dans la rivière trois pieds d'eau dans les eaux basses, à aller 
.chez les Manton. Cinq cents livres de quincaillerie les feront 
changer de lieu; ce seroient tous gens qui chasseraient au bœuf 
et au chevreuil. La pluspart de ces gens ont guerre contre les 
Espagnols du Nouveau Mexique et contre les Inchas et les 
Penaca, qui sont amis des Espagnols. Les Manton ont pris 
chez ces Inchas, où il y a des establissemens espagnols, une 
négresse qui estoit establie là, et est actuellement chez les 
Cansé. La guerre des Espagnols du Nouveau Mexique contre 
' ces Sauvages couste au Roy, à ce que m'a dit le Gouver- 
neur, plus de quinze cent mille livres par année. Nous pou- 
vons leur faire faire la paix. 

Ayant fait tous ces mouvemens et placé ces Sauvages aux 
lieux où je marque, ou aux environs, cela se peut faire avec 
moins de onze à douze mille livres, ce qui ne me paroist pas 
cher pour faire changer de pays à plus de douze mille Sauvages . 

Le Canada n'envoyant pas aux Illinois, Miamis et Kikapous r 



ÔOO PROJET DE DÉPLACEMENTS DES NATIONS SAUVAGES 

comme on a coustume, ce seroit près d'un millier d'escus 
mesnagés, qui se pourroit employer à ce que je propose, joint 
à plus d'onze mille, qui sont nos alliés et placés dans un lieu 
qui nous convient, et d'où, en cas de guerre contre les An- 
glois, nous pouvons, les ayant armés à leurs despens, lever 
plus de douze mille bons hommes pour aller sur leMaryland, 
la Virginie et la Caroline. Dans le nombre des Sauvages dont je 
parle je n'ay pas compris les Ghaouanons et les Sauvages 
qui sont plus de deux à trois mille hommes, non plus que 
les Sauvages qui sont sur la rivière Rouge on de Marne, 
qui sont bien autant. Je ne parle pas non plus des Sauvages, 
qui sont à cent ou cent vingt lieues au ouest du Mississipi, 
près des Panis, qui sont plus de quinze mille hommes, de la 
manière que les autres en parlent, mais nous ne les connais- 
sons pas encore, non plus que ceux qui habitent le Missouri, 
qui sont très nombreux. 

Les Assilibouels, Queristinos et Gens du Nord, qui sont sur 
des rivières qui tombent dans le Mississipi, et qui vont en 
commerce au fort de Nelson, sont bien quatre cents hommes. 
Nous pourrions bien empescher ces gens-là d'aller au port de 
Nelson, quand nous voudrons. — On peut, dans quatre ou 
cinq années, avec ces Sauvages, faire un commerce de plus de 
soixante à quatre-vingt mille peaux de bœufs et plus de cent 
cinquante mille peaux de chevreuils, cerfs et biches qu'il fau- 
dra faire apprester sur les lieux, qui produiront, rendues en 
France, un retour de plus de deux millions cinq cent mille 
livres par année. On tire de chaque peau de bœuf ou vache, 
les unes portant les autres, quatre à cinq livres de bonne 
laine, qui se vend vingt sous, et deux livres de crin à dix 
sous. On fera, outre cela, chaque année, pour plus de deux 



LEUR DÉNOMBREMENT ÔO I 

cent mille livres de menue pelleterie, ours, loups, chats cer- 
viers, loutres, chats sauvages, regnards, martres, etc., ce qui 
donnera au Roy pour les droits d'entrée en France, par année, 
plus de deux cent cinquante mille livres, sur le pied qu'elles 
sont à présent. — Je ne parle pas de ce que Von tirera des 
mines de plomb, qui me paroist très facile à trouver, et dont 
on en tirera grand nombre. Il est constant que nous en aurons 
d'argent, quand nous voudrons aller du costé des Panis, 
près le Nouveau Mexique, dont nous sommes très voisins. 

Les mines de cuivre y paroissent abondantes ; celles de 
plomb ne sont pas à négliger : nous en pouvons tirer de ce 
pays-là suffisamment pour en fournir à la France ce qu'il luy 
en faut. Les mines y sont en nombre et faciles à trouver et à 
tirer ; il ne faut pour cela que des gens aisés et laborieux. 

Noms et nombre des familles sauvages dont je parle, 
que nous pouvons avoir près de nous. 

Les Sioux sont 4,000 familles. 

Les Maha 1,200 

Les Toctata, les Ayooués 3oo 

Les Gansés i,5oq 

Les Missoury i,5oo 

Les Acansa, Aesetooue, Tongenga . . . 209 

Les Manton 100 

Les Panis, proches des Akansa ..... 2,000 

Les Illinois du grand village et Tamaroua 800 
Les Medsigamea, Chepouchia, JVJedchi- 

pouria , 200 

Les Quicapou et Maskoutens ...... 45o, 

i2,25o familles. 



Ô02 DÉNOMBREMENT DES NATIONS SAUVAGES 

Report. . . . i2,25o familles. 

Les Miamis 5oo 

Les Chactas 4,000 

Les Chicachas 2,000 

Les Mobiliens et Tohomes 35o 

Les Conchaques 2,000 

Les Ou mas i5o 

Les Colapissas , 25o 

Les Bayagoulas 100 

Les gens de la Fourche 200 

Les Tonicas et voisins 3 00 

Les Taensas 1 5o 

Les Nadechès (sic) i,5oo 

Les Bilocchy, Gapinans, Pascoboulas. 100 

2 3,8 5 o familles. 

Ces nations sauvages placées dans les endroits que j'ay 
marqués, il seroit absolument nécessaire d'establir trois postes 
sur le Mississipi, l'un aux Akansas, l'autre à Ouabache et l'au- 
tre au Missouri, dans lesquels il seroit à propos d'avoir un 
officier avec un destachement au moins de dix soldats — un 
sergent et un caporal, où il seroit permis à tous les François 
de s'aller establir et d'y mener leurs familles, qui pourroient 
négocier avec les Sauvages mesmes, y establir des tanneries 
pour apprester les peaux de bœufs et de chevreuils sur le lieu, 
car de les apporter sans cela à la mer, elles courroient risque 
d'estre gastées par les mites. Il ne faudroit pas absolument 
permettre à aucun François d'aller commercer avec les Sau- 
vages sur les lieux de chasse, de crainte qu'ils ne se desban- 
dent et deviennent coureurs de bois, comme ils ont fait en 



LA MOBILE DOIT ÊTRE LE CENTRE DE LA COLONIE 6o3 

Canada, joint à ce qu'ils ne cultivent point les terres, pendant 
le temps qu'ils sont dans les bois. 

Gardant la Mobile, comme il est absolument nécessaire, 
sans quoy tout ce pays-là ne vaudra rien, je ne voudrois pas 
envoyer sur le bas du Mississipi beaucoup de familles, mais 
bien peupler la rivière de la Mobile et ses environs. Ce doit 
estre le centre de cette colonie, d'où on communiquera facile- 
ment à cheval, à tous les endroits establis sur les bords du 
Mississipi, depuis les Ommas jusqu'au Missouri et Illinois, en 
moins de quinze jours, aux plus esloignés, qui sont les Illi- 
nois. 

Il seroit nécessaire d'envoyer dans ces pays incessamment 
des familles, surtout de laboureurs, afin que l'on ne soit plus 
obligé d'y envoyer des vivres. On y pourra construire des 
vaisseaux, de telle grandeur que l'on voudra, sur l'île Massa- 
cre, où on transportera les bois que l'on amènera en cayeu. 
Devant que ces bastisses se fassent, il faut quelques années 
pour y avoir du monde et des vivres. Ceux de France cous- 
tent trop à y apporter. C'est pourquoy il faut y envoyer des 
laboureurs; c'est la despense la première et la plus nécessaire 
à y faire, joint à un moulin. Ayant les vivres là à bon compte, 
on y pourra construire à beaucoup meilleur marché qu'en 
France, en faisant marché avec les constructeurs pour rendre 
la touche d'un vaisseau, de telle grandeur que l'on voudroit 
avec ses vergues et masts — car de vouloir faire bastir là pour 
le compte du Roy à journée, il en cousteroit plus et il seroit à 
craindre que les gens que l'on enverroit là, chargés de ce$ 
despenses ne s'y enrichissent en peu de temps. Des gens à 
leur aise en France n'y voudroient pas volontiers aller. Ce 
n'est pas le penchant des François de quitter de si loin leur 



604 FONDEMENTS DE CE MEMOIRE. 

pays, quand ils y ont leurs commodités. Ce qui fait que nos 
colonies avancent si peu, c'est que Ton y envoyé et il n'y va 
que des gueux pour s'y enrichir, qui y passent leur vie devant 
que d'estre en estât de faire des entreprises, et la colonie lan- 
guit pendant ce temps-là. Il est à souhaiter qu'il n'en soit pas 
de mesme de celle de la Mobile, et que la France, en la met- 
tant en estât, en tire promptement bien des choses dont elle a 
besoin et qu'elle tire des estrangers. 

Je n'ay pas donné, les autres années, d'idées de ce pays-là 
qui puissent faire espérer de grandes richesses, ne faisant 
qu'entrevoir les choses et ne les connoissant pas assez pour 
m'avancer sur cela, et en dire ce que je ne sçavois pas et ce 
que personne ne sçavoit. Je crois qu'il estoit plus à propos 
d'attendre à en avoir plus de certitude, avant que d'engager le 
Roy à faire des despenses sur des idées et des connoissances 
mal fondées. 

Je ne dis rien dans ce mémoire, dont je n'aye connoissance, 
soit par moy, ou par des personnes dont je suis seur. La 
pluspart des choses que je propose sont fondées sur des 
réflexions que j'ay faites de Testât des lieux et de ce qui s'y pour- 
roit faire, et l'avantage de cette colonie, et se mettre en estât de 
s'y faire craindre des colonies voisines et pour les destruire 
en cas de guerre ou diminuer leurs forces, qui deviennent 
très considérables de jour en jour. Si la guerre se déclare 
cette année contre l'Angleterre, nous pouvons prendre des me- 
sures avec les Espagnols de la Floride, et, joints ensemble, 
faire ressentir aux Anglois que nous sommes en estât de leur 
faire beaucoup de mal avec très peu de despense. 

Il sera absolument nécessaire que le Roy donne des limites 
à ce pays-là, par rapport au gouvernement du Canada, sur 



CONDUITE A TENIR AVEC LES SAUVAGES 6o5 

tous les Sauvages, qui habitent sur les rivières tombant 
dans le Mississipi, principalement ceux de la rivière des Illi- 
nois, où il est comme impossible que le commandant du Mis- 
sissipi n'y ait rapport d'affaires sur toutes choses, car les gens 
du Canada, envoyés à ces lieux-là, insinuent aux Sauvages 
qu'ils ne doivent pas nous escouter, mais bien le gouverneur 
du Canada, qui ne leur parle que par de gros présens, que 
celuy du Mississipi est gueux et ne leur envoyé rien, en quoy 
ils ont raison, et c'est ce que je ne peux faire. Je ne dois pru- 
demment pas accoustumer les Sauvages à ne leur parler que 
par des présens, car au nombre de nations qu'il y a et d'af- 
faires que l'on aura indispensablement avec eux, il en cous- 
teroit plus au Roy qu'il n'en retirerait de revenu. Ce sera bien 
assez de leur en faire pour les obliger à faire ce que naturel- 
lement ils ne doivent pas, et cela dans les commencemens,et, 
quand tous ces Sauvages seront une fois à nous, il faut 
absolument se mettre sur le pied de ne leur faire aucun pré- 
sent et de leur faire faire ce que l'on voudra, comme si c'es- 
toient des François. Les Espagnols les ont mis en partie sur 
ce pied-là. Nous en pouvons faire autant, ayant autant de 
nations différentes comme celles qu'il y a. 

Quand quelqu'une fera mal, nous retirant de chez elle, n'y 
faisant plus de commerce et la menaçant de faire agir les 
autres contre elle, nous la mettrons à la raison, ayant des 
missionnaires, qui les porteront à l'obéissance sous main. 

Les Illinois et les Mascoutens se sont mis sur le pied de 
piller les canots françois, qu'ils trouvent séparés sur le Mis- 
sissipi, disant que les commandans de Canada leur ont 
permis. Je ne sçais si cela est. Il s'ensuit de là que nous n'a- 
vons plus la liberté de pouvoir envoyer personne sur le 



606 LIMITES ENTRE LE CANADA ET LA LOUISIANE 

Mississipi. M. Lesueur l'eust esté par eux, s'il n'eust pas esté 
le plus fort-, un de ses canots qu'il envoyoit aux Sioux seul fut 
pillé. Il ne faut ainsi point compter de faire rien des Illinois, 
tant que de ceux que l'on leur enverra de Canada. Que ceux 
qui ont des prétentions sur leur pays fassent leur commerce 
par le Mississipi, pour lors on leur fera faire ce que l'on vou- 
dra, en ne leur fournissant pas ce dont ils ne se peuvent 
passer, comme de fusils, poudre et autres marchandises, qu'ils 
ne peuvent tirer que de nous. 

Naturellement les rivières jusqu'à leurs sources, qui se des- 
chargent dans le Mississipi, en doivent dépendre, surtout n'en 
estant esloignées que de deux cent vingt lieues, et elles le sont 
du Canada de plus de quatre cents. Ils ne veulent avoir ces 
Sauvages-là que pour en avoir du castor : pourquoy s'embar- 
rasser d'un millier de Sauvages dont ils n'ont que faire, ayant 
trop de castor? Il me paroist que nous ne devons nous inté- 
resser pour ces Sauvages, qu'autant qu'ils nous deviennent 
utiles. De dire quils les soustiendront contre les Iroquois, 
c'est une idée qu'ils donnent pour cacher celle du castor. 

On m'a asseuré que le dessein de messieurs du Canada 
comme fermiers du castor, estoit d'envoyer faire, pour leur 
compte, la traite aux Sioux et autres nations, où les coureurs 
de bois avoient coustume d'aller sur le Mississipi et aux en- 
virons. Cela estant, qu'ils ne viennent pas dire que le castor 
qu'ils appréhendent que je n'apporte du Mississipi ruine leur 
ferme et qu'ils ont trop de castor. S'ils font cela, comme on 
n'en doit pas douter, c'est le vray moyen de perdre les Sau- 
vages du Mississipi, et de n'avoir d'autre commerce avec eux 
que celuy du castor ; mais pour empescher qu'il ne s'y en fasse, 
leur seul prétexte sera de dire qu'ils n'y enverront pas pour 



OPPOSITION DU CANADA 607 

y en faire. Toutesfois leurs canots n'en seront pas moins 
chargés de marchandises et en rapporteront du castor, qui, 
arrivera en Canada, sous le nom de castor sorty de la baye des 
Puans, qui sera leur chemin. Ils iront là avec des ordres sé- 
vères pour empescher le commerce du castor, comme en ont 
tous ceux que l'on envoyé du Canada dans le pays d'en haut, 
qui ne s'y occupent qu'à y faire du castor, quand ils y sont. 

D'Iberville. 
A bord de la Renommée, le 20 juin 1702. 



IV 



Sur les articles du Mémoire de M. d'iberville concernant 
le Mississipi et la Mobile, renvoyé^ par Monseigneur de 
Pontchar train au sieur de Champigny . 

Il n'y a pas lieu de croire que M. d'iberville puisse exécu- 
ter la proposition qu'il a faite d'approcher du Mississipi les 
Sauvages Illinois et Sioux. Des nations entières ne se trans- 
portent pas ainsi d'un pays dans un autre; et quand cela seroit 
possible, il ne le faudroit pas, à moins de vouloir priver le 
Canada de la plus grande partie de son commerce pour le 
faire passer au Mississipi, les Sioux estant presque les seuls 
endroits où il y a à présent de bons castors, les autres nations 
en estant despouillées par la traite excessive et forcée qui y a 
esté faite depuis plusieurs années. 

On ne doit pas estre surpris si M. d'iberville propose le 
nommé Lesueur pour aller chez ces nations, estant un homme 
à luy, qui a espousé sa cousine germaine , et l'un des plus ar- 
dens du Canada pour la traite dans les bois, nes'estant occupé 



608 ACCUSATIONS DIRIGÉES CONTRE LESUEUR 

d'autre chose depuis quatorze ans, d'abord sous prétexte de 
faire cesser la guerre entre elles et entre la nation desRenards et 
d'autres nations voisines, à quoy il n'a pas réussy, quoyqu'il y 
ait esté plusieurs fois avec des ordres exprès de M. de Fron- 
tenac, s'estant contenté d'en rapporter des castors, et ensuite 
il a proposé à Sa Majesté de descouvrir des mines dans le 
mesme pays des Sioux. Il y a esté par le Canada sous ce 
prétexte. Le sieur de Champigny n'en a pas sceu le succès. 
Monseigneur en aura peut-estre été informé, mais il paroist 
qu'il ne s'est jeté du costé du Mississipy qu'à cause des 
obstacles qu'il a trouvez à la continuation de son commerce 
par les précautions de M. de Callières et de Champigny, qui 
ont esté pleinement convaincus que ce particulier n'a jamais 
eu d'autre veue que de faire la traite, et nullement le dessein 
de se rendre utile au Roy et aux Colonies, ce qui se vérifie 
par ce qu'ils ont escrit à Monseigneur. 

Il est vray, comme M. d'Iberville le dit , qu'il y a eu 
par le passé une prodigieuse quantité de castors, et que la 
Compagnie s'en est trouvée surchargée, mais il n'a pas ad- 
joustéque c'estoitce qui enavoit causé la destruction presque 
dans tout le Canada, excepté dans le pays des Sioux, pré- 
voyant que Sa Majesté, en estant informée, n'approuveroit 
pas la proposition qu'il faisoit en mesme temps d'oster à la 
colonie du Canada cette dernière nation pour l'attirer au 
Mississipy. 

Il y a lieu d'estre surpris de ce que M. d'Iberville avance 
qu'il n'y a plus de terres en Canada pour s'y establir, puisqu'il 
est certain qu'il s'en trouveroit suffisamment pour former des 
monarchies entières, en se retirant et s'estendant dans les 
profondeurs et au dessus de celles qui sont habitées. Cepen- 



INQUIÉTUDES DU CANADA AU SUJET DU CASTOR 609 

dant on ne doit pas oster la liberté à des familles du Canada 
de s'establir au Mississipy, en cas qu'il s'en trouve qui y vou- 
lussent aller, mais il sera bon en mesme temps de prendre des 
précautions pour les empescher de faire la traite en passant. 

S'il estoit possible d'obliger par de seures précautions les 
sieurs Juchereau et Lesueur de se renfermer uniquement à 
suivre leurs entreprises de tannerie et de mines, il y a ap- 
parence qu'ils ne feroient pas la moindre tentative pour y 
parvenir. L'expérience du passé a tousjours fait connoistre à 
messieurs les Gouverneurs et Intendans en Canada, que 
toutes les propositions qui ont esté faites d'aller dans les bois 
n'ont tendu qu'à faire la traite, comme un commerce asseuré 
et avantageux. 

Il sera plus à propos, si le Roy le trouve bon, d'accorder 
une amnistie aux Canadiens fugitifs, qui sont dans les bois, 
que de permettre qu'ils soyent receus au Mississipy, estant 
encore dans la désobéissance aux ordres de Sa Majesté, et, en 
cas que cette amnistie soit envoyée, il sera nécessaire de faire 
publier et afficher dans la colonie, avant de la porter dans les 
lieux où ils sont, afin qu'ils prennent davantage de croyance. 
On peut en mesme temps leur accorder la liberté d'aller s'esta- 
blir au Mississipy, pourveu qu'ils n'y portent point de castor. 

Si on traitoit des fusils pour du castor avec les Sauvages 
qui sont du costé du Mississipy, ce seroit un moyen pour en 
augmenter la masse, qui est desjà excessive, et achever d'a- 
bismer la colonie du Canada, qui n'est pas en estât de l'ache- 
ter ; mais on y peut traiter pour des peaux de bœufs, de va- 
ches, et d'autres grosses pelleteries. 



iv. 3 9 



PLACET POUR QU'ON NE PORTE PAS DE CASTORS 

AU MISSISSIPI. 



L'establissement de la descouverte que Ton a faite du Mis- 
sissipy, par rapport à l'augmentation des bornes et de la 
grandeur de la France, a resjouy la colonie du Canada. Cepen- 
dant, Monseigneur, elle a aussi pris la liberté de vous dire 
dans ses précédens mémoires que c'est sa perte, par la déser- 
tion de ses meilleurs hommes et de toute sa jeunesse, qui, 
sous espérance d'une meilleure fortune, ont commencé de 
quitter leurs parens pour changer et aller audit establisse- 
ment, surtout les libertins et coureurs de bois qui, faisans 
banqueroute à leurs créanciers de Québec et Montroyal, ont 
tous porté leurs castors et autres pelleteries chez M. d Iber- 
ville, qui a commencé de les bien recevoir avec leurs dits cas- 
tors au préjudice de la colonie du Canada, qui perd non seu- 
lement son bien, mais encore sa plus agissante jeunesse. 

C'est pourquoy elle vous supplie par ses députés, Monsei- 
gneur, de vouloir bien régler que ledit sieur d'Iberville ne 
recevra à l'avenir, ny par luy ny par ses domestiques, sol- 
dats et habitans, aucuns castors ny pelleteries de celles dont 
s'est fait commerce jusques à aujourd'huy en Canada; qu'à 
cet effet , la colonie pourra envoyer par mer et par terre les 
commis qu'elle jugera à propos et qui seront bien receus du 
dit sieur d'Iberville, pour faire audit lieu de Mississipi pour 
ladite colonie la recette des castors et pelleteries qui y seront 



TRAITE DES CASTORS EN LOUISIANE 6ll 

portés par les Canadiens ou autres actuellement dans les 
bois, dont ils seront payés au prix de Québec, en bonnes 
lettres de change, après avoir satisfait à ce qu'ils doivent aux 
dits lieux de Montroyal et Québec, à quoy ledit sieur d'Iber- 
ville, ses officiers ou agens tiendront la main, comme pour 
affaires de Sa Majesté. 

Ils supplient aussy Vostre Grandeur que cette souffrance de 
porter des castors, des pelleteries audit Mississipi ne puisse 
avoir lieu que pour ceux des habitans, qui sont actuellement 
dans les bois et pour ainsy dire en chemin dudit Mississipi; 
défenses d'y en porter cy après, sous quelque prétexte que ce 
puisse estre, aux peines, Monseigneur, que vous jugerés 
convenables , ayant esgard au préjudice que cela feroit à la 
Colonie. 

Charles Aubert de la Chesnaye. 

Delino. 



VI 

Extrait d'une lettre des Directeurs de la Compagnie 
du Canada. 

Nos députés n'ont point trouvé d'homme propre pour le 
faire passer au Mississipi, où il seroit aussi arrivé trop tard. 
Toutefois nous sçavons, Monseigneur, que beaucoup de cou- 
reurs de bois y sont descendus, très chargés de castor. C'est 
pourquoy nous supplions Votre Grandeur de régler que 
M. d'Iberville et les autres officiers des vaisseaux qui auront 
embarqué leurs castors remettront à nostre commissionnaire à 
Rochefort tout ce qu'ils en auront chargé à la condition de les 



6l2 DÉFENSE DE PORTER DU CASTOR AU MISSISStPI 

leur payer au prix et au terme qu'on le paye aux habitans, 
qui en ont livré cette année au bureau de Québec, avec défense 
d'en plus porter à l'avenir audit Mississipi. 

Le sieur Delino se donnera l'honneur de présentera Vostre 
Grandeur copie des mémoires que nous avons donnés à mon- 
sieur le gouverneur et à monsieur l'intendant au sujet des 
permissions qui ont été accordées au sieur Juchereau et au 
sieur Lesueur. Nous espérons, Monseigneur, que Vostre 
Grandeur aura la bonté de les examiner. 

D'Auteuil. 



XVII 
DIBERVILLE EST FAIT CAPITAINE DE VAISSEAU. 

FAVEURS QU'IL DEMANDE. 

ENVOI D'UN NAVIRE A LA LOUISIANE. 

PEUPLEMENT. 

DIFFICULTÉS POUR LE CHOIX DES MISSIONNAIRES. 

D'iBERVILLE NE PEUT RETOURNER DANS LA COLONIE, 

DONT IL A ÉTÉ FAIT COMMANDANT EN CHEF. 



I 

PROJET D'UN ENVOI A LA MOBILE. 

d'iberville fait capitaine de vaisseau. 



Extrait d'une lettre du Ministre de la Marine 
à M. d'iberville. 

A Marly, le 5 juillet 1702. 

J'examineray avec vous les envoys qu'il y aura à faire à la 
Mobile, au mois de novembre prochain, et je serois très ayse 
que vous trouvassiez le moyen de descharger Sa Majesté de 
cette despense. 

Le Roy vous a accordé la commission de capitaine de 
vaisseau que Sa Majesté vous avoit fait espérer ». Je suis 
persuadé que vous respondrez à la bonne opinion que Sa 
Majesté a eue de vous en vous accordant cette grâce. Et j'ay 
esté bien ayse, en mon particulier, d'avoir eu occasion de 
vous la procurer. Je vous l'envoyerai au premier jour. 



II 

D'IBERVILLE ATTENDU A VERSAILLES. 



Le Ministre de la Marine à M. d'iberville. 

A Versailles, 19 juillet 1702. 
Monsieur, j'ay receu la lettre que vous m'avez escrit le 8 de 
ce mois. Je suis fasché que vous n'ayez pas receu assez à 

1. Cette commission est datée du I er juillet 1702. (Ordres du Roi.) 



6l6 FAVEURS DEMANDÉES PAR D'iBERVILLE 

temps l'ordre, que je vous avois envoyé, de ressortir avec les 
vaisseaux la Renommée et le Palmier pour aller à l'entrée de 
la rivière de Bordeaux, sur la coste d'Espagne, pour en chas- 
ser les corsaires ennemys qui y ont paru ; mais puisque les 
vaisseaux sont désarmés, je vous envoyé le congé que vous 
avez demandé pour venir icy, où je seray bien aise de vous 
voir. 

Envoyez-moy une liste des soldats de la compagnie de 
Polastron qui sont encore au Mississipy, et marquez-moy 
s'ils deviennent habitans ou s'il faut les relever. 

Je suis, etc. 



III 

D'IBERVILLE DEMANDE AU ROI 

d'ériger en comté une concession de terre sur la mobile. 



D'Iberville supplie Sa Majesté de luy vouloir accorder une 
concession sur la rivière de la Mobile, érigée en comté de 
d'Iberville, depuis une demi-lieue au dessous de l'Entrepost 
ou aux Chiens, du costé de l'Ouest et en remontant la rivière, 
jusques vis à vis de la rivière des Alibamons, en descendant 
jusqu'à demi-lieue au dessous des grands Écores, de l'entrée 
de l'Est de la rivière, et toutes les Isles qui se trouvent sur la 
rivière dans cet espace, avec deux lieues de profondeur 
dans les terres. Il prendra soin que toutes ces terres soient 
concédées aux particuliers par bourgades et y fera trouver 
toutes les commodités de la vie. 



IV 

D'IBERVILLE DEMANDE UNE CONCESSION 

DE MINES DE PLOMB. 



Demande la concession des mines de plomb ou autres, s'il 
s'en trouve, depuis la rivière de Maramequesipi par les 48 de- 
grés 45 m nord, près des Tamaroas et jusques à deux lieues 
au dessous de la rivière de la Saline, par 38 degrés io m nord, 
et en remontant le Mississipi depuis la rivière Marameque ou 
de la Barbue jusques à Missouri, par 3g degrés nord et les 
terres, en suivant leMissouri jusques à quatre lieues au dessus 
de la rivière des Osages, avec défenses à toutes autres per- 
sonnes d'y faire travailler pendant vingt années. 

Mais comme il a besoin de secours pour en tirer toute Fu- 
tilité qu'on en peut espérer et fournir toute quantité de ces 
sortes de matières que la France est obligée de recevoir des 
estrangers, il supplie Sa Majesté de luy accorder : 

Le retour des vaisseaux qu'elle envoyeraau Mississipy ; la 
permission d'aller en Guinée traiter les nègres, dont il a 
besoin pour cette entreprise, avec un bastiment de Sa Ma- 
jesté, dont il payera et nourrira l'équipage -, 

Celle de faire venir dans l'estendue de sa concession les 
nations sauvages esloignées qu'il luy conviendra, pour les 
accoustumer au travail ; 

Celle de fournir, à l'exclusion de toutes autres, à la Compa- 
gnie du Canada les castors qu'elle aura besoin de tirer du pays 
de Mississipi, moyennant quoy il se chargera d'empescherles 
coureurs de bois; 



6l8 FAVEURS DEMANDÉES PAR D'iBERVILLE 

Un destachement de vingt-cinq soldats pour contenir les 
nations de ces quartiers, les nègres et les chasseurs, 

Et un petit terrain à rentrée de la rivière de Mississipi 
sur le bord de la mer, pour faire ses entreposts et magasins. 

On suppose que ses plombs sont exempts des droits d'en- 
trée, que payent ceux qui viennent des pays estrangers, le 
peu de valeur de cette marchandise ne pouvant les supporter 
par l'esloignement de quatre cents lieues dans les terres et 
d'un trajet de mille huit cents lieues qu'il faut luy faire faire, 
outre les grosses despenses et avances. 



LA LOIRE REMPLACERA LE WESP 

POUR LE MISSISSIPI. 



Le Ministre de la Marine à M. d'Iberville. 

A Versailles, 24 janvier 1703. 

Monsieur, j'ay receu la lettre que vous m'avez escrit le 1 3 
de ce mois. M. Bégon m'avoit escrit que le vaisseau le Wesp 
pourroit porter les cent soixante tonneaux d'arrimage, qui 
avoient esté estimés nécessaires pour ce qui doit estre envoyé à 
Mississipi et qu'il estoit prest, et je l'avois proposé au Roy. — 
Il m'escrit depuis que vous et luy avez jugé à propos de mettre 
la Loire à sa place. Sa Majesté a agréé ce changement, mais 
elle vous recommande de faire partir ce bastiment avec toute 
la diligence possible. — Sa Majesté en a donné le comman- 



ENVOI DE LA LOIRE EN LOUISIANE 6lO, 

dément au sieur Dugué, qui connoist la navigation que ce 
navire doit faire. — Il est nécessaire que vous l'instruisiez 
encore de tout ce qu'il aura à observer pour éviter les enne- 
mis, tant en allant et revenant, que pendant le séjour qu'il 
fera sur les lieux. 

J'ay donné ordre au trésorier de remettre à Rochefort le 
fonds nécessaire pour le payement de ce qui est deu à cette 
colonie de Tannée 1702. 



VI 



D'IBERVILLE NOMME COMMANDANT EN CHEF. 

PEUPLEMENT. PASSAGE D'OUVRIERS. LEVEE DE SOLDATS. 
JALOUSIE DU CANADA. 



Ulberville au Ministre de la Marine. 

Monseigneur, 

J'arrive de la campagne de quatre lieues d'icy, où j'ay esté 
trois jours. Je reçois celle que vous me faites l'honneur de 
m'escrire du 1 7 me , où vous me marquez avoir ordonné le fonds 
de soixante mille livres pour le Mississipi, de l'année 1702, 
pour estre envoyé par le Wesp. 

Quand j'ay eu l'honneur de vous escrire pour la Loire, 
c'estoit après en avoir eu conférence avec M. Bégon et con- 
venu que nous en escririons en conformité, sur ce que le 
Wesp ne pouvoit estre prest si tost, et que cela causeroit un 



Ô20 PROJET D'ENVOYER LESUEUR AUX SIOUX. 

retardement considérable, et mesme qu'il estoit trop petit, et 
j'ose vous asseurer qu'il ne pourra porter ces vivres et ce qu'il 
y a pour le Mississipi. C'est un bastiment qui a le fond fort 
petit. 

Il n'y a pas de nécessité d'envoyer à présent de sage- 
femme. J'ay deux charpentiers, un menuisier, six briquetiers 
et maçons. Ils sont de l'un et de l'autre mestier, un taillan- 
dier : voilà ce qu'il faut envoyer d'ouvriers à présent. 

Il se trouvera bien quelques femmes et filles. Je ne crois 
pas qu'il faille les en asseurer, que Ton ne voye si le Wesp est 
suffisant. Il y a plusieurs passagers qui veulent s'y aller esta- 
blir. Il est bon de leur permettre de passer par préférence, 
parce qu'ils fortifieront le pays et y feront du commerce, ce 
qui est nécessaire pour les Sauvages, afin de trouver ce qu'ils 
auront de besoin. 

Je ne pourray profiter de la grâce que vous me faites de me 
donner le retour de ce bastiment. Il n'est nullement propre à 
en rapporter des masts. La condition du quart, auquel vous 
me l'accordez, est un peu trop forte, à revenir de Saint-Do- 
mingue pour des sucres que j'y ay. Pour me les apporter icy 
je n'en donne que la cinquiesme partie. Les sieurs de Volesar 
et Chasteaugay travaillent actuellement à lever des soldats ; 
ce sera deux compagnies qui se lèveront promptement. Je ne 
doute pas que le sieur Lesueur ne soit capable d'exercer la 
charge de lieutenant général de la justice de ce pays -là. Il n'y 
aura de longtemps beaucoup d'affaires ; je ne me connois point 
assez au fait de ce qui regarde ces emploispour en bien juger. 
Je ne sais que penser des appointemens que l'on pourra don- 
ner. Je crois que cinq cents escus par an peuvent luy suffire, 
abandonnant toutes ses affaires pour aller mener une vie 



D IBERVILLE ACCUSÉ DE VOULOIR LA RUINE DU CANADA 02 I 

aussy dure, que celle qu'il faut mener dans les bois. Je ne sçais 
si vous jugez à propos, Monseigneur, de renvoyer cette année 
aux Sioux pour les mettre en mouvement. Il faudroit aug- 
menter le fonds ordonné de ce qui luy seroit nécessaire pour 
le voyage des Sioux, dont il pourroit donner le mémoire. Je 
ne sçais, Monseigneur, si vous devez faire aucun mouve- 
ment chez les Sauvages, Sioux et Illinois, que vous n'ayez 
décidé s'ils dépendront du Canada ou de la Louisiane. Les 
veues du Canada sur le pays de ces Sauvages sont si diffé- 
rentes de celles que j'ay eu l'honneur de vous donner par 
mémoire, que je ne crois pas que vous deviez à présent rien 
faire proposer à ces Sauvages par la voye du Mississipy, que le 
gouverneur du Canada ne cesse d'y envoyer, car on y con- 
tinue d'insinuer à ces Sauvages de ne rien escouter de ce qui 
vient des gens du bas du Mississipy. On est si prévenu en Ca- 
nada contre moy et tous les gens qui ont quelque rapport au 
Mississipy, qu'il suffit qu'ils m'appartiennent pour devenir 
suspects aux puissances. Une des principales choses, qu'on 
ait recommandées aux deux députés, a esté de se méfier de 
moy et de ne me pas voir. 

Voilà un mémoire d'une conversation de M. Lesueur avec 
M. Riverin. La grâce que je vous demande, Monseigneur, 
est que vous leur ordonniez de vous donner un mémoire, de- 
vant qu'ils voyent les miens, des veues qu'ils ont et des rai- 
sons de se plaindre tant du Mississipy, aussi bien que M. de 
Champigny, que j'ay veu icy, qui ne m'a pas paru ensçavoir 
plus que les autres de ce pays-là, et ce qu'ils ont à dire contre 
moy pour dire partout que j'insinue des Traités de ce pays 
et ne cherche que la ruine du Canada et mon intérest parti- 
culier. 



622 LES ESPAGNOLS REFUSENT DES BESTIAUX AUX FRANÇAIS 

Je vous puis bien protester, Monseigneur, que tous ces dis- 
cours me feraient prendre la résolution de vous supplier de 
me dispenser d'accepter l'honneur que le Roy méfait de me 
donner le commandement en chef de ce pays-là. Mes frères 
et les amis que j'ay en Canada en souffrent, quoyqu'ils ser- 
vent très utilement, et mon frère de Maricourt vient de négo- 
cier, Tannée dernière, la paix avecjes Iroquois, ce qui est de 
la dernière conséquence. A peine vous parle-t-on de luy. 
Dans les lettres communes et particulières, ils se plaignent 
tous à moy des chagrins que je leur attire, quoyque inno- 
cemment. 

J'ai receu une lettre de M. de Bécancourt, de la Vera-Cruz, 
du 16 e juin dernier, venue par M. de Surgères, qui me mar- 
que qu'il arrivoit à la Vera-Cruz. Comme j'ay eu l'honneur 
de vous en rendre compte, je luy avois donné ordre d'y aller 
pour quérir des vivres à la garnison de Pensacola et à celle du 
fort de la Mobile - , je luy ordonnois d'acheter là vingt à trente 
brebis pour en fournir la Mobile. Il me marque que Ton luy 
a dit que l'on ne le souffriroit pas, que pour des masles tant 
qu'il voudroit aussy bien que des bœufs, et non des vaches. 
Cela marque visiblement qu'ils n'ont pas d'envie que nous 
puissions subsister à la Mobile. 

Je vis hier dans la prison de cette ville un nommé Faneur 
(sic) qui est depuis peu revenu d'Angleterre, qui me fit prier 
de luy aller parler. Il me pria de vouloir vous rendre tesmoi- 
gnage de ce que je sçavois de luy et des propositions qu'il 
m'avoit fait au mois d'aoust dernier. Je vous diray, Monsei- 
gneur, qu'il m'avoit proposé de faire des entreprises sur le 
pays de la Caroline pour la destruire et sur plusieurs postes 
de la Virginie, dont il a une parfaite connoissance, y ayant 



PROCHAIN DÉPART DE LA LOIRE Ô23 

demeuré très longtemps, ce qui ne prouve pas qu'il aye des 
desseins contraires à la France. 

Je suis avec un très profond respect, 
Monseigneur, 
Vostre très humble et très obéissant serviteur, 

D'Iberville. 



VII 
LIMITES DU CANADA. — LESUEUR. 

COMPAGNIES LEVÉES POUR LA MOBILE. 



Le Ministre de la Marine à M. Alberville. 

Versailles, le 24 janvier 1703. 

Monsieur, j'ay receu les lettres que vous m'avez escrit, la 
première et l'autre du 3o du mois passé. 

Je ne doute pas que l'armement de la frégate la Loire, que 
le Roy a destinée pour le Mississipy, ne soit à présent fort 
avancé. Je dois vous dire, au sujet de ce bastiment, que lors- 
que le Roy vous en a accordé le retour, Sa Majesté n'a pas 
prétendu qu'elle allast prendre sa cargaison à Saint-Domin- 
gue, mais seulement qu'elle chargeast des masts, planches, 
bois de construction et autres marchandises de la colonie du 
Mississipy. 

Je suis bien aise que les compagnies qui doivent estre le- 
vées par les sieurs de Volezard et de Chasteaugué soient 
fort avancées. J'escris à M. Bégon de les envoyer parla fluste 



624 LES SERVICES DE D'iBERVILLE NE NUIRONT PAS A SA FAMILLE 

la Loire, si elles sont prestes -, mais il ne faut pas que cela 
cause aucun retardement. — Sa Majesté a accordé au sieur 
François Blondel Tenseigne de la compagnie de Ghasteaugué. 
Faites-moy savoir le nom des autres officiers que vous et eux 
aurez choisy. Il faut que ce soient des gens de service. 

J'escris aussy à M. Bégon de faire mettre sur cette fluste 
un des pilotes qui ont passé par le vieux canal, afin qu'elle 
prenne cette route, qui est plus courte et paroist plus seure 
que l'autre. — Il sera bon qu'elle prenne au Cap quelques 
vaches et brebis, comme vous le proposez, puisqu'on ne peut 
pas en avoir de la Vera-Cruz. 

M. de Champigny convient luy-mesme qu'il faut donner 
des bornes à la colonie du Mississipy et la séparer de celle du 
Canada. Ainsi nous finirons sans de grandes difficultez ce 
qui regarde ces limites, et vous ne devez pas craindre que le 
service que vous rendrez de ce costé nuise à vostre famille en 
Canada. 

Je ne crois pas que Sa Majesté veuille donner cinq cens 
escus par an au sieur Lesueur, en luy donnant la place de 
juge de ce mesme pays, mais lorsqu'il sera employé pour le 
service de Sa Majesté chez les Sioux et les Illinois, elle le fera 
payer. 

J'ay receu ce que vous m'escrivez au sujet du nommé Fa- 
neuil (sic). M. Bégon m'a escrit qu'il ne vouloit point se con- 
vertir et on me l'a indiqué comme un homme qui v